PRÉFACE
disent la tradition. Mais qu'est-ce que la tradition qui nous apporte ainsi toutes nos idées religieuses, morales, intellectuelles et même sensibles ? N'est-ce pas le témoignage universel , la raison collective de l'humanité? Et la raison universelle, qu'était-ce selon M. de Lamennais? Lui-même nous le dit : « Elle est la dépositaire des vérités que l'homme reçut de Dieu à l'origine , et qu'elle conserve et transmet par la parole. » Entre la raison ainsi définie et la tradition , où est la différence ? On a donc mille fois raison de confondre dans la même réfutation la doctrine de M. de Lamennais et celle de M. de Bonald ressuscitée par les modernes détracteurs de la raison. Au fond de ces deux doctrines il y a le même principe : l'incapacité absolue de l'intelligence humaine , la nécessité d'être sceptique si l'on n'est pas catholique, et catholique à la façgn dont l'entendent ces dialecticiens emportés, l'alternative inévitable entre un pyrrhonisme extrême et une foi aveugle.
On sait que déjà depuis quelque temps, l'autorité ecclésiastique, interprète de la règle et organe du bon sens, s'émeut de ces singularités de doctrine. Espérons qu'elle repoussera hautement et définitivement cette théologie arrogante, qui n'est que l'écho intempestif du Lamennisme oublié , et qu'elle n'oubliera pas que de tout temps l'Église a fait une sorte de traité d'alliance entre ses plus grands docteurs et cette famille d'intelligences sublimes se perpétuant d'âge en âge et se transmettant , à travers les siècles, depuis Platon jusqu'à Descartes, le trésor agrandi des doctrines spiritualistes. Saint Augustin, n'est-ce pas Platon devenu chrétien, et Bossuet ne représente-t-il pas le cartésianisme dans l'épiscopat?
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Le véritable spiritualisme se tient à une égale distance de ce double écueil, l'infatuation qui produit la démence, et le désespoir qui produit le doute. Et pour faire en deux mots notre profession de foi philosophique, nous ne croyons ni à l'infaillibilité absolue de la raison, ni à son incapacité. Ni courtisan, ni détracteur, nous ne la flatterons pas , mais nous prouverons , en toute occasion , que nous savons la défendre. Nous croyons que l'esprit humain est une grande chose, si grande qu'il n'y a que Dieu qui soit au-dessus. Mais nous croyons aussi que cet esprit ne doit pas excéder ses bornes. S'il y a des vérités dans le cercle desquelles la raison s'exerce avec une puissante et féconde liberté, nous reconnaissons qu'il y a des points où commence pour elle Téblouissement, et qu'une théorie complète de la raison comprend à la fois la question de sa portée légitime et celle de ses limites. Qu'elle n'aille pas au delà, qu'elle se garde bien de se donner à elle-même le vertige des abîmes. Mais il reste encore un bien vaste champ à explorer, une grande œuvre à faire, même sans aborder l'impossible et sans aller tenter les chimères.
Aucune époque plus que la nôtre n'a eu besoin qu'on lui donnât sous toutes les formes les grandes et saines vérités qui sont l'aliment de l'âme. Au milieu de ces agitations effrénées de l'industrie, le sens du divin est en péril. On ne gagnerait rien à nier l'évidence, et le mal s'aggrave à vouloir s'ignorer obstinément. Le sens du divin en péril, c'est la règle morale qui fléchit dans les âmes , c'est le niveau de l'idéal qui baisse dans l'art, c'est le principe désintéressé des grandes affections qui s'énerve dans les consciences, c'est la dignité qui s'affaisse, la volonté libre
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qui abdique, la sensation qui triomphe et s'exalte; c'est enfin la pure idée de Dieu qui se trouble et s'éteint graduellement sur les hauteurs de l'intelligence, qu'enveloppe déjà une croissante obscurité. On se plaint généralement de l'absence de caractères. A quoi tient-il qu'il y ait de nos jours si peu d'existences solides, consistantes, continues? Qu'on n'aille pas en chercher la raison ailleurs que dans l'affaiblissement des principes. La volonté n'est rien par elle-même qu'une force aveugle, qui, pour agir utilement doit se mettre au service d'une idée. La volonté n'est pas le pilote, elle est le gouvernail. Le pilote, c'est la raison. N'accusez que le pilote des oscillations du navire et de sa marche déréglée. Le secret des caractères énergiques, c'est l'énergie des convictions. Là où les principes ne commandent plus, la volonté tourne au gré de l'intérêt.
Relever la foi en Dieu et dans l'idéal, la fortifier là où elle est affaiblie, combattre les doctrines qui corrompent l'homme par des apothéoses insensées aussi bien que celles qui le découragent par des scrupules pusillanimes, rétablir la raison dans sa force en la rétablissant dans sa vraie mesure et dans sa sphère, tel est l'office naturel des écrivains philosophes, et c'est là une tâche assez glorieuse pour être encouragée et soutenue. S'il faut à tout prix que le sens du divin se relève dans les âmes, la cause du spiritualisme doit être chère à tous ceux qui ont à cœur la grandeur morale de l'humanité. S'il faut une philosophie, et il en faut une, il faut que ce soit la philosophie spiritualiste qui triomphe dans cette grande lutte soulevée contre elle par le matérialisme industriel et l'athéisme scientifique. Il y a autre chose qu'un intérêt de parti et d'école engagé dans ce débat : il s'agit des destinées intellectuelles de la France. Il y va des intérêts les plus sacrés de l'avenir.
Un mot encore, et nous terminons cette préface que nous
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aurions voulu faire plus courte. Notre manière de philosopher ne sera pas du goût de tout le monde. Nous nous y attendons et nous y sommes résigné. Les détracteurs de la raison nous jugeront beaucoup trop philosophe à leur gré. Nous semblerons tiède à ces exaltés qui chantent tous les jours, dans des pages brûlantes, l'hymne delà raison divinisée. Avoir à répondre à des adversaires qui se contredisent, c'est peut-être une preuve irrécusable que l'on n'a pas tort; c'est du moins une preuve que l'on a été modéré, et nous n'estimons rien tant au monde que la modération, qui est, selon nous, la forme nécessaire de la vérité. On déclame beaucoup trop a notre époque , et ces déclamations , fort à la mode pourtant, nous ont inspiré une invincible horreur pour toute exagération de parole ou de style, qui entraîne presque toujours une exagération de sentiment ou d'idée. Mais notre modération , qu'on le sache bien , n'est ni de l'indifférence, ni de la tiédeur à l'égard des grands principes et des droits inviolables qui sont l'honneur de la raison de l'homme et la sauvegarde de sa digpité. D'ailleurs, qui ne le sait? C'est par les modérés que les nobles causes triomphent; elles périssent toujours par les impatiens et les exagérés.