PREMIÈRE PARTIE
LES RELIGIONS NOUVELLES. — l'ïDOLATRÏE HUMANITAIRE1.
«Beaucoup prennent lethyrse, mais peu sont inspirés par le dieu. »
( Vers orphique.)
Le fameux secret de tout le monde que divulgua au dernier siècle le livre médiocre et prétentieux d'Helvétius, c'était, on le sait, la règle complaisante du plaisir, substituée aux principes du spiritualisme chrétien, le devoir et le sacrifice. Il faut le dire à l'honneur de notre
1. Nous mettons un grand prix à ce que personne ne se méprenne sur la pensée fondamentale et l'intention de cette Étude. Aussi sincèrement et aussi profondément qu'un autre , nous aimons l'humanité, et nous croyons que le progrès de la civilisation consiste à étendre de plus en plus ce sentiment dans les âmes. Mais nous voyons avec peine que, dans certaines écoles contemporaines, cet amour légitime et sacré soit compromis par une sorte de cuite déclamatoire et délirant. La plupart des religions nouvelles qui abondent autour de nous ne sont pas autre chose que l'idolâtrie de l'homme. Il est plus que temps de combattre cette forme nouvelle de l'athéisme, l'athéisme humanitaire. Nous l'avons essayé en généralisant autant que possible notre critique, pour la rendre plus libre par sa généralité même.
époque, cette morale renouvelée d'Épicure est généralement répudiée , au moins dans son expression franche et crue. Nous y faisons plus de façons qu'Helvétius. Aucun publiciste d'un certain ordre n'oserait prêter ni sa plume ni son nom à la théorie discréditée de l'égoïsme individuel. Il y a progrès dans la pudeur publique, sinon dans la conscience intime et dans la pratique. Mais nous ne croyons pas nous tromper en affirmant, malgré ces vertueuses apparences, que le sensualisme est plus vivace que jamais. 11 a pris un déguisement splendide , il s'est revêtu de l'opulent décor de la phrase , leurre éternel avec lequel on prend les sots ; il a changé sa langue, dont la clarté trahissait trop aisément l'impudeur de sa doctrine; il a surchargé son jargon des vives enluminures d'un lyrisme exalté ; il a poussé l'audace jusqu'à dérober au mysticisme chrétien ses termes les plus sacrés; il s'est fait quasi-religieux et nébuleusement sublime ; il s'est enveloppé de la majesté de grandes formules prétentieusement obscures : ajoutons enfin qu'il a réussi à tromper quelques âmes généreuses en modifiant légèrement son mot d'ordre. Nous verrons plus tard que la métamorphose est seulement dans le mot, non dans la chose. Il n'en est pas moins incontestable que le principe de l'école a semblé s'élever en se généralisant , et que plus d'une intelligence honnête a pu être sincèrement la dupe de cette tactique habile. Ce n'est plus l'individu qu'on adore, c'est l'espèce qu'on déifie. Le culte du plaisir est devenu la religion de Y Humanité , le culte de Y Idée. Grâce à cette transformation heureuse, nous voyons prospérer autour de nous, dans leslivresetdans les journaux, une école nouvelle de penseurs, une secte plutôt, et certes, si Ton devait mesurer la vitalité d'une doctrine au bruit qu'elle fait dans le monde , il faudrait
bien augurer des destinées du nouveau culte. Jamais on n'a entouré un autel d'hommages aussi bruyants, ni sacrifié devant une idole autant d'holocaustes. Il est vrai que tous ces sacrifices ne coûtent pas cher : les nouveaux prophètes n'ont jusqu'à présent immolé que des phrases.
Nous avons dit : les nouveaux prophètes, et ce n'est pas là une figure. Les théoriciens du dogme humanitaire sont moins des philosophes que des illuminés ; c'est toute une légion de Moïses apocryphes qui se lève au milieu du siècle.
Ici , c'est un froid déclamateur qui déclare ouverte la succession du christianisme, et qui, impassible comme un officier ministériel , dresse solennellement l'acte mortuaire des vieilles superstitions. Là, c'est le mathématicien de la théodicée nouvelle qui démontre par A+B la déchéance de Jésus-Christ. Ailleurs, c'est un énergumène qui , sur la tombe de la religion défunte, prononce dans un style frénétique l'oraison funèbre du passé, l'apocalypse de l'avenir. Glaciale emphase ou ténébreux délire , qu'importe ? Le but est le même : au règne du Christ substituer le règne de Y Idée , non pas comme une doctrine philosophique sujette à la critique , mais comme une formule religieuse dont il faut, bon gré mal gré, que la pauvre espèce humaine subisse le joug. Je le répète, à les entendre , ce ne sont pas des hommes; car les hommes peuvent faillir : ce sont les organes prédestinés d'une révélation inédite, et, pour parler leur langage audacieu sèment plagiaire d'une langue consacrée, Dieu s'est fait homme en eux. Ambitions naïvement sublimes! Rien n'était fait jusqu'à ce jour, le monde roulait dans les ténèbres, la superstition étendait sur l'homme son linceul ; la terre retournait à grand train vers le chaos. Un livre paraît. Voyez, il est modeste d'as-
pcct , sinon de titre et de prétention. Qui s'en douterait? Cette brochure, c'est le berceau d'un monde ; tout l'avenir y est en germe, résumé dans quelques feuillets. Gloire aux nouveaux prophètes ! L'humanité respire : le monde allait périr, Y Idée a sauvé le monde.
Nous ne connaissons rien de plus pompeusement faux, rien de plus grandiose dans la niaiserie que ce mot, Y Idée : Y Idée prise dans un sens absolu, sans un mot qui l'explique ou la précise. Les lyriques en prose font grand usage de ce mot sonore et vague. N'essayez pas de le définir, candides initiés; toute définition risquerait d'être une profanation. Il y a là je ne sais quelle idole éternellement mystérieuse et sacrée par son mystère môme. Mais nous qui avons peu de souci du sacrilège, osons voir clair dans le nuage et dissiper ces pieuses ténèbres industrieusement amassées pour cacher sous l'idole l'absence de la divinité. Vidée sauvera le monde ! ayons foi à Vidée ! mais à laquelle , je vous prie? à l'idée de M. Considérant ou à celle de M. Louis Blanc? Seraitce par hasard l'idée de M. Pierre Leroux? Mais que dira M. Cabet? d'autant que d'autres et en grand nombre ont des droits égaux à la paternité de la déesse nouvelle, et que, s'il s'agit d'idées, on serait mal venu à ne pas tenir compte de M. de Girardin ou de M. Auguste Comte, de M. Pelletan, ou encore de M. Proudhon , dont l'idée souveraine consiste à n'en admettre aucune. Assurément le mot Idée est choisi avec habileté pour rallier tout le monde , puisqu'il ne dit absolument rien. La divinité étant anonyme n'en est que plus puissante ; le dogme étant mystérieux n'en est que plus sacré; la foi n'engageant à rien n'en a que plus d'adeptes, et tout le monde y gagne, puisque tout le monde est d'accord, jusqu'au moment où il faudra s'entendre. Mais ce qu'il y a de
constant et d'uniforme chez tous ces hiérophantes de l'Idée, c'est la haine contre la religion et le spiritualisme, entendu au sens ordinaire , au sens de Descartes et de Bossuet; c'est la prétention avouée de mettre sur l'autel un nouveau Dieu , et d'autres systèmes dans la raison de l'homme. Le vieux christianisme a fait son temps ; utile à son heure , il doit céder la scène du monde à des doctrines plus complètes. De son côté , l'antique spiritualisme de Platon et de Descartes meurt d'impuissance au milieu d'un siècle indifférent. Les temps nouveaux ont d'autres besoins, d'autres exigences ; ils réclament un idéal de science qui sera un culte, un idéal de culte qui sera une science : il leur faut des prêtres qui soient des philosophes et des philosophes qui soient des prêtres. Telle est , comme on dit , la formule de V absolu.
C'est là ce que nous entendons, c'est là ce que nous lisons chaque jour. Cette doctrine court les rues, chaque jour elle conquiert une popularité plus bruyante. On le voit, la critique de Strauss a fait son œuvre, et, des deux côtés du Rhin, les résultats ont marché vite. Nous avons eu, nous avons, nous aussi, des Bauer, des Feuerbach, des Stirner. L'esprit lancé dans cette voie, oùs'arrêtera-t-il? Quel chemin n'a-t-il pas fait déjà? Une fois qu'il fut bien constaté que l'existence individuelle de Jésus-Christ était un mythe ; quand il fut avéré , de par l'érudition d'outre-Rhin, qu'il y avait deux personnages bien distincts, l'un réel, l'autre légendaire, le Galiléen léchoua et le Christ évangélique, œuvre fantastique de l'imagination des peuples ; que la religion chrétienne n'était qu'une superstition surannée, quand elle n'était pas un fanatisme homicide; que le dogme sublime d'où est sorti le monde moderne était un événement naturel dans l'histoire des idées; qu'il était temps enfin qu'il
cédât sa place et qu'il allât rejoindre la funèbre procession des vieilles mythologies et des cultes trépassés, de si grands logiciens ont dû aller jusqu'au bout de leurs prémisses silièrement posées. Ils ont proclamé bien haut la déchéance de l'Église , comme ces émeutes avortées qui proclament dans les carrefours la déchéance des gouvernements, sans s'inquiéter s'ils vivent encore. La place était bonne à prendre; elle a été mise aux enchères des imaginations. Les candidats n'ont pas manqué , et chaque pavé a vu surgir un révélateur. L'embarras sera de mettre d'accord tous ces papes et ces anti-papes des Églises de l'avenir. Ce n'est pas nous, par bonheur , que ce soin regarde.
N'exagérons rien pourtant : au fond de toutes ces doctrines incohérentes, et souvent hostiles, n'y a-t-il pas quelque idée commune ? Serait-il impossible de ramener à un seul principe fondamental ces dissidences infinies, à l'unité d'un culte toutes ces hérésies ? Les formules, les oracles , les rites varient; les invocations lyriques se font sur des modes très-différents : les unes, sur le mode voluptueux de l'Ionie ; les autres , sur le mode austère , cher aux Doriens ; mais , dans toutes les liturgies des religions nouvelles, un mot revient sans cesse : Y humanité. Les plus sincères parmi les nouveaux prophètes portent fièrement ce mot inscrit sur la bannière de leur petite église; les autres, moins hardis, balbutient encore le nom de Dieu; mais qui ne reconnaît bien vite l'homme , grotesquement affublé de la majesté de ce grand nom? Nous n'hésitons pas à le dire : tous ces nouveaux prophètes ne font, sous des formes diverses, que proclamer la divinité de l'homme. Ce n'est pas là le panthéisme métaphysique, celui de Spinoza, par exemple, affirmant, au nom d'un principe abstrait, la coexistence
nécessaire de l'homme et de Dieu, du mode et de la substance. C'est la religion de l'humanisme , vague système dans lequel ceci seulement est clair, que la substance divine n'est rien en dehors de l'homme; que l'homme est Dieu , vraiment Dieu , Dieu dans son âme et dans son corps, dans sa chair comme dans sa pensée.
Admirable invention que cette substitution de l'homme au Christ évangélique ! ingénieux roman que cette christologie humanitaire qui défraye aujourd'hui tant de prétendus philosophes et de penseurs en deçà et au delà du Rhin ! Le Christ auquel il faut croire , celui qu'il faut adorer, ce n'est plus cet individu, cet homme-Dieu, ce Jésus qui a une date dans les annales du monde, qui est né et qui est mort à une époque déterminée; non, c'est un Christ idéal , un Dieu collectif, qui n'est que l'idée abstraite des générations; c'est l'espèce éternellement progressive , dont chaque pas est une victoire sur la nature , chaque pensée une découverte , chaque évolution un miracle plus étonnant mille fois que tous les miracles réunis du fils obscur d'un charpentier de Bethléem; voilà le vrai Dieu, celui de la conscience, celui de la raison. N'allez donc pas chercher, au delà de l'horizon de nos sens , je ne sais quelle divinité menteuse qui enveloppe son néant de mystères, et qui n'est, après tout , que le fantôme débile de l'humanité reflété dans les nuages. Revenez sur la terre , seul théâtre où s'accomplit le drame éternel , sur la terre , ce berceau de l'homme où germe l'infini ; c'est là , c'est là seulement que vous trouverez le Christ idéal, le vrai fils de l'homme, car c'est bien l'homme ici qui enfante Dieu.
Voilà comment parlent nos Evhémères modernes ; mais Evhémère n'avait pas imaginé, au nom d'un athéisme inconséquent, d'usurper le trône de l'Olympe
laissé vacant parla chute de Jupiter. Les nouveaux prophètes sonl plus hardis, ils chassentDieu de l'autel pour y installer l'homme. Cela est-il bien possible? est-ce un rêve, une dérision? le moi divinisé, l'homme devenu Dieu ! Etait-ce bien à notre siècle qu'il était réservé de voir cette sacrilège bouffonnerie? Il n'y a pas cependant d'équivoque possible à qui sait entendre, à qui sait lire. Croit-on nous donner le change avec ce grand mot : Y humanité? Ou ce mot n'a pas de sens, ou il représente l'ensemble des hommes , la somme des êtres humains, non possibles, mais réels, actuellement existants dans le monde du temps et de l'espace. Évidemment, quand on adore cette bizarre divinité , ce n'est pas l'humanité anéantie du passé : le bel objet d'un culte que la poussière des tombeaux ! ce n'est pas non plus l'humanité problématique de l'avenir; le digne objet d'une religion que ces êtres qui ne sont pas encore et qu'une convulsion du globe peut condamnera n'être jamais! On ne peut raisonnablement aller chercher son dieu dans ces millions d'atomes qui ont vécu , non plus que dans ces millions qui peuvent vivre un jour, mais qui peuvent aussi n'entrer jamais dans l'organisme humain. Les générations passées sont des dieux impossibles comme les générations futures ; que reste-t-il donc aux dévots de l'humanité? Le temps présent, la génération actuelle , tout est là. Mais encore, faisons le compte de cette théodicée, et marquons-lui ses limites exactes ; dans ce vaste Panthéon humanitaire, admettrez-vous les sauvages abrutis , comme ceux qui habitent les rivages glacés de l'Amérique du Nord, ou les demi-sauvages, comme ceux qui vivent sous les heureuses lois de Soulouque , ou encore les générations pétrifiées de la Chine? Vous n'admettrez pas davantage les civilisés qui répudient vos
dogmes : évidemment, on ne peut, pas être dieu à son insu; et si nous protestons que nous ne sommes pas des dieux, vous voudrez bien nous croire sur parole. Que, restc-t-il au fond du creuset humanitaire où s'élabore Dieu? Les prophètes et leurs amis. Voilà, en définitive, le dernier fond de cette théodicée pompeuse. On proclame la dérisoire apothéose de l'humanité, parce qu'on n'ose pas proclamer la sienne. Mais , patience! Nous en viendrons là , n'en doutez pas !
La religion de Y humanisme, hostile à la foi chrétienne, qu'elle s'efforce d'anéantir, est-elle plus clémente à l'égard des dogmes les plus assurés diî spiritualisme philosophique? On pourrait s'y méprendre un instant. Les nouveaux prophètes parlent au nom de l'homme , au nom de son avenir , de sa nature intelligente , libre , immortelle , des droits qui en découlent, de sa dignité, que sais-je encore ? Mais tout cela n'est que l'apparence : Sunt verba et voces. Allez au fond, et vous verrez bien vite se dissiper ces fantômes de doctrine et toutes ces illusions de mots ; ce spiritualisme déclamatoire n'est que l'enseigne d'une sophistique inconséquente ou d'un matérialisme inouï. Ne nous laissons pas tromper par ces fausses apparences , et pressons ces vagues systèmes de nous livrer leur dernier mot, leur secret mal dissimulé sous le prestige de la phrase. Nous verrons clairement que les nouveaux dogmes, hostiles par le fait même de leur origine aux dogmes révélés, sont en flagrante et perpétuelle insurrection contre les idées les plus élémentaires qui, depuis Platon jusqu'à nos jours , ont été comme le code du spiritualisme.
Croire à un Dieu libre et personnel, Créateur et Providence , distinct du monde et de l'humanité ; croire à
l'existence de l'âme intelligente et libre, enfermée, pendant quelques jours d'épreuve , dans cet organisme qu'elle peut, à son gré, purifier en s'ouvrant une issue du côté du ciel, ou déshonorer par son commerce avec la matière ; affirmer d'une foi absolue la supériorité du principe raisonnable sur la sensation ; mettre sous la garde de l'inflexible justice la liberté morale, source et principe de toutes les autres, le libre arbitre responsable du mal commis , sans excuses et sans dispenses possibles ; donner à la morale son vrai nom , l'épreuve ; lui fixer son vrai but , l'affranchissement graduel de l'âme se dégageant des liens du corps, et préparant l'heure de la mort par l'austérité de la vie; reconnaître enfin la loi du progrès, mais sans jamais séparer le progrès de l'humanité dans les voies du bien-être matériel de l'idée morale qui seule le consacre et le justifie ; tel est, selon nous, le noble programme des vérités spiritualistes , tels sont les grands principes dont n'a jamais dévié la philosophie de l'âme et de Dieu, celle de Platon, celle de Descartes. Voilà le spiritualisme tel qu'on l'entend dans le monde, dans les écoles , dans les livres. Est-ce là, nous le demandons , le spiritualisme des nouveaux dogmes ?
Nous ne voulons, nous ne pouvons faire ici qu'une esquisse rapide et très-générale ; ce n'est pas un portrait que nous traçons. Mais, de bonne foi, si nous cherchons dans les œuvres de ces adorateurs de Vidée, qu'y trouvons-nous? Certes, ce n'est pas le nom de Dieu qui manque, mais la chose. On peut s'y laisser prendre un instant; dès la seconde page , votre erreur vous sautera aux yeux. Qu'appelle-t-on Dieu dans le néologisme de cette école qui porte constamment un lyrisme extravagant dans le vide de la pensée? Nous l'avons démontré
déjà : ou ce mot ne signifie rien, et c'est un de ces termes splendides et creux qui enflent la phrase sans agrandir le sens , ou ce Dieu fantastique se résout dans l'idée de l'humanité. N'allons donc pas nous laisser prendre à celte amorce d'un nom , il n'y a dans l'école d'autre Dieu que l'homme; c'est à travers les phases variées du fini que se développe l'infini. La civilisation n'est que l'évolution graduelle et comme l'avènement successif de l'homme à la divinité.
Voilà toute la théodicée de nos Hégéliens de Paris. Après cela, vous pouvez demander tout à leurs capricieuses théories , sauf l'idée de ce dieu personnel , créateur et libre, tel que nous le révèlent les désirs infinis de notre cœur et que notre raison l'adore.
Et l'homme, ce triste dieu improvisé dans une heure de délire, cette pauvre idole proclamée dans je ne sais quelle orgie furieuse des sens et quel vertige de la raison, qu'en font-ils? Est-ce à ses nobles facultés, au principe qui pense , qui sent , qui veut en lui , est-ce à son âme enfin que s'adresseront les hommages et le culte de ces étranges révélateurs? Certes, nous sommes loin, quant à nous, d'adorer la raison. Mais enfin, si vraiment nous pouvions croire que l'homme est un dieu, au moins nous paraîtrait-il vraisemblable que la partie divine en lui fût la pensée, que ce fut son âme qui participât à ce magnifique privilège de l'infini , que l'organisme inintelligent, la matière pleine de trouble et de corruption voulût bien céder la place à l'esprit vivant. Il n'en est rien pourtant. Dans ces religions bizarres , l'homme est adoré dans son corps comme dans son esprit, la matière est divinisée comme l'âme. Les nouveaux prophètes le disent assez haut : il est temps de faire cesser ce long divorce de l'âme et des sens, il est
temps de réhabiliter la chair, indignement sacrifiée par le christianisme à des superstitions aveugles, à un ascétisme extravagant, à des mortifications insensées. Le christianisme a jeté l'anathèmc sur l'homme charnel, il a maudit la matière. La religion nouvelle, plus large et plus libérale, parce qu'elle est plus vraie, relève le corps de ce long anathème, et l'installe triomphalement dans le sanctuaire. Vivre, c'est la loi, s'écrient les Messies modernes; développer la sensation, c'est une œuvre aussi sainte qu'enrichir la pensée. Aspirer la vie par tous les pores, dans tous les sens, voilà le vrai salut. Le génie qui inventerait une volupté nouvelle serait l'honneur de l'humanité au même titre que Newton révélant des mondes dans les espaces. Que viennent donc faire, parmi les hommes qu'ils trompent, les moralistes sévères, les prédicateurs moroses, les exemples lugubres? Que vienton nous dire, quand on parle d'affranchir son âme des liens du corps en l'émancipant de la tyrannie des passions? Qu'est-ce que cette morale de sacristie, bonne pour les vieilles dévotes, les tartufes et les imbéciles? Ceux qui immolent une seule passion commettent sur leur âme un attentat, un suicide. La passion, elle aussi, a le droit de vivre et de régner : sa souveraineté doit s'exercer, comme celle de la raison, du droit de la nature; qu'elle s'exerce donc en toute liberté et 'qu'elle n'aille pas s'offrir, dans un holocauste insensé, aux vieilles idoles de la superstition et de la peur.
Ainsi l'on parle et ainsi l'on fait. Platon a décrit , on le sait, cette lutte éternelle de l'âme et du corps sous le magnifique symbole du coursier blanc et du coursier noir : l'un, docile au frein et à la voix; l'autre, indocile, emporté, furieux. Mais le conducteur du char tenait d'une main ferme les rênes, et le coursier noir vaincu,
dompté, reconnaissait enfin son maître. Ici, qui sera maître et qui réglera la lutte ardente? Au nom de quel principe? Nous voyons bien, dans la belle allégorie de Platon, une main ferme qui tient les rênes, un regard prudent, une force résolue et à la fin triomphante, la raison. Mais arrachez les rênes et le frein à la raison ; proclamez l'égalité des deux coursiers, et vous verrez dans quelle course délirante le coursier noir vous emportera, au fond de quels abîmes il précipitera votre char fracassé. Otez à la chair son frein, à la passion sa règle vivante, sa loi, et vous verrez à quels excès dégradants se poussera ce furieux délire de vos sens déchaînés. Ne l'avons-nous pas vu à l'œuvre, ce coursier noir? N'avons-nous pas entendu ce que Bossuet appelle quelque part «ses hennissements lascifs?» Est-ce donc là le règne de l'homme? Ne peut-on honorer l'homme qu'en divinisant ce qui devrait l'humilier, son corps?
C'est pourtant là que viennent aboutir tous ces révélateurs. La plupart ont prévu ce beau résultai, et s'en glorifient ; ils se vantent d'avoir affranchi , après tant de siècles d'oppression , l'homme charnel du servage. Le christianisme avait déjà émancipé l'âme; les christs modernes ont émancipé le corps. Une ère nouvelle datera de leur nom, l'ère de la chair libre et de la femme libre, c'est-à-dire de la chair souveraine maîtresse et de la femme livrée à toutes les convoitises. N'est-ce pas un des grands penseurs de l'école qui a formulé dans cette phrase célèbre un de ses dogmes les plus chers : « Le culte systématique de la femme est le précurseur nécessaire de la religion de l'humanité? » Or. je le demande, qu'est-ce que ce culte systématique de la femme, si ce n'est la volupté devenue une religion? Il faut bien qu'on le sache , on ne peut nier la souveraineté morale de la
raison, la suprématie nécessaire de l'âme, sans reconnaître implicitement celle de la matière. Ne rêvez pas une égalité chimérique de droits entre le principe intelligent et l'organisme aveugle. La matière , chez l'homme, ne peut être que dans deux conditions : réglée ou despotique. Elle obéit ou elle règne. Si vous n'en faites votre esclave , si vous ne domptez la bête , elle vous dompte et vous soumet à ses caprices avilissants. Le premier qui a osé délier le corps des entraves salutaires de la morale, émanciper la brutalité des instincts, affranchir la sensation frémissante, a du même coup, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, brisé le ressort de Pâme raisonnable , et abandonné à toutes les fantaisies des passions impures le théâtre déshonoré de la conscience. Mais découronner la raison, la pensée, n'est-ce pas dégrader l'homme? N'est-ce pas, au lieu de le rapprocher de l'idéal divin , le faire rentrer sous le niveau inférieur de l'animalité? Où donc, dans l'homme ainsi dévasté, dans ce vide, dans ce néant plutôt où vous n'entendez plus que la voix tumultueuse des sens, où donc prendrez-vous les titres de la noblesse , de la grandeur de l'homme, le principe de sa dignité, l'énergie agissante de sa liberté?
La liberté! l'école nouvelle l'invoque. C'est un nom qu'elle inscrit fastueusement sur son drapeau, et certes ce n'est pas nous qui nous rangerons parmi les insuiteurs de ce nom sacré. Mais encore faudrait-il l'invoquer à propos et savoir en comprendre la vraie portée. La liberté civile, politique, sociale, n'est que l'expression, la manifestation dans les faits de la liberté morale, du libre arbitre. Or le péril du libre arbitre, son honneur, en même temps, c'est d'être responsable, non pas d'une responsabilité vague et vaine, mensonge de ces
doctrines qui abusent des mots, et qui, par un échange commode, transportent volontiers à l'espèce la responsabilité de tous les crimes , en prenant pour l'homme la liberté de toutes les passions, mais de cette responsabilité effective, sincère, dont les deux termes extrêmes sont la peine et la récompense, et qui constitue le véritable droit de la personne, le vrai titre de la moralité. C'est le libre arbitre qui pour nous est la source et la garantie de toutes les formes de la liberté. Ces formes diverses, quelles qu'elles soient, dans l'ordre civil, dans l'ordre des idées religieuses , ou des faits politiques , n'en sont qu'une émanation, une conséquence, un effet. C'est donc à la manière dont les prophètes modernes comprennent et définissent le libre arbitre et le caractère essentiel du libre arbitre, la responsabilité, que nous jugerons de la sincérité de leur libéralisme philosophique, politique ou religieux. Or, qu'est-ce au juste que la liberté morale et la responsabilité pour tous ces philosophes et ces historiens ? Un mot. Qui ne connaît leur philosophie de l'histoire, cet optimisme banal qui excuse tout, même le crime, au nom de quelques principes équivoques, et dont la théorie, complaisante comme une courtisane, a des caresses pour tous les illustres scélérats qui ont laissé leur trace et leur nom dans l'histoire? Et cela doit être : l'humanité n'est-elle pas, dans ses phases variées , l'évolution même de Dieu dans les faits? Dieu s'engendre sans cesse dans la conscience vague et abstraite des générations. L'espèce humaine devient dès lors une sorte d'entité , un être de raison , un idéal , dont le nom invoqué à propos sert d'excuse à tous les crimes. En face de cette moralité supérieure, résultant du progrès de l'espèce, que deviennent les petites considérations de moralité individuelle, les théories
bourgeoises sur le droit et le devoir, les idées étroites, les préjugés mesquins, les terreurs puériles des consciences? Un grand forfait, qui ferait faire un seul pas à l'humanité, ne serait-il pas, après tout, plus utile, et par là môme plus moral que toutes ces petites vertus sottement rétrogrades qu'intimide le sang, « cette rosée fécondante des idées, cette rançon douloureuse mais nécessaire de l'avenir? » C'est ainsi qu'on arrive, dans un vertige de la raison, à honorer l'humanité d'un culte insensé, à l'adorer aveuglément, à jeter sans pitié sous ses pas les individus sacrifiés à l'espèce, les principes subalternes de la morale individuelle immolés à ce grand principe du progrès ; et l'on voit renouvelé par d'autres fanatiques ce prodige du fanatisme indien qui pousse d'infortunés sectaires à se jeter eux et leurs familles sous les roues du char, sur lequel se promène l'idole triomphante et ensanglantée. « Je me trompe; il ne faut calomnier personne, pas même un fakir : les adorateurs de l'idole indienne se jettent eux-mêmes sous les roues du char. Les sectaires de Vidée y poussent les autres; pour eux, ils se contentent de faire la théorie de ces holocaustes sanglants : rôle plus facile qui n'exige que de l'esprit.
Ainsi s'est formée une école de mysticisme révolutionnaire, qui prétend ouvertement substituer la souveraineté du but à la souveraineté du bien. Elle prend à son compte le fameux adage sur Vindifférence des moyens, et elle l'applique au jugement des hommes et des faits avec une complaisance plus libérale que de raison. Elle s'est fait à son image et à son usage une sorte de moralité qui n'a sa règle que dans l'intérêt général, qui ne s'apprécie que par des considérations humanitaires, étrangères à ce que le vulgaire appelle le jugement de
la conscience, la sanction de la raison. La justification de l'individu n'est plus, comme le supposent une religion puérile et une philosophie étroite , dans le témoignage intime; non, elle est tout entière dans l'avantage, dans le progrès de l'espèce. Où Ton arrive avec cette doctrine, on le sait. La réalisation de ces prétendus principes devient la grande affaire : tout va bien, pourvu que le principe marche droit à son but, se servant même du crime pour hâter ses pas, s'appuyant au besoin, pour avancer, sur des mains déshonorées et sanglantes. L'échafaud est bien près d'être invoqué comme un autre Sinaï. Soyons justes, pourtant, il n'est pas invoqué dans l'avenir : ces hommes égarés sont des hommes; mais il est justifié dans le passé, et nous voyons tous les jours ces grands juges de l'histoire renvoyer absous de leur tribunal des personnages à jamais néfastes, parce que leur nom s'est trouvé associé, par un conseil mystérieux de Dieu, à la conquête des institutions modernes. Déplorable illusion de l'esprit de secte, qui veut, à tout prix, se créer une généalogie en se cherchant des aïeux dans l'histoire, et qui, dans les aïeux adoptés, veut tout excuser, même le crime, tout expliquer, même la folie ! A quoi l'on est réduit par ce triste système, tout le monde le sait. Ce jury mystique dénature à la fois l'histoire et la morale : l'histoire, en y faisant entrer de vive force ses conceptions fantastiques , et ne voyant plus le passé que dans un perpétuel mirage ; et la morale, en travestissant les idées vulgaires du bien et du mal au profit de ses aïeux imaginaires , les précurseurs de la secte, tristes héros en vérité !
Une moralité vague, générale, indéterminée, substituée à la moralité très-nette et très-précise de la conscience individuelle ; l'acte humain subordonné au ré-
iS ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
sultat et attendant de l'événement, toujours incertain, sa condamnation ou son indemnité, sa honte ou sa gloire; le libre arbitre devenu irresponsable au nom du progrès : tels sont les dogmes de cette école historique, et à ces traits la philosophie spiritualistc ne reconnaît ni les vrais principes de l'histoire , ni les vrais caractères de la liberté.
Ce progrès lui-même, qu'est-il? Voilà un des mots dont notre siècle abuse le plus impudemment. Ce mot est venu tard dans la langue; mais quelle belle revanche il a prise ! Il partage maintenant , avec la mystérieuse divinité de Vidée, les honneurs des nouveaux cultes. Ce qu'on lui a dédié de dithyrambes en prose et en vers, ne peut ni s'estimer, ni se compter, ni se mesurer. Il est bien temps de s'entendre sur la chose, après qu'on a fait un emploi si abusif du mot. Il est temps que les prophètes modernes nous disent ce qu'est en soi , et à part toute phrase , le progrès ; où il commence et où il finit; si le développement de la civilisation matérielle et industrielle d'un pays ou d'une époque suffit pour constituer la supériorité incontestable de cette époque ou de cette nation. Il serait bon que tous ces illuminés de l'histoire déclarassent sincèrement s'ils pensent , oubbu non , que toute évolution de l'humanité est un progrès, que toute institution nouvelle est une conquête, que toute révolution est un bienfait. Ainsi s'établirait, au grand profit de tout le monde, une enquête instructive et sérieuse sur le sens, sur l'objet, sur les limites du progrès véritable. Nous n'avons pas, on le sent bien, la présomption de débattre, en quelques pages rapides , cette question si vaste , nous n'exposerons que quelques idées sommaires.
C'est au dernier siècle que cette croyance au progrès
est devenue une sorte de religion. Chose étrange, et qui prouve à quel point le cœur a besoin d'un idéal, et la raison d'un infini! C'est dans ces années de scepticisme et d'ironie, où l'on ravissait à l'homme l'objet divin de sa pensée et de son amour; c'est à la date même qui marque le sensualisme triomphant dans l'opinion, dans les écoles, dans les livres , qu'on voit éclore, au sein de cette société incrédule, la foi la plus ardente dans un chimérique avenir. La terre seule reste à l'homme; ce n'est plus un exil pour lui, c'est son unique séjour, sa patrie. Soit, il saura du moins l'embellir, il la parera de ses plus beaux rêves. La vie actuelle est la seule qui lui soit mesurée par la nature : ce n'est plus une épreuve , c'est le temps du bonheur pour qui sait être heureux. Soit, les moments sont précieux; il les décuplera par des raffinements exquis de la jouissance, par un art délicat et savant de la volupté ; il inventera des plaisirs inconnus, il dotera l'humanité débile de sens nouveaux, il trouvera même des secrets merveilleux pour reculer les bornes de l'existence ; il transportera ici-bas le bonheur suprême ; il fera son paradis sur la terre, n'espérant pas le trouver ailleurs. Ce n'est, après tout, qu'un déplacement de destinée. C'est ainsi que d'un sensualisme effréné a pu naître la doctrine du progrès illimité. L'homme a besoin d'un idéal : si le ciel est vide pour lui, s'il n'y a pas une autre vie dans laquelle il croie et il espère, il portera cette idée de l'infini dans la vie présente, et agrandira outre mesure, par l'effort de son imagination, l'horizon étroit où s'encadre sa destinée terrestre. Il ne croit pas à l'immortalité de son âme; mais il fait, de la réalité confusément pressentie d'une existence ultérieure , le roman de la vie actuelle , de la vie dans le temps et dans l'espace. Il ne croit pas
en Dieu, mais il fait de l'idée vague de la perfection divine la chimère de l'humanité de l'avenir, le rêve d'une perfection sans limites et d'une plénitude d'existence au sein de l'univers transfiguré. Après cela, ne nous étonnons plus si nous trouvons sur la liste des plus ardents apôtres du progrès illimité des noms aussi expressifs que ceux de Condorcet en France, de Priestley en Angleterre. Ne nous émerveillons pas de voir que cette foi véritablement illuminée , cette chimérique religion de l'avenir a eu son berceau dans le sanctuaire môme du sensualisme. La chimère n'est ainsi presque toujours que la dernière protestation de l'idéal refoulé, comprimé sur un point, et qui, ne trouvant pas son issue naturelle du côté de la vérité altérée et de la raison dégradée, remplit l'imagination d'illusions et de songes. Il faut à l'homme du surnaturel quelque part ; quand il n'en trouve plus au ciel, il établit le prodige à poste fixe sur la terre.
N'est-ce pas du surnaturel , dans la vraie signification du mot, que cet âge d'or pompeusement annoncé par tous les prophètes du dernier siècle et tous les révélateurs de l'âge présent? Ne serait-ce pas un prodige bien grand que de voir la nature humaine transformée au point d'être comme étrangère à la misère , à la souffrance , à la maladie même et presque à la mort, comme le portent expressément les décrets de l'avenir, signés du nom de nos plus illustres réformateurs ? Et remarquez comme le dogme du progrès infini garde religieusement, dans toutes les sectes de notre époque , ce que nous pourrions appeler la marque de fabrique, l'étiquette de son origine sensualiste. A travers tous ces grands mots d'un spiritualisme menteur, une seule idée nette, une seule aspiration distincte se dégage, ridée
du bonheur matériel, la convoitise enflammée du bienêtre. Tout le reste , croyances , principes, noblesse inaltérable des sentiments, inviolable dignité des convictions, austérité religieuse des caractères, on en parle aussi peu que possible; souvent on n'en parle pas. Pour exalter une génération, on ne lui demande pas ses vrais titres, sa légitimité véritable , son droit, les titres de sa moralité ou le droit que confère à un siècle une incontestable supériorité de vertu ou de génie. Non, il suffit, pour qu'une époque soit louée aux dépens du passé, qu'elle ait réalisé dans le monde du temps et de l'espace d'incontestables progrès , qu'elle ait accru , dans une proportion sensible, la somme du bien-être, le total de la vie physiqfte ; qu'elle ait tourné à l'avantage de l'homme quelques agents et fait quelques-unes de ces découvertes utiles et pratiques qui sont « comme les coups d'état de l'homme sur la nature. » Aune génération pareille on n'en demandera pas davantage. Elle pourra être sceptique, immorale, fanfaronne de vices, indifférente à toute vertu qui ne lui rapporte pas des bénéfices , positive dans ses calculs et, en même temps, effrénée dans ses passions ; elle pourra être tout cela , et autre chose encore ; elle n'en sera pas moins saluée comme l'ère sublime du nouveau monde , et le siècle qui l'a produite n'en sera pas moins encensé dans ces dithyrambes d'un style étrange, « comme un siècle mis- « sionnaire et comme le Benjamin de l'histoire. » Cette affirmation du progrès, là où il n'y a qu'un développement d'industrie et de commerce , ne prouve-t-elle pas, à elle seule, que la moralité n'est que d'un intérêt trèssecondaire dans le dogme nouveau , et que la grande affaire est l'amélioration de la vie physique? Là encore il n'y a pas à chercher l'ombre d'une doctrine spiritua-
liste. Le spiritualisme ne peut souscrire à cette apothéose exclusive de la civilisation matérielle. Pour qu'il y ait progrès véritable, il faut, avant tout, qu'il n'y ait pas déchéance de l'âme, diminution de la vie morale, dégradation de l'homme immatériel. Or, nous aurions beau avoir moitié plus de chemins de fer et de télégraphes électriques , cela n'empêcherait pas qu'il y eût dans l'existence de l'humanité une irrécusable décadence, si par hasard le niveau de la dignité humaine avait baissé.
Est-ce à dire qu'il nous vienne dans l'esprit la coupable pensée de nier le progrès? Non pas ; mais nous l'entendons dans le sens complexe du mot, dans l'extension totale de la nature humaine; nous l'entendons dans le monde des idées etdes sentiments, comme dansle monde des sensations ; nous l'entendons de l'homme moral aussi bien que de l'homme matériel. De plus, nous ne croyons pas, en fait de progrès, à la ligne droite, nous croyons aux lignes courbes, aux lignes obliques, aux lignes brisées. C'est un fatalisme étrange que celui de l'école nouvelle qui impose à l'humanité la nécessité de ne pas faire un pas sans faire une conquête. Pour nous, le progrès est, en grande partie , l'œuvre des facultés de l'homme , et , comme toute chose humaine, le progrès est sujet aux vicissitudes, aux retours; il y a des heures douloureuses où l'espèce, comme l'individu, est stationnaire , et des heures plus douloureuses encore où elle rétrograde. Pourquoi s'en étonner, si c'est l'homme lui-même qui est l'artisan de sa fortune et l'ouvrier du progrès? Le contraire serait bien étrange. Les nouvelles doctrines, sous prétexte d'honorer l'humanité en lui imposant la fatalité du progrès, lui en ôtent tout le mérite en lui ôtant toute liberté. On fait de l'humanité une merveilleuse machine : mais
qui ne voit que l'homme avec ses écarts, souvent lamentables, avec les éclipses de sa moralité et les défaillances de son génie , vaut mille fois mieux que l'automate le plus étonnant? L'humanité, aux mains de ces fatalistes d'un nouveau genre, ne peut jamais ni s'arrêter, ni reculer. Sans doute ; mais à quel prix? elle obéit au progrès comme une pierre à la pesanteur.
Enfin, pour indiquer d'un mot la plus grave dissidence qui nous sépare de ces mille sectaires, ils ont foi au progrès absolu, et nous ne pouvons pas y croire. Nous admettons bien, avec la philosophie spiritualiste et le christianisme libéralement interprété, que la nature de l'homme et la société sont perfectibles; nous nions qu'elles le soient au delà d'une certaine mesure. Nous affirmons au contraire que l'une et l'autre ont leurs limites infranchissables , leur circonscription définie , tracée d'avance par la pensée du Créateur, leur développement réglé, déterminé par les éléments mêmes qui les constituent. Que l'homme, par l'effort persévérant d'une volonté droite et d'une intelligence appliquée, puisse arriver à des perfectionnements de détail; qu'il puisse se délier de quelques entraves, abattre des obstacles, atténuer des résistances, corriger des abus : voilà le vrai. Cette œuvre est assez grande encore pour que l'homme s'y consacre avec ardeur, cette cause est assez belle pour exciter de saintes émulations et de grands dévouements. Mais anéantir ces obstacles, supprimer ces résistances , mettre en parfaite harmonie la nature et la fin de l'homme,. ses désirs et ses facultés; réaliser sur la terre cette idée du mieux qui le sollicite sans trêve; inventer un homme qui ne connaîtrait plus lav douleur, une société d'où la misère disparaîtrait avec l'inégalité des conditions ; tout cela suppose que la na-
turc est changée, que les passions ont disparu, que la Providence elle-même se sera mise au service de tous ces rêveurs, en dispensant également à tous leshommes la beauté, la force, le talent, la vertu, le génie, que les lois du monde des corps et les phénomènes réglés de la matière n'acceptent plus leur mot d'ordre que des caprices et des fantaisies humaines , et que les agents physiques deviennent, comme dans les contes de fées, autant d'esclaves intelligents et dociles : en d'autres termes, tout cela est le rêve de l'orgueil et l'utopie des imaginations sensuelles.
Nous effleurons ces idées, quitte à y revenir une autre fois avec de plus grands développements. Maintenant que nous avons défini d'un trait rapide les doctrines des nouveaux prophètes, il nous tarde de faire voir comment cet immense désordre de principes incohérents s'est traduit par une littérature étrange qui, prise dans son ensemble, n'est rien qu'une débauche de style, un genre criard et faux.
Tous les grands systèmes de philosophie ont à leur usage certaines formes d'exposition , certains procédés de langage qui constituent leur caractère propre et leur font une sorte d'originalité littéraire, bien que la question de littérature et de style soit pour eux chose tout à fait secondaire. On sait de quelle forme impérissable se sont revêtues les idées de Platon ; quelle langue austère et lumineuse parle Descartes; dans quel style simple et grandiose Malebranche nous interprète les merveilles de la vision en Dieu ; on sait aussi dans quel idiome tout personnel Kant nous a livré ses fortes et sublimes pensées. Mais tous, même dans la diversité de leur génie et de leurs systèmes, ne tendaient qu'à un seul but, démontrer par un raisonnement suivi ce qu'ils croyaient
la vérité. A ce goût bien naturel pour le raisonnement, ils joignaient une humilité sincère, une admirable modestie, une défiance d'eux-mêmes qui n'est qu'un charme de plus dans les œuvres du génie. Nos prophètes philosophes ont bien changé tout cela. Ils ont inventé une espèce toute nouvelle de démonstration, qu'on pourrait appeler la démonstration par V enthousiasme , ou plutôt ils s'occupent moins de démontrer que de frapper le lecteur et de le prosterner d'admiration. Rien ne peut donner l'idée de cette prétention inouïe, et aussi, disonsle , de cet effort perpétuel et stérile pour atteindre dans chaque phrase un grand effet. Ils ne se pardonneraient pas de parler comme vous et moi. Ils disent avec majesté les choses les plus vulgaires, et ils mettraient un point d'orgue à leur voix pour dire à Nicole d'apporter leurs pantoufles. On sent qu'ils prennent au sérieux leur apothéose, et qu'ils s'acquittent en conscience de leurs fonctions divines. Écoutez-les : ils communient dans la vérité; ils sentent passer devant leur face le souffle du Dieu vivant, et le recueillent en traits de feu. Tout ce qui les approche s'enfle et s'agrandit : leurs amis cachent sous leur vaste front l'infini; toutes les femmes, surtout les bacchantes, montent sur le trépied et deviennent des sibylles. Toutes leurs paroles sont de mystérieux oracles. Ne soyez donc pas surpris si l'inspiration coule, ou plutôt se précipite de leur lèvre sublime en cataractes de métaphores. Leur imagination bouillonne comme la lave d'un cratère; c'est l'éruption d'un dieu. Ils traitent fort mal leurs adversaires, les sceptiques et les incrédules à l'égard du culte nouveau ; ce n'est que l'injure et le dédain à la bouche qu'ils daignent répondre d'avance aux objections , ou môme, le plus souvent, déclarer par précaution qu'ils n'y répondront pas. On peut
être parfaitement assuré que les cloutes les mieux raisonnés de la critique sur la valeur de toutes ces choses, les objections les plus savantes n'atteindront jamais le prophète dans la sérénité olympienne de ses révélations. Aussi faudrait-il bien se garder d'une argumentation en régie : discuter avec un dieu serait l'acte d'un fou; il ne faut être ni l'un ni l'autre. C'est ainsi que tous les livres de l'école prophétique respirent je ne sais quelle fatuité béate, héroïque, rayonnante, qui ferait croire vraiment que chacun de ces apôtres a dérobé Dieu à ses confrères, et s'est majestueusement approprié la part de tous.
On comprend comment l'infatuation poussée jusqu'au délire a dû porter l'emphase jusqu'au burlesque. On n'est pas extatique impunément; il faut, quand on possède V infini, le faire entrer, de gré ou de force, dans son style. Roussdiu le lyrique et Lebrun-Pindare pâliraient à la vue de ces tropes audacieux dont se couvrent ces feuillets divins. Chaque page déroule une épopée, ou tout au moins chante un dithyrambe. Chaque phrase est un monument. Le grand mot s'entasse sur le grand mot ; c'est Pélion sur Ossa , et sur le piédestal gigantesque de ces phrases amoncelées, se dresse le moi humain , dieu malade et mesquin , Titan chétif qui menace encore le ciel.
De l'emphase à la profanation, il n'y a qu'un pas. Le répertoire de l'imagination humaine n'a pu suffire à cette effrayante consommation de métaphores. Il a fallu aller chercher ailleurs ; on a ouvert le vocabulaire de l'Église chrétienne, et on en a fait un scandaleux pillage. C'était chose facile à prévoir : le Christ humanitaire avait mis au sépulcre le Christ de l'Évangile, il était naturel qu'il se revêtît de ses dépouilles, et qu'il essayât
de faire illusion au public avec des termes empruntés aux superstitions du passé. On croyait cependant, jusqu'à ce jour, qu'il est de mauvais goût d'hériter de ceux qu'on assassine. Les nouveaux prophètes ne sont pas de cet avis. La liturgie nouvelle se produit à nos yeux comme une parodie monstrueuse de la liturgie consacrée. Leur jargon, mystique à la fois et sensuel, se pare avec un bizarre orgueil de lambeaux arrachés à la langue catholique. Écoutez leurs dithyrambes, ouvrez leurs livres, et voyez quel mélange burlesque du sacré et du profane, quel prodigieux abus des mots les plus saints , des expressions les plus élevées de l'adoration , devenues le langage pompeux de l'ode humanitaire ou le langage équivoque d'un chant épicurien. Deux amis ne peuvent pas causer, sans « rompre ensemble le pain de l'âme; » un homme, dans ces livres étranges, ne peut s'abandonner à ses méditations ou à ses rêveries , sans « communier dans l'infini. » Toute exposition des dogmes prophétiques est « l'Eucharistie de la vérité » ou « la Genèse de l'Idée. » Tout article, même éphémère, n'est rien moins, s'il vous plaît, que « l'Eucologe de la liberté.» Entendez ces mystiques révolutionnaires s'écrier, dans leur extase , que « la démocratie est la seconde entrée du Christ à Jérusalem , » que « la Terreur est la montagne du Calvaire. » On avait cru longtemps que la révolution avait été prodigue du sang d' autrui. Erreur! C'est son propre sang qu'elle a versé comme le Christ; c'est en montant au Calvaire comme lui, que, comme lui aussi, elle a incarné , divinisé sa loi dans les esprits. Jargon sans nom qui défigure la langue, comme cette philosophie d'hallucinés défigure le bon sens! Travestissement triste comme une profanation, mascarade impure où les termes les plus vénérables servent d'orne-
mentsaux réalités les plus vulgaires, quand par bonheur elles ne servent pas de déguisement à de véritables infamies de pensée! C'est « l'Apocalypse nouvelle, » disent les initiés; oui, sans doute; l'Apocalypse, moins saint Jean et moins l'esprit divin. Tout cela est le fait d'imaginations épuisées qui se tourmentent à faire jaillir l'intérêt du scandale, et à réveiller par des mélanges inouïs le goût d'un public blasé. Ici, chose merveilleuse, les mots sont en raison inverse des idées; c'est une prodigalité de termes saints ou d'expressions de la plus haute mysticité pour déguiser le matérialisme le plus triste de tous, le matérialisme honteux de lui-même, et qui drape sa nudité sous des haillons dérobés à la religion. Mais qui donc peut en être dupe? Quelque sot.
Orgueil olympien , burlesque emphase , audace sacrilège de profanation, tels sont les signes certains auxquels vous reconnaîtrez la littérature des prophètes. Ce genre littéraire est du reste en parfait accord avec le dogme. Si l'adoration de l'homme fait le dernier fond du culte intérieur, quoi de plus naturel que d'y joindre le culte extérieur de la phrase? Le naturalisme effréné de la doctrine aura son contre-coup dans le style, qui ne sera et ne pourra être qu'un grossier matérialisme d'imagination. Bientôt même le culte extérieur absorbera l'autre. Le soin du style prendra tout. On n'écrira plus pour penser, pour raisonner comme tout le monde. On écrira pour jouer avec sa plume, comme d'autres artistes jouent avec leur balancier sur la corde raide. Mais , de bonne foi, dans ces tours d'équilibriste, que peut-on voir, sinon l'exercice stérile d'une intelligence aux abois? Dans ces efforts enragés de style , est-ce la force? Non, mais la contorsion, qui est la grimace de la force. Rien ne fatigue comme cette emphase laborieusement su-
blime, qui déguise mal la pauvreté du fond, l'absence lamentable d'idées, et dont l'unique ressource semble être un recours désespéré aux images forcées, aux métaphores incohérentes, à ce luxe matériel d'une imagination mal réglée, épuisée, haletante. Les systèmes et Jes doctrines qui vivent n'ont pas besoin de ces prestiges et n'ont pas recours à ces ivresses. Ni la raison, ni le goût public ne s'y trompent. Tout le monde sait que rien n'est plus étranger aux délires sacrés de l'âme que ces épilepsies du style, et que rien ne ressemble moins à l'enthousiasme de Platon que cette orgie des esprits grisés d'eux-mêmes. Il faut, pour être un vrai prophète, ou seulement un grand philosophe, d'autres inspirations que les idées malsaines qui agitent le cerveau dans la fièvre. Il faut, pour être un grand écrivain, d'autres ressources que les hallucinations sensuelles d'un grandprêtre de l'humanité. Nous nous demandons parfois si ceite étrange littérature est une folie, — et la plus ennuyeuse assurément, celle qui est sérieuse et qui déclame, — ou si ce n'est pas là seulement une de ces gageures proposées par l'excentricité au bon sens d'une nation. Si le genre nouveau porte un nom dans l'histoire des lettres, il s'appellera le genre convuhionnaire , à supposer que les lettres reviennent par le calme au bon sens, et au goût par l'amour du naturel, du simple et du vrai.
An fond, la littérature et le dogme humanitaires sontils choses nouvelles , et ne pouvons-ijous pas bien discerner les figures sous les masques? Qu'il serait aisé, si la chose en valait la peine, d'exposer les causes puériles et de raconter les incidents grotesques qui amenèrent, certain jour, l'alliance duSaint-Simonisme, pourchassé par le ridicule, avec le Romantisme discrédité ! Tous les deux crurent faire merveille en associant leur
industrie et en confondant leur destinée. Le Saint-Simonisme avait peu de littérature ; mais le Romantisme avait moins encore d'idées. Il se fit un curieux échange : les disciples arriérés du vieux dogme humanitaire devinrent des artistes de style, et, comme l'on dit, des ciseleurs de première force ; les romantiques sur le retour, comprenant qu'il était grand temps de songer à mettre quelque chose dans leurs phrases , y installèrent le culte de l'homme. Alliance merveilleusement assortie : rien n'allait mieux, en vérité, à la bouffonnerie qui parodie le sublime, que le matérialisme qui se grime en religion. Triste pensée qui nous a obsédé pendant que nous écrivions ces pages ! Le siècle est vieux de folies , de déceptions et de souffrances, sinon d'années. Le siècle est vieux, et nous faisons les jeunes! Nous voulons tromper le sentiment amer de l'expérience ou étourdir nos tristesses, comme les enfants, par du mouvement et du bruit que nous prenons pour un regain de jeunesse, quand tout cela n'est, en réalité , que la grimace d'une vieillesse énervée ou qu'un libertinage d'idée, triste consolation de la vigueur perdue.
§ 1. — Préliminaires.
Si l'ennui peut avoir son héroïsme , nous sommes un héros. Nous avons vécu, pendant quelques semaines, enseveli dans les in-octavo encyclopédiques de M. Comte, non traduits par M. Littré. Nous avons dévoré stoïquement quelque chose comme trois mille pages écrites dans cette langue à part, où entrent à dose égale une algèbre incompréhensible et un lyrisme épais. Nous sortons à peu près sain et sauf de cette rude affaire, où nous ne nous étions engagé que par curiosité philosophique ; mais notre curiosité a failli nous coûter cher, tant nous sentions parfois se troubler notre pensée et vaciller notre raison. Nous avions voulu voir clair dans ces obscurités , et ces ténèbres lourdes et malsaines oppressaient notre poitrine, aveuglaient nos yeux, étourdissaient nos idées. Nous en sommes pourtant sorti. Ce sont nos impressions de voyage dans ces régions de fantômes, per luricla régna, que nous" voudrions raconter à nos lecteurs , bien persuadé qu'il y a une leçon à recueillir dans le spectacle douloureux des plus grandes excentricités de la raison.
On ne se doute pas, généralement, du nombre incalculable de messies que l'on coudoie chaque jour dans
1. Système de politique positive, ou Traité de sociologie instituant la religion de l'humanité; par Auguste Comte.
les rues. Il semble vraiment que ce soit la chose la plus simple du monde que de fonder une religion. Nous sommes bien loin de la critique négative et dissolvante de Voltaire et de Hume. Ils détruisaient les religions; nos contemporains en reconstruisent à l'envi. Il serait long de compter les religions éditées en France depuis trente ans, et successivement disparues devant l'indifférence du public. Rien n'arrête les propagateurs des nouveaux cultes. Ils espèrent vaincre, à force de foi en eux-mêmes, l'apathie de leurs compatriotes, et chaque jour voit eclore l'Évangile de l'avenir. Peine mutile! on reste isolé dans sa petite église, dont on est à la fois le dieu, le prophète, le desservant, et souvent aussi le public. M. Comte a failli avoir un grand bonheur. 11 avait trouvé un interprète érninent de ses idées. M. Littré avait mis au service de la sociologie sa science étendue , son style nerveux, sa dialectique pénétrante. Le positivisme revêtait, sous la plume de cet habile écrivain, des formes inattendues. Il se faisait lire, presque comprendre et sérieusement discuter. Hélas ! l'entente cordiale a cessé, nous assure-t-on, entre le maître nébuleux et le grand disciple. M. Littré est allé à gauche , M. Comte à droite, et ce n'est pas M. Littré qu'il faut plaindre. Privée de son brillant traducteur, la pensée du maître s'est de plus en plus enfoncée dans les bizarreries, dans les obscurités, et le silence s'est fait de nouveau sur cette école au moment le plus curieux de son histoire, au moment où l'école devenait une secte, la secte une religion. Nous avons eu le courage d'affronter ces ténèbres, et nous en rapportons des idées si étranges, que nous redouterions l'incrédulité de nos lecteurs, si nous n'avions pas toujours à notre portée une citation comme garantie de notre parole.
L'école positive ou positiviste est entrée à pleines voiles dans la phase des applications religieuses et politiques. Cette nouvelle ère commence à la publication du premier volume d'un immense ouvrage intitulé Système de politique positive; et comme il est bon de marquer avec précision les dates fondamentales des religions, l'époque exacte de cette transformation à'Aristote en saint Paul (textuel) est le mois de juillet 1851. Depuis ce moment solennel jusqu'à l'heure présente , l'œuvre s'est déroulée magistralement en in-octavo énormes; le dernier a quelques mois de date , et il semble qu'il y ait enfin une halte dans la pensée trop féconde de M. Comte. Nous profiterons de cette Irève pour marquer au juste le point où en est le révélateur sur quelques questions capitales de religion, de philosophie et de morale. Nous ne pourrons évidemment présenter ici qu'une esquisse bien incomplète et bien rapide. On n'abrège pas en quelques pages une encyclopédie.
J'ai besoin, avant de remplir en conscience mon rôle de critique, de faire une déclaration loyale. Je prie instamment le lecteur de bien distinguer, comme je le fais et comme je le ferai toujours, l'homme d'avec le système. Les idées de M. Comte nous semblent être le plus incroyable produit de l'hallucination philosophique, le plus prodigieux écart de la vérité. Mais nous tenons à mettre la personne en dehors du débat. Il ne nous viendra jamais à l'esprit de soupçonner un seul instant la loyauté scientifique de M. Comte, non plus que sa bonne volonté d'être utile aux hommes. Sa philosophie acceptée, adoptée, populaire, marquerait à nos yeux le dernier degré de la déchéance de l'humanité ; ce serait le dernier signe des temps. Mais nous pensons aussi que cette aberration douloureuse est un acte de
sincérité; que dis-je? un acte de dévouement, dans les intentions de M. Comte, aux intérêts du monde et au salut de l'avenir. Sa vie tout entière, sa carrière sacrifiée à ce qu'il croit être la vérité, cette vieillesse absorbée par un labeur immense, cette immolation de soimême à une idée fixe, tout cela est pour nous une caution plus que suffisante de la sincérité de cette conscience égarée. Nous tenons à bien marquer nos sentiments à cet égard, pour ne laisser prise à aucun malentendu, et nous serons fidèle, pour notre part, à cette grande règle de la critique honnête, trop oubliée de nos jours dans certains partis, qui veut que l'écrivain, sans rien relâcher de sa rigueur à l'égard des faux systèmes, fasse des réserves pour le caractère, et ne mêle pas, dans un emportement indiscret, l'outrage contre l'homme à la discussion des doctrines.
L'ambition de M. Comte ne va pas seulement à ruiner les croyances du passé, mais à édifier une société nouvelle. La réforme philosophique est pour lui la préface d'une bien autre réforme qui atteint la vie individuelle et sociale dans ses principes fondamentaux. Tout est anéanti, tout va se relever. Fidèle à son axiome favori qu'on ne détruit que ce qu'on remplace , M. Comte va refondre, dans le creuset de sa pensée, une société, un monde, un Dieu. Il recommence, avec un courage digne d'un meilleur sort, le Discours sur V histoire universelle, en l'adaptant à ses principes; il construit de toutes pièces une religion, il popularise le nouveau dogme dans un Catéchisme en onze entretiens entre une femme et un prêtre de l'humanité; enfin il expose d'une manière rigoureuse et dans le plus grand détail la méthode de transformation qu'il prétend faire subir à la société, dès que la société se sera remise entre ses
mains; et au train dont vont les choses, vous ne pouvez pas douter que cela ne soit demain ou après-demain au plus tard. Nous avons l'avantage, avec M. Comte, de savoir au juste quel sort nous est réservé. L'avenir tient dans la main de M. Comte, et ce n'est pas M. Comte qui fermera la main, comme Fontenelle. Son enthousiasme en lui-même est d'une prolixité et sa bonhomie d'une diffusion sans exemple.
Rien au monde ne peut donner l'idée de ce style surabondant, confus, surchargé d'épithètes, dévoré de mots parasites , languissant et mou , et qui serait burlesque, s'il n'était saturé de mathématiques. Ce sont des juxtapositions sans fin, des additions de mots, des répétitions d'idées, des tournures d'une naïveté excessive et des allures d'une inexpérience adorablement comique. C'est un pêle-mêle d'expressions efnpruntées à toutes les sciences connues et inconnues. Et, chose étrange , n'allez pas croire au moins que M. Comte soit un barbare et dédaigne de sacrifier aux muses. En plus d'un endroit il nous révèle les plus vives sollicitudes pour sa réputation littéraire. Il se préoccupe de l'art d'écrire avec une gravité amusante. Parfois il veut poétiser son style, par exemple, quand il parle des femmes et de l'amour, et l'on dirait alors d'un compas qui joue avec les grâces. Parfois aussi il se met en peine de nous expliquer les délicats artifices dont il se sert pour perfectionner sa manière d'écrire, et nous recommandons la théorie à nos lecteurs. Ils verront que M. Comte est un rhétoricien consommé sans en avoir l'air : « Pour utiliser autant que possible ma sollicitude littéraire , je dois, dit-il, caractériser les diverses prescriptions que je me suis graduellement imposées, principalement envers la seconde moitié de ma construction religieuse,
et surtout quant au tome final. Afin d'éviter les phrases trop longues , je n'ai jamais permis qu'aucune excédât deux lignes manuscrites ou cinq imprimées. L'œil et l'esprit ont obtenu les haltes convenables, en restreignant à sept phrases la plus grande extension de mes alinéas, qui ne sont pas seulement typographiques. Sans que la prose doive aspirer à la perfection musicale de la poésie , je me suis efforcé de l'en rapprocher en m'interdisant tout hiatus, même entre deux phrases ou deux alinéas. J'ai d'ailleurs évité de reproduire un mot quelconque, non-seulement envers chaque phrase, mais pour deux phrases consécutives, même en changeant d'alinéas, sauf quant aux monosyllabes auxiliaires.... Quand l'habitude m'a suffisamment facilitée nouveau joug, il est devenu la source continue d'améliorations imprévues, non-seulement envers le discours, mais mèmepour la pensée. » Ces lignes sont littéralement extraites de la page 9 du quatrième volume. On peut étudier, d'après le précepte et l'exemple, comment écrit le pape humanitaire. Nous n'avons pas assez dit en disant le pape humanitaire. M. Auguste Comte s'arroge déjà sur sa petite église une suprématie inimaginable. Il' morigène, il admoneste, il corrige, il réprimande, il absout avec un magnifique sang-froid. Lisez seulement ce singulier Discours prononcé aux funérailles de M. Blainville, le 15 César 62 (style positiviste) , et rédigé, le surlendemain avec plus de développement. Les complaisances de l'oraison funèbre n'y sont pas prodiguées , et l'on y lit des phrases telles que celles-ci : « Blainville manque du feu sacré qui partout pousse directement à l'active poursuite du bien , à la fois sans relâche et sans effort , dans la seule vue d'une inévitable satisfaction intérieure. Envers cette source exclusive de notre véritable unité, la moindre
femme digne de son sexe surpasse nécessairement le plus puissant penseur privé de tendresse. La bonté du cœur importe davantage que la force du caractère au plein essor d'une carrière purement théorique.... Blainville ne fut pas heureux. Sa triste fin représente trop l'ensemble de sa vie. Cette mort imprévue et sans douleur ne convient qu'aux égoïstes , puisqu'elle empêche de donner ou de recevoir aucun adieu. » Tout cela est peu oratoire et encore moins français; mais en revanche la sévérité ne manque pas. L'orateur ajoute ingénument, en note, que le début de ce discours avait déterminé le brusque départ des assistants.
S'il est rigoureux envers les morts, le grand pontife n'épargnera pas les vivants. Un artiste de talent, M. Etex, en sait quelque chose. C'est un disciple , à ce qu'il paraît, mais un disciple flottant. Les préfaces des différents volumes sont tour à tour irritées ou flatteuses à l'égard de ce catéchumène irrégulier, et, comme tout doit être relatif dans l'école du relatif par excellence , quand M. Etex est dissident, on efface son Cours de dessin de la Bibliothèque du prolétariat, et quand M. Etex revient au bercail , on réintègre ses œuvres sur la liste d'honneur des publications positivistes.
Tout cela devrait se passer en famille , selon un proverbe éminemment positif. Nous en dirons autant de certains comptes de ménage qui ne perdraient rien, assurément, à ne pas s'étaler dans des préfaces. Que les partisans de la religion nouvelle concertent leurs efforts pour arracher à la gêne une vieillesse vouée à d'immenses travaux, cela se conçoit. Mais peut-être ne serait-il pas nécessaire de faire tant de bruit de ces souscriptions et de les afficher avec tant de fracas. Peut-être aussi serait-il inutile de fulminer de si violents ana-
thèmes contre les adhérents trop abstraits qui refusent d'aider le fondateur de la nouvelle philosophie à surmonter la misère suscitée par une infâme spoliation, A quoi bon donner à chaque souscripteur ce beau titre de coopéraleur du libre subside, si cette liberté du subside est niée dans la pratique? Dans l'intérêt de M. Comte et de sa dignité, nous osons rengager à faire disparaître de ses livres le détail de sa liste civile et tous les petits commérages relatifs à l'emploi des fonds. Si M. Comte savait comme tout cela prête à rire aux incrédules !
Hélas! pourquoi faut-il que la vérité nous force à donner à M. Comte un autre conseil , qu'il accueillera avec indignation! Si M. Comte a voué à la mémoire d'une femme malheureuse un culte si passionné, de grâce pour cette chère mémoire, qu'il la respecte et la fasse respecter par le silence. Est-il possible de donner ainsi les plus secrets sentiments de son cœur en pâture à la curiosité banale du public? Est-ce ainsi que l'on comprend dans l'église positiviste la pudeur de la passion, le respect des convenances du cœur? Nous nous garderons d'insister, tant le sujet est délicat ; mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter profondément ces indiscrètes effusions du lyrisme pontifical à l'égard de cette chaste compagne immortelle, chez laquelle M. Comte put trouver à la fois la mère subjective que suppose sa seconde vie, et \& fille objective qui devait embellir une existence temporaire. Nous renvoyons ceux qui seraient curieux de détails sur cette Béatrix subjective et objective à l'étrange dédicace placée en tête du premier volume de la Politique positive. Ces aberrations de sentiment sont douloureuses. Nous n'y insisterons pas. D'ailleurs, à quoi bon? M. Comte considérerait comme un sacrilège la suppression d'une seule ligne de cette dédi-
1 qui est pour lui comme un mausolée immatériel, ou mieux comme un autel expiatoire au seuil de la philosophie nouvelle.
Il consentirait plus volontiers, je gage, à la suppression d'une certaine lettffe à S. M. le tzar Nicolas, placée au commencement du troisième volume. Les rapports de caractère et de situation entre le chef spirituel de la république occidentale et l'empereur de toutes les Russies sont , dans les premières lignes, indiqués avec une franchise étonnante : « ....Ce penseur (M. Comte), dès son début décisif en 1822, combattit toujours la souveraineté du peuple et l'égalité, plus radicalement, au nom du progrès , que n'avait pu le faire aucune école rétrograde. En même temps, cet autocrate (le tzar), depuis son avènement en 1825, ne cessa jamais de se placer dignement à la tête du mouvement humain dans ses vastes États, tout en les préservant, avec une sage fermeté, de l'agitation occidentale. Ainsi préparée, cette commmunication peut caractériser les relations normales qu'exige le bon ordre entre les vrais théoriciens et les éminents praticiens. » Puis vient l'exposition du système, suivie de quelques conseils excellents au tzar sur la police des publications en Russie. M. Comte recommande à Sa Majesté un peu plus de sévérité. Déjà l'autorité du tzar s'emploie sagement à préserver la Russie d'une multitude d'écrits dont l'Occident est infesté. Le positivisme lui conseillera d'aller plus loin quant aux productions nationales. M. Comte trouve que la liberté de la presse est trop grande à Saint-Pétersbourg. 11 termine par l'expression vive d'un vœu, d'un espoir plutôt. Ce vœu, cette espérance, c'est que le chef naturel des conservateurs européens ap-précie bientôt et prenne sous sa protection décidée une doctrine qui consolide
et développe la politique conservatrice. Véminent praticien, le tzar, en quête du Bosphore, ne répondit pas à cette lettre engageante, et, dans la préface du tome suivant, M. Comte se plaint amèrement de l'incivilité de ce chef, trop préoccupé du Bas-Empire. Il s'excuse assez péniblement des vives félicitations prodiguées à Sa Majesté dans le volume précédent; le charme est rompu. Le tzar est solennellement averti que, en persistant dans son aberration, il court risque de perdre, auprès de la postérité, tous les titres résultés d'une longue carrière. En somme, X incident russe, comme dit agréablement M. Comte, a un peu changé le point de vue : «Il faut peu présumer qu'aucun tzar apprécie assez ses avantages pour s'illustrer et se perfectionner en procurant au positivisme une protection équivalente à celle que le grand Frédéric sut accorder à l'encyclopédisme. » C'est par ces lignes, empreintes de mélancolie, que se termine la dernière préface de M. Comte, et l'on sait que les préfaces de cet auteur ne sont que de longs et naïfs épanchements dans le sein du public.
Il ne faut pas s'attendre que M. Comte , l'admirateur du tzar, soit fort indulgent à l'égard de la presse, quand une fois nous vivrons sous le joug paternel du positivisme. Nous l'avons vu reprocher au tzar un peu trop d'indulgence à l'égard des publications moscovites. Il n'encourra pas le même reproche quand il sera le maître. L'échec absolu, l'avortement total de la Revue occidentale fondée en 1852, à Finsu du monde entier, lui a démontré, une fois de plus, la nécessité d'éteindie le journalisme. «En terminant l'interrègne spirituel, la religion positive fera naturellement cesser l'usurpation qu'il suscita chez les lettrés occidentaux. Le sacerdoce de l'humanité doit donc s'interdire toute participa-
LA KELIGION POSITIVISTE. 41
tion à l'institution qu'il devra bientôt flétrir comme radicalement anarchiquc. » Voilà qui est clair. Profitons sans scrupule du répit que nous laisse V interrègne spirituel pour critiquer en toute liberté notre plus irréconciliable adversaire et pour rire un peu de ce qui nous tuera. * .
En terminant cet article préliminaire, indiquons rapidement l'état actuel, les forces du positivisme et ses chances de succès en l'an de grâce 1854. L'essor du positivisme, comme dit M. Comte, doit se mesurer quelque peu sur l'extension du subside sacerdotal. Or, le budget du grand prêtre est en voie de progression notable. Fondé le 12 novembre 1848, il monte à 3000 fr. en 1849, à 3300. eh 1850, à 4200 en 1851 , à 5800 en 1852, à 7400 en 1853. 11 montera en 1900 à plus de ICO 000 fr., si cela continue. D'après lès sources qui alimentent le subside sacerdotal, M. Comte trouve ce qu'il appelle trois foyers positivistes : un à Paris, les deux autres en Hollande et en Irlande. Mais ce n'est que dans le centre parisien que M. Comte peut directement apprécier la plénitude et la consistance des convictions. «Là seulement a déjà surgi l'ébauche décisive de la vraie régénération, non moins sociale qu'intellectuelle, sous un digne concours des deux sexes. Diderot et Condorcet ne pouvaient espérer que , un siècle après Y Encyclopédie, leur successeur unirait de nobles couples par l'engagement du veuvage éternel, et vouerait à l'humanité des enfants pleinement dispensés de Dieu. De tels succès annoncent que la métropole humaine appartiendra bientôt aux positivistes, quand la liberté spirituelle leur permettra de développer le culte public autant que l'adoration intime et les consécrations domestiques. » En dehors de ces trois foyers parisien, hollandais et
irlandais, M. Comte avoue tristement qu'il n'enregistre sur son livre d'or (c'est le cas de l'appeler ainsi, puisque c'est le registre des souscriptions) que des adhésions isolées et de rares sympathies.
En somme, de grands efforts, de gros volumes, quatrevingt-onze souscripteurs, trois foyers positivistes, tel est le bilan de la religion nouvelle. Le monde n'appartient pas encore au positivisme.
Nous avons cru qu'il n'était pas inutile de marquer, par quelques détails extérieurs, la physionomie de la secte et le caractère de son fondateur. On ne connaît pas assez ces choses-là dans le monde de la science officielle. On vit trop isolé dans la sécurité des systèmes convenus et dans la régularité des idées reçues. Et pendant que le spiritualisme s'endort dans la paix métaphysique de ses convictions, le vieux matérialisme, ressuscité sous des noms nouveaux et avec des prétentions exorbitantes, fait son chemin clandestin dans le monde. Il essaie , par un coup hardi, de réconcilier avec ses doctrines l'instinct religieux de l'humanité, et se présente ainsi aux intelligences inexpérimentées avec le double prestige d'un caractère positif et d'un symbole religieux. Nous aborderons de près cet étrange symbole; nous ne craindrons pas de faire voir quel monstre d'athéisme se cache sous la grandiose théorie du Grand- Être, et de quelles excentricités se compose le culte de la religion future. 11 est utile de faire de temps en temps quelques excursions sur le terrain inexploré de ces doctrines perdues. Le plus sûr moyen cl'ôter à cette philosophie son péril, c'est de lui ôter son prestige, qui est l'inconnu. Enlevez-lui la pompe de ses formules, et vous lui enlèverez tout son crédit , en la réduisant à sa pure expression, qui est la négation expresse de l'âme,
de la liberté et de Dieu. Au surplus, nous n'aurions pas à nous gêner avec cette philosophie qui nous accable de son mépris. Mais la plus cruelle vengeance que nous souhaitions tirer d'elle, ce sera de la faire connaître. Nous venons d'indiquer quelques singularités qui nous ont semblé caractéristiques ; nous allons descendre maintenant dans l'intimité de l'œuvre, et nous osons promettre, à ceux de nos lecteurs" qui auront le courage de nous y suivre, quelques révélations piquantes, s' 1 peut y avoir ici d'autre intérêt en jeu que celui de la compassion.
§ 2. — Philosoitfiie générale et théorie du Grand-Être.
« Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l'humanité viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin la vraie providence morale, intellectuelle et matérielle , en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu , catholiques , protestants ou déistes , comme étant à la fois arriérés et perturbateurs.» Telle fut la proclamation solennelle par laquelle, au Palais- Royal, le 19 octobre 1851, après un discours de cinq heures, M. Comte prit possession de l'avenir. Cette formule plut sans doute à son auteur ; nous la trouvons citée complaisamment en tête du Catéchisme positiviste, et rééditée avec toute sorte d'honneurs dans la conclusion du vaste ouvrage sur la Politique. Elle pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre. Elle en résume avec une parfaite clarté l'esprit général et les tendances. Elle annonce nettement l'intention et la mission de M. Comte, qui est de chasser de la vie et de l'histoire les esclaves de Dieu ,
pour amener le règne des serviteurs de l'humanité. Dieu est mort, vive le dieu nouveau !
L'athéisme est vieux dans le monde, et le matérialisme n'est pas d'hier. A quoi tient donc l'incontestable originalité du système de M. Comte? S'il ne s'agissait que de nier l'âme et Dieu , M. Comte irait sans bruit rejoindre cette troupe d'intelligences malheureuses dont Évhémère est le chef reconnu dans l'antiquité , dont Lamettrie et d'Holbach ont été parmi nous , au dernier siècle , les tristes pédagogues. Mais il s'agit de bien autre chose, et M. Comte se moquerait, non sans raison , de notre critique aveugle, si elle ne consentait à voir en lui qu'un nouvel éditeur de ces vieilles folies. L'originalité du système consiste à vouloir construire une religion presque mystique , en prenant pour base un matérialisme absolu. Avant d'aborder la théorie du Grand-Être , qui est le fond de la religion positiviste, il est essentiel de résumer, dans ses traits généraux, la philosophie critique qui la précède et qui la fonde.
M. Auguste Comte a établi sa doctrine dans un traité considérable de Philosophie , publié quelques années avant la Politique positive. Cet ouvrage témoigne de recherches considérables, d'un courage d'esprit, d'une patience intellectuelle et d'un effort de dialectique qui, mieux appliqués, auraient pu donner de sérieux résultats. Nous avons parlé de la forme, qui est d'une inexpérience et d'une prétention incomparables ; mais, sous l'épaisse enveloppe de ce style , il est juste de reconnaître une vigoureuse tentative pour ruiner par la base le spiritualisme et systématiser la doctrine nouvelle.
L'ambition avouée du positivisme n'est rien moins que de renouveler l'esprit humain , en ramenant les phénomènes moraux et sociaux^ la loi des explications
scientifiques , et en substituant définitivement les notions et les méthodes positives aux doctrines religieuses et métaphysiques qui n'ont été que le régime provisoire de l'humanité. La théologie est mourante, la métaphysique est morte, il n'est plus un seul symbole religieux, ni une démonstration philosophique, qui puisse s'imposer aux intelligences. Au milieu de cette grande anarchie intellectuelle , clans cet immense discrédit des doctrines qui , jusqu'à cette heure , ont guidé l'humanité inexpérimentée, il y a un fait qui grandit chaque jour, c'est le règne des sciences positives ; et tandis que les vieux symboles tombent dans le mépris public, tandis que les affirmations philosophiques deviennent de jour en jour la risée des forts, les sciences exactes et les notions expérimentales gagnent en crédit , en autorité : elles ont ce grand avantage d'imposer aux esprits une conviction irrésistible, et de ne pas admettre d'hérésies, qui seraient, dans ce cas, de pures absurdités. La science s'empare de toute la place que lui cède la foi expirante des religions ou l'hypothèse décriée des philosophies ; mais le domaine actuel des notions positives est incomplet, les phénomènes sociaux lui échappent, et tant que cet ordre particulier de phénomènes ne sera pas ramené sous la loi régulière des sciences positives, ces sciences resteront défectueuses et laisseront une ombre d'autorité aux doctrines superstitieuses. Les sciences positives ne seront complètes que le jour où elles auront repris ce légitime domaine des phénomènes sociaux , politiques , religieux, usurpé par le mensonge et l'illusion. Ce jourlà, et pour jamais, la religion et la métaphysique seront1 mortes; ce jour-là, aussi, il y aura une philosophie positive, dont la tache sera de réunir en une seule science toutes les sciences isolées, partielles, et de former un
système coordonné , où chacune entrera comme partie intégrante. Étroitement liées par la communauté d'origine, par l'identité des méthodes et des caractères, toutes les sciences se réuniront en un vaste ensemble, en une grande philosophie dont le caractère sera l'unité, et qui tiendra par des sciences spéciales les différents ordres de phénomènes, les phénomènes du monde inorganique parles mathématiques, par l'astronomie, par la physique et parla chimie ; les phénomènes du monde organique par la biologie; les phénomènes moraux et sociaux par une science nouvelle, la sociologie.
La sociologie complète ainsi le système des notions positives, et le positivisme est constitué; il correspond, par des sciences particulières, à tous les ordres de phénomènes variés qui tombent sous la perception de l'intelligence humaine ; il s'offre à ses amis , comme à ses ennemis, avec l'avantage d'une méthode simple et d'une incomparable unité. C'est ainsi qu'il espère recommencer par la science l'œuvre déplorablement manquée par la superstition et l'hypothèse ; c'est ainsi qu'il espère refaire , de la base au sommet , l'éducation du genre humain.
Quels sont les caractères de la philosophie nouvelle ? Il n'y en a qu'un, qui résume tous les autres, c'est l'élimination de l'absolu. Si la métaphysique, dont la stérilité n'a d'égale que celle de la religion, a si longtemps erré ; si elle a si longtemps égaré l'esprit humain dans des systèmes sans issue , c'est qu'elle avait entrepris l'impossible. Sagement circonscrite à ce qu'elle peut connaître , ne cherchant à étudier que ce qu'elle peut savoir, classant les effets sans se préoccuper des causes , laissant au passé les hardiesses juvéniles de l'inexpérience et les témérités de la faiblesse qui s'ignore , la
philosophie nouvelle sera justement appelée positive. Elle ne tentera rien que dans la mesure du possible et du certain ; elle saura se défier de ces présomptions qui caractérisent chaque science naissante , et qui lui inspirent la folle pensée de pénétrer l'essence des choses ; elle n'acceptera dans son domaine que les notions claires, démontrables, s'imposant aux intelligences avec ce caractère d'évidence qui accompagne les expériences de la physique ; elle soumettra à une lente analyse les faits particuliers, les observant avec un minutieux scrupule, les groupant avec une sage circonspection , interrogeant longtemps l'expérience avant de s'élever par l'induction réfléchie à ces vérités générales qui, nées de l'expérience, en garderont le caractère essentiel et resteront toujours relatives. C'est assez dire que la philosophie positive rejettera impitoyablement de son sein tous ces prétendus axiomes et ces démonstrations illusoires sur lesquels s'édifient, depuis tant de siècles, les chimères de la métaphysique. C'est assez dire qu'elle répudiera comme des rêves, toutes ces conceptions fondamentales de substance, de cause, de raison première et d'essence des choses , dans lesquelles s'est perdue jusqu'ici la raison stérilement laborieuse de l'humanité. Il faut laisser ces questions insolubles à l'enfance du monde, et occuper utilement l'âge viril du genre humain , que tant de déceptions ont dû corriger, à supposer qu'il ne ne soit pas incorrigible. Ainsi, voilà qui est entendu : la nature des questions change dans la philosophie nouvelle. Plus d'enquête sur les causes premières et sur les causes finales ; en revanche , une enquête sérieuse, définitive sur les phénomènes de l'ordre moral et de l'ordre social. D'absolues , les questions deviennent relatives ; les méthodes changent comme les questions à
résoudre ; l'hypothèse est délaissée pour l'expérience ou pour la démonstration mathématique. Dans les deux cas , une conviction irrésistible et durable se substitue à une foi complaisante et éphémère. Telle est la science positive, vaste ensemble de toutes les sciences ramenées par un puissant effort à la plus rigoureuse unité, et rejetant avec le soin le plus sévère toutes les questions qui ne sont pas relatives, toutes les notions qui ne sont pas des notions de phénomènes ou des lois , c'est-à-dire des phénomènes généralisés. Dans le cercle ainsi restreint des vérités positives, on ne croira plus, on saura.
11 est aisé de voir, sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage sur les principes constitutifs du positivisme , quel est l'esprit général qui l'anime : tentative puissante pour coordonner toutes les sciences en un vaste système, égal à la réalité des choses; mépris systématique pour tous les procédés de démonstration qui ne sont pas rigoureusement calqués sur l'expérimentation des sciences physiques ou sur la méthode des sciences exactes; réduction sévère de toutes les questions que peut agiter l'esprit humain aux simples questions de faits, seules accessibles à l'esprit humain; intolérance complète à l'égard de la religion, qui veut imposer une foi aveugle, et à l'égard de la métaphysique, qui joint aux mêmes aveuglements une hypocrisie de plus , l'hypocrisie de la démonstration; négation acharnée de tout ce qui dépasse la mesure du contingent et du relatif; scepticisme systématique à l'égard de l'absolu, de l'infini,. de la substance, de la cause; en d'autres termes, et pour faire sortir ces idées de leur abstraction, doute radical, doute incurable sur la question de l'ame et sur la question de Dieu. Tel est le dernier terme auquel vient aboutir cette doctrime , fortement liée dans
ses détails, mais inspirée par une passion étroite et àprement systématique, la passion de l'unité dans la science, de l'unité obtenue à tout prix et ramenant à des conditions uniformes de certitude les ordres de réalités les plus dissemblables.
Ce n'est pas impunément qu'on déclare insolubles et oiseuses ceb grandes questions d'où dépend si intimement la moralité humaine. Le scepticisme sur lame et Dieu équivaut à une déclaration implicite de matérialisme. Déclarer si haut que l'on ne veut prendre en considération que les phénomènes humains et refuser à l'intelligence tout droit d'enquête sur la substance de ces phénomènes ou sur la raison première du monde , c'est laisser entendre d'une manière suffisamment claire que l'on tient pour chimériques et cette substance et cette raison première. Condamner l'homme à douter éternellement de l'àme et de Dieu, c'est virtuellement n'y pas croire. Aussi serait-ce une tâche aisée de faire voir comment le matérialisme est dans le cœur môme de la philosophie positive. Voulez-vous savoir au fond ce que c'est que l'humanité? M. Comte vous dira qu'elle est le degré supérieur de V animalité. Voulez -vous savoir ce que c'est que la liberté? On vous répondra, dans un singulier langage, qu'elle est un miroir fidèle de V ordre extérieur, qu'elle n'est pas autre chose que la correspondance parfaite de nos* fonctions avec l'ordre des phénomènes du dehors, qui constitue l'ordre réel, et pour ne laisser aucune incertitude sur la nature de ce libre arbitre, qui ressemble beaucoup plus à la fatalité des phénomènes physiques qu'à la résolution spontanée d'un être indépendant, M. Comte ajoute qu'il en est de notre acte libre exactement comme de la chute d'une pierre, dont la liberté se manifeste en cheminant, selon
sa nature , vers le centre de la terre , avec une vitesse proportionnelle au temps. Quant aux luttes chimériques que notre liberté orgueilleuse croyait soutenir contre les sollicitations des désirs coupables , et que le christianisme désignait sous le nom caractéristique de luttes de la nature et de la grâce , il y a longtemps que le docteur Gall, pleinement approuvé par M. Comte, a fait justice de ces combats fictifs, qui ne sont pas autre chose que l'opposition réelle entre la masse postérieure du cerveau, où résident les instincts personnels, et sa région antérieure, où siègent les impulsions sympathiques et les facultés intellectuelles. La morale est à l'avenant : le mot droit, dit textuellement M. Comte, doit être aussi soigneusement écarté du langage de la morale et de la politique, que le mot cause du vrai langage de la philosophie. Je sais bien que M. Comte maintient l'idée et le mot du devoir, et que, contrairement à certains révolutionnaires qui ne veulent reconnaître à l'homme que des droits, il insiste à plusieurs reprises pour marquer avec force les obligations sociales auxquelles il soumet l'individu. Je sais même que sa pensée va s'égarer dans une sorte de mysticisme politique qui impose à l'homme les exigences les plus impérieuses, sans lui conférer aucun titre au respect d'autrui, sans lui offrir aucune garantie sérieuse contre l'envahissement abusif des personnalités étrangères. Mais toute cette partie de la doctrine est pleine de vague et d'obscurité. Quelle étrange pensée d'imposer des obligations impérieuses à l'homme qui a tout juste la liberté de la pierre qui tombe ! Vous tracez des règles à cette volonté qui ne s'appartient pas ! Autre contradiction : vous imposez à l'homme des devoirs envers la société, envers l'État, et vous ne voulez pas que la société, l'État aient envers lui des devoirs
dont il puisse exiger l'accomplissement. Le droit n'est pas autre chose que la réciprocité du devoir, et si vous me retirez tous mes droits pour m'imposer tous les devoirs, vous faites acte de tyrannie. Vous, l'État, vous pourriez tout sur moi et je n'aurais pas de revendication à exercer contre vous , pas même dans le secret de ma conscience, qui perd sa dignité en perdant ses garanties! Vous me livrez aux plus effrayants hasards d'une dictature sans règle, sans contrôle, sans frein. C'est l'ordinaire conclusion de ces doctrines pleines de promesses grandioses et qui se donnent fièrement pour l'émancipation- définitive de l'humanité. Ne les croyez pas ; l'avènement de ces politiques aventureuses aurait pour lendemain une irrémédiable servitude. Le droit n'est pas toute la morale , sans doute , mais il en est une partie essentielle, et ce serait une générosité imbécile qui en ferait le sacrifice, même entre les mains de M. Comte. Le droit est notre sauvegarde , sachons y tenir.
Ni liberté, ni droit, la nature humaine réduite à n'être plus que le degré supérieur de l'animalité ; voilà quelques conclusions qui seraient de nature à éveiller la défiance sur la véritable portée de cette doctrine. Pour mieux mettre encore ses tendances dans tout leur relief, marquons avec précision la pensée de M. Comte sur deux^sujets importants, l'immortalité de l'âme et la nature de Dieu. A qui saura comprendre , il sera évident, après cette nouvelle épreuve, que la philosophie positive n'est point , comme elle le prétend , un scepticisme provisoire , se contentant d'ajourner à un terme mdéfihi toutes les questions de substance et de cause; c'est le matérialisme scientifiquement et religieusement constitué, donnant le plus étrange des cul-
tes comme complément à la plus sèche des sciences, el transformant l'athéisme en religion par un de ces coups d'audace qui ne sont pas toujours des coups de génie.
Au premier abord, on pourrait être dupe desjnots : il est, à chaque instant, question de la survivance des nobles trépassés; il est aussi question du Gravd-Étre et du culte qui lui est dû. Mais il faut s'entendre avec M. Comte, ce qui n'est pas chose facile avec un homme qui ne s'entend pas toujours bien avec ses disciples et parfois avec lui-même. Qu'est-ce que cette survivance qu'il promet à l'homme? Si peu de chose, en vérité, que j'hésite à le dire. D'abord l'immortalité sera un privilège, un monopole, le privilège et le monopole des vertus positivistes. Tous ceux qui, comme nous, incrédules, infidèles, auront répudié la doctrine, ou ceux plus nombreux encore qui, sans la connaître, auront vécu dans l'insouciance et l'oubli des vertus particulières qu'elle réclame et qui font d'un être un être convergent et associable , digne d'être incorporé par ses qualités similaires à l'humanité positiviste; tous ceuxlà , vil fardeau pour la terre , déshonneur de la vie et de l'histoire, périront tout entiers, et il ne restera d'eux, s'il en reste quelque chose, qu'un nom exécré. Le néant et la malédiction des hommes, voilà tout notre avenir. Les positivistes et leurs frères , ceux qui , par de nobles instincts et des vertus spéciales , sont positivistes sans le savoir, et pratiquent spontanément la doctrine qu'ils ne connaissent pas, ceux-là, êtres privilégiés, et, pour parler ce langage , êtres convergents et associables, sont réservés à un tout autre avenir et recevront les honneurs d'une légitime immortalité! Mais quel avenir, grand Dieu! et la bizarre immortalité qu'on
leur promet, comme prime au dévouement, à l'obéissance, à une foi entière dans M. Comte et ses oracles! M. Comte est l'inventeur d'une nouvelle espèce d'immortalité, l'immortalité subjective. C'est une sorte de vie qui n'a rien $ objectif, c'est-à-dire qui n'a pas de réalité extérieure et formelle, et qui se concentre exclusivement dans la pensée et dans le souvenir d'autrui; c'est une vie par reflet, une existence greffée sur l'imagination et la mémoire des vivants. Les nobles trépassés se survivent à eux-mêmes par la gloire, par la louange, par l'estime ou l'affection dont ils sont l'objet. C'est là une singulière manière d'exister et qui, on l'avouera sans peine, a trop peu de réalité pour ne pas ressembler au néant.
Telle est l'immortalité promise par M. Comte à ses adeptes; tel sera le prix des existences consacrées au service et à la propagation de la doctrine et des glorieuses souffrances , gage de la foi nouvelle. Quelque bizarre que puisse paraître cette théorie de l'immortalité subjective, nous croyons que, si l'on consulte les sources, on reconnaîtra notre scrupuleuse fidélité dans l'interprétation, je pourrais dire dans la traduction des idées de M. Comte. Tout périt de nous, à notre mort, tout, sauf notre souvenir qui suffit pour nous immortaliser.
Cette doctrine qui, au fond, n'est pas autre chose que la vieille idée du néant matérialiste sous des formes très-pédantesques, nous amène naturellement à la question de Dieu, ou du Grand-Étre. M. Comte est matérialiste, ce qui ne l'empêche pas d'avoir sa théorie de l'immortalité. Il ne croit pas en Dieu , ce qui ne l'empêche pas d'avoir sa théodicée. Ces contrastes violents, qui ne diffèrent guère d'une logomachie, se rencontrent très-explicitement au sein du positivisme.
Que M. Comte ne croie pas en Dieu, c'est ce que quelques citations, prises au hasard, suffiront pour mettre à tous les yeux hors de contestation. Ou nous ne savons plus ce que les mots veulent dire, ou cette phrase, que nous avons citée, est la profession de foi d'un athée : « Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l'humanité viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin la vraie providence morale, intellectuelle et matérielle, en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu, catholiques, protestants ou déistes, comme étant à la fois arriérés et perturbateurs. » Cette solennelle déclaration qui , du reste, a une importance historique dans les destinées de l'École , est assez claire par elle-même et se passe de commentaires. Nous rappellerons encore textuellement ces mots significatifs : « Là seulement (à Paris) a déjà surgi l'ébauche décisive de la vraie régénération non moins sociale qu'intellectuelle , sous un digne concours des deux sexes. Diderot et Condorcet ne pouvaient espérer que , un siècle après l'Encyclopédie, leur successeur unirait de nobles couples par l'engagement du veuvage éternel, et vouerait à l'humanité des enfants pleinement dispensés de Dieu. De tels succès annoncent que la métropole humaine appartiendra bientôt aux positivistes, quand la liberté spirituelle leur permettra de développer le culte public autant que l'adoration intime et les consécrations domestiques.» Une dernière citation , extraite du fameux Catéchisme , complétera ces déclarations déjà très-nettes : * Tous les nobles cœurs et tous les grands esprits , toujours convergents désormais, conçoivent, ainsi déterminée, la longue et difficile initiation que dut subir l'humanité
sous l'empire constamment décroissant du théologisme el de la guerre. Le mouvement moderne cesse d'être radicalement disparate. Sa progression positiviste s'y montre enfin capable de satisfaire à toutes les exigences intellectuelles et sociales résultées de sa progression négative, non-seulement envers l'avenir, mais aussi quant au présent. Partout le relatif succède irrévocablement à l'absolu, et Y altruisme tend à dominer aujourd'hui l'égoïsme, tandis qu'une marche systématique remplace une évolution spontanée. En un mot, V humanité se substitue définitivement à Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires. »
C'est un si gros mot et une si grave accusation que ce mot et cette accusation d'athéisme, que nous avons tenu à nous entourer de preuves justificatives. En présence de textes aussi décisifs, tous nos scrupules peuvent se taire, et nous n'hésitons pas à dire que M. Comte ne croit pas en Dieu. C'est avec la dignité de la force, c'est avec le calme du mépris que M. Comte chasse du monde et de l'histoire ce fantôme usurpateur. Il est presque éloquent contre cette insolence du néant qui se fait diviniser par l'imbécillité humaine.
Et pourtant ce grand contempteur de Dieu, — qui le croirait ? — s'indigne contre l'athéisme, qui n'est, à ses yeux, qu'un panthéisme abstrait et vague , une sorte de fétichisme poétique, quand il se répand en effusions dans le sein de la nature , %ou bien qu'un théologisme irrationnel et inconséquent, quand il prétend expliquer à sa manière la formation de l'univers et l'origine de la vie, puisqu' alors il poursuit les mômes questions que la théologie et la métaphysique , en rejetant l'unique méthode qui puisse s'y adapter. L'athéisme est au-dessous de la théologie, au-dessous de la métaphysique. C'est
donc faire injure à notre auteur que de lui imputer une erreur si fortement désavouée ; et comme il n'entre pas dans nos intentions de faire de M. Comte un athée malgré lui, nous dirons que bien qu'il ne croie pas en Dieu, le fondateur du positivisme n'est pas athée. Nous laissons la contradiclion, s'il y en a, à la charge de M. Comte.
Quelle est donc la théodicée qui peut s'accorder avec une négation aussi explicite, aussi acharnée de Dieu? Quel est ce mystérieux Grand-Être dont l'idée plane avec majesté sur l'ouvrage encyclopédique de M. Comte? Ce Grand -Être, qu'il appelle aussi parfois la Grande- Déesse, c'est Y Humanité, et l'histoire de l'idée du Grand- Etre n'est pas la partie la moins curieuse du système. Elle constitue à elle seule toute la philosophie de l'histoire du positivisme.
La religion positiviste est le terme suprême des longues agitations qui ont rempli les siècles. C'est le dénoûment nécessaire du long drame humain, poursuivi à travers les âges et laborieusement reconstruit par M. Comte, qui s'est porté le rival de Bossuet dans son volumineux traité de Politique positive. La grande , la seule loi de l'histoire est celle qui détermine le progrès lent, mais infaillible du genre humain, traversant d'abord une longue période d'initiation, ou période théologique, arrivant à la période révolutionnaire marquée par l'avènement de la métaphysique, pour reposer enfin sa conscience inquiète dans le sein du positivisme définitivement constitué. L'état théologique, c'est l'ère des dieux. Cette longue période remplit à elle seule presque tout le passé. La métaphysique règrie depuis un siècle à peine et possède le présent. L'avenir est au positivisme. Comme toutes les périodes de transition , la période métaphysique n'aura duré
qu'un instant; elle n'aura été qu'une halte entre deux grandes époques, celle de la foi aveugle en des dieux imaginaires, et celle de la foi éclairée dans la réalité idéale , en qui viennent se résoudre tous les doutes et se concilier toutes les dissidences.
Ce ne sont là que les grands traits du nouveau Discours sur l'histoire universelle. Il serait curieux d'entrer dans les détails. Nous ne pouvons faire que résumer l'essentiel.
La période théologique se décompose en trois époques : l'époque du fétichisme, celle du polythéisme, celle enfin du monothéisme. Au fond de chacune de ces conceptions religieuses, M. Comte retrouve en germe la notion de l'humanité plus ou moins altérée par l'imagination et le caprice. L'homme encore sans tradition, sans souvenir, sans histoire, encore incapable d'une notion abstraite, peupla le monde physique de volontés et d'intelligences semblables à la sienne. Ce fut; si je puis dire, une vaste dispersion de l'humanité dans l'univers des corps. L'homme adora, dans le bois et dans la pierre, ce qu'il y mettait spontanément et ce qu'il n'aurait dû adorer qu'en lui-même. Puis, son esprit s'élevant peu à peu et devenant plus capable d'idéal , l'homme retira aux corps inertes cette divinité d'emprunt pour la localiser dans les sphères célestes, dans l'Olympe, par exemple. Mais l'homme ne s'éleva pas encore jusqu'à la grande notion de l'unité. Il imagina bien en Grèce des dieux qui n'étaient guère que des exemplaires épurés de l'humaine nature ; mais il en imaginait plusieurs. Ce fut en Orient qu'une grande élaboration d'idées produisit le monothéisme. Le Jéhovah de Moïse marque l'avénement d'un Dieu unique dans là conscience du genre humain. L'unilé future du Grand-Être est déjà près-
sentie , et Moïse se trouve être naturellement le précurseur de M. Comte. Mais Jéhovah se tient encore dans des sphères trop hautes. Il est trop loin de l'humanité. Avec le christianisme, la Divinité revêt enfin la nature humaine. La doctrine du Médiateur rapproche le ciel et la terre. Encore un pas, et nous arrivons au positivisme. Mais ce pas est difficile à franchir. L'humanité s'est développée , épurant toujours de plus en plus l'idée de sa propre nature, et la substituant insensiblement à ces êtres surnaturels qu'elle appelait et qui restaient sourds à sa voix, dans leur impénétrable néant. Mais elle a gardé encore le préjugé d'un dieu extérieur, étranger à elle, d'un dieu objectif. Elle est restée dans les limbes de la théologie, elle a conservé ses symboles. C'est la métaphysique avec sa critique impitoyable, qui va détruire les dernières illusions de la théologie agonisante. Elle suscite dans les consciences le doute , l'inquiétude, la révolte. Elle frappe à mort la foi dans les âmes. Mais, chose bizarre, toute-puissante à détruire, elle est impuissante à fonder. Elle renverse les religions, elle chasse de la conscience et du ciel les êtres surnaturels qui les ont si longtemps peuplés ; elle y substitue des abstractions insaisissables, des fantômes d'idée, des entités, scolastiques , sous le nom de cause première , d'infini, d'absolu. Elle revient par le panthéisme à un fétichisme inconséquent ; par le déisme à un christianisme énervé ; par l'athéisme, enfin , à un théologisme irrationnel. La métaphysique est destinée à s'effacer comme tous les régimes de transition : elle disparaîtra comme tout ce qui est négation. Elle disparaîtra devant le positivisme , qui seul terminera cette longue anarchie des' idées et clora ce grand interrègne de Dieu, en relevant dans la raison universelle l'autel impérissable du
Grand-Être. C'est dans la foi et dans le culte de ce Grand- Être que va enfin se reposer la raison agitée des nations, depuis si longtemps en quête d'un Dieu.
La force du positivisme consiste à faire en pleine connaissance de cause ce que les siècles précédents faisaient sans le savoir. L'idée suprême de l'humanité a régi tous les âges et dominé , même à leur insu , toutes les religions. Mais elle n'avait pas pris conscience d'elle-même, elle s'objectivait dans des êtres surnaturels; elle se déguisait sous des symboles. Où l'homme n'a-t-il pas placé ses divinités imaginaires ? Que d'idolâtries errantes et d'apothéoses mensongères dans ces âges d'ignorance de l'humanité, où elle n'avait encore d'elle-même qu'un sentiment obscur et flottant qui allait successivement et péniblement des grossières erreurs du fétichisme, reflet matérialisé de la volonté et de l'intelligence, humaines , aux illusions brillantes du polythéisme grec , localisant dans des retraites choisies ses divinités chimériques, et de la conception grandiose mais trop abstraite du Jéhovah de Moïse, premier germe du monothéisme futur, à la doctrine du Médiateur qui donne enfin la forme humaine à cette grande idée de la divinité égarée pendant tant de siècles dans des espaces imaginaires! L'infini est tombé dans le fini, il y restera. Le positivisme enlève les derniers voiles, dissipe les dernières ombres, et derrière les ombres disparues elle montre à l'homme cette grande existence qui grandit toujours, la seule digne de son culte, l'humanité, être à la fois réel et idéal: réel, puisqu'il se développe à travers les âges sous des formes edherètes et déterminées; idéal, parce qu'il suppose pour être conçu un certain effort d'abstraction. L'humanité s'est enfin reconnue; elle a repris conscience de sa réalité et de son unité au sein du positi-
visme ; elle retire avec un noble orgueil leur divinité illusoire aux anciens objets de son culte, à Jupiter comme àBrahma, à Jéhovab comme* à Jésus-Christ, vains fantômes qu'elle avait décorés de ses attributs , vagues reflets de l'humanité, types grandioses et chimériques qui n'étaient puissants que par ses épouvantes, et qui ne triomphaient que par sa faiblesse. Le fini a détruit l'infini, devant lequel il a tremblé si longtemps, et qui n'était rien que son ombre agrandie dans les nuages.
Nous voilà donc arrivés à la grande époque longtemps pressentie à travers les agitations et les rêves douloureux du genre humain. Aussi, à la fin du volume où M. Comte nous expose sa philosophie de l'histoire, il s'écrie, avec une solennité digne de la grande cause qu'il soutient, que l'évolution préparatoire du Grand- Être est terminée, que son initiation est maintenant accomplie, et que l'humanité surgit enfin, en fondant sur la paix et la vérité l'irrévocable avènement de la religion universelle. C'est de ce ton inspiré qu'il annonce l'âge nouveau.
Il nous reste à examiner d'un peu près quelle est cette Grande-Déesse, comme l'appelle M. Comte, Car enfin, c'est un terme bien vague que ce mot : Yhnmanité. À qui adresser mes hommages ? où porter mon culte ? où réside cette insaisissable divinité? Si l'humanité est, dans ses phases variées, l'évolution même du Grand- Etre, si ce Grand-Être s'engendre éternellement dans la conscience vague et abstraite des générations, je
demande à M. Comte où ie dois aller chercher cette
* réalité idéale dont ma pensée , dont mon cœur a besoin. Quand on me parle d'adorer cette divinité, je me demande ce qu'elle est. Est-ce l'humanité évanouie du
passé? niais nous savons que M. Comte n'admet pas l'immortalité au vrai sens du mot, la persistance réelle de rame après la mort. Est-ce l'humanité purement possible de l'avenir? mais, par définition, elle n'existe pas encore. Si les générations passées et les générations futures sont des dieux impossibles , irons-nous chercher le Grand-Etre dans les générations actuelles? Mais qui de nous n'est prêt à protester du fond de sa conscience contre cette imputation dérisoire de divinité? Si Molière a pu faire un Médecin malgré lui, M. Comte fera-t-il de nous des dieux malgré nous-mêmes ? Il y a dans tout cela bien des obscurités qui nous semblent impénétrables et des difficultés que nous croirions volontiers insolubles. Voyons comment M. Comte résout le problème, et de quoi se compose, en définitive, ce Grand- Être si solennellement annoncé.
Le positivisme qui a pour principe fondamental d'écarter les hypothèses, de substituer l'étude des lois à la recherche chimérique des causes, en un mot, de poursuivre le comment des choses, en laissant le pourquoi aux rêveurs, le positivisme s'inquiète peu des origines et de la raison première du monde. Il le prend tel qu'il est, sans avoir souci de ce qu'il a été , non plus que de la façon dont il a été formé. Il voit, sur la planète que nous habitons, une race prépondérante qui triomphe chaque jour des résistances de la nature, et qui plie à son joug l'animalité domptée. Il y a là les signes d'une incontestable souveraineté. M. Comte remarque en même temps que cette race supérieure a le merveilleux privilège de lier par la mémoire le passé au présent , et par i'induciion le présent à l'avenir. C'est assez pour constituer un Grand-Être collectif, une grande et vaste réalité. L'imité du genre humain s'accomplit sans effort
dans notre pensée. Ne sentons-nous pas cette trame sacrée de la solidarité universelle qui nous lie à nos ancêtres comme à nos descendants? Ne sentons-nous pas en nous le poids du passé qui nous entraîne dans les voies préparées par les souffrances et les travaux de nos pères , comme nous sentons en nous la responsabilité de l'avenir, auquel nous devons le patrimoine agrandi de la civilisation? On a travaillé pour nous, nous travaillons pour d'autres ; mais ces autres ne sontils pas nous-mêmes , comme nous avons été nos aïeux ? Ce grand fait, l'hérédité des générations, montre d'une manière assez claire la réalité et l'unité du seul Grand- Être que nous connaissions, le genre humain. C'est là l'idée très-générale de cette théodicée nouvelle. Nous avons tenu à l'exprimer de la manière la plus simple et la plus brève, pour aider le lecteur à comprendre les étranges détails dans lesquels nous allons entrer.
Pascal, Leibnitz et Condorcet ont préparé la construction religieuse de M. Comte, le premier par sa magnifique comparaison de l'espèce humaine avec un homme universel qui grandit toujours, le second par la grande loi qui régit le système entier des monades et qui subordonne le présent au passé, l'avenir au présent , Condorcet enfin par sa conception simple et lumineuse du genre humain considéré comme un seul peuple. M. Comte reconnaît dans ces trois grands faits philosophiques les antécédents directs de sa doctrine. Il indique aussi aux esprits inexpérimentés, comme un secours à leur faiblesse, la méditation de ces deux grandes idées, la famille et la patrie. Non pas qu'il y ait des éléments dans l'être essentiellement indivisible; mais l'idée de la famille et celle de la patrie sont , ditil , les préambules successifs de l'humanité , c'est-à-dire
des vues partielles par lesquelles l'intelligence s'habitue insensiblement à la notion du Grand-Être. Il est temps d'arriver à une définition que nous emprunterons à M. Comte , pour nous garantir de toute altération involontaire.
« Le Grand-Ëtre, dit-il, est l'ensemble des êtres, passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l'Être universel. Toute espèce sociale tend naturellement vers une telle convergence. Mais l'unité collective ne peut se réaliser, sur chaque planète, que chez la race prépondérante, dont l'essor collectif empêche nécessairement celui clés animaux moins élevés. C'est pourquoi la définition systématique de l'être composé n'a pas besoin de mentionner sa nature spécifique. D'une autre part, la spontanéité du concours et sa destination extérieure sont évidemment indispensables pour sa consistance et sa perpétuité. Si donc on écarte tout ce qui peut se sous-entendre sans confusion, on se borne à définir le Grand-Être comme Yensemble continu des êtres convergents. »
J'affirme que cette définition est exacte, je ne prétends pas pour cela qu'elle soit claire. Nous allons essayer d'introduire dans cette définition, sinon plus de précision scientifique, du moins plus de clarté littéraire. Nous allons moins exposer et critiquer que traduire.
L'humanité, prise dans son ensemble, se décompose en deux grandes classes d'êtres, que M. Comte appelle deux populations , — les vivants (population objective), et les morts, auxquels il faut joindre ceux qui sont à naître (population subjective)* Les vivants travaillent pour leurs descendants, mais sous l'impulsion de leurs ancêtres. La population subjective qui est à naître est
le but de notre activité. Mais la source de cette activité est dans la population subjective des morts. C'est elle qui nous transmet les procédés de toutes nos opérations. Nous agissons par eux et avec eux. Écartons la population de l'avenir qui marque le but de l'activité universelle, mais qui n'a rien de précis, n'ayant pas encore de réalité ; il reste en présence deux grandes populations, l'une objective dont la quantité ne varie pas sensiblement , l'autre subjective qui s'accroît et grandit sans cesse. Ce sont là les deux faces, les deux aspects de l'indivisible Grand-Être. Les morts représentent la dignité du Grand-Être, les vivants en représentent l'efficacité. Les morts ne peuvent agir que par l'intermédiaire des vivants, ils en dépendent donc pour l'action; mais les vivants ne sauraient agir que sous l'empire et sous l'ascendant des morts; ils en dépendent pour l'influence. Les morts pèsent irrésistiblement sur les vivants par l'efficacité de l'exemple, par le concours des âges et la force des traditions.
Que si quelque curieux me demandait ce que signifient ces appellations étranges de population subjective et objective , rien de plus facile à expliquer, et ce sera même l'occasion de remarquer à quel point il est facile d'enfouir les idées les plus simples sous l'appareil des formules et d'obscurcir l'évidence, je dirais même les vérités trop vraies pour leur donner l'apparence de la profondeur. La population des vivants est objective, parce qu'elle a une existence réelle, personnelle, déterminée, concrète; !a population des morts est réduite au triste état d'une population subjective, parce qu'elle n'a qu'une existence abstraite, vague, indéterminée dans le souvenir des vivants. Leur vie n'est plus qu'un reflet d'elle-même dans la pensée des autres. Us n'exis-
tent que subjectivement, parce qu'ils n'existent plus que par la grâce de ceux qui s'en souviennent.
Et pourtant, si l'on presse bien la pensée intime de M. Comte, on finira par s'apercevoir que c'est cette pâle population des trépassés qui seule constitue le Grand- Être. Remarquez bien que M. Comte n'admet pas l'immortalité au sens du spiritualisme, et que, pour lui, il n'y a d'autre immortalité que cette vie subjective dans la pensée des vivants. Il n'y a donc pas de réalité dans l'existence prolongée des morts. Cette existence n'est qu'une abstraction , ou mieux n'est qu'un souvenir. Et malgré cela, chose étrange! c'est cette population vague et flottante de souvenirs , de reflets et de fantômes , qui épuise toute la réalité du Grand-Être. Les générations futures ne comptent pas encore ; les générations présentes ne sont pas encore jugées , et il faut avoir subi le jugement positiviste pour être incorporé à la sublime déesse. Nous sommes ici d'une exactitude littérale, et, dans ce domaine de l'excentricité, nous mettons une sorte de point d'honneur à n'être qu'un rapporteur fidèle.
« Les vivants, dit M. Comte, se trouvent doublement placés sous le patronage croissant des morts, qui sont à la fois leurs protecteurs et leurs modèles. Ceux-ci peuvent seuls réprésenter l'humanité, qui consiste essentiellement dans leur ensemble; tandis que ceux-là, toujours nés ses enfants , deviennent ordinairement ses serviteurs, à moins qu'il ne dégénèrent en parasites. Quand niême la vie objective serait immédiatement jugeable, elle comporte rarement assez d'efficacité pour que son principal essor ne puisse pas s'effacer sous sa corruption ultérieure. Jusqu'à ce qu'elle soit achevée, les attributs humains ne sauraient suffisamment surgir
même chez les meilleurs types, toujours altérés par les déviations inhérentes aux nécessités corporelles. L'àme ne peut prévaloir que dans l'existence subjective, qui, sauf d'exceptionnelles réprobations, appartient uniquement aux fonctions associables, quand les phénomènes purement personnels ont irrévocablement cessé. »
Cela veut dire , si j'ose croire que je comprends, que les meilleurs parmi les vivants ne peuvent pas être définitivement incorporés au Grand-Être. Tant qu'ils vivent, l'épreuve n'est pas finie, et ils peuvent, à chaque instant, donner un cruel démenti aux espérances fondées sur leur vertu. Or, le Grand-Être ne veut être composé que des existences suffisamment assimilables; il exclut les autres. On ne doit jamais compromettre, par une admission hâtive des vivants, ce caractère suprême qui fait du Grand-Être un ensemble continu d'êtres convergents. Si , comme M. de Blainville , un être longtemps convergent devient, vers la fin de sa vie, divergent, il faut toujours se réserver le droit de l'exclure. Ce sera l'affaire du, concile positiviste d'exclure ou d'admettre tes existences accomplies et définitivement éprouvées. D'ailleurs, sur les existences les plus parfaites il est bon que la mort ait passé. La mort épure nos meilleures qualités et fait oublier nos défauts. Le souvenir idéalise les morts, comme il idéalise les absents. A mesure que la dernière heure s'éloigne, elle emporte avec elle, comme une dépouille funèbre , les infirmités et les misères de l'humaine nature. Le mort grandit ainsi par le lointain de la perspective; il s'idéalise dans notre pensée : c'est alors qu'il entre dans la réalité idéale, et qu'il devient membre, pour l'éternité , de la grande cité subjective que composent les nobles trépassés.
Le vrai, le seul Grand-Être, parce qu'il est le seul
qui soit définitif, se compose des morts, mais des morts qui sont dignes de vivre dans le souvenir, c'est-à-dire, selon la grande formule, de ceux seulement dont l'essor objectif a laissé de dignes résultats. Que deviennent donc les autres existences? que deviennent ou les parasites qui ont surchargé la terre d'un inutile fardeau , ou les mécréants qui refusent de plier le genou devant le Grand-Être ? Ils meurent à tout jamais et sans rémission. M. Comte n'a pas pour eux assez de paroles de mépris. Il les abandonne à toutes les horreurs du néant ; mais , en définitive, comme ce néant ressemble de bien près au Grand-Être, nous en prenons admirablement notre parti. Nous ne vivrons pas sur les tables de commémoration de 'M. Comte ; notre nom sera impitoyablement exclu de Falmanach positiviste. Voilà notre sort; il est affreux et il nous fait rire.
En revanche, ce paradis du Grand-Être, fermé d'une main avare aux paresseux et aux mécréants, est ouvert d'une main libérale à d'autres individualités , répudiées à tort par les théologies aveugles. Le Grand-Être ouvre son large sein à toutes les races susceptibles d'adopter la commune devise des âmes supérieures : Vivre pour autrui. Or , quels êtres vivent plus pour nous que le cheval , le bœuf et l'âne , que , par une suprême élégance, M. Comte appelle nos libres auxiliaires animaux? Quels êtres nous rendent de plus grands services dans cette ligue nécessaire, dans cette coalition de toutes les activités contre les résistances de la matière et les fatalités de là nature? Il faut les en récompenser , la chose n'est pas douteuse, et le positivisme le fait en les incorporant au Grand-Être. Caligula' faisait son cheval consul ; M. Comte, à supposer qu'il ait un cheval, en fait un dieu. Quelle glorieuse et nouvelle perspective pour tous
ces nobles auxiliaires, qui usent leur vie à traîner leurs confrères! Après l'abattoir, l'Olympe.
Ce n'est que justice. Nous ne faisons que rendre ainsi aux animaux un peu de ce que nous leur avons volé. Si nous n'étions pas venus prendre leur place sur cette planète , ils y constitueraient un Grand-Être. Nous sommes venus leur ravir le droit à la divinité. Notre race prépondérante s'est substituée aux races inférieures. Toute espèce animale , dit expressément M. Comte , est un Grand-Être , plus ou moins avorté par suite de la prépondérance qu'a prise la race humaine. Il est donc juste que nous incorporions à l'humanité subjective ceux des animaux qui nous ont rendu le plus de services dans l'humilité de leur condition. A force cte se rendre utiles , ils sont montés aux rangs supérieurs de l'espèce humaine. Ils ont été nos bienfaiteurs obscurs; qu'ils deviennent nos protecteurs et nos modèles!
Avec ce système commode de théodicée , on conçoit qu'il puisse y avoir une infinité de Grands-Êtres , puisque le Grand-Être n'est que la race prépondérante d'une planète. M. Comte l'avoue d'assez bonne grâce :
« La suprématie de notre vrai Grand-Être, dit-il, reste purement relative à nos recherches à nos besoins. On peut sans doute concevoir que, même sans sortir de notre monde, il existe sur notre pltmète un organisme encore plus éminent; mais, outre que nous n'en pouvons rien savoir, cette question demeurera toujours aussi oiseuse qu'inabordable, puisqu'un tel être n'affecterait aucunement nos destinées. Si nous n'avons pas vraiment besoin de toutes les notions qui nous sont effectivement accessibles, nous sommes, au contraire, certains de connaître tôt ou tardée qui nous intéresse véritablement comme agissant sur nous, cette influence quel-
conque nous fournissant dès lors une base d'appréciation. Écartant donc toute vaine comparaison des divers Grands-Êtres qui peuvent exister, il nous suffit de reconnaître que le notre est supérieur à toutes les existences qui nous deviennent appréciables. Nous sentons d'ailleurs que nos destinées sont nécessairement subordonnées à la sienne, qui constitue, ainsi le principal objet de tous nos travaux. D'après cette double conviction, on peut aisément constater qu'une telle restriction de puissance devient la source directe de la supériorité générale, surtout morale et sociale, du règne de l'humanité sur celui de Dieu. >
Ainsi, voilà qui est bien entendu. Il peut y avoir une infinité de Grands-Êtres ; mais ils nous sont parfaitement indifférents, ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas. L'humanité seule nous intéresse , puisque nous appartenons à l'humanité.
Mais le Grand-Être , dira quelque sceptique, est bien éloigné de nous. Use trouve au fond de nos consciences ; c'est là qu'il réside dans le secret, dans le silence , dans l'ombre; c'est là qu'il le faut adorer. Mais ce sanctuaire est souvent d'un accès difficile. Le Grand-Etre ne résidet-il que dans cette abstraction presque insaisissable d'un souvenir idéalisé par la mort? J'ai bien peur alors qu'on ne laisse en repos le Grand-Être dans ce temple, qui ne ressemble pas mal à un tombeau.
M. Comte prévoit l'objection et y répond victorieusement, de manière à charmer les plus incrédules. Le Grand-Être a une gracieuse personnification ici-bas : c'est la femme. Le sexe affectif, voilà où peuvent se porter nos hommages et s'adresser notre culte. C'est l'agréable intermédiaire entre le Grand-Être et nous. Mais pour que !a femme soit un intermédiaire suffisamment
pur, M. Comte rêve en son honneur une révolution physiologique qui la rendra complètement indépendante de l'homme. Il croit devoir, nous dit-il, introduire une hypothèse hardie. Bien hardie, en effet, car nous n'osons pas la transcrire. Nous renvoyons le physiologiste curieux à la page 68 et à la page 276 du quatrième volume. Qu'il nous suffise, à nous autres philosophes, de savoir que M. Comte établit dans l'avenir, au profit de la femme, une sorte d'hermaphrodisme artificiel qui est bien à la fois la plus indécente et la plus bouffonne des inventions. La femme , définitivement affranchie de l'homme , deviendra un intermédiaire plus digne , et l'homme, affranchi des préoccupations brutales , devra un plus noble essor à sa chasteté nécessaire. Le Grand- Être y gagnera un plus grand nombre de serviteurs dévoués, et tout sera pour le mieux.
Telle est, dans ses linéaments principaux , la théorie fondamentale du Grand-Être. Si l'on a pris quelque intérêt à cette longue exposition, nous réclamons quelque reconnaissance. Ce qu'il a fallu lire de pages inqualifiables pour en extraire les éléments de cette exposition serait de nature à effrayer les courages les plus robustes; ce qu'il a fallu d'attention pour saisir le lien de ces étranges idées et pour en pénétrer le sens , serait fait pour épouvanter le scoliaste le plus déterminé. Nous tenions à donner une notion exacte du système, et nous ne pouvions le faire sans expliquer nettement la théorie du Grand-Être, qui en est la clef. Il nous reste maintenant à faire connaître le culte et à présenter quelques appréciations, si l'on peut vraiment apprécier cette doctrine, qui est, si je puis dire , un incroyable effort de raisonnement appliqué à une incroyable déraison. Mais auparavant, il s'agit de s'entendre une fois pour toutes
avec M. Comte sur ce grief de l'athéisme que nous l'avons vu repousser avec tant d'énergie.
S'il suffit, pour n'êtrj pas athée, d'instituer une religion et un culte , quels que soient d'ailleurs cette religion et ce culte , nous en conviendrons aisément , 31. Comte njest pas athée, puisqu'il a établi tout un système de rites religieux. Mais si l'athéisme résulte de ce simple fait que l'on récuse toute réalité supérieure, que l'on rejette parmi les hypothèses oiseuses l'existence d'un souverain être distinct du monde , dont il est à la fois le principe et la fin ; si l'athéisme , comme le mot même l'indique, est le caractère de toute doctrine qui se passe de Dieu, et si le mot Dieu signifie ce que l'éternel bon sens lui a toujours fait signifier, l'absolu, l'infini, l'être nécessaire, la première et la dernière raison des choses ; en ce cas, je ne sais trop comment M. Comte pourrait soutenir sérieusement qu'il n'est pas athée , puisque tout l'esprit de sa doctrine est dans l'élimination de l'absolu. Que maintenant, par le plus étrange abus de mots, M. Comte appelle l'humanité Grand-Étre, ou bien encore incomparable déesse, ce luxe de qualificatifs est son affaire, mais ne change rien au fond des choses. En réalité , il répudie l'idée d'une cause première ; cela nous suffit pour dire que la doctrine est l'athéisme, quand bien même M. Comte persisterait à ne vouloir pas être athée. Il est avéré pour nous que le positivisme n'est pas autre chose que la vieille philosophie de Leucippe et de Démocrite, remise au goût du jour et au niveau d'une civilisation savante. Le principe est toujours le même : comme Leucippe et Démocrite voulaient créer le monde sans Dieu, par la combinaison des atomes , M. Comte veut organiser la société sans Dieu, par la seule force des attractions humaines.
§ 3. — Le culte positiviste. Conclusion.
L'originalité de l'athéisme de M. Comte, c'est d'être un athéisme religieux. Que sa doctrine soit l'athéisme , c'est ce dont personne ne peut douter, sauf M. Comte, qui s'en défend avec plus de bonne- foi que de raison. Il ne peut s'en défendre qu'en jouant sur les mots. Mais ce qui est vrai, c'est que le système de M. Comte se distingue par un caractère tout particulier des autres formes que l'athéisme a revêtues à travers les siècles. Il se produit dans le monde avec des prétentions religieuses. Il a l'ambition singulière d'instituer un culte. C'est là une inconséquence bizarre , et c'est par cette inconséquence qu'il tente certaines âmes, avides d'émotions, impatientes de nouveautés, que je pourrais appeler des aventurières d'idée. Sèche et nue, la doctrine n'aurait pu faire de prosélytes. Elle aurait langui dans l'ombre , où l'indifférence publique relègue les chimères purement métaphysiques. Un système de plus, un rêve de plus, et tout était dit : ces quatre mots auraient servi d'épitaphe au positivisme. Il serait mort sans avoir vécu, ce qui est la plus triste de toutes les manières de mourir. Mais ce qui l'a fait vivre, ce qui lui assure l'intérêt d'une nouveauté piquante , ce qui lui donne prise sur quelques intelligences inoccupées par une originalité décisive, c'est précisément cette contradiction d'un culte issu du sein même de l'athéisme , essayant de se concilier avec la négation expresse de Dieu, élevant des autels et dressant des formulaires de prières en l'honneur de l'homme, pris ainsi par lui-même comme type et comme objet de son adoration. M. Comte a su mettre d'accord deux instincts qui, jusqu'alors, s'étaient livré
d'effroyables combats dans l'âme humaine, je veux dire l'instinct religieux qui entraîne l'homme aux effusions mystiques de la prière , et un certain penchant à la révolte, à l'indépendance , au mépris de l'invisible autorité. Il a pour lui ces âmes flottantes et malades , qui , ne croyant plus en Dieu, n'ont pourtant pas la force de rompre avec les formules des religions positives. Il semble vraiment que, pour certaines personnes, il soit plus difficile de renoncer au culte qu'à Dieu. C'est pour elles que M. Comte a été tour à tour Àristote et saint Paul. C'est pour elles qu'il a écrit ces pages, pénétrées d'une onction mystique, et qui seraient presque touchantes, je gage, si l'on pouvait les comprendre. Pour elles, enfin, M. Comte s'est fait le législateur des nouveaux rites, le chantre inspiré des nouvelles hymnes , tour à tour poëteet pape, hiérophante et théologien, prédicateur et maître des cérémonies. 11 n'a négligé aucun détail ; tout est prévu , défini , réglé. Le culte est prêt à fonctionner; il fonctionne déjà pour quelques rares adeptes. On n'attend plus que l'adhésion de la France, ou, à son défaut, de la Russie , pour ouvrir à deux battants les portes du Temple humanitaire.
En attendant, c'est dans les gros volumes de M. Comte qu'il faut aller chercher le culte futur. La chose est un peu moins gaie que d'aller voir M. Comte, officiant en habits pontificaux dans la cathédrale de l'avenir. Mais remercions le de nous avoir si bien renseignés sur tous les détails de son institution religieuse. Il a préparé de doux loisirs aux conciles positivistes, qui n'auront plus, au jour du triomphe , qu'à contresigner les décrets du dictateur, et nous pouvons jouir d'avance, par la pensée, des félicités qui attendent les générations, une fois converties au Grand-Être.
Le culte a pour objet d'améliorer l'homme par la contemplation assidue du Grand-Être. Or, nous savons que l'existence du Grand-Être est purement subjective. Le culte sera donc exclusivement subjectif dans son principe. Il consistera dans ce que M. Comte appelle Y évocation cérébrale des êtres chéris. Nous ne pouvons évidemment contempler le Grand-Être que dans ses personnifications, sans quoi, notre méditation se perdrait dans je ne sais quel effort abstrait. Ces personnifications , qu'il nous est donné de contempler, son! précisément celles qui nous touchent de plus près , qui nous intéressent plus immédiatement. Nous évoquerons cérébralement l'image d'un ami défunt ou d'une amante idéalisée par la mort; Oreste évoquera Pylade, Dante évoquera Béatrix, et c'est uniquement dans ces contemplations des êtres chéris que consiste le culte intérieur. Il faut employer toutes ses forces à mieux ranimer l'image de l'être adoré, et pour atteindre ce but, M. Comte nous donne les règles les plus précises, qui toutes se résument en celle-ci : déterminer le milieu inerte avant d'y placer la vivante image. Cette détermination extérieure se décompose en trois parties essentielles, en procédant toujours du dehors au dedans, suivant le principe hiérarchique de l'école : il faut préciser d'abord le lieu , puis le siège ou l'attitude , et enfin le costume. Quoique le cœur puisse d'abord s'impatienter d'un tel retard , il en reconnaîtra bientôt l'intime efficacité , quand il verra l'image chérie acquérir ainsi graduellement une force et une netteté qui semblaient d'abord impossibles.
Mais ce que M. Comte recommande par-dessus tout , dans la pratique du culte subjectif et de l'évocation cérébrale, c'est d'idéaliser de plus en plus le type préféré. Le mathématicien se révèle dans la manière dont il veut
LA RELIGION POSITIVISTE, 7r>
qu'on travaille à celte idéalisation progressive. Il faut, dit-il, idéaliser presque toujours par soustraction et rarement par addition, oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités. Dante avait pressenti cette loi, à ce que nous assure M. Comte, quand il imagina cette belle fiction, où, pour se préparer à la béatitude, on s'abreuve d'abord au fleuve de l'oubli, et ensuite dans l'Eunoë, qui rend seulement le souvenir du bien.
Le culte devient ainsi la consécration de cette réalité idéale qui est l'essence même du Grand-Être. Le Grand- Être est idéal , puisque nous épurons progressivement les types qui le représentent dans notre pensée. Il est réel, puisque ces morts chéris prolongent , grâce à nos évocations, une existence qui ne finira qu'avec notre souvenir. Ces êtres, que nous avons aimés, existent ainsi en nous et par nous. Ils sont affranchis des nécessités matérielles et vitales , mais ils ne cessent pas de vivre. Leur vie est transplantée, implantée dans la nôtre. Écoutons M. Comte :
« Le doux échange de sentiments et d'idées que nous entretenions avec eux, pendant leur objectivité, devient à la fois plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de l'existence corporelle. Quoique la vie de chacun d'eux se trouve dès lors mêlée profondément avec la nôtre , son originalité morale et mentale n'en est aucunement altérée , lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut même dire que les principales différences deviennent plus prononcées, à mesure que ce commerce intime se développe mieux. Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que ( celle des théologistes quelconques., en même temps que seule vraie. »
L'évocation cérébrale des morts prépare l'acte qui est
le dernier terme du culte, l'effusion ou la prière. Quand nous avons revu avec netteté l'image adorée, notre cœur s'ouvre, notre àme s'épanche , et la prière vient sanctifier les intimités de notre être. Le positiviste prie, avant tout, pour répandre ses meilleures affections , mais il peut aussi demander, pourvu que toutes ses demandes n'aient pour objet que le progrès de son âme et l'amélioration'de ses sentiments.
Telle est la théorie générale du culte. Descendons maintenant aux applications.
Il faut tout d'abord distinguer le culte privé du culte public. L'un s'adresse à la famille, l'autre à l'humanité. Ou plutôt, l'un s'adresse à l'humanité par l'intermédiaire de la famille ; l'autre s'adresse au Grand-Être directement et sans intermédiaire. M. Comte recommande avec insistance la pratique du culte privé, comme le préambule indispensable et la garantie du culte public. « Notre déesse, dit-il, ne comporte d'adorateurs sincères que ceux qui se sont préparés à son culte auguste par une digne pratique des secrets hommages , journellement dus à ses meilleurs organes, surtout subjectifs et même objectifs. C'est surtout la pratique assidue du culte privé qui distinguera finalement les vrais positivistes d'avec les faux frères dont nous allons être encombrés aussitôt que la vraie religion prévaudra. » En quoi consiste donc le culte privé , si solennellement préconisé par le saint Paul du positivisme?
Là encore il faut distinguer. Le culte privé se décompose en deux parties, l'une personnelle, l'autre domestique.
Le culte privé personnel donne naissance à une grande institution sociolâtrique, l'institution des Vrais anges gardiens. Il est facile de deviner, d'après les tendances gé-
nérales du système, que les vrais anges gardiens sont les femmes. Toute l'existence de l'Être suprême étant fondée sur l'amour, le sexe affectif constitue naturellement son représentant le plus parfait en même temps que son principal ministre. Chacun de nous, dans l'état normal, trouve ainsi autour de lui de véritables anges gardiens , qu'il doit invoquer comme ses protecteurs et ses modèles. La mère, l'épouse et la fille , personnifient en elles les trois modes de la perpétuité humaine, le passé, le présent et l'avenir, comme aussi elles représentent , dans un symbole touchant , les trois degrés de la solidarité qui nous lie aux supérieurs , aux égaux et aux inférieurs. Que de choses dans une mère ! Quelle profondeur de symbolisme dans l'épouse et dans la fille ! Le culte des anges gardiens exige trois prières quotidiennes. La première, celle du lever, plus étendue que les deux autres, doit nous disposer au bon emploi de nos forces. La dernière exprime la reconnaissance que nous devons à cette protection quotidienne. Celle du milieu du jour est destinée à faire pénétrer au milieu de nos travaux V influence affective dont nos occupations tendent toujours, plus ou moins, à nous écarter. La première et la seconde prière auront lieu à l'autel domestique. La dernière doit s'accomplir au lit et se prolonger, autant que possible , jusqu'à V invasion du sommeil, afin de mieux assurer le calme cérébral , à cette heure néfaste où nous sommes moins que jamais garantis contre les tendances vicieuses.
Le culte privé domestique se distingue du précédent par la grande institution des sacrements sociaux. L'ensemble de notre vie doit être considéré comme une suite de préparations destinées à nous incorporer finalement au Grand-Être, quand nous l'aurons dignement servi.
Les neuf sacrements sont destinés à sanctifier les phases générales de la vie privée , en les liant de plus en plus à la vie publique. Ce sont : la présentation, Viniliation, l 'admission, la destination, le mariage , la maturité , la retraite, la transformation, enfin l'incorporation. « Leur invariable succession, dit M. Comte, constitue une suite de préparations, d'après lesquelles, pendant l'ensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de l'humanité tend graduellement vers l'éternité subjective qui doit l'ériger en organe propre de la déesse. » Ces neuf sacrements , dont la plupart sont un plagiat évident des rites du christianisme, suivent ainsi l'homme depuis son berceau jusqu'à son dernier séjour. Le premier n'est pas autre chose qu'une sorte de baptême positiviste. M. Comte n'oublie même pas, dans la collation de ce sacrement initial, le parrain et la marraine, qu'il appelle avec une solennité comique, un couple artificiel. Le second sacrement marque le passage de l'éducation spontanée, que dirigeait la mère, à l'éducation systématique, émanée du sacerdoce. L'admission autorise le jeune homme , à vingt et un ans , à servir librement l'humanité, dont jusqu'alors il reçut tout sans lui rendre rien. La destination consacrera la fonction utile , définitivement choisie par le jeune serviteur du Grand-Être, après des essais librement tentés et suffisamment prolongés. Quand l'homme sera devenu capable de participer pleinement à l'existence sociale , en fondant une nouvelle famille, il recevra le cinquième sacrement, le mariage, qui ne comporte point une détermination d'âge trèsprécise, mais seulement une limite ioférieure, vingt huit ans pour l'homme, vingt et un pour la femme. Ce sacrement se complète par l'institution du veuvage éternel, et par l'engagement que prennent les conjoints, au
cas où l'un des deux deviendrait veuf, de se vouer au mariage subjectif. Engagement solennel qui semble être, aux yeux de M. Comte, la suite naturelle de la monogamie. En effet, les secondes ou les troisièmes noces ne sont-elles pas une sorte de polygamie successive ? Et pour n'être pas simultané, ce double ou triple mariage est-il plus légitime? — A quarante-deux ans, l'homme, arrivé au terme de son développement organique et de sa préparation sociale , recevra le sacrement de la maturité, qui doit marquer son apogée. A ce moment solennel, le sacerdoce notifie à l'homme l'inflexible responsabilité qui va commencer pour lui; les fautes, jusqu'alors réparables , deviennent désormais décisives et seront L'irrécusable texte d'après lequel on prononcera le jugement final. A soixante-trois ans, le fonctionnaire de l'humanité vient, dans le sacrement de la retraite, abdiquer son activité épuisée. Ce sacrement ne sera pas du goût de tout le monde. Les riches , par exemple , seront tenus de livrer à un successeur désigné le capital qui leur a servi d'instrument. On leur permettra seulement de prélever sur la masse leurs provisions personnelles. Le reste doit rentrer dans la libre circulation des fonctionnaires actifs.
L'institution du huitième sacrement est pour M. Comte l'occasion de maudire un des plus beaux et des plus augustes sacrements de l'Église catholique, celui qui vient consoler le mourant en lui montrant , en échange de la lumière terrestre , les splendeurs du jour qui ne finira pas. C'est, aux yeux de M. Comte, une solennité monstrueuse où le catholicisme , oubliant sa destination pour rester fidèle à son caractère antisocial, érige la rupture de tous les liens humains en condition nécessaire d'une éternité non moins égoïste que chimérique. Au contraire, dans
le sacrement de la transformation, le sacerdoce de l'humanité, mêlant les regrets civiques aux larmes domestiques , représente V existence prêle à s'ouvrir comme le perfectionnement subjectif des services objectifs qui L'auront méritée.
Sept ans après la consécration extrême, le sacrement subjectif complète la série des préparations objectives. C'est Y incorporation. « Quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugement solennel , dont la sociocratie emprunte le germe à la théocratie , vient irrévocablement fixer le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé l'incorporation , il préside au pompeux transport des restes sanctifiés, qui, jusqu'alors déposés au champ civique, viennent occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de l'humanité. Chaque tombe s'y trouve ornée d'une simple inscription, d'un buste ou d'une statue, suivant le degré de la glorification obtenue. » La condamnation simple d'une mémoire douteuse se borne à rendre irrévocable la sépulture municipale dans le champ civique. La condamnation double , la flétrissure complète consiste à transporter le fardeau funeste au désert des réprouvés, parmi les suppliciés , les suicidés et les duellistes ; telle est la loi.
Nous avons exposé avec quelque détail le culte privé , parce que l'occasion nous a paru bonne de faire voir , dans toute sa pénurie , l'imagination des fondateurs de religions nouvelles. Eh quoi! vous bouleversez la métaphysique et la religion! vous proclamez la. déchéance de Dieu ! vous fondez sur de nouvelles bases la création et l'humanité ! vous refaites un culte , et tout cela pour aboutir à je ne sais quelle parodie monstrueuse des
cultes consacrés. En vérité , ce n'était pas la peine de faire tant de bruit. 11 suffisait de dire qu'à la place de Jésus-Christ vous mettiez l'humanité. Le tour était fait.
Le culte public exigerait une large exposition. Il nous suffira d'indiquer l'essentiel. M. Comte ne peut pas déterminer d'avance le genre d'architecture que la religion positiviste fera infailliblement éclore. En attendant, il logera son culte dans les temples catholiques. Mais il peut du moins marquer la place que doivent occuper les édifices positivistes et la direction qu'il conviendra de leur donner. Les édifices sacrés devront s'élever au milieu des tombes d'élite où reposent les nobles serviteurs du Grand-Être ; ils devront aussi être dirigés vers la métropole générale, qui ne peut être que Paris. Quant à la distribution intérieure , elle ne comporte qu'une prescription immédiate ; mais M. Comte y tient tout particulièrement. Il faut que le sanctuaire puisse contenir un septième de l'auditoire, pour que le grand-prêtre, en officiant , se trouve entouré des femmes d'élite qui constituent la meilleure et la plus belle représentation du Grand-Être. Que d'inspirations ne puisera-t-il pas dans ce milieu sympathique et choisi! M. Comte n'a pas fixé une limite supérieure d'âge pour l'admission des femmes dans le sanctuaire. J'ai voulu réparer l'omission ; j'ai balancé longtemps entre vingt-cinq et trente ans. Je me décide pour vingt-cinq ans. Pour les 'autres conditions esthétiques, ce sera l'affaire du grand-prêtre. N'empiétons pas sur ses agréables attributions.
Une grave question est celle du signe usuel et de la formule positiviste à substituer au signe de croix et à la formule chrétienne qui l'accompagne. M. Comte, étant phrénologiste , résout ainsi la- difficulté. On posera successivement et rapidement la main sur les trois organes
cérébraux de l'amour, de Tordre et du progrès. Au lieu de dire : au nom du Père , on dira : Y amour pour principe; au lieu de : au nom du Fils, on dira : Y ordre pour base, et enfin le progrès pour but tiendra lieu de : au nom du Saint-Esprit; Ainsi soit-il sera supprimé.
Il serait trop long de parler des processions, des bannières à double face, des fêtes de toute espèce qui se célébreront périodiquement , et au nombre desquelles il ne faut pas oublier deux genres nouveaux et fort agréables, les fêtes statiques et les fêtes dynamiques. Mais nous ne pouvons passer absolument sous silence le fameux calendrier positiviste qui a paru au bon public une chose si réjouissante que cinq ou six éditions ont été épuisées en deux ou trois ans. Et cet excellent M. Comte, qui voit dans le prodigieux débit de son almanach la preuve irrécusable du succès de sa doctrine !
Nous avons dit le calendrier, il serait plus juste déparier au pluriel. 11 y a deux calendriers positivistes , l'un définitif et consacrant le culte abstrait de l'humanité , l'autre simplement provisoire et destiné à l'époque de transition. Le premier a pour but de représenter fidèlement soit la théorie fondamentale de la famille et de la société régénérées , soit l'évolution logique de l'initiation humaine. Les treize mois, car il y en a treize dans le positivisme , sont consacrés, les six premiers , aux liens fondamentaux, l'humanité, le mariage, la paternité, la filiation, la fraternité , la domesticité ; les trois suivants, aux états préparatoires que le genre humain a traversés, comme le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme ; les quatre derniers aux fonctions normales de la société régénérée , la femme ou la vie affective , le sacerdoce ou la vie contemplative , le prolétariat ou la vie active, l'industrie ou le pouvoir pratique. Mais le culte
abstrait ne comporte point une organisation immédiate ; il suppose des convictions préalables qui n'existent pas encore, ou qui ne sont pas assez profondes. En attendant, il faut se contenter dïin calendrier moins abstrait, ayant pour but la glorification concrète du passé , c'est-àdire la commémoration des grands ancêtres de la famille humaine et des plus nobles serviteurs de l'humanité. Mais parmi ces pères illustres dont il faut consacrer la mémoire , il y en a de différents degrés. Il y a , si je puis dire, les grands saints, les petits saints, et les saints de moyenne espèce , qui fourniront trois genres de types, mensuels, hebdomadaires et quotidiens. Les treize types mensuels , protecteurs et patrons des treize mois de l'année positiviste sont Moïse , Homère , Àristote , Àrchimède , César , saint Paul , Charlemagne , Dante , Guttemberg , Shakspeare , Descartes , Frédéric , Bichat. Dans chaque mois , il y a quatre types hebdomadaires , ce qui donne cinquante-deux pour l'année. Dans chaque semaine , il y a six types quotidiens , parce que le type hebdomadaire se localise le septième jour. On trouve quelque peu d'arbitraire dans la répartition des noms illustres qui composent ces trois catégories. Hercule est indigné d'être subordonné à Numa , et saint Jean-Baptiste rougit du voisinage incivil de Mahomet , qui est non-seulement son voisin, mais son chef de file. De son côté, Platon se demande pourquoi il n'a sous ses ordres qu'une seule et chétive semaine, pendant que l'orgueilleux Aristote étale son triomphe pendant un grand mois. Dans le mois de César , Démosthène est accolé a Philippe , et tous les deux voudraient bien être séparés. Beethoven marche sous les ordres de Mozart , et Joseph de Maistre obéit en frémissant au railleur David Hume. Quant au docteur Gai], il s'installe majestueusement dans
une stalle d'orchestre, tandis que Kepler et Copernic sont au parterre, perdus dans la foule. Ce sont là de purs détails, mais qui rendent infiniment plaisante la méditation de l'almanach. N'oublions pas la nomenclature des jours de la semaine :
Lundi, le mariage, maridi.
Mardi, la paternité, patridi.
Mercredi, la filiation, filidi, etc., etc.
On nous donne ensuite : fratridi, domidi, matridi, humanidi, ce qui fait un ensemble tout à fait agréable. Maridi. le 15 Alarcon Shakspeare 67 sera une date fort piquante à inscrire au bas d'une lettre.
Nous voudrions, avant de conclure, donner un rapide aperçu sur la constitution future du clergé positiviste. Il y aurait là de curieuses révélations à faire. Un mot seulement sur les différents grades de la sainte milice. Elle se composera de trois ordres successifs, les aspirants admis à vingt-huit ans, les vicaires à trente-cinq et les prêtres à quarante-deux ans. Les premiers sont desimpies novices; ils n'appartiennent pas encore au pouvoir spirituel ; ils n'ont pas de résidence fixe et se contentent, en attendant le sacerdoce, de toucher un traitement de 3000 fr. Les vicaires appartiennent déjà irrévocablement au sacerdoce. Ils renoncent à leur patrimoine temporel et reçoivent, en compensation, un traitement annuel de 6000 fr. Leurs fonctions se bornent à renseignement et à la prédication. Ce n'est pas le mariage, c'est le célibat qui leur est interdit. Les prêtres exercent le pouvoir spirituel dans toute sa plénitude; ils remplissent dans les familles et dans les cités le triple office de conseiller, de consécrateur et de régulateur, le tout à raison de 12 000 fr. par an, sans compter les indemni-
1rs de tournées diocésaines. Enfin, au sommet de la hiérarchie, nous trouvons le grand prêtre de l'humanité, qui résidera naturellement dans la métropole de l'Occident régénéré, périphrase positiviste* cpii signifie Paris. Son traitement personnel est de 60 000 fr., outre les frais matériels qu'exigera son immense service. Il sera assisté, dans l'exercice de sa vaste autorité, par quatre supérieurs nationaux dont le traitement équivaudra à la moitié du sien. On voit que tout est parfaitement prévu, et que la partie financière est traitée avec une touchante sollicitude. Dans le budget du Positivisme , n'ayez garde que le budget des cultes soit oublié.
En revanche, nous serons rayés d'un trait de plume. Rien n'égale la sainte fureur de M. Comte contre l'Université. Qu'il soit le maître un jour, et nous disparaissons. C'est la bonne fortune de l'Université d'exciter des colères forcenées chez les fanatiques de tous les partis.
« La restauration officielle de l'Université, dit M. Comte, fut la principale faute du dictateur militaire. Malgré la bruyante influence des corporations métaphysiques, une dictature énergique peut aujourd'hui supprimer leur budget, sans susciter aucune résistance en faveur d'une institution abrutissante et corruptrice.... Ne satisfaisant aucun besoin profond , l'Université française peut moins se passer qu'aucun clergé de la protection légale, que les libres sympathies ne sauraient aujourd'hui remplacer. Elle perdra toute existence collective avec son budget et son monopole, malgré l'attrait que semble encore inspirer l'étude des mots et des entités. Quant aux écoles spéciales, elles pourraient toutes disparaître aujourd'hui, sauf les écoles vétérinaires , sans compromettre réellement aucun service public ou privé.»
L'Institut est enveloppé dans le même anathème; il
disparaîtra dans la même tourmente* La dictature positiviste cessera de salarier ces clubs théoriques, ces émeutes permanentes de médiocrités contre toute supériorité, ces
académies dégénérées, obligées d'instituer deux demi- Fontenelles, faute de comporter un Condorcet. Les décrets de l'avenir sont prêts; il n'y manque plus que la signature de l'humanité.
Nous sommes arrivés au terme de cette longue exposition, et nous demandons quelle conclusion nous en devons tirer. On s'imagine bien que nous n'allons pas discuter dans le détail ces inventions qui défient toute polémique sérieuse par leur excentricité même et leur bizarrerie outrée. La seule critique que nous adresserons à M. Comte l'étonnera peut-être : nous l'accuserons cle timidité, d'inconséquence, et, pour dire le gros mot, de capucinade.
Oui, quand on fait tant que de détruire, il ne faut pas s'arrêter en chemin. Tout point d'arrêt est une inconséquence. Voyez la logique rapide des systèmes dans la gauche hégélienne. Feuerbach, comme M. Comte, déteste toutes les métaphysiques et toutes les religions ; il déclare, lui aussi, que l'homme, pendant de longs siècles, s'est sacrifié aux sottes idoles d'une philosophie illusoire, et qu'il a honoré, par un suicide imbécile, de vaines abstractions. Il affirme que ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais que c'est l'homme qui a créé Dieu, en objectivant la conception qu'il avait de soi. C'est l'homme qui a détaché la plus noble partie de son âme, qui lui a naïvement attribué une existence distincte, et l'a nommée tour à tour Brahma, Jupiter, Jéhovah, Jésus. Que l'homme s'habitue enfin à se prendre lui-même pour terme suprême de son culte. Que le genre humain se sache Dieu! C'était la conclusion du fameux livre de Feuerbach, VEs-
scnce du christianisme; mais cette conclusion fut dépassée. Voici venir M. Max Stirner, et, à ses yeux, Feuerbach n'est qu'un dévot, bien plus, un cafard. Feuerbach tend encore à la transcendance; il admet un élre étranger à l'homme et supérieur à lui. 11 n'est pas encore le pur disciple de Y immanence, le libre philosophe qui, dégagé de tout préjugé, rend personnellement à chaque homme la possession de l'absolu.
M. Comte est un rétrograde de la même espèce que M. Feuerbach. Il détruit Dieu, fort bien! mais il le reconstruit , quelle inconséquence ! Était-ce la peine de faire tant de bruit pour si peu de chose? Tous les arguments , savamment dirigés contre, la religion ou le déisme philosophique par M. Comte et par M. Feuerbach, se retournent invinciblement contre leur système humanitaire. Chose étrange et qui prouve bien l'éternelle solidarité des systèmes, dans l'erreur comme dans la vérité. La dialectique vive et serrée de Stirner contre Feuerbach s'applique avec un admirable à-propos à la doctrine de M. Comte. Qu'est-ce donc, pouvons-nous dire, nous aussi, au chef de la religion positiviste, qu'est-ce que cette idée de l'homme généralisé que vous mettez à la place de Dieu? Qu'est-ce que ce pâle et gigantesque fantôme de l'humanité subjective, qui grandit sans cesse, qui se nourrit de mes larmes, de mon sang, de ma sueur, que vous prétendez honorer par de si étranges sacrifices, par tant de dévouements, de peines et de privations? C'est encore là un Dieu extérieur, encore un fléau des siècles à venir, tyran futur de l'histoire, bourreau implacable de nos consciences , despote fort de nos faiblesses, puissant par nos misères ! L'humanité, encore une abstraction, encore une religion, c'est-à-dire encore une servitude ! Nous aussi, comme M. Stirner, nous pou-
vons demander à M. Comte : Qu'avez-vous donc prétendu faire? Changer un nom? Est-ce donc là tout? On disait Dieu, vous direz l'humanité. La belle conquête, le beau triomphe! Où donc est la vraie liberté, et quand cesserons-nous d'êtres dupes ? Et, comme le dernier hégélien, nous conclurons en disant que cette longue pipcrie, qui a duré plus de six mille ans, ne cessera que quand chacun de nous aura renversé toutes les abstractions, ruiné toutes les idoles, anéanti tous les cultes, le droit, le devoir, l'amour, la fraternité , l'humanité ; plus de Dieu, mais aussi plus d'humanité ! Autant de formes insidieuses sous lesquelles essaye de renaître la vieille idolâtrie. Comme Stirner, enfin, nous proclamerons qu'il n'y a, rien en dehors de l'individu, que l'individu est le seul Dieu, que je suis pour moi-même le seul Dieu et le prêtre unique de ma solitaire divinité ; qu'en dehors de moi commence le pur néant, que l'absolu de l'être est en moi, en moi seul. Ici , au moins , il n'y a plus d'inconséquence pusillanime. Nous ne sommes plus des révolutionnaires timides de la métaphysique ; nous allons jusqu'au bout de notre insurrection gigantesque contre Dieu. Niez Dieu, et je vous défie de ne pas aboutir logiquement à cette effroyable et monstrueuse idolâtrie du moi humain. Il y a quelque force d'esprit à pousser jusque-là ce grand délire.
M. Comte s'est arrêté à mi-chemin. 11 nous donne un dieu de son invention, le dieu le plus pâle, le plus impuissant, la plus stérile abstraction, le reflet le plus décoloré de l'existence humaine. Il ne croit pas à l'existence d'une réalité supérieure et distincte du monde, d'une cause suprême qui contienne en soi la raison universelle et la dernière fin des choses. Et il met son esprit et celui de ses adeptes à la plus étrange des tor-
tures pour leur faire imaginer cette existence abstraite, cette réalité subjective, mystérieusement réfugiée dans le souvenir des vivants, pâle divinité, silencieuse hôtesse de ces limbes intérieurs que chacun porte au fond de sa pensée, et dont nous nous plaisons, de temps en temps, à évoquer quelque image fugitive, quelque type effacé. C'est là, on en conviendra, un singulier séjour et un dieu étrange. Qui peut croire que l'impitoyable logique se payera d'un aussi candide symbole? Et quoi! vous lui avez appris à être sans pitié en face d'un type auguste et sublime, idéal suprême de notre raison, objet de notre immortel désir, et vous croyez naïvement qu'elle s'arrêtera juste aux limites que vous lui avez tracées, et qu'elle respectera vos puériles chimères! Vous avez déchaîné l'ironie contre Dieu, et vous croyez que vos inventions mesquines sortiront invulnérables de ses étreintes fatales? La plaisante illusion! Payez-vous de mots et de rêves tant qu'il vous plaira. Mais du sein de l'athéisme, il ne pourra jamais sortir que des fruits maudits, le fatalisme le plus absolu et l'égoïsme le plus forcené. Otez Dieu de ma raison, ma liberté n'a plus d'appui, la justice n'a plus de sanction, la charité n'est plus que de la démence, le monde n'est plus qu'un chaos sur lequel plane le destin.
LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE M. JEAN REYNAUD. — LE LIVRE DE TERRE ET CIEL.
Ce livre, à son apparition, a obtenu un véritable succès, si le succès d'une œuvre pbilosophique se mesure moins par le nombre des adhésions que par le retentissement des idées. Nous ne pensons pas que M. Reynaud ait converti personne à ses utopies métaphysiques ; mais il a été lu, apprécié, discuté, et s'il n'a réussi à rallier autour du drapeau de la philosophie humanitaire que ceux qui en étaient déjà les soldats déclarés , au moins a-t-il fait beaucoup pour populariser la connaissance de ses doctrines. Peu ou point de prosélytes, beaucoup de lecteurs, et j'ajouterai beaucoup de lecteurs sympathiques au caractère de l'homme , au talent de l'écrivain. Il y a dans cet ouvrage un tel parfum d'honnêteté et de bonne foi, une candeur si élevée, un esprit si libéral , que c'est pour nous un besoin et presque un devoir de saluer l'homme avant de critiquer le philosophe. Ajoutons que l'écrivain est , chez M. Reynaud, à la hauteur de l'homme. Un lyrisme contenu, une imagination réglée dans sa remarquable abondance, une sensibilité éloquente, une raison ornée. dans ses chimères et poétique dans ses écarts , un effort naturel et aisé pour s'élever, une rare distinction de style, je dirais même une sorte d'aristocratie de langage, si je ne parlais d'un démocrate, tout cela suffit, et au-delà, pour
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expliquer le retentissement de ce livre en dehors de la petite église pour laquelle M. Reynaud prêche avec tant de zèle son christianisme chimérique et son spiritualisme dissident.
Une autre cause a peut-être contribué au succès. L'étrangeté des doctrines a éveillé la curiosité du public intelligent. Il y a dans la philosophie religieuse de M. Reynaud une forte saveur d'originalité qui excite les imaginations paresseuses, les esprits blasés. L'auteur mêle avec une singulière hardiesse les méthodes les plus opposées : il tente de concilier l'autorité avec l'hypothèse, il impose au dogme révélé des commentaires qui ne sont que le caprice effréné de l'imagination, il rêve cette entreprise, chère à beaucoup de mystiques, de renouveler le christianisme par la philosophie et la philosophie par le christianisme ; pour cela il introduit la démonstration dans le mystère et le mystère dans la science. Il croit unir quand il ne fait que confondre, résoudre les difficultés , quand il ne fait que les déplacer, mêler dans l'unité puissante d'un système la diversité éternelle de la raison et de la foi , quand il se borne à en intervertir les opérations essentielles : de tout cela résulte un ensemble confus, mais sillonné de lueurs, un singulier et piquant mélange de doctrines incohérentes ; nous entrons de plain-pied dans un monde somnambulique, où notre incrédulité charmée suit son guide aventureux en souriant. M. Reynaud nous a donné, dans son livre, le plus sérieux des romans, la plus fantastique des philosophies , la plus hérétique des théologies.
La philosophie religieuse est donc à la veille de subir une révolution définitive dont le livre de M. Reynaud est l'éloquent programme. L'Église du passé a fait de
grandes choses et dégagé des dogmes essentiels. Elle plonge ses racines dans le mosaïsme qui lui a légué la grande doctrine de l'unité substantielle de Dieu. Elle s'est constituée par la métaphysique chrétienne de la Trinité, lentement élaborée dans une série de conciles. Elle s'est organisée en déterminant, sur des bases fixes, sa discipline, sa hiérarchie, son culte. Encore un pas à faire dans la haute métaphysique religieuse, encore un dogme à étudier, à commenter, à fixer, et l'Église du passé se complète. Mais ce dogme est capital : il renferme toutes les questions relatives à la nature et à la destinée de l'âme , et par suite au système intégral de l'univers; c'est le dogme de l'immortalité qui comprend celui de la préexistence. Jusqu'ici la théologie, selon M. Reynaud, n'a fait, sur ce point capital, que balbutier des contradictions, et la philosophie, que répéter des formules creuses. C'est l'école de M. Jean Reynaud qui vient reprendre la grande tradition du christianisme longtemps interrompue, et dire hautement à la face du xixe siècle le mot de l'avenir.
Il s'agit bien, on le voit, d'un prophète. Que si Ton demande à M. Reynaud les titres de son apostolat et les gages de sa mission, il vous répondra qu'il est Gaulois et fils des druides. Gela demande explication. M. Reynaud a sur les destinées théologiques des races un système fort ingénieux. Il croit pouvoir affirmer, d'après l'histoire, que le développement de la théologie s'est non-seulement divisé dans la suite des temps par périodes distinctes, mais que dans chacune de ces périodes la présidence cle l'esprit humain s'est toujours trouvée dévolue à une nationalité spéciale. L'unité de Dieu appartient au foyer de la Judée; la métaphysique de la Trinité et du Médiateur à celui de la Grèce; l'or-
ganisation de la hiérarchie et du culte à celui de Rome. M. Reynaud se demande à qui appartiendra le dogme de l'immortalité. Selon lui la réponse n'est pas douteuse. Le génie latin est mort. S'il excelle aux choses de la terre et de la discipline, il est absolument inhabile à celles de l'idéal et du ciel. Il perd de jour en jour l'empire des intelligences : son apparente activité n'est plus qu'une fièvre, et sa mort n'est qu'une question de temps. Pour la tache nouvelle, il faut une àme nouvelle. Cette âme, providentiellement appelée à la solution du grand problème, ne peut être que celle- de la Gaule. Si vous voulez savoir les raisons providentielles qui prédestinent la Gaule à résoudre toutes les questions relatives à l'immortalité de F âme et au système général de l'univers, lisez cette page qui vous donnera l'idée exacte de ce talent chimérique et de cette philosophie, de fantaisie : « Comme la Judée à l'adoration de l'absolu, comme la Grèce à la métaphysique, comme Rome à l'administration, la Gaule est instinctivement portée au goût de l'immortalité. C'est ce goût qui constitue, dès les temps anciens, aux yeux des autres nations, son caractère distinctif. Elle ne craint pas la mort, car, grâce aux sublimes aspirations , de son génie elle voit l'individualité se continuer indéfectiblement dans l'univers, et nulle part le sentiment de la vie ne règne au cœur de l'homme avec une aussi prodigieuse énergie. Mais, de même que les questions relatives à l'ordonnance générale de l'univers ne se présentent dans la série logique que postérieurement à celles qui touchent à la nature de Dieu et à ses relations avec la nature de l'homme, de même faut-il que la Gaule , pour prendre sur la scène de l'histoire la place qui lui convient, attende son temps. Aussi Ta-t-elle attendu; mais sans cesser de se préparer en
secret à sa destinée , en s'assimilant , par une merveilleuse capacité d'éducation , tout ce qui s'est successivement produit de salutaire autour d'elle. Et même à voir la prépondérance dont elle jouit depuis deux siècles dans les affaires spirituelles les plus considérables du monde, il n'est plus permis de douter que ce temps ne soit venu. Les rayonnements de son génie, plus libre et plus ouvert, remplacent dès à présent, devant l'élite des esprits , ce vieux génie romain dont la tyrannie et le terre-à-terre ont fini par fatiguer les nations. Déjà, d'inspiration , sans parti pris , pour ainsi dire sans conscience de lui-même, ce génie nouveau est à l'œuvre que demande l'avenir; sa philosophie a réveillé, au xvne siècle, le principe sacré de l'individualité et de la raison , et au xvme, elle est ouvertement entrée dans la guerre contre les systèmes surannés du monde et de l'histoire, dont, sur la foi de ses docteurs, s'était provisoirement payé le moyen âge. C'est là le mouvement qu'il s'agit de continuer, mais en pleine lumière. Il faut désormais que la France sente son droit, non-seulement dans son présent, mais dans ses origines. C'est ainsi que, se faisant jour à travers les sophismès et guidée par l'ange de sa race , elle marchera sans faillir dans les voies de sa destinée. »
L'âme de la Gaule va donc prendre le rôle prédominant dans la théologie, et M. Reynaud nous traduit, dans son livre, les grands oracles que porte en soi cette âme prédestinée. M. Reynaud est Gaulois, ou, en style moins poétique, Français : c'est déjà un titre pour son apostolat. Il est de plus l'interprète autorisé des doctrines druidiques , et cela est capital dans les idées de notre théologien. On ne s'attendait guère à voir les druides en cette affaire. Mais, avec M. Reynaud, il faut
prendre son parti des surprises. 11 nous déclare, à plu-' sieurs reprises, que, de quelque respect qu'il soit animé pour le spiritualisme hellénique et alexandrin, le souvenir de la religion de ses ancêtres Yimpressiomie encore davantage. Le vieux druidisme parle à son cœur. Il espère en faire revivre l'immortelle doctrine , et il s'écrie éloquemment, après une longue tirade en faveur de ces théologiens barbares de nos antiques forêts : « Comme le répète aujourd'hui encore , avec une indestructible espérance, le sang breton, Arthur n'est pas mort! » La philosophie nouvelle de M. Reynaud se trouve ainsi placée sous la singulière autorité des druides. Il invoque leur souvenir et leurs principes , et se porte fièrement leur héritier. A son aise ; mais quel druide ressuscité est venu donner à M. Reynaud des informations si certaines sur les rites ténébreux et la mystérieuse religion des vieux Gaulois? Il nous est impossible de contrôler, à cet égard, les superbes affirmations de notre auteur. Nous ne sommes pas dans la confidence des druides. Que M. Reynaud nous pardonne notre scepticisme sacrilège. Les théologiens de Brennus n'ont pas révélé leur secret, et jusqu'à nouvel ordre , nous n'imaginons pas que ce dogme, qui est un mystère absolu pour nous, puisse être pour personne une autorité.
Laissons là ces autorités dérisoires puisées dans un passé fabuleux , et abordons la doctrine fondamentale de M. Reynaud, non pas comme la révélation inattendue des âges druidiques, mais comme la tentative ingénieuse autant que bizarre d'un esprit plein de ressources et de rêveries.
Un mot d'abord sur la forme du livre : La terre , les âges, le premier homme, le ciel, les anges, l'enfer, tels sont les principaux sujets que M. Reynaud traite suc-
cessivement. La doctrine n'y est pas présentée sous Corme d'enseignement ou d'exposilion continue, mais de dialogue. Il est vrai que le dialogue n'est là que pour la forme et qu'il n'y a pas l'ombre d'une discussion sérieuse. Les deux interlocuteurs sont le Philosophe et le Théologien. M. Reynaud espère donner parla plus d'animation et de clarté aux controverses, en partageant la matière entre ces deux personnages , dont l'un représente les opinions de saint Thomas et de Bossuet, dont l'autre, profitant des libertés de l'esprit moderne, pose les problèmes avec hardiesse et les résout, à ce qu'il suppose, dans le sens le plus élevé de la raison. Ce serait à merveille, si les parts étaient égales; mais il y a entre les deux adversaires une inégalité notable. Le philosophe a, au service de ses utopies, un aplomb magnifique, une force irrésistible de dialectique, l'aisance d'un esprit supérieur et une abondance de paroles qui fait dégénérer l'entretien en un monologue perpétuel et pompeux. Rien n'égale la timidité, la modestie, la gêne, l'insuffisance de notre pauvre théologien , qui essaye à peine, de temps à autre, de glisser un doute entre deux affirmations de son superbe ami, ou qui se borne parfois à prétendre que toutes ces théories sont bien belles, mais ne sont pas conformes à l'orthodoxie. Le philosophe souffre volontiers qu'on dise que ses théories sont admirables, mais il exige alors qu'on lui sacrifie en holocauste la misérable théologie du moyen âge.
On le voit, l'entretien n'est pas très-animé, les objections du théologien ne sont pas très-fortes, et il ne faudrait pas que M. Reynaud s'imaginât avoir cause gagnée contre l'Église. Son triomphe est trop facile pour être sérieux. Le philosophe m'a tout l'air d'un général qui remporterait les plus brillants succès sur des ennemis en cire.
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Occupons-nous donc uniquement du philosophe, qui seul tient la scène et remplit le livre. On comprendra bien qu'il n'entre pas dans notre pensée de présenter le résumé fidèle et complet de toutes les théories qui passent par la tète de cet étrange philosophe. Nous ne prendrons que l'essentiel , négligeant le détail et omettant les épisodes, qui nous entraîneraient trop loin. Le grand principe du livre est celui-ci : la circulation éternelle de la vie dans l'immensité de l'univers, sous l'impulsion du Dieu tr inaire, et pour un progrès à l'infini. La création n'a de bornes ni dans le temps ni dans l'espace. L'univers est infini, et quelques excessives grandeurs que nous imaginions au dehà des plus lointains soleils qu'il nous soit donné d'apercevoir, il n'y a aucune sorte de ressemblance entre ces grandeurs et l'inimaginable immensité de l'univers. Ces espaces effroyables, dont la grandeur écrase la pensée, ces tourbillons du firmament sont-ils vides? Qui pourrait le croire? Ce corme incommensurable , c'est proprement le ciel , et c'est ainsi, selon M. Pteynaud, que la parole humaine ne s'est point trompée, lorsque, par un merveilleux consentement de toutes les langues, elle a donné le même nom au séjour de l'immortalité et à cette région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes. Ce ciel est peuplé, n'en doutez pas. Tous ces mondes ne sont qu'zm seul monde donné en libre pratique au genre humain comme à tous les êtres vivants de V univers. Comme il n'y a qu'un Dieu , il n'y a qu'un ciel. Cette terre ellemême que nous foulons sous nos pieds, sur laquelle nous apparaissons sans nous souvenir d'où nous sortons, de laquelle nous disparaissons sans apprendre où nous allons, cette terre roule .dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le cieL
D'où nous sortons, où nous allons, le philosophe renseigne avec solennité au théologien. Nous sortons d'autres mondes, analogues à celui que nous habitons, et nous sommes destinés à émigrer sans fin de mondes en mondes , nous purifiant sans cesse et nous rendant de plus en plus dignes du divin idéal autour duquel gravite l'univers. Il nous est impossible de suivre le philosophe à travers les pompeuses péripéties de cette épopée de l'âme , épopée qui n'aura pas de terme , comme elle n'a pas eu de commencement. Nous en dégagerons seulement deux ou trois dogmes essentiels : le dogme de la préexistence, celui de l'immortalité astronomique des âmes , et le principe de la corporéité des êtres qui relègue au nombre des chimères l'hypothèse des esprits purs. Ce dogme de la préexistence des âmes est capital, il lève toutes les difficultés relatives au péché originel, il explique sans peine l'existence du mal physique et du mal moral sur la terre , il donne la clef de toutes les contradictions qui pullulent ici-bas. Cette terre est un purgatoire, rien de plus, rien de moins. Mais alors que seront les autres mondes ? D'autres purgatoires subordonnés les uns aux autres selon une certaine hiérarchie , et dans lesquels transmigreront les âmes pour prendre d'autres organes , et s'assimiler aux nouvelles conditions de leur existence ultérieure. Ne voyez-vous pas qu'ainsi la vie se répand à flots pressés dans l'univers ? Les âmes circulent dans l'organisme des mondes, comme le sang dans le corps humain. Tout s'anime , tout se peuple, tout vit. L'ensemble de ce vaste système théologico- astronomique est couronné par le grand principe du progrès universel et indéfini. « En effet, dit M. Reynaud , si les purgatoires ne sont pas de simples hôpitaux où chacun vienne isolément se guérir ,
mais des sociétés héréditaires dans lesquelles la santé morale gagnée par une génération se transfuse nécessairement dans la génération qui succède , il faut bien que leur condition aille en s'améliorant avec le temps de la même manière que celle des âmes qui les traversent. »
Nous irions à l'infini , si nous prétendions suivre chacun de ces principes dans sa génération illimitée. Ce ne sont pas les idées qui manquent à M. Reynaud. Il y en a excès , surabondance , débordement. Ce ne sonj: pas non plus les raisons qui lui font défaut. Il y a luxe d'arguments , étalage de démonstrations. Ce qui manque à ces raisons, c'est une raison d'être. Ces démonstrations, pour la plupart, n'en sont pas. Elles en ont l'apparence, voilà tout. Distinguons pourtant. Lorsque M. Reynaud attaque soit un dogme théologique , soit une doctrine philosophique, il déploie une verve ingénieuse et une dialectique qui ne manque ni d'habileté ni de force. Il saisit avec pénétration le côté faible de ses adversaires, il excelle à détruire. Mais, par une singulière illusion d'amour-propre , autant il est rigoureux envers les doctrines des autres et difficile sur les démonstrations , autant il est aisé et coulant quand.il s'agit de lui-même et de ses dogmes préférés. Tout lui plaît alors, tout l'enchante, même la chimère; tout le satisfait, même la plus illusoire démonstration. Il réussit, par exemple, à faire ressortir toutes les difficultés que suscite l'idée de la nouveauté de l'àme et de sa création contemporaine de celle du corps. Mais quand il en vient à établir l'hypothèse de la préexistence, tout semble s'expliquer sans peine aux yeux de M. Reynaud; la difficulté s'évanouit, et si l'ombre de quelque légère objection vient à passer sur la pure lumière de cette radieuse hypothèse, on
dissipe avec une aisance inexprimable ce petit nuage que peut seul soulever le préjugé ou l'ignorance. — D'ailleurs , il arrive souvent à M. Reynaud de prendre une position inexpugnable, et pour cause. Aux objections des philosophes, il oppose des textes saints, qu'il commente à sa guise, et aux difficultés de la théologie il oppose les arguments de la raison. Il emprunte à la philosophie des armes pour battre la foi, et à la foi des armes pour battre la philosophie. Sur les débris de l'une et de l'autre s'élève triomphalement la grande philosophie de l'humanité.
Il faudrait pourtant s'entendre. A-t-on affaire à un théologien ou à un philosophe ? à un théologien faisant ressortir, par une analyse méditée, le sens caché des Écritures, ou à un philosophe cherchant la vérité avec sa raison , et n'allant que jusqu'où la lumière naturelle le conduit? Ce livre est un si singulier mélange de rêves qui prétendent être raisonnes , et de raisonnements qui ressemblent à des rêves , cet auteur affecte tellement de relever la grande tradition du christianisme, et en même temps il se met si fort à l'aise à l'égard des vérités élémentaires de la foi, qu'on ne sait comment définir tant de contradictions. Le mieux est de ne pas essayer de comprendre l'inintelligible, de réserver cette part aux initiés, et de relever quelques-unes des contradictions les plus saillantes dans les parties les plus abordables du système.
Nous ne nous arrêterons pas à faire ressortir les innombrables hérésies qui constituent ce christianisme chimérique. Il n'y a guère de pages qui n'en contiennent plusieurs. Un mot suffira sur ce point délicat. Peut-il y avoir l'ombre de christianisme dans un système qui aboutit à faire disparaître la nécessité du divin
médiateur? Ce sont les leçons de l'Évangile et non plus le sang- de ses plaies qui constituent le legs réel de Jésus-Christ; sa mort n'a plus qu'un caractère d'héroïsme et de sublimité , et dès lors aussi l'œuvre de la rédemption n'étant plus qu'un symbole, l'incarnation du Verbe ne doit plus s'interpréter que dans un sens spirituel , fort différent de celui sur lequel se fonde la foi. Quel christianisme dérisoire que celui qui réduit à de pures allégories les dogmes de la médiation et de l'incarnation î L'école hégélienne en fait autant, et cette école est vouée, par état, au rationalisme le plus étroit et le plus absolu.
Au point de vue de la philosophie, ce serait un travail infini que de relever les démonstrations incohérentes, les conclusions précipitées, les hypothèses audacieusement bizarres. Nous bornerons la discussion à deux points, mais capitaux dans la doctrine : la préexistence et l'explication particulière que M. Reynaud nous donne de l'immortalité de L'âme.
iM. Reynaud reprend le thème poétique de Platon et d'Origène, réminiscence des vieilles philosophies de l'Orient. Il veut prolonger notre existence dans le passé par la préexistence, comme l'immortalité la prolonge dans l'avenir. Nous sommes nés quelque part, au commencement des siècles, et nous n'arrivons sur cette terre que comme en un lieu d'expiation , où nous venons pour nous purifier des souillures contractées ailleurs.
Nous sommes tous solidaires de la faute d'Adam, parce que tous nous l'avons commise dans le lointain des âges. Ainsi s'explique sans peine la transmission fatale du péché originel et des anathèmes qu'il traîne après lui, Nous ne sommes plus les orphelins innocents
d'une race coupable; nous sommes, si je puis le dire, ces mômes aïeux qui furent coupables un jour. Chaque âme qui apparaît sur la terre, depuis la faute d'Adam , est une âme pécheresse ayant déjà vécu et succombé. Une analogie irrésistible l'entraîne dans le torrent de la filiation terrestre. Nous naissons donc ici-bas avec le lourd fardeau de nos vices, de nos faiblesses et de nos passions coupables, contractés dans les vies antérieures et dans les régions diverses que nous avons traversées. Voilà la doctrine. Qui n'en voit d'un coup d'œil les terribles difficultés? Tout d'abord, c'est une hypothèse, et la plus gratuite des hypothèses. Sans doute M. Reynaud ne prétend pas nous imposer comme articles de foi toutes les imaginations qui pourront éclore dans son cerveau. Or, quelle sanction prétend-il donner à son hypothèse? Est-ce celle du raisonnement, est-ce celle de la conscience? Son raisonnement consiste à invoquer l'autorité de quelques traditions mille fois condamnées par l'Église, mille fois réfutées par la philosophie. D'ailleurs, nous ne pouvons rien savoir de l'âme que ce que l'âme elle-même nous en dit. La science de l'âme suppose la conscience. Est-ce la conscience qui a si bien informé M. Reynaud de ses pérégrinations antérieures? 11 a beau nous dire, dans une page artistement travaillée, qu'il semble, à se bien consulter, qu'on entende retentir au fond de son âme l'écho des siècles écoulés ; qu'on sent tout à coup plus de poids dans sa personne, y sentant plus d'ancienneté, qu'il vaut mieux posséder dans le passé la nuit que le néant, et que cette nuit n'est d'ailleurs qu'une défaillance de ses souvenirs , sous laquelle on sent palpiter secrètement des mystères infinis de ciel et de lumière. Tout cela est du style, rien de plus. Quant à moi, plus profondément j'interroge ma conscience,
plus je déclare avec assurance que ma conscience est * muette, qu'elle se tait absolument sur ces prétendus un stères du passé, et que ce néant de ma mémoire ne ressemble en rien à une défaillance de souvenirs. Dans le souvenir éteint, il m'est possible d'entrevoir encore quelques vagues réminiscences, quelques formes obscures du passé. Ici rien de pareil : silence absolu, pur néant. L'idée de la préexistence est donc un roman ingénieux, ce n'est pas une doctrine raisonnée.
Si l'on presse cette hypothèse, on en voit sortir des impossibilités. M. Reynaud l'invoque, parce qu'il y trouve la clef des inégalités et des souffrances qui régnent icibas. Nous naissons pervers et misérables , parce que nous avons fait le mal ailleurs. Très-bien; nos inclinations mauvaises sont ainsi la conséquence et déjà l'expiation du mal que nous avons fait dans les régions que nous avons traversées. Nous avons donc été pervers ailleurs, avant de l'être ici. Mais, je vous prie, pourquoi l'étions-nous dans cette vie antérieure? Et si vous me répondez que cette vie antérieure était elle-même un purgatoire où s'expiait une autre existence, je vous mènerai à l'infini, et je vous demanderai s'il est plus philosophique d'expliquer le mal sur cette terre , par l'hypothèse d'une vie antérieure, qui elle-même en suppose des milliers d'autres, que de prétendre , comme dans l'Inde , que la terre est soutenue dans le vide par une immense tortue, qui, elle-même, s'appuie sur un arbre gigantesque ? Il n'est pas digne d'un esprit aussi éclairé que M. Reynaud, de s'imaginer qu'une difficulté reculée à l'infini est une difficulté résolue.
Il serait puéril d'insister; mais, en vérité, nous nous étonnons que ce soit pour aboutir à des méthodes si étranges et à des doctrines si inconséquentes , que l'on
commence par professer un dédain absolu pour les petites méthodes qui se renferment dans Fétude de l'âme, de ses phénomènes et de ses lois, sans prendre leur élan vers les régions étoilées. Nous continuerons à croire que Ton peut faire la science complète de l'âme, sans y mêler un mot d'astronomie.
Or, c'est là ce que ne nous accordera jamais M. Reynaud. Sa psychologie est essentiellement astronomique. Nos âmes sont nées dans les bas-fonds de l'univers; mais elles s'élèvent de plus en plus dans la hiérarchie des mondes, et elles parcourent glorieusement les étapes du ciel, mesurant dans leurs évolutions graduelles l'immensité. L'immortalité que nous promet M. Reynaud est donc une immortalité matérielle dans le firmament. Je dis matérielle ,* parce que M. Reynaud ne saurait comprendre un esprit pur, la corporéité lui semblant l'achèvement nécessaire des âmes. Nous ne serons donc jamais émancipés de nos organes , mais nous pouvons espérer qu'ils iront toujours en s'épurant et en se perfectionnant dans ce voyage gigantesque de l'âme à travers le firmament.
Est-ce donc là tout ce que peut nous promettre le spiritualisme le plus libéral de l'école humanitaire ? Toujours un corps et toujours de la matière ! Notre âme ne franchira donc jamais cette limite des mondes, que notre pensée dépasse si aisément d'un seul bond vers l'infini ! Faut-il donc nous résigner à une éternelle captivité ! Non, nous en avons pour garants nos désirs, nos pressentiments, nos aspirations les plus profondes et les plus sublimes ! C'est faute de vous élever à l'idée de la spiritualité que vous retenez ainsi dans les bornes de la matière notre âme, foyer de l'immortelle pensée et du sentiment infini.
Nous aurions bien d'autres objections à soulever contre cette étrange hypothèse de l'immortalité planétaire. Pourquoi vous mettez-vous en frais d'une autre vie , puisque la vie actuelle est déjà une expiation ou une récompense? Si je crois à la vie future , c'est que je suis le créancier ou le débiteur de la justice de Dieu. Mais si Dieu ne me doit plus rien, et que j'aie acquitté ma dette envers Dieu, j'ai peine à croire qu'il y ait au delà d'autres existences et d'autres purgatoires. C'est là un luxe bien inutile et qui ne fait guère honneur au génie inventif de Dieu. Enfin , qu'est-ce que cette immortalité sourde, sans conscience et sans souvenir, impersonnelle et triste comme le néant? Si je ne relie pas mon présent au passé par l'indestructible trame de la mémoire, je suis un autre être , et cette prétendue immortalité n'est plus qu'une superposition indéfinie d'existences sans lien entre elles. Vous ne me tirez du néant que pour m'y plonger sans cesse.
Nous en avons dit assez pour caractériser cette œuvre, pleine de bonnes intentions et d'inconséquences, où la chimère ingénieuse abonde, et qui n'est qu'une sorte de roman astronomique sous le titre de philosophie religieuse. Quant à l'auteur, c'est, avant tout, un homme de cœur et de talent; mais c'est aussi un illuminé, mathématicien et humanitaire. C'est Origène, sorti de l'École polytechnique et qui a lu Swedenborg concurremment avec Pierre Leroux.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE ET LE PARTI DE L'AVENIR l.
Les amis de M. Lanfrey disent que son livre a été la profession de foi de la jeunesse et le manifeste d'un parti , qui s'intitule modestement le parti de l'avenir. Si nous n'avions devant nous qu'une œuvre et qu'une pensée individuelle , nous aurions pu ne donner à ce livre qu'une attention très-secondaire ; mais les circonstances en ont décuplé la valeur. Il a rencontré des sympathies bruyantes, et, ce qui vaut mieux encore, de brillantes réfutations. La polémique dont ce petit ouvrage a été l'occasion lui a donné une importance inattendue. C'a été la bonne fortune de M. Lanfrey d'occuper la presse de son livre et de son nom. Il a eu le bonheur de faire parler de lui. Dès lors , ce n'est plus une œuvre isolée que nous avons à juger, c'est une manifestation collective de certains sentiments et de certaines idées. Dès lors aussi , il nous a semblé utile de dire avec une entière franchise ce que nous pensons du caractère de cette œuvre et des tendances qu'elle révèle. Nous interviendrons dans le débat , en ayant soin de le généraliser.
M. Lanfrey est, à ce que nous croyons, un nouveau venu sur la scène. Mais il relève évidemment d'une certaine école dont nous voudrions définir avec précision les habitudes et les procédés littéraires. L'occasion est
1. L'Église et les philosophes au xviii? siècle, par M. Lanfrey.
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bonne; M. Lanfrcy reflète avec une surprenante fidélité les qualités, quelque peu diminuées, et les défauts, légèrement exagérés, de ses maîtres.
Cette école, pour lui donner son vrai nom, est celle du lyrisme en prose. Il y a, on le sait, un certain nombre d'écrivains qui paraissent avoir conspiré contre le génie traditionnel de la prose française, je veux dire la simplicité élégante , la précision lumineuse et cette clarté analytique qui lui ont permis, depuis deux siècles , de se prêter si merveilleusement à l'expression de la pensée abstraite, à la traduction des idées générales et des vérités scientifiques. Il semble que ces écrivains aient tenu en assez médiocre estime ces humbles qualités, et qu'ils aient voulu imposer à la langue des exigences superbes. Ils lui ont ordonné d'être pompeuse , brillante , sublime , de s'avancer, à travers les plus hardies métaphores , vers les grands effets , d'étonner l'oreille , de confondre l'imagination , de ravir l'enthousiasme. Es ont battu, étiré, torturé dans tous les sens ce métal divin de la prose française, et ils l'ont forcé , entre leurs mains , à prendre des formes nouvelles , à rendre des sons inconnus. Lisez leurs livres ; ils semblent bien moins être écrits pour traduire une idée que pour surprendre le lecteur. C'est un feu d'artifice de style, c'est une fantasmagorie d'images; c'est l'apostrophe en permanence , c'est l'hyperbole à perpétuité. Vous ne trouverez pas une ligne pensée avec simplicité, écrite avec naturel. Partout un effort visible à l'étonnant ou au grandiose ; un grand mouvement de phrases, une inquiétude perpétuelle de pensée, un tapage étourdissant de mots , un effroyable vacarme d'épithètes sonores. Hélas! tout cela n'est pas le sublime, c'en est tout au plus le mirage. Chose étrange! il résulte de tant de
mouvements passionnés une singulière monotonie, et de ce lyrisme si laborieux s'exhale un effroyable ennui. Il faut croire que l'esprit humain n'est pas de trempe à supporter le grandiose continu. L'enthousiasme trop prolongé l'accable , et il demande grâce devant ces magnificences qui n'ont pas de lin.
Précisons notre critique dans un exemple. Prenons M. Michelet. Comparons ce qu'il est devenu , et le style qu'il s'est fait à ce qu'il était naturellement , et au style qu'il possédait il y à quinze ans. Il nous sera permis de dire que, moins qu'un autre, nous sommes suspect de partialité contre ce nom célèbre, si bruyamment mêlé à la lutte des partis. M. Michelet a été l'une des passions intellectuelles de notre première jeunesse , et tout le monde sait qu'il reste toujours quelque chose de ces vives sympathies, si franches et si spontanées. Mais enfin, quelle étrange et violente manière il s'est faite depuis quinze ans! Est-ce donc là l'auteur de ces belles pages d'histoire saisissantes et dramatiques, sans cesser d'être précises, raisonnables, sensées? Tout était alors chez lui lumière, mouvement et vie, mais lumière habilement distribuée, mouvement harmonieux , réalité de la vie retrouvée par intuition, mais reproduite avec la sagesse d'un art bien entendu. Que de sobriété alors, même dans ces effusions du poète qui se contenaient assez pour n'être qu'une grâce nouvelle du récit et un charme imprévu de l'histoire! Quelle admirable économie dans l'emploi de ces trésors de style , qui ne faisaient qu'enrichir la pensée sans l'étouffer ! Quel équilibre industrieusement ménagé entre les riches et ardentes facultés de l'artiste et les exigences austères de l'historien ! Depuis longtemps cet équilibre est rompu. La poésie a tout pris. Mais en prenant tout, elle a changé
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de ton. Ce n'est plus celte harmonie, cette grâce limpide, cette sérénité, ce moelleux abandon d'autrefois. C'est une âpre té, une amertume, une mélancolie passionnée, une rancune maladive. C'est de la poésie encore , mais c'est une poésie qui a la fièvre et qui la donne. Àvez-vous lu ce livre étrange, la Renaissance? Quel style heurté, quel coloris discordant, quels tons criards! Je ne parle pas de l'idée du livre, qui n'est rien qu'une protestation pénible de l'écrivain contre les admirables pages où il nous .avait raconté le moyen âge avec ses misères et ses splendeurs , ses ignorances naïves et ses grandeurs sauvages. Non; je ne considère que la forme littéraire, et je m'en afflige. Ce n'est plus là de l'histoire, c'est un symbolisme délirant , c'est un panthéisme forcené, c'est une vision magique. Tout flamboie et tournoie autour de vous. C'est la manière du second Faust appliquée à l'histoire du xvie siècle. Le talent est prodigieux encore, même dans ce grand écart de la raison et de la vérité ; mais vous n'en jouissez plus. Une douloureuse pitié vous gagne. Vous n'admirez plus, vous souffrez.
Ce style fiévreux a fait école. Nous pourrions citer trois ou quatre écrivains très-connus qui appliquent une remarquable industrie d'esprit et des ressources considérables d'imagination à tourmenter la langue française pour lui imposer leurs extravagances impérieuses. Ils la surchargent d'images violentes , jusqu'à la faire plier sous le poids. Chaque pensée, même la plus simple, est mise dans un relief saisissant. Toutes! gravé, buriné, tout est marqué, par un effort continuel et puissant, en creux et en saillie. Chaque phrase semble porter l'infini et retentir pour l'éternité. Ces écrivains sont des artistes sans doute , mais des artistes idolâtres d'eux-mêmes.
Tantôt ils cisèlent une période avec le môme soin religieux que les grands artisans inconnus du moyen âge mettaient à ciseler un vase sacré pour les saints mystères. Ils arrivent ainsi à donner à leur style une sorte de beauté plastique qui n'est plus la beauté littéraire. Leur manière d'écrire est alors quelque chose d'intermédiaire entre le style proprement dit et l'art du joaillier. Tantôt ils s'abandonnent aux fantaisies de la passion la plus capricieuse , aux écarts de l'imagination la plus emportée. C'est alors une sorte de délire, un rêve, une hallucination. Mais examinez les choses de près, et vous verrez que, dans cet abandon d'eux-mêmes, ils conservent le sang-froid de la phrase : c'est un délire qui soigne Fépithète, c'est un rêve qui calcule le mot à effet, c'est une hallucination qui prépare une grande surprise de style; c'est la comédie de la grande inspiration; c'est le jeu simulé de la sibylle. Il semble que l'écrivain frémisse sur le trépied, et que l'oracle s'échappe avec convulsion de sa plume. Que le naïf lecteur se rassure! Tous les frissons de l'inspiration sibylline sont comptés d'avance, et toutes ces convulsions de style sont des artifices prémédités.
Faut-il s'étonner si ces écrivains déclament? Déclamer, c'est, si je puis dire, parler au-dessus du ton de sa pensée. La déclamation vient toujours d'un défaut d'accord entre le style et l'idée. Or, il est clair qu'avec de pareilles habitudes, ces écrivains doivent à chaque instant fausser l'accord. On peut bien enfler le mot et gonfler la phrase ; mais l'idée ne s'élargit pas au gré de ces volontés impérieuses. Elle reste ce qu'elle est; ordinaire, simple, banale, on n'en fera jamais une pensée extraordinaire et sublime. C'est là que vient perpétuellement échouer l'effort de ces grands artisans de la
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phrase. Ils ont beau faire, l'idée résiste à tous ces procédés artificiels. Si elle est pauvre et chétive, sa pénurie perce à travers la pourpre menteuse, et rien n'est aussi navrant que cette royauté d'emprunt, cette splendeur d'oripeaux, cette mascarade de l'indigence. Cette dissonance entre l'idée et la forme est un des vices les plus communs de la nouvelle école. L'hyperbole continuelle, l'image outrée, l'effort puissant, mais monotone, la violence des tons, l'irrégularité calculée des allures, les inégalités préméditées du style, l'apostrophe familière, un lyrisme excessif et à tout propos, tels sont les caractères à peu près infaillibles auxquels vous reconnaîtrez les adeptes de cette école , véritable école de la décadence. Vous ne serez plus étonnés si nous disons .que ces écrivains déclament presque toujours. L'idée ne peut se soutenir au ton sublime de cette phrase éternelle , et bientôt il arrive que la sonorité du mot accuse le vide de la pensée.
A Dieu ne plaise que nous prétendions appliquer ce jugement sommaire au livre de M. Lanfrey ! nous avons réuni , dans un idéal abstrait , tous les caractères du genre que nous combattons, voilà tout; mais enfin, M. Lanfrey est jeune. — Nous ne le disons qu'en tremblant, sachant avec quelle indignation il a relevé dernièrement cette imputation oùil croyait voir un outrage ; nous reconnaissons volontiers que son livre est une idée, et qu'une idée n'a pas d'âge. Nous reconnaissons aussi, de bon cœur, que tous ceux qui ne partagent pas cette idée sont des vieillards dépensée et de cœur, et nous consentons, pour notre part, à être relégués aux invalides de la philosophie , persuadé que nous y serons en bonne compagnie. Nous sera-t-il. pourtant permis de noter ici une apparence de contradiction? Si les adver-
saires de la philosophie nouvelle sont nécessairement des vieillards d'idée, il est naturel de conclure que M. Lanfrey et ses amis sont nécessairement aussi de très-jeunes gens ; qu'ils sont le printemps de Tannée dont nous sommes l'automne. Pourquoi donc M. Lanfrey s'est-il irrité contre l'imprudent critique qui nous a dévoilé son âge? — Ceci est un épisode, un simple détail. M. Lanfrey est jeune , disions-nous ; s'il nous permet de lui donner un conseil, qu'il se défie de son école! qu'il ne se fasse pas le plagiaire des défauts de ses maîtres ! L'imitation n'est déjà que trop marquée dans son livre. — N'a-t-il pas craint d'émailler son style de métaphores excessives? n'a-t-il pas usé avec trop de tendresse du dithyrambe , et pratiqué avec intempérance l'hyperbole? Nous ouvrons son volume, et dès la première page nous remarquons ces lignes caractéristiques: « La route fut semée de sang et de larmes, comme toutes celles qui marchent à l'affranchissement, et, plus d'une fois , les sublimes aventuriers qui devaient nous donner un monde s'arrêtèrent hésitant, troublés, le cœur plein de doutes et d'angoisses. Mais ces défaillances furent aussi rares que passagères; l'esprit de justice était en eux, ils portaient l'arche sainte, c'est là ce qui les rendit invincibles. » Nous demandons pardon de cette citation, et nous serions désolé de faire descendre le débat à une critique de mots; mais cette citation nous donne le ton du livre. Il n'y a pas une page qui ne semble, elle aussi, porter l'arche sainte, tant l'accent est solennel. Tout est écrit sur le ton lyrique et prophétique ; il y a du lyrisme même dans les violences, ci certes les violences ne manquent pas. M. Lanfrey le sait aussi bien que nous; nous aurons plus d'une occasion d'y revenir. Un seul exemple, qui sera court : on peut juger de
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bien des manières différentes le sièele de Condé et de Pascal, de Corneille et de Bossuet; niais que dites-vous de cette sentence péremptoire : « Le xvne siècle est la réduction à l'absurde du principe chrétien? » Cela ne vous semble-t-il pas bien trouvé? Quelle grâce et quelle aménité!
La violence du ton amène infailliblement la déclamation; on nous permettra d'appliquer cette qualification à la fameuse page où M. Lanfrey trace le portrait de l'abbé Desfontaines. Nous en extrairons quelques lignes : « Il porte sur son front les hideux stigmates des vices innommés; au sortir des mauvais lieux, vous l'entendrez tonner contre la licence des romans du jour; il vante les douceurs de la chasteté.... Son style, sorte de compromis grotesque entre le catéchisme poissard et le catéchisme des sacristies, crie et titube comme un homme pris de vin. Ses philippiques ressemblent à un sermon prononcé dans une orgie; il ne connaît qu'une figure de rhétorique, l'injure ; qu'une forme de raisonnement, l'injure; qu'un genre de polémique, l'injure. Mais dans sa règle de conduite, il admet jusqu'à trois procédés différents : 1° la calomnie; 2° la calomnie; 3° la calomnie.... Une seule chose égale son effronterie, c'est sa lâcheté. Dans ce bandit, il y a l'âme d'un cuistre.... son échine de cynique appelle les coups de bâton, elle y est vouée par une sorte de prédestination. Qui pourrait compter les soufflets accumulés sur sa face impudente ? Lui-même vous dira qu'il n'en tient pas un registre.... Eternel objet d'opprobre et de mépris, indécis entre le monstre et la caricature , ce type ignoble, qui se nommait Desfontaines au dernier siècle, et depuis n'a fait que changer de nom en changeant d'époque, te type ne s'évadera pas des gémonies où l'histoire em-
prisonne, marquée d'un fer rouge, la sinistre armée du crime et de l'ignominie. » M. Lanfrey n'a-t-il pas peur d'avoir trop bien pris le ton du sujet? Je comprends l'indignation littéraire , je comprends la colère philosophique, je comprends et j'excuse, en une certaine mesure , la déclamation ; mais la déclamation outrée jusqu'au gros mot, c'est de la littérature d'estaminet, rien de plus. Je sais bien que Desfontaines n'est qu'un mannequin; je sais qu'il reçoit sur son échine de cijnique les coups de bâton oratoires destinés à tout un parti ; mais les écrivains qui se respectent ne donnent pas de coups de bâton.
Une dernière observatio» et nous en aurons fini avec la critique littéraire. M. Lanfrey admire et imite naïvement la fameuse apostrophe de Rousseau : 0 Fabricius! etc. Cette figure, employée à propos, peut produire de l'effet, mais pour cela il faut la ménager. M. Lanfrey la prodigue à l'excès , et l'apostrophe devient chez lui un véritable tic littéraire. La plus éloquente de son livre est, sans contredit, celle qu'il adresse à Bayle : « Mais toi , héroïque soldat de la libre pensée , tu attends encore une inscription digne de toi sur la pierre qui recouvre tes os! La postérité, ce refuge des exilés, n'est point venue pour toi, ni la gloire, cette justice tardive, cette lumière qui luit sur les tombeaux. Les érudits — race ingrate — profitent trop de tes écrits pour proclamer ton génie! » Fort bien, mais à la longue cette figure devient monotone, et l'on sait quel est l'ordinaire effet de la monotonie. Chaque passage un peu saillant amène inévitablement son apostrophe; un morceau sur l'Angleterre nous vaut celle-ci : « Et c'est pour cela que tu seras toujours cher à l'humanité, et grand parmi les nations, ô peuple de la liberté! * Gulliver lui-même est
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interpellé : « Gulliver! tu fais rire les enfants et pencher tristement le front du vieillard! » Rousseau, le père de l'apostrophe , en provoque de fort belles; nous choisissons : a Tu ne seras ni précepteur, ni laquais, ni prêtre, ni secrétaire d'ambassade, ni musicien, ni caissier d un fermier général; tu seras Jean-Jacques le proscrit. Le dieu t'attend sur la roule de Vincennes, où lu tomberas comme foudroyé par lui, pour écrire sous sa dictée la sublime prosopopée de Fabricius! * J'aime beaucoup la prosopopée, et je ne déteste pas l'exclamation; mais on conviendra que les sensations les plus agréables s'usent par la répétition, et que l'excès de l'éloquence peut devenir, pour les tempéraments un peu faibles , un vrai supplice.
M. Lanfrey se consolera bien aisément de nos critiques ; il parait que c'est là le style à la mode; Nous autres, vieillards, revenants littéraires d'un autre âge, nous demeurons quelque peu surpris devant ces tours de force et ces convulsions, devant cette gymnastique violente du style et ce lyrisme forcené. Nous pensions que la prose était la prose, c'est-à-dire qu'elle n'était pas la poésie, et que pour écrire convenablement la prose, il fallait, avant tout, être de sang-froid, réservant pour le dithyrambe en vers la figure énergique, les brusques saccades, les écarts, les surprises du style, les hyperboles effrénées et les brûlantes apostrophes ; nous nous trompions , la mode a tout changé. Par une métamorphose inattendue, la prose est devenue figurée, passionnée, hyperbolique comme devait l'être autrefois le vers lyrique ; mais aussi, par une compensation providentielle, le vers a regagné sur la prose tout le terrain que la prose lui a pris; il est devenu-d'une platitude timide, si bien que, selon une ingénieuse observation, les vers qui
s'écrivent aujourd'hui ressemblent , s'ils sont bien lus , à de la prose un peu rocailleuse. Puisqu'il y a compensation, qui donc songerait à se plaindre?
Malgré tout , lorsque nous lisons ces pages où nous sommes loin de nier l'éclat, mais où déborde l'invective et le dithyrambe , notre pensée s'attriste , et nous songeons involontairement à ces belles qualités littéraires que notre siècle ne semble plus goûter, le naturel et la simplicité. N'exagérons rien pourtant; nous savons qu'il y a en France, à l'heure qu'il est, des écrivains aisés, harmonieux , qui ne se croient pas déshonorés pour exprimer simplement leur pensée , et qui trouvent de grands effets sans les demander aux efforts d'une rhétorique désespérée. Us ne mettent à la torture ni leur imagination, ni la langue ; ils sont coulants et naturels, quand leur pensée se tient dans un certain milieu ; ils sont éloauenls et chaleureux, comme ne s'en doutant pas, quand leur pensée s'élève et s'échauffe. Leur style suit le mouvement intérieur de l'idée, ou plutôt ils n'ont pas de style, dans le sens où ce mot s'emploie aujourd'hui, carie style, .pour eux, n'est que l'idée rendue visible par l'intermédiaire du mot. Ils écrivent comme ils parlent, pour penser tout haut; vous n'êtes, devant eux, ni prosternés d'enthousiasme, ni terrassés d'admiration; vous n'avez ni surprise à craindre, ni ravissement, ni extase, ni vertige. Ils ne vous enlèvent pas brusquement et d'assaut à vous-mêmes ; seulement, par une action lente et insensible , paisible et continue , ils gagnent votre sympathie après avoir gagné votre confiance , ils s'introduisent dans l'intimité familière de votre âme, ils vous dépossèdent doucement de vousmêmes sans effort, sans violence, presque à votre insu. Ils vous attirent à eux par i'irrésistible magie de la
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vérité; ils ne vous fascinent pas, ils ne vous éblouissent pas, ils vous persuadent; ils ne prodiguent à leurs adversaires ni 1 hyperbole ni l'outrage, ce qui est toujours une mauvaise manière d'avoir raison, ou plutôt ce qui est une manière assurée de se donner tort , puisque l'exagération met l'esprit en défiance et que l'injure le révolte; ils se contentent d'avoir raison, avec ce calme qui est la dignité de la force, et cette sérénité qui est la grâce de la victoire. Ils ne connaissent ni les frissons sublimes de la sibylle , ni les frémissements du trépied prophétique , ni les secousses du dieu inconnu. Mon Dieu non! ce sont des hommes comme vous et moi, seulement qui, plus heureux que vous et moi, ont reçu le privilège des hautes pensées et le don de l'expression noble sans emphase, simple sans banalité. La mode n'est pas avec eux, ils le savent et s'en consolent; ils ont pour eux , ce qui vaut mieux que la mode, le goût.
Nous avons cru devoir insister sur le caractère littéraire de l'école à laquelle appartient M. Lanfrey. Ce caractère nous indique d'avance quelles doivent être les tendances de l'école. Un style aussi hyperbolique ne peut convenir qu'à une philosophie violente. Quand l'expression est aussi tourmentée, soyez sûrs que vous chercheriez en vain ou le calme dans la pensée , ou la modération dans les opinions. Cette chaleur factice , cet enthousiasme artificiel, ce délire de parti pris, ce lyrisme systématique dans ses emportements, et prémédité dans ses plus grands écarts, tout nous annonce que nous sommes en face d'un système excessif; tout nous révèle des esprits résolus à pousser une idée à ses extrémités les plus désespérées, au nom d'une logique impitoyable. Dieu nous garde d'accuser la sincérité de ces tendances
extrêmes ! Il ne nous arrivera jamais de soupçonner la bonne foi de nos adversaires. Mais enfin, il nous sera permis de dire que des opinions plus modérées ne chercheraient pas à faire tant de bruit, qu'elles s'appuieraient moins sur les secours extérieurs de l'image et de l'hyperbole, et qu'elles auraient plus de confiance dans la force de la vérité que dans ces ressources toujours un peu artificielles d'une rhétorique enflammée. Nous sommes, quant à nous, du parti de ceux qui aiment à frapper juste. Nos adversaires aiment mieux frapper fort. Il y a là, croyez-le bien, il y a là plus qu'une différence de mots.
Le livre de M. Lanfrey a pour but apparent d'opposer, dans un tablaau dramatique, l'Église matériellement puissante, mais avilie et dégradée, et l'armée des philosophes, faible d'abord et dispersée, mais invincible par l'idée, irrésistible par la propagande de la vérité. Luimême , dans les premières pages , résume ce tableau : « Les deux camps sont en présence : d'un côté, tout ce qu'il y a de puissant et de respecté ; la royauté ellemême avec ses armées, ses parlements, sa noblesse, ses lois , ses prisons; l'Église avec son clergé innombrable et discipliné, ses confréries, sa milice de moines et de missionnaires, le prestige antique de son autorité et de ses richesses. De l'autre, quelques hommes faibles, pauvres, isolés, qu'on décrète, qu'on exile, emprisonne; puis des batailles désespérées entre ces armées inégales ; les vainqueurs affaiblis par la victoire , et les vaincus grandis par la défaite ; l'ironie s'incarnant dans un homme pour sauver le genre humain; le plaisant mêlé à l'horrible ; des bergeries et des auto-da-fé ; l'inquisition en perruque poudrée, et la politique en habits de marquise avec mouches et pompons ; tout cela dans un
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pêle-mêle éblouissant et fantastique ; puis enfin Tordre se dégageant du chaos et la lumière de l'ombre , des alliances inattendues, la trahison impuissante, la conscience affranchie, le droit proclamé, la persécution honteuse d'elle-même et reniant ses dogmes sanguinaires. Vit-on jamais un plus éclatant triomphe de l'idée sur la force? »
On a cru d'après le titre du livre, et aussi d'après cette page de haute fantaisie, que l'objet principal, unique même de M. Lanfrey, était de raconter, dans toutes ses péripéties, la lutte de la raison émancipée contre le despotisme de la foi et le triomphe définitif de Y idée ^ faible, nue, désarmée, sur le catholicisme armé. On s'est ima- giné qu'il s'agissait, pour M. Lanfrey, d'instruire le procès de l'Église et de la condamner sur ses méfaits et sur ses crimes du dernier siècle. Pure erreur! tel n'est pas le vrai but du livre : c'est bien moins une attaque contre le christianisme en particulier qu'une charge à fond sur le dogmatisme en général. ,À qui sait lire et comprendre, il sautera aux yeux que ce petit ouvrage a une bien autre portée que celle qu'on lui attribue, et que son auteur lui-même, trop modeste, a bien voulu lui donner. Non, ce n'est pas là un pamphlet contre l'Église , c'est un pamphlet contre la raison.
Si ce n'était qu'un pamphlet contre l'Église , nous plaindrions la pénurie des arguments, l'indigence de la logique , le défaut d'originalité du livre , et nous pourrions ne pas nous en occuper davantage. Nous renverrions le lecteur au livre contre les jésuites de MM. Michelet et Quinet, et tout serait dit. Nous* connaissons de longue date l'histoire secrète et l'histoire publique des jésuites; les détails de leur expulsion du Portugal,
de la France et de l'Espagne; leur suppression par Clément XIV, le sens et la portée de ce grand événement. M. Lanfrey ne croit pas non plus, sans doute, nous apprendre quelque chose de bien nouveau dans le sombre tableau, qu'il esquisse à grands traits, de l'Église militante sous Louis XIV; il a eu l'idée hardie de recommencer pour la centième fois l'histoire de la révocation de Fédit de Nantes et des conversions forcées, et des dragonnades, et de Mme de Maintenon. Nous admirons le courage malheureux de l'auteur, qui le porte à nous mettre sous les yeux la longue querelle du jésuitisme et du jansénisme, et l'interminable affaire de la bulle Unigenitus. Nous admirons enfin comme il se fait des armes terribles contre l'Église de l'histoire inédite d'un certain coquin nommé Dubois, qui devint cardinal à force d'intrigues, des visions d'une certaine religieuse nommée Marie Alacoque, et des scandales de certaines scènes miraculeuses qu'on appelait les convulsions. En vérité, ce serait par trop rabaisser la valeur de ce livre que de le prendre par ce côté vulgaire et déclamatoire. On a dit cent fois mieux, on a frappé cent fois plus fort dans mille pamphlets complètement oubliés. Mais, je le répète, ce n'est pas là le vrai sens ni la vraie portée de ce livre. Il a une portée plus haute , il s'attaque aux principes mêmes de la raison qu'il nie, aux axiomes les plus essentiels de la métaphysique, qu'il infirme. C'est là qu'il faut chercher l'originalité de l'auteur. Il a pu s'y méprendre lui-même; il a pu croire qu'il défendait la philosophie au moment môme où il l'écrasait sous les débris des temples renversés. S'il l'a cru, il s'est trompé. Ce qui a inspiré ce livre, ce n'est pas la haine du christianisme, c'est la haine et le mépris de tout dogmatisme quel qu'il soit. Le dernier mot de cet ouvrage ,
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rement interrogé, ce n'est pas L'incrédulité religiause, c'est le scepticisme.
Je voudrais mettre ce point essentiel à l'abri de toute contestation. Mais comme il s'agit ici d'une discussion très-sérieuse, je ne veux parler que preuves en main. Le lecteur nous pardonnera donc de produire devant ses yeux non pas toutes les pièces du débat, mais au moins les documents essentiels. On lit à la page 89 : « Vois, mon fils, disait Oxenstiern à son royal élève, combien il se dépense peu de raison dans le gouvernement du monde. Ceci n'est-il pas plus vrai encore des systèmes religieux et métaphysiques? Quel dédain du sens commun dans ces superbes théoriciens du néant! Avec quelle assurance ils refont l'œuvre de Dieu et Dieu luimême, définissant sans sourciller l'infini elle fini, l'être et le non-être, les causes et les effets, le tout à l'aide d'une monade, d'un atome crochu, ou d'un péché originel. Que d'églises! que de sectes! que d'écoles! que d'excommunications! que de haines! que de guerres! Un jour vint où le sens commun protesta, et les systèmes croulèrent.... » A la page 136 : « Le xvme siècle jugera par un arrêt suprême et définitif cet éternel et effroyable procès entre la foi et la raison ; et , pour en détruire à jamais le germe dans sa racine, il fera sur la métaphysique le même travail que sur la religion en les déclarant solidaires. Il sommera cette orgueilleuse et chimérique prétendante de produire ses titres à gouverner le genre humain; il lui demandera compte des sublimes intelligences qu'elle a perverties et détournées du droit chemin : Qu'as-tu fait de Descartes, de Malebranche, de Lcibnitz, de Pascal? Que sais-tu de Dieu? Que sais-lu de l'infini? A quels résultats certains es-tu parvenu depuis trois mille ans? En lui refusant le
nom de science , il la bannira de ce domaine de la philosophie que naguère encore elle usurpait tout entier, en le couronnant de ces roses symboliques que Platon destinait aux poètes. » Citons eniin quelques assertions empruntées au xue chapitre, un de ceux où la pensée intime de Fauteur éclate avec le plus de force et de netteté : « Dans toute religion , il y a une métaphysique, et réciproquement.... Elles ont le même fondement, la même valeur scientifique, la même autorité, le même droit : l'une est la théorie, l'autre la pratique; voilà tout ce qui les différencie.... N'ayant pour instrument et pour contrôle que le raisonnement, isolée de ses points d'appui naturels , l'évidence et l'expérience, la métaphysique est vouée d'avance, par sa nature même, aux éternelles variations de l'incertitude. Elle s'arrête sur le seuil de la science ; elle ne peut atteindre qu'à l'hypothèse, à la probabilité , et n'a, par conséquent, qu'une valeur purement esthétique.... Lors donc que Bayle, et après lui Voltaire, et tout le xvine siècle, généralisant leurs attaques et élargissant le champ de ba.taille, enveloppaient la métaphysique dans le même anathème dont ils frappaient la religion comme élément législatif, ils obéissaient, sans le savoir, à une nécessité rigoureusement logique, et donnaient à la tolérance son seul fondement inébranlable. »
Nous aurions pu fortifier ces citations par mille autres passages empreints du même esprit. Il nous suffira d'avoir mis en lumière l'incontestable pensée de M. Lanfrey. Cette pensée, la voici : la loi religieuse n'est que l'écho de la métaphysique. La religion n'est pas autre chose que la métaphysique mise en dogmes, en rites, en institutions. Ne faisons donc pas comme ces révolutionnaires timides , qui attaquent la religion tout en
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sauvegardant la métaphysique. Coupons le mal dans sa racine. La religion n'est que l'application de certaines spéculations abstraites ; reléguons dans la région des chimères tous ces dogmes métaphysiques; alors, alors seulement succomberont les religions. — La religion n'est donc pas le vrai but des attaques passionnées de M. Lanfrey. Au delà des religions positives, il atteint la religion naturelle, le spiritualisme, la raison. Singulier défenseur de la philosophie, qui attaque la raison dans ses plus incontestables applications ! C'est un point qui nous semble dès maintenant acquis à la discussion. M. Lanfrey proclame hautement la solidarité de la religion et de la métaphysique; il n'attaque, dans le christianisme qu'un système particulier d'idées philosophiques. Son incrédulité n'est donc pas de l'incrédulité, c'est du scepticisme; l'apôtre de la raison en est l'adversaire forcené.
M. Lanfrey rejette sans pitié les axiomes métaphysiques, ces oracles naturels qui semblaient jusqu'à ce jour s'imposer avec tant d'autorité au sens commun, à la raison instinctive et spontanée de l'humanité. Il nous demande où est l'axiome de la métaphysique qui s'impose avec une force irrésistible à la nature humaine ; il nous demande où sont ses premiers principes évidents. A l'en croire, l'idée de cause, le seul fondement qu'on puisse lui donuer est une abstraction qui ne définit rien, une chaîne dont les anneaux vont se perdre dans l'infini. On le voit, et c'est là surtout ce que nous voulons faire toucher au doigt , ce n'est plus le procès de la religion que l'on instruit, c'est le procès de la raison. Nous ne pouvons pas engager av.ec M. Lanfrey une discussion qui serait interminable , puisqu'elle mettrait en cause les éléments mêmes de la raison humaine. Ce serait
l'objet d'un livre , et nous ne voudrions pas compromettre un si grand sujet par le péril d'une exposition hâtive et superficielle. Il nous suffira de proposer à M. Lanfrey un de ces principes métaphysiques, doués, à notre sens, d'une incontestable évidence. Ce ne sera pas l'idée de cause, mais l'idée de cause première, ce qui est fort différent; ce sera le principe de causalité, et nous lui demanderons si cet axiome ne s'impose pas avec une nécessité absolue à son intelligence : Tout ce qui commence d'exister suppose une cause. Nous réduisons le principe à sa forme la plus élémentaire, à sa plus sim- .ple expression. Quant au progrès des causes à l'infini, il y a longtemps que le bon sens de Clarke a fait justice de cette difficulté puérile.
Il est donc bien constaté pour l'auteur que la métaphysique est une pure science d'illusions , et que les prétendus principes de la raison ne sont que des préjugés. Or, veut-on savoir quelles questions sont ainsi retranchées d'un trait de plume du programme de la philosophie , quelles sont les spéculations qui vont périr dans cette grande ruine de la métaphysique? C'est bien peu de chose en vérité : il ne s'agit que de l'âme et de Dieu. La philosophie s'occupera de tout, sauf de ces deux points imperceptibles, l'âme et Dieu! M. Lanfrey est fort explicite dans la décision qu'il a prise à l'égard de ces deux questions mesquines si stérilement agitées par l'humanité depuis que l'humanité raisonne. Il affirme à plusieurs reprises que l'homme n'a, aux yeux d'une critique sévère , ni le pouvoir, ni le droit de rien affirmer sur la nature de Dieu ou sur l'essence de l'âme ; il soutient que les deux grandes manifestations de l'idée métaphysique, le spiritualisme et le sensualisme, indiquent par leur coexistence l'insuffisance de leur certi-
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tude, la stérilité de leurs principes, et annoncent par là même que le moment est proche où l'esprit humain s'affranchira de leurs prétentions, en les reléguant dans le monde des pures abstractions insaisissables et chimériques. Vous vous rappelez cette terrible ironie contre les métaphysiciens, ces théoriciens du néant, qui définissent sans sourciller l'infini et le fini, l'homme et Dieu, à l'aide d'une monade, d'un atome crochu ou d'un péché originel! C'est là l'esprit du livre, c'en est la conclusion : plus de métaphysique, plus de vaines spéculations sur l'homme et Dieu.
Or, je le demande, une philosophie qui n'a plus le droit de s'occuper de Dieu ou de l'âme, qu'est-elle? Elle n'est plus qu'une pure science de phénomènes. — Elle peut être encore autre chose, le scepticisme.
C'est à cela que nous semble incliner fortement la doctrine de M. Lanfrey. Ses jugements sur les philosophes dont il fait mention sont tous empreints d'une extrême rigueur à l'égard du dogmatisme, et d'une indulgence excessive à l'égard du scepticisme , même le plus avancé. La philosophie du doute qui ressort si fortement de ses principes ressort avec une égale évidence de sa critique historique. Quelques exemples seulement. Descartes comparaît à la barre du sévère jeune homme, et, après avoir reçu quelques compliments sur le doute méthodique, il est éconduit sans pitié pour sa métaphysique, et condamné à un exil perpétuel dans le royaume des hypothèses. Le « je pense, donc je suis » est traité de pléonasme, purement et simplement. Simplement, je me trompe. On reproduit une facétie d'un goût contestable, par laquelle un auteur inconnu décompose l'aphorisme de Descartes en deux propositions monstrueusement niaises, ce qui prouve non pas contre
Descartes, mais contre Tau leur de cette ingénieuse décomposition, qui est convaincu, aux yeux d'un juge impartial, de n'avoir pas lu sérieusement ou de n'avoir pas compris Descartes. Quant à cette démonstration, magnifique de simplicité, par laquelle Descartes s'élève, du sein de sa misère et de son imperfection, à la notion d'un être parfait, au lieu de discuter cette grande théorie, qui, certes, valait bien la peine d'un débat en règle, on se contente d'affirmer que c'est là une hypothèse ingénieuse , sans doute, mais qui ne tient pas devant une critique sévère. Ailleurs, le critique, non plus seulement sévère, mais injurieux, se contente de railler cette folle campagne contre V infini. Quant à Leibnitz considéré comme métaphysicien, il n'est pas mieux traité. M. Lanfrey se moque beaucoup des monades de l'harmonie préétablie. Je suppose, sans être sûr, que l'auteur a voulu dire les monades et l'harmonie préétablie. Il appelle aussi quelque part Leibnitz l'apôtre de ce meilleur des mondes, à qui il a été donné d'égayer nos pères. Il renouvelle à satiété les plaisanteries un peu usées contre la raison suffisante. Candide, qui n'est qu'un jeu d'esprit aussi superficiel qu'il est amusant, est une critique sans réplique de l'optimisme. Voilà donc Descartes et Leibnitz exilés de la philosophie nouvelle. Us sont condamnés pour crime de métaphysique et rejetés sans rémission au rang des rêveurs. Quels seront donc les vrais philosophes des temps modernes? Au xvue siècle, c'est Pierre Bayle. Lorsque M. Lanfrey arrive à ce nom privilégié , il ne possède plus son enthousiasme , il n'est plus le maître de son lyrisme. Nous avons déjà cité la fameuse apostrophe : « Mais toi, héroïque soldat de la vérité, etc.... •» Ce n'est plus un jugement impartial, c'est de l'idolâtrie. Où Bayle a douté, on doutera éter-
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Bellement Le doule de Bayle est moral, salutaire, fécond. Le doute de Montaigne est un oreiller pour une tète bien faite, c'est-à-dire pour un bonhomme prudent, clairvoyant et un peu égoïste. Celui de Descartes est une méthode; celui de Pascal une torture. Le doute de Bayle est une religion. Il a enfanté le monde moderne. Au xviue siècle, la foule des vrais philosophes devient plus compacte. Ce seront les libres penseurs de l'Angleterre : Collins, Tolland, Bolingbroke, pour ne citer que les chefs du bataillon sacré. En France, ce sont, pâles et pensifs, ces savants, ces poètes, ces moralistes : Diderot, le marquis d'Argens, Duclos, d'Alembert, Grimm, Raynal, d'Holbach, Lamettrie, Boulanger, Helvétius; c'est surtout Voltaire, le prophète et le verbe de la philosophie nouvelle. Or, tout le monde conviendra qu'une philosophie représentée par Bayle et par Voltaire ne peut être qu'une philosophie critique, un scepticisme tempéré. Nous n'insistons pas sur l'évidence, et nous tenons pour constaté que toutes les complaisances de M. Lanfrey sont acquises aux représentants du scepticisme, toutes ses sévérités et ses rigueurs assurées aux plus illustres chefs du dogmatisme moderne. Or, n'est-il pas d'une bonne et saine logique de conclure que là où sont les prédilections d'un auteur, là aussi sont ses convictions? Il ne faudrait pourtant pas appliquer trop rigoureusement à M. Lanfrey les conséquences de ce principe, car ses prédilections sont assez confuses. Parmi les noms cités plus haut et qui constituent son panthéon philosophique, les uns représentent le déisme mitigé, les autres le pur athéisme, quelques-uns un dogmatisme incertain, d'autres un scepticisme absolu, quelques-uns l'indifférence pure , d'autres enfin un vague sentiment panthéistique. Or, à moins d'unir en soi les
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contraires, M. Lanfrey doit faire un choix entre tant d'opinions opposées. L'unité de tous ces systèmes contradictoires, c'est la haine commune de la religion et le mépris de cette philosophie éternelle, de cette philosophie patricienne, qui, depuis Platon jusqu'à Descartes, élève l'âme immortelle et libre, sur les ailes d'une dialectique passionnée, jusqu'au sein de Dieu. C'est en effet par ce côté négatif que M. Lanfrey comprend et réunit tous ces systèmes et tous ces hommes dans une commune idolâtrie.
Négation de la métaphysique, négation des droits les plus élevés de la raison, négation radicale de toutes les spéculations qui ont pour objet l'àme et Dieu, voilà ce qui ressort avec évidence des aveux très-explicites et des prédilections philosophiques de M. Lanfrey. Nous sommes bien aise de savoir dorénavant à quoi nous en tenir sur la doctrine du parti de l'avenir et sur les convictions de la jeunesse française. Il paraît que ces convictions consistent à n'en avoir d'aucune sorte sur les deux questions qui tiennent aux plus profonds sentiments .et aux intérêts les plus sacrés de l'humanité. M. Lanfrey, organe autorisé de la jeunesse, déclare formellement opposer une fin de non-recevoir à toutes les solutions métaphysiques. Il proclame le spiritualisme et le sensualisme également vrais , également faux. Il soutient que toutes ces questions ne sont bonnes qu'à entretenir entre les hommes de puérils conflits et une lamentable anarchie d'idées. Les agiter est stérile, y renoncer est le commencement de la sagesse.
M. Lanfrey se montre en cela le docile élève des plus purs du xvuie siècle. Il était de bon goût, alors, d'ajourner à l'infini ces problèmes indiscrets et incommodes. On sait que dans son fameux Catéchisme, écrit pour
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l'instruction de son siècle aussi bien que tle l'enfance, Saint-Lambert oublie Dieu. On sait aussi que dans son fameux traité de logique, Ponthîamas, ce profond philosophe écrivait ces lignes mémorables : « Sages citoyens de Ponlhiamas, nous ne devons point chercher à connaître si notre àme est la vie même ou une portion de la vie ; si elle est matière subtile ou esprit pur ; si elle est simple ou composée, une faculté ouïe résultat de nos facultés. Ces questions et beaucoup d'autres, agitées souvent chez des bonzes et des lettrés, qui avaient beaucoup de loisir, ne doivent pas occuper un peuple dont les moments sont remplis par les vrais plaisirs et les vrais devoirs. » Helvétius, au commencement de son livre de Y Esprit, écarte avec le même soin la même question. Et notez que Saint-Lambert, aussi bien qu'Helvétius, est un modéré, un Girondin, en comparaison de quelques autres, comme d'Holbach et Lamettrie. Les exaltés niaient l'âme et Dieu ; les modérés déclinaient ce double et embarrassant problème. M. Lanfrey est dans la vraie tradition de ses maîtres en rayant du programme de sa philosophie toute spéculation sur la substance et la cause.
La métaphysique n'existe plus. Mais, chose étrange, on prétend sauvegarder la morale. On assure même qu'elle sera plus solide et plus efficace, quand elle ne dépendra plus de ces hypothèses et de ces rêves, qui, sous le nom de métaphysique, occupaient, obstruaient les abords de la vraie philosophie. La philosophie véritable, définitive, la doctrine de l'avenir, à quoi se réduitelle? Au doute prudent de Bayle et de Voltaire sur toutes les questions spéculatives, et à l'affirmation des droits de l'homme, qui constituent la morale. C'est donc une philosophie mixte, sceptique en métaphysique,
en morale. Nous verrons tout à l'heure quelles sont la nature et la portée de ces prétendues affirmations morales. Un mot sur une question préliminaire qui s'offre spontanément à nous. Le scepticisme en métaphysique peut-il aboutir au dogmatisme en morale? N'y a-t-il pas évidente contradiction? Peut-il y avoir une morale sans convictions préalables, sans systèmes, sans dogmes?
Nous ne le croyons pas. Il peut y avoir de bonnes intentions, il ne peut y avoir de doctrine. Quelle étrange idée ces prétendus philosophes se font-ils de la morale, pour prétendre qu'elle se suffit à elle-même et qu'elle n'emprunte aucun secours, aucune lumière à la métaphysique? Vous ne vous inquiétez de savoir ni si l'âme existe, ni si Dieu est autre chose qu'un rêve grandiose, et vous prétendez tracer des devoirs à l'homme, vous prétendez exciter et soutenir en lui le sentiment austère de ses droits, vous lui parlez de justice, d'humanité, de liberté ! Mais tous ces mots sont vides de sens pour qui méconnaît ou ignore la nature de l'homme. La morale n'est rien, ou elle est l'accomplissement du bien. Et qu'est-ce que le bien pour un être, si ce n'est sa fin, sa destinée? Mais cette fin elle-même, cette destinée de l'homme ne dépend-elle pas cle sa nature ? Si l'homme, comme il est arrivé souvent au xvme siècle de le définir, si l'homme n'est rien autre chose qu'une masse organisée et sensible qui reçoit toutes ses idées de la nature extérieure par l'intermédiaire de la sensation, n'allez pas lui parler de ces grandes vertus désintéressées, le dévouement, le sacrifice, la charité. Il n'y a pour lui qu'une vertu , le bien-être ; qu'une morale , le culte de ses organes; qu'une sorte de charité, l'idolâtrie de soi. Si l'homme est tout matière , il n'a qu'un intérêt et qu'une destinée, l'intérêt de son corps et sa destinée
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physique. Tout le reste est pure chimère. Son devoir est de bien vivre, de vivre longuement et largement, rien de plus. Ou plutôt il n'a pas de devoir ; toute obligation morale suppose la liberté, et si l'homme est tout corps, le libre arbitre est la plus singulière des illusions. L'homme retombe sous la loi de la fatalité qui règle dans un ordre certain les phénomènes dociles de la matière. S'il n'a ni liberté, ni devoir, comment aurait-il des droits ? Tout droit suppose un agent moral, c'est-à-dire un être raisonnable et libre, soumis, dans sa liberté, à certaines obligations, et trouvant, dans cette même liberté, un titre au respect d'autrui. Mais cette indépendance, cette personnalité, cet échange d'obligations entre les hommes, tout cela ne suppose-t-il pas résolu le problème de la spiritualité de l'àme? C'est entre des âmes que cet échange d'obligations est possible. Allez-vous me parler d'une corrélation de devoirs et de droits entre deux corps? Quelle plaisanterie! Si vous voulez donner une base solide à votre morale, commencez donc par bien établir la spiritualité. Alors tout se relève; l'agent moral reprend sa place et son rang dans la hiérarchie des êtres ; le devoir et le droit prennent une signification précise; la liberté ressuscite dans l'être affranchi de la fatalité physique; la personne renaît dans son indépendance, le genre humain recouvre ses titres compromis et sa dignité menacée. Je comprends la morale et ses prescriptions pour des êtres immatériels et libres ; je ne comprends que la physique et ses lois pour des corps. Quintessenciez la matière tant qu'il vous plaira, vous n'en ferez jamais sortir ni l'idée du devoir, ni le principe du droit.
Et Dieu, pensez-vous qu'on .puisse impunément le négliger sans porter du même coup une atteinte mor-
telle à la morale? Si je ne conçois pas un Être infini dont la raison m'éelaire, je me demande où est le fondement de la justice. La loi morale n'est plus qu'une pure conception de ma pensée, conception toute relative, si elle ne s'appuie que sur ma pensée relative elle-même et si elle ne repose pas, en dehors de moi, sur une réalité absolue dont elle tire toute sa force et son autorité. S'il n'y a pas un souverain législateur, je nie la loi; s'il n'y a pas un souverain architecte de l'ordre universel, je nie l'ordre; s'il n'y a pas une raison suprême, règle immuable de la mienne, je rejette loin de moi, comme des chimères fatigantes, toutes ces prescriptions qui entravent mes désirs et qui étouffent ma liberté. Si je peux supposer un seul instant que Dieu n'existe pas et que le ciel est vide, toute la morale s'écroule, elle n'a plus de raison d'être; elle n'a plus de sanction, elle n'a plus de fin. Je succombe sous la conspiration de la violence et de l'iniquité. A qui me plaindre? Le ciel est sourd à ma plainte comme à ma prière, et je meurs désespéré, maudissant la justice. Otez Dieu de ma raison, et. du même coup vous ôterez à la victime toute consolation , à l'oppresseur toute crainte, à la vertu tout espoir de récompense, à la loi toute moralité. Car peut-il y avoir pour une loi quelque moralité , quand elle n'a pas de sanction? Ce n'est rien qu'une prescription aveugle, impuissante à défendre ses défenseurs comme à punir ceux qui la transgressent. Et, peut-elle être, dès lors, autre chose qu'une illusion incommode et un préjugé superstitieux ! Heureux ceux qui auront le bon sens d'en affranchir leur liberté. Ceux-là seront les maîtres de la terre.
Sans Dieu, la morale n'est qu'une superstition; sans l'àme, elle est une pure contradiction à Tordre, un dés-
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ordre dans le monde réglé et fatal des phénomènes
physiques. Nous ne faisons qu'indiquer d'un trait rapide les points essentiels sur lesquels devrait porter le débat; notre intention n'est pas d'instituer une discussion en règle, qui nous mènerait beaucoup trop loin. Ce que nous voulions montrer, c'est l'inanité, c'est la faiblesse, c'est l'impuissance de la morale séparée de la métaphysique. Non, ce ne sont pas là des questions indifférentes pour la pratique de la vie individuelle ou pour la dignité des mœurs publiques, ce ne sont pas des questions indifférentes et oiseuses que celles qui ont pour objet l'âme ou Dieu. J'oserais dire qu'il n'en est pas de plus considérables et d'où dépende plus directement la moralité individuelle et sociale. Il ne vous servirait à rien de prétendre que vous ne niez pas l'existence de l'âme ou l'existence de Dieu, que vous êtes satisfait de n'y pas songer et qu'il vous suffit d'ajourner indéfiniment la solution de ce double problème sans affirmer que le problème soit radicalement insoluble. On ne temporise pas avec les intérêts les plus sacrés de l'humanité. On peut bien reculer une question d'astronomie, on n'ajourne pas ces grandes vérités qui sont le fond même de l'homme et la substance vivante de sa raison. S'abstenir, en pareille matière, ce n'est pas nier sans doute; mais les conséquences sont presque les mêmes. Dans les deux cas, la morale manque de principe et de fin ; dans les deux cas, la loi est destituée de son caractère obligatoire et de sa sanction. La neutralité, dans les matières philosophiques, c'est le doute, et jamais le scepticisme ne pourra inculquer l'idée du devoir dans la raison humaine livrée aux incertitudes. On n'écrit rien de fixe sur le sable mouvant.
Aussi ce serait une tâche aisée que de relever les ju-
géments hasardés, les aphorismes douteux, les assertions problématiques qui remplissent le livre de M. Lanfrey. Nulle part il ne définit avec précisibn ni simplicité cette morale qui pour lui est toute la philosophie. Nous voyons de grands mots, nous ne voyons pas de définition. Suffit-il de parler sur un ton sublime de tolérance, de justice, d'humanité, de civilisation, de progrès? Toutes ces expressions sont* bien vagues. Il y a mille manières d'entendre la tolérance, il y en a dix mille d'entendre le progrès. Certes, on pourrait croire que la tolérance est pratiquée avec une sorte de passion chevaleresque par M. Lanfrey. Mais ne vous fiez pas aux mots ; voyez les actes! Cette belle idée, ce mot si noble, la tolérance, retentit, comme un refrain généreux, depuis la première jusqu'à la dernière page de son livre, et pourtant, il faut le dire, M. Lanfrey donne de cruels, de continuels démentis à cette douce vertu, si solennellement prêchée, si rarement pratiquée par les plus ardents prédicateurs de la philosophie de l'avenir. Car enfin, nous pourrions dire à M. Lanfrey et à ses amis : la tolérance, nous l'aimons comme vous : nous n'admettons pas que vous en ayez le monopole; elle est dans l'immortel esprit de charité qui est l'âme même du christianisme, et ce n'est jamais qu'un zèle aveugle et emporté qui a pu se faire persécuteur. Mais vous, ardents apôtres de la tolérance, comment la comprenez-vous? Croyez-vous donc qu'il n'y ait d'intolérance que celle qui envoie ses adversaires aux bûchers ou à la guillotine? Ces supplices ne sont plus de notre temps, et la merveille n'est pas grande, si vous n'en usez pas contre nous. Mais il y a une autre manière de manquer de tolérance, c'est de manquer de politesse, c'est de manquer de respect à l'égard des convictions d' autrui. Toute
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injure est une violence et toute violence, croyez-moi, est un acte contre la tolérance. 11 faudrait donc, pour ne pas pécher contre cette vertu aimable, substituer une discussion sérieuse et calme aux emportements," aux colères d'un style effréné. Il faudrait ne pas prodiguer des outrages gratuits. Il faudrait ne pas écrire un livre tout entier sur le ton de l'invective; il faudrait enfin ne pas poser à d'honorables adversaires des dilemmes dans le goût de celui-ci : « Un dogme manifestement, faux ne s'imposera jamais qu'à des esprits bornés ou à des âmes flétries. » Que dites-vous de cette politesse? Voilà tous ceux qui ont le malheur de croire aux dogmes que rejette notre jeune auteur, les voilà dans toi terrible embarras, condamnés à choisir entre l'idiotisme et l'hypocrisie. Vous êtes chrétien? pas de milieu; esprit borné^ou âme flétrie, tartufe ou imbécile, choisissez ! Quelle agréable manière de pratiquer la discussion et comme cela nous annoncerait un doux et patriarcal régime, si ces apôtres de la tolérance étaient un jour les maîtres ! D'une violence dans la discussion il n'y a qu'un pas aux violences de fait. L'injure n'est qu'une des formes de la persécution : n'est-ce pas la persécution par la parole ?
Quant aux erreurs morales, elles remplissent le livre. Il est de fort mauvais goût de déclamer contre Voltaire. M, Lanfrey le dit, et il a raison, parce qu'il est toujours de mauvais goût de déclamer. Mais il ne faudrait pourtant pas transformer le patriarche de la philosophie de l'avenir en sage antique ni en ange de lumière. S'il est un fait avéré, c'est que Voltaire a plus d'une fois abaissé les lettres, qu'il représentait, jusqu'à une flatterie sans dignité à l'égard des grands seigneurs et souvent même d'illustres courtisanes. Écoutez El. Lanfrev. Ce ne sont
plus là que des caresses charmantes et pleines d'ironie; ce n'est plus de l'adulation, c'est la raillerie de Socrate. On nous dit crûment que nous sommes des paysans du Danube si nous songeons à en faire un crime à Voltaire. Péchez, nous dit-on, péchez, ô puritains! pourvu que la civilisation progresse ; nous périrons par les puritains. — Ailleurs, cette haine naïve contre les puritains et les paysans du Danube éclate dans tout son lyrisme. Il s'agit des femmes duxvnr siècle. M. LanfVey nous avoue qu'il les aime invinciblement. 11 les aime parce qu'elles ont aimé. Il faut lire tout le chapitre pour voir à quel point le sens moral peut s'égarer quand il n'a pas de principe et de règle. C'est l'éternelle répétition de la chanson que vous savez : l'amour qui purifie et qui absout, la passion qui rend à toutes ces héroïnes, plus ou moins flétries, des virginités de contrebande. C'est la morale de la Dame aux camélias appliquée à la critique du xvme siècle. La chose est trop connue pour qu'il soit besoin de nous y arrêter davantage.
Nous en avons dit assez pour faire comprendre quel est l'esprit du livre et le caractère de la philosophie nouvelle, dont il est l'expression tant soit peu indiscrète et téméraire. Ce serait donner trop d'importance à ce petit ouvrage que de discuter à fond des théories aussi peu originales et qui ne sont qu'un écho sonore du xvnr siècle. Tout se réduit à un scepticisme à peine déguisé sur les principes les plus essentiels de la raison, à une morale individuelle très-complaisante et très-relâchée, à une morale sociale très- vague et très-déclamatoire. Telle est, ramenée à sa plus simple expression, la philosophie du parti de l'avenir. Il nous a semblé utile de la mettre en lumière, laissant à chacun le soin de tirer les conclusions. Si, comme d'autres critiques, nous n'avions vu
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dans ce livre qu'une attaque emportée centre l'Église, nous ne nous en serions pas occupé; c'eût été une dé* clamation de plus, et en vérité le mal n'était pas grand. Mais il y a autre chose que des invectives contre le christianisme, il y a le procès même de la raison, la négation de la raison dans ses idées les plus élémentaires; il nous a paru qu'il serait à propos de montrer ce qui se cache de scepticisme réel au fond de ces invectives furibondes contre la foi. Il nous a paru qu'il serait bon de faire voir ce qu'il y a de faiblesse et d'emphase, de prétention bruyante et de stérilité dans cette philosophie de l'avenir qui s'annonce avec tant de fracas dans le monde et qui commence par proclamer son indifférence absolue, sa neutralité presque ironique dans ces deux questions, si chétives, il est vrai, la question de l'àme et celle de Dieu. Nous prenons note de l'aveu et nous attendons, pour la discuter à fond, que cette philosophie ait fait une profession de foi plus explicite et plus nette. Il n'y a, jusqu'à présent, de parfaitement clair dans son programme que des négations.
UN PREDICATEUR DE MORALE AUX ÉTATS-UNIS. — CHANNING1. — DE LA NÉCESSITÉ DUNE LITTÉRATURE POPULAIRE EN FRANCE.
Williams Chamiing est un de ces hommes qui, à vrai dire, n'ont pas d'histoire ; leur biographie est dans leurs livres et non ailleurs. C'est le privilège de certains êtres doux et pacifiques de traverser ce monde sans y laisser d'autres traces que leurs calmes vertus ou leurs bienfaisantes idées, et de vivre sans payer le prix de la vie par cette rançon des souffrances qui sont l'épreuve des grands courages. Ptien de plus contraire à l'idée que l'on se fait d'un ardent prédicateur ou d'un missionnaire , que ces types paisibles de vertu un peu bourgeoise, qui ont passé à peu près toute leur vie au coin de leur feu, dans l'habitude des pensées régulières , des repas à heure fixe, des sentiments tempérés, et qui ont pour ainsi dire mené de front cette double hygiène du corps et de l'âme qui conserve à la fois le calme de l'âme par l'exercice modéré des sens, et la santé du corps par la frugalité des passions. C'est un saint, nous dit-on, et les États-Unis ont enregistré son nom sur le calendrier de l'opinion publique; nous le voulons bien, mais c'est de la vertu en pantoufles et de la sainteté en robe de
1, OEuvres sociales de W. E. Channing, traduites de l'anglais , et précédées d'une introduction par M. E. Laboulaye.
chambre. Tout cela n'exclut pas, remarquons-le bien, la sincère honnêteté de l'homme et des doctrines , le courage de l'idée et du caractère , l'excellence des mœurs , et cette beauté morale qui consiste dans la beauté des sentiments; seulement, c'est un genre à part et qui ne ressemble guère à l'expansive activité du zèle catholique, à cette impatience des grands périls et des dévouements lointains qui a été, dans tous les temps, la marque et l'honneur de la propagande chrétienne.
C'est à Hewport, dans l'État de Rhode-Island, au milieu d'une population turbulente de marins et de marchands, que naquit, le 7 avril 1780, Williams Ellery Channing. Il n'y a d'intéressant dans sa vie que des événements d'idée; on nous dispensera donc d'insister sur les détails de cette paisible biographie, retracée par son neveu avec une sorte de piété filiale qui veut donner du prix aux moindres choses, mais avec une diffusion extrême qui noie les faits les plus vulgaires dans un océan de mots. Nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter à son traducteur une page simple comme la vie qu'elle résume : « Après des études brillantes à l'Université de Cambridge, en Massachussets, Channing résolut de se vouer au saint ministère; il avait à peine vingt trois ans qu'une église de Boston lui offrit un établissement, on sait qu'en Amérique la plupart des communautés sont indépendantes, et que ce sont les fidèles qui choisissent leur pasteur ; cette église , dont le nom dit assez tout ce qu'il y a de local dans la religion aux États-Unis, c'était la Société chrétienne de la rue de la Fédération , réunion où dominaient les doctrines unitaires , déjà favorites parmi les théologiens de Cambridge , et que le jeune Channing avait embrassées avec une ardeur qui ne s'affaiblit jamais. Depuis 1803 jusqu'à sa mort, arrivée
en 1842, Channing a été le ministre de celte église dissidente , et, malgré l'opposition décidée, et môme la répulsion que rencontraient les unitaires dans une ville qu'on pourrait nommer la Genève du nouveau monde et le sanctuaire du calvinisme, il leur a conquis une position considérable, et que chaque jour a rendue plus forte et plus respectée. Durant ces quarante années, tout entier à ses devoirs , usant une santé délicate à répandre ses doctrines religieuses et sociales, Channing n'a connu d'autres événements que l'émotion causée par ses écrits, ceux surtout où, avec un courage et une chaleur admirables , il a poursuivi l'abolition de l'esclavage, et demandé la liberté des noirs, au nom de l'Évangile ; en deux mots, sa vie est tout entière dans les idées qu'il a propagées et défendues. »
On rencontre deux hommes et comme deux personnages dans Channing ; il y a le théologien et le moraliste, il y a le sectaire et le philosophe chrétien : je voudrais faire comprendre ma pensée et ne laisser prise à aucun malentendu. Tout le monde sait que le christianishie comprend deux parts, profondément unies sans doute par des liens naturels et nécessaires, mais pourtant faciles à distinguer, le dogme et la morale. Le dogme parle expressément à l'intelligence , la morale s'adresse au cœur et à la volonté ; le dogme règle la foi , la morale règle nos sentiments et dirige nos actes. Ce sont là des vérités élémentaires sans doute, mais qu'il n'est pas inutile de rappeler à propos de Channing. Chose digne de remarque! le dogme a souvent divisé les hommes, la morale les réunit. Les théories religieuses de Channing répugnent à l'orthodoxie catholique; il n'y a presque pas une page de ses OEuvres sociales à laquelle ne pût souscrire le plus rigide défenseur de la tradition
et des droits de l'Église. Nous montrerons, en toute liberté, en quoi la théologie de Channing nous semble chimérique, en quoi elle nous paraît s'écarter de l'esprit comme de la lettre du christianisme; mais nous réclamons le bénéfice de cette même liberté pour rendre pleinement justice à sa morale sociale, vraiment chrétienne de tendance et d'inspiration. Nous insisterons tout particulièrement sur la seconde partie de cette question complexe, à l'occasion de la remarquable traduction que M. Laboulaye nous a donnée récemment des Œuvres sociales de Channing, en la faisant précéder de deux Essais où l'honorable publiciste résume à sa façon, c'est-à-dire avec une rare franchise et une singulière pénétration de critique, le caractère et les œuvres de cet écrivain devenu presque illustre, et qui n'avait commencé que par être un excellent homme.
Si-
On rencontre, à l'époque où nous vivons, un assez grand nombre d'esprits curieux et distingués pour lesquels il n'y a pas au monde de spectacle plus intéressant que celui des sectes religieuses et des luttes métaphysiques. C'est là pour eux la condition normale, la vie même de l'humanité, et rien ne vaut, à leurs yeux, ces grands combats de l'esprit ou ces transformations hardies des symboles qui semblent être , sur un point rétréci de l'histoire, comme une irréfragable démonstration de leurs théories critiques. Pour ceux, au contraire, qui mettent dans ces luttes intellectuelles une part de leur vie , pour ceux qui sentent que leur pensée et leur cœur y sont engagés, pour ceux qui ne s'arrogent pas le droit superbe de se désintéresser de l'humanité, le spectacle
est moins gai peut-être , et l'on se plaît au rêve mélancolique de l'unité perdue et laborieusement recherchée, au prix de tant de souffrances, dans la nuit des doctrines , à travers les ruines des temples et le chaos des idées.
Nous avouons naïvement que c'est là notre situation d'esprit chaque fois que nous voyons se produire dans le monde une secte nouvelle , un nouveau démembrement de doctrine. La variété indéfinie, la diversité, la contradiction ne nous semblent pas être la condition vraie de l'humanité , et nous croyons d'une foi absolue aux grandes destinées de l'esprit humain, qui ne serait qu'un jouet dérisoire aux mains d'un sort aveugle , s'il ne devait, s'il ne pouvait jamais atteindre, en quelque matière que ce soit, ce point fixe, ce nescio quid inconcussum, terme suprême de sa raison, objet de son immortel désir. Et ici, qu'on m'entende bien. Je n'ai pas pour l'esprit de l'homme ce fol orgueil de rêver qu'il atteindra jamais la vérité totale, universelle, et que sa science sera un jour adéquate à l'être. Mais autre chose est ne pas tout savoir, autre chose se tromper sans fin. Nous croyons que, sans usurper jamais le privilège de la raison infinie qui est de tout savoir, la raison bornée de l'humanité peut savoir avec certitude quelque chose. Et pour ne parler que de ce qui a trait au sujet spécial que nous avons en vue, nous croyons que dans la sphère des religions positives , ce point fixe sera éternellement le christianisme, le vrai christianisme, révélé par le Verbe, organisé, défini, maintenu par une autorité permanente et visible; nous croyons que, dans la sphère de la philosophie pure, ce point fixe et définitif sera éternellement le spiritualisme avec ses principes simples et féconds, ses méthodes sagement hardies, ses lumineuses
démonstrations et ses immortelles espérances. Nous croyons enfin à la distinction radicale de ces deux sortes de foi, la foi philosophique et la foi religieuse. Non pas que, de ces deux manières de penser et de croire, Tune exclue l'autre ; bien au contraire ; mais leurs procédés , leurs méthodes, leurs sphères d'action diffèrent essentiellement. La raison bien dirigée ne contredit pas à la foi ; la foi bien entendue ne contredit pas à la raison ; seulement l'une n'est pas l'autre , et il serait aussi présomptueux de vouloir exclure l'une ou l'autre de l'esprit humain que de prétendre les confondre dans une synthèse impossible.
Nous ne sommes pas aussi loin de Channing que l'on pourrait le penser. La théologie de Channing est un nouveau démembrement dans le sein du protestantisme déjà si violemment désorganisé. Cette évolution qui, pour certains juges habiles, mais préoccupés d'un point de vue exclusif, représente un progrès incontestable dans l'histoire du protestantisme, est pour nous une déchéance de l'esprit chrétien , un degré de moins dans le christianisme. Channing tend de plus en plus à confondre les deux sphères d'action où je montrais tout à l'heure la religion et la philosophie travaillant, chacune à sa manière , selon des méthodes distinctes et pour des œuvres spéciales. Sa théologie n'est plus qu'un christianisme épuré de tout sentiment surnaturel, et un pareil christianisme, on le conçoit sans peine, n'est plus lui-même qu'un rationalisme tempéré d'aspirations religieuses. C'est là le véritable caractère de Yunitarianisme, la nouvelle secte que Channing n'a pas fondée, mais qu'il a propagée par sa parole et par ses livres, qu'il a consacrée, si je puis dire, par l'austère probité de son caractère, et qui est devenue en si peu d'années
Ja secte dominante parmi les écrivains les plus distingués, les hommes les plus influents, en un mot, dans tout ce qui forme l'aristocratie de la pensée et le patriciat intellectuel de la Nouvelle-Bretagne.
On Ta dit : posez un principe dans le monde, et le temps se chargera d'en développer toutes les conséquences. Cet axiome sert avec une merveilleuse facilité à expliquer toute l'histoire du protestantisme. Une fois le principe du libre examen posé , il n'était plus donné à personne d'en retenir les conséquences, et l'histoire du protestantisme n'est que le tableau des vicissitudes infinies et des caprices sans règle de la raison émancipée. L'histoire du protestantisme ne sera plus que l'histoire de ses variations. Nous ne referons pas ce grand récit qui est resté jusqu'à présent un argument incontestable, je ne dis pas incontesté. Mais quelles pages nous aurions eues si Bossuet avait pu voir ce que nous voyons de nos jours en Angleterre et aux États-Unis! Le principe du libre examen éclate de toutes parts en divergences infinies, en dissidences nationales, provinciales, individuelles. Tout se divise et se fractionne. C'est un morcellement sans fin, une anarchie d'idées sans mesure. Chaque secte a son église, chaque groupe de fidèles a son pasteur; la religion se fractionne par quartiers , par rues. Nous avons vu que Channing était pasteur de la Société chrétienne de la me de la Fédération, à Boston. Et croyez-vous que ces noms collectifs de sociétés incliquent au moins une certaine unité de doctrine? Pas le moins du monde. Comme dans l'ample sein de la religion réformée chaque secte dissidente s'isole suivant son inspiration ou son caprice, ainsi dans le sein moins vasie des sectes particulières chaque fidèle s'isole par sa doctrine propre, et la communauté , isolée du
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tout, se fractionne elle-même en individus. Telle est la logique irrésistible du libre examen.
Il semble que là où il n'y a plus de hiérarchie, de discipline ni d'autorité, il ne puisse plus y avoir de religion dans le vrai sens du mot. Que peut être la religion, cette chose qui relie les intelligences et les cœurs là où il n'y a pas d'autorité? Où manque l'autorité, l'unité manquera infailliblement. Où l'unité manque , peut-il y avoir véritablement une religion? C'est là un doute que nous posons en face de ce spectacle navrant du protestantisme divisé en mille sectes , déchiré en mille lambeaux, tombant en une sorte d'atomisme intellectuel et de poussière d'idées.
Un des plus grands esprits de ce temps réduisait un jour à trois les formes essentielles de nos croyances : l'une, qui ne veut puiser la vérité qu'à la source de la raison; l'autre, qui tempère et règle sa foi par une autorité; la troisième, qui fait une part égale à l'autorité et à l'examen. Ces trois formes sont la philosophie ou le rationalisme, le catholicisme et le protestantisme. Nous sommes tout à fait de l'avis de l'éminent penseur, quand il déclare que ces trois doctrines doivent vivre ensemble et que leurs débats ne soulèveraient plus la société. Comme lui nous désirons et nous espérons que la raison publique, l'opinion éclairée des sociétés modernes maintiendra la paix des âmes, et empêchera à tout jamais les idées de descendre dans l'arène sanglante des faits pour imposer ou pour subir un despotisme sans dignité. Mais nous ne saurions souscrire, pour notre modeste part, à cette promesse d'éternité que fait à chacune de ces croyances l'illustre écrivain. Issu du catholicisme, le protestantisme tend de plus en plus à s'en éloigner et finira par s'absorber dans la philosophie , au sein de
laquelle il perdra, avec son titre de religion, sa raison d'être. C'est une doctrine de transition destinée, comme toutes les transitions , à disparaître , comme tous les compromis , à s'effacer. Voyez plutôt révolution naturelle des choses et la logique des événements. Jusqu'à ces derniers temps, on sait en combien de sectes s'était partagé chaque pays réformé; on sait que les églises évangéliques ne s'entendaient presque plus entre elles , et que, dans le sein de chacune d'elles, les fidèles ne continuaient à s'entendre qu'à force de tolérance et de bonne volonté. L'unité nominale ne subsistait plus que par la tolérance réciproque de la diversité. Il y avait pourtant encore, même dans cette dissidence infinie d'opinions , un point commun par où tous les réformés se rattachaient à ce qui fait l'essence même du christianisme , je veux dire la divinité de Jésus-Christ. Il semblait qu'on ne pût aller plus loin sans cesser immédiatement d'être chrétien. C'était là comme le point vital de la religion réformée, celui par où se maintenait encore sa fragile unité, mais enfin cette unité qui est l'àme des religions : il y avait encore un dogme commun.
Ce dogme n'existe plus dans la secte 'des Unitaires, qui ont repris, dans ces derniers temps, l'idée fondamentale des vieilles hérésies antitrini taire, sabellienne, arienne, contre lesquelles l'antique Église eut à fournir, dès son origine, tant d'illustres combats. Cette idée se réduit à nier la distinction des personnes et la divinité de Jésus-Christ. Le Rédempteur n'est plus qu'une créature privilégiée, une sorte de médiateur supérieur à l'humanité, mais inférieur à Dieu. L'unité de personnes est rétablie en Dieu, il n'y a qu'une personne comme il n'y a qu'une substance. Comme pour les sociniens, leurs aïeux dans le protestantisme, le Père de Jésus-Christ est seul
Dieu; le Christ est une créature engendrée par une vertu divine. C'est bien. le Messie, c'est bien le Fils de Dieu , car il vient porter aux hommes la parole de vérité. 11 est encore le Fils de Dieu, mais il n'est plus Dieu.
La divinité de la religion est menacée dans la divinité de Jésus-Christ. Qui ne le voit? Si Jésus-Christ n'est plus qu'une créature privilégiée, il n'y a plus entre lui et le reste de l'humanité de différence de nature, il n'y a plus qu'une différence de degré. La parole du Rédempteur, la révélation n'a pas été la manifestation d'un ordre de vérités divines inaccessibles à la raison ; la révélation n'a été qu'une sorte de perfectionnement, d'achèvement de la raison humaine. La raison du Christ a «été en avance si^r celle de l'humanité. La révélation a devancé l'heure de la vérité humaine, plus encore qu'elle n'en a dépassé la mesure. Proscrivons tout ce qui excède la mesure agrandie de l'intelligence humaine, tout ce qui la contrarie, le mystérieux et le surnaturel, les dogmes incompréhensibles, et il faudrait ajouter, pour être logique, les miracles qui servent de caution à la révélation des mystères.
La théologie unitaire vient donc se perdre dans le sein du spiritualisme philosophique. Elle naturalise la religion, et. dès lors elle l'anéantit. La religion naturalisée n'est plus la religion, c'est une doctrine philosophique : rien de plus. Si, comme le pense M. Laboulaye, l'unitarianisme est destiné à prendre une place dans l'histoire de la réforme; s'il est vrai que l'avenir du protestantisme est à lui, le protestantisme aura bientôt fini de vivre, à titre de religion, et l'avenir delà Nouvelle-Angleterre n'est pas aux unitaires, mais aux philosophes, dans les rangs desquels les unitaires ne tarderont pas à se
confondre. Leur place y est marquée d'avance; ils viendront la prendre, n'en doutez pas.
Toutes ces conséquences n'ont pas été reconnues ni adoptées par Channing. Mais son principe sera plus fort que sa volonté. Il voudrait en vain retenir la secte sur le penchant de la philosophie; le principe l'entraînera, de force ou de gré.
Ce principe, nettement dégagé par M. Laboulaye et mis dans une éclatante lumière par des citations bien faites, c'est la souveraineté de la raison. C'est dans ce principe et les mille applications qu'il en fait que réside l'originalité de Channing et le secret de sa force. Il doit son influence extraordinaire à la netteté extraordinaire des conclusions qu'il a tirées de la réforme. Si chacun est juge et arbitre dans sa croyance, ce qui est implicite dans le libre examen, il sait que la raison est en droit de juger, de contrôler la révélation. La révélation et la raison, suivant la comparaison de Channing, sont une môme lumière, avec la différence de l'aurore au midi ; mais là où l'aurore et le midi ne s'accordent pas, croyonsen l'aurore. L'aurore est plus près de nous, étant en nous. QuaM l'Évangile s'oppose à la raison, c'est dans le sens naturel qu'il faut interpréter le livre divin. N'imposons aucun sacrifice à notre raison. Ce serait une superstition, ce ne serait plus une religion qui contrarierait l'intelligence humaine, et qui, au lieu de l'achever, viendrait la renverser. Voilà la doctrine. Voici les preuves :
La révélation n'est que l'achèvement de la raison. Cette doctrine ressort à chaque page des opuscules théologiques de Channing : « La première école de l'homme est celle de la nature et de la raison, et elle est nécessaire pour le préparer à une communication du ciel. La ré-
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vélation ne trouve donc pas l'esprit à l'état de table rase, prêt à recevoir sans résistance tout ce qu'on y mettra ; elle le trouve en possession de connaissances diverses données par la nature et par l'expérience, et plus encore en possession de grands principes, de vérités fondamentales, d'idées fondamentales tirées de lui-môme, et qui sont le germe de tout perfectionnement. Cette dernière vue a une importance particulière. L'esprit ne reçoit pas tout du dehors. Les grandes idées naissent en lui-même, et c'est à cette lumière native qu'il lit et comprend les livres de la création et de la révélation. Nous parlons, il est* vrai, de la nature et de la révélation comme nous faisant connaître une première cause intelligente ; mais les idées d'intelligence et de cause, nous les avons tirées de notre propre fond. Les éléments de l'idée de Dieu, nous les puisons en nous-mêmes; puissance, sagesse, amour, vertu, beauté et bonheur, ces mots qui contiennent tout ce qu'il y a de glorieux dans l'univers et d'intéressant dans notre existence expriment les attributs de l'esprit, et nous ne les comprenons que parce que nous en avons la science intérieure. Il est vrai que ces idées, ou principes de la raison, sont souvent obscurcies par d'épais nuages et mêlées de déplorables et nombreuses erreurs; cependant, elles ne sont jamais anéanties; le christianisme le reconnaît ; c'est sur elle qu'il est fondé ; il en a besoin pour être compris. » Voilà qui est bien entendu» Dans la notion de Dieu que nous donne la révélation, il n'y a rien de plus que ce qui est en germe dans la raison de chacun. Nous prenons acte de cet aveu, qui est considérable.
Autre chose. La raison individuelle est instituée comme juge et arbitre absolu de la révélation : « On nous accuse de faire un usage insoutenable de la raison dans
l'Interprétation des Écritures. On dit que nous la mettons au-dessus de la révélation, et que nous préférons notre sagesse à celle de Dieu; ce sont des reproches immérités. Nous croyons simplement que Dieu ne contredit jamais dans une part des Écritures ce qu'il enseigne dans une autre, et ne contredit jamais dans la révélation ce qu'il nous enseigne par ses œuvres et par sa providence. Nous refusons donc d'admettre toute interprétation qui, après réflexions sérieuses, nous semble inconciliable avec une vérité démontrée... Qu'on dise ce qu'on voudra, Dieu nous a donné une nature raisonnable et nous en demandera compte. Nous pouvons laisser dormir la raison, mais c'est à nos risques et périls. La révélation nous est adressée comme à des êtres raisonnables. Permis à notre paresse de désirer que Dieu nous eût donné une religion qui ne demandât pas la peine de comparer, de juger, de conclure. Mais une telle religion eût été en opposition avec notre condition présente, et c'est une part de la sagesse d'accepter la révélation comme on nous l'a donnée, et de l'interpréter en nous aidant des facultés qu'elle suppose toujours et sur quoi elle est fondée. » La révélation est fondée sur la raison ; il appartient donc à la raison d'exercer sur elle un contrôle vigilant. Tel est son devoir, et c'est son devoir parce que c'est, avant tout, son droit. Qu'elle rejette tout ce qu'il ne lui convient pas d'admettre.
Et maintenant, nous nous demandons comment des esprits élevés et sincères prétendent maintenir à Yunitarianisme le caractère d'une religion. Que Channing se fasse à lui-même cette illusion de se croire chrétien encore, quand il a introduit le pur rationalisme dans la foi, nous le concevons; il n'a fait, après tout, qu'appliquer en toute rigueur le principe de la réforme, et il a
pu ne pas s'apercevoir, en marchant toujours , du chemin qu'il a fait. Nous concevons plus difficilement qu'un critique aussi exercé, un juge aussi habile que M. Lahoulaye se soit laissé entraîner, par une sorte de douce complaisance et de complicité littéraire avec son auteur, à la même illusion. Il nous assure que personne n'a mieux indiqué que Channing la barrière insurmontable qui séparera toujours une communion chrétienne d'une école de philosophie. Il nous dit encore qu'en lisant les deux petits traités : Preuves du Christianisme {Evidences of Christianity), on sentira bien vite que l'Évangile, quelle que soit la croyance de celui qui s'y soumet, distinguera toujours un chrétien d'un philosophe, et tant qu'un homme fera de ce livre inspiré la règle de sa foi et de sa vie, il y aura une religion/
Nous ne perdrons pas le temps à discuter dans le détail ces assertions trop complaisantes. Réduisons-nous à l'essentiel. On pourrait dire, il nous semble, aux unitaires : « Vous niez la divinité de Jésus-Christ. N'est-ce pas nier implicitement la chute de l'homme? Ce dogme n'éclate-t-il pas à chaque page de l'Évangile, qu'il a fallu un Dieu, le Fils de Dieu, pour l'œuvre de la Rédemption? — Vous reconnaissez dans le Christ une créature privilégiée et dans l'Évangile un livre inspiré : quel rationalisme n'est pas prêt à vous accorder la supériorité morale du Christ et celle de l'Évangile? La critique allemande en dira, sur ces deux points, autant que vous. — Vous prétendez que la révélation est venue développer ce qui était en germe dans la raison , et qu'elle ne nous a pas donné uue seule idée à laquelle l'homme n'aurait pu naturellement atteindre. En vérité? mais je ne vois plus alors la nécessité, je ne vois même plus l'utilité de la révélation. Eh quoi ! ce grand œuvre de la
bonté de Dieu n'est plus rien qu'une question de temps? Dieu n'a fait qu'ajouter à l'aurore de la raison quelque reflet des feux du midi? Ce n'était pas la peine de faire un miracle. Je prends l'idée de Dieu sur laquelle Channing appuie son argumentation. Le christianisme est venu, dit-il, nous donner la pleine connaissance des éléments dont se compose en nous l'idée de Dieu; ces éléments sont la puissance, la sagesse, l'amour, la vertu, la beauté et le bonheur. Est-ce là tout? En ce cas, je le demande encore une fois : à quoi donc a servi la révélation? Platon l'avait d'avance rendue inutile; tous ces attributs de Dieu, Platon nous avait appris à les connaître et à les adorer. — Un dernier mot. Vous subordonnez, d'une manière absolue, la religion au jugement individuel, au contrôle de la raison. Mais où s'arrêtera ce contrôle ? M. Laboulaye dit fort bien quelque part que, dès qu'on repousse toute autorité extérieure et qu'on s'en remet à la raison de l'interprétation des Écritures, il est naturel qu'on aille jusqu'au bout, et que toute limite est inconséquence et tyrannie. Fort bien; chacun reprend donc sa pleine indépendance, son autonomie, sa souveraineté. Chacun est libre, parfaitement libre de déplacer la limite et de la reculer au gré de son idée. Vous nous permettez de rejeter tout ce qui nous semble inconciliable avec une vérité démontrée. Me voilà maître absolu de l'espace. Ce qui ne vous semble pas inconciliable me semble incompatible. Channing admet l'authenticité des miracles : je les rejette. La vérité religieuse n'existe plus, ou du moins elle n'existe que dans la mesure capricieuse et mobile de l'intelligence de chacun, ce qui équivaut à ne plus exister. De tout côté le naturalisme vous déborde. Je ne vois plus là une religion, je ne vois plus qu'une philosophie qui empiète sur le
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domaine du christianisme, je ne vois plus qu'un rationalisme inconséquent.
Tout cela, croyez-le bien, ne m'empêche pas d'applaudir à ces nobles paroles par lesquelles Channing annonce l'esprit de vérité opérant sous toutes les formes et dans toutes les communions. « Il y a, dit-il, il y a une Église plus grande que toutes les églises particulières, quelle que soit leur étendue. L'Église catholique ou universelle s'étend sur toute la terre, et ne fait qu'une avec l'Église céleste... On n'entend plus parler d'Église grecque , romaine, anglicane, mais seulement de l'Église du Christ. Mes amis, ce n'est pas une union imaginaire. Quand l'Écriture parle ainsi, ce n'est pas une vaine rhétorique, c'est l'expression de la vérité. Tous ceux qui ont part à la vertu du Christ sont essentiellement unis. Dans l'esprit qui les anime, il y a une puissance d'union plus forte que tous les liens du monde. Séparés par les mers , il y a entre eux des sympathies énergiques et indestructibles. La voix claire et puissante d'un seul chrétien inspiré vole par toute la terre, et va dans un autre hémisphère faire vibrer des cordes inconnues d'un cœur ami. Les paroles d'un homme tel que Fénelon , par exemple , touchent les âmes de millions d'hommes épars dans le monde ; ne sont-ils pas tous ensemble d'une même Église ? Je tressaille de joie au nom des saints qui ont vécu il y a bien des siècles. Le temps ne nous sépare pas ; je les vénère davantage à cause de leur ancienneté. Ne sommes-nous pas d'un même corps? cette union n'est-elle pas quelque chose de réel? Me voici dans une enceinte vouée au culte; je suis assis près d'un- de mes semblables, assez près pour le toucher, mais il n'y a entre nous nul sentiment commun ; cette vérité qui m'émeut intérieure-
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ment, il s'en rit comme d'un rêve ou d'une imagination; le désintéressement que j'honore , il l'appelle faiblesse ou folie. Que nous sommes loin l'un de l'autre, quoiqu'en apparence si voisins! Nous appartenons chacun à un monde différent. Combien suis-je plus près de quelque âme généreuse et pure de l'autre continent dont la parole a pénétré mon cœur, dont les vertus m'ont enflammé d'émulation, dont les saintes pensées passent dans mon esprit , pendant que je suis dans la maison de prières! C'est celui-là qui est de mon Église ! »
Plus loin , dans une page que j'abrège à regret , il s'écrie : « Qui donc me séparera d'hommes tels que Fénelon, Pascal, Borromée, de l'archevêque Leighton, de Jérémie Taylor, de John Howard? qui rompra le lien spirituel qui existe entre ces hommes et moi? est-ce que je ne les chéris pas ? est-ce que l'esprit qui sort de leurs lèvres et de leur vie n'a pas pénétré mon âme? ne sont-ils pas une portion de mon être? Une âme pure est indépendante de l'univers : elle appartient à l'Église , à la famille des âmes pures dans tous les mondes. C'est la vertu qui est le lien de l'Église universelle. Nul homme ne peut être excommunié que par luimême , en laissant la piété mourir dans son cœur. »
Admirables paroles ! Touchants élans de l'âme auxquels personne n'applaudit de meilleur cœur que nous. L'Église de Channing , c'est la société mystique de toutes les âmes pures , vœu sublime du philosophe , rêve du chrétien. C'est là, s'il en fut, de la philosophie éloquente, c'est là de la théologie poétique, ce n'est plus de la doctrine. Nous avons dû restituer son véritable caractère à cette doctrine qui nous a semblé contenir une négation secrète du christianisme. Mais nous ac-
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cueillons dïm cœur ému ces effusions d'une belle âme, ce lyrisme d'une grande pensée qu'inspire l'amour.
L'amour ! c'est par là plus que par sa doctrine que Channing fut vraiment chrétien. Ce que Channing veut pour le dogme, n'est possible que pour la morale. Il n'y a pas de christianisme doctrinal sans certains dogmes essentiels, immuables, rigoureusement définis, sévèrement maintenus contre les empiétements de la raison et les caprices de l'exégèse individuelle. Mais il y a, nous le reconnaissons sans peine, un certain christianisme des cœurs , un christianisme implicite qui lie entre elles , par une chaîne mystique , les grandes et saintes âmes de tous les temps et de tous les pays. La pureté du cœur, la loyauté des intentions, la bonne volonté, l'amour de Dieu, l'amour des hommes, la charité f enfin, voilà de quoi se compose le christianisme primordial, éternel, contemporain de tous les âges, de Socrate et de Cicéron, de Platon et de Sénèque, de Marc-Aurèle et de saint Augustin. Channing est vraiment un héros pacifique du christianisme de l'amour. Il a créé un genre de prédication populaire qui méritera de rester comme un modèle d'élévation de pensée et de tendresse de sentiment.
Channing était une âme essentiellement aimante. Du christianisme , il n'a vraiment bien compris qu'un mot et qu'une idée, la charité. Il aime Dieu, il aime les hommes. Il établit dans les cœurs cette unité brisée dans les intelligences. Ce fut là sa force, son originalité, sa grandeur. Peu lui importe que tel homme se sépare des autres hommes par la singularité de sa pensée , s'il
ne s'isole pas de la grande communauté humaine par la recherche exclusive de son bien-être , par l'égoïsme et par l'oubli de ceux qui souffrent. La société ne vit que par la solidarité qui en unit tous les membres; c'est là le fait, mais il faut maintenir et, si je puis dire, consacrer le fait par un sentiment : il faut que la solidarité matérielle des intérêts devienne la solidarité sacrée des âmes. Et ce n'est pas là, croyez -le bien, une pure effusion de sensibilité vague, qui aime à se dispenser des petits sacrifices de la vie de chaque jour par l'amour immense et commode du genre humain; ce n'est pas là cette philanthropie banale et déclamatoire dont les partis aiment trop souvent à se faire une affiche ou un drapeau. C'est une philanthropie agissante, c'est une sensibilité pratique, c'est un sentiment défini, réglé par un devoir. Voilà quelle est la source vive où s'inspirèrent ces admirables pages , recueillies avec un soin pieux. L'unité de ces œuvres, c'est le sentiment vif et profond des devoirs de l'homme envers la société et particulièrement envers les classes souffrantes de la société. Ghanning fut le prédicateur inspiré des ateliers et des faubourgs. C'est une belle gloire, aux yeux de ceux qui comprennent vraiment le devoir chrétien de l'aumône spirituelle, comme aux yeux de ceux qui, prenant la chose au point de vue pratique, conçoivent les nécessités des temps.
Rien n'est rare et difficile comme de savoir parler au peuple. En France, on ne l'a presque jamais su, et moins que jamais on le sait à notre époque, qui prétend néanmoins avoir créé une littérature populaire. La question est assez grave pour que nous nous y arrêtions un moment.
La seule littérature populaire qui ait réussi de nos
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jours, c'est un genre tout particulier de romans et de drames qui ont poussé la violence des émotions jusqu'à une sorte de démence et d'épilepsie littéraire. Le peuple se jette avec avidité sur ces lectures ou se rue à ces spectacles. Qu'arrive-t-il nécessairement? A de pareils exercices, la sensibilité du peuple s'use vite. Voyez cet ouvrier qui va se délasser de son âpre travail de la journée en repaissant son âme de cette nourriture malsaine que lui servent des dramaturges violents : il a des pleurs, il a des cris pour ces situations déchirantes qui se déroulent dans ce monde factice, devant ce soleil fumeux allumé chaque soir par la main de l'homme ; mais quand il rentre dans la vie réelle, le soir dans sa mansarde, le lendemain dans son atelier, il y rapporte une imagination surexcitée, un cœur blasé. Au sortir de ces émotions terribles, il se trouve sans force devant les réalités de la vie , sans pitié pour les maux sincères , sans sympathie pour les vraies douleurs. Comment voulez-vous qu'il s'intéresse à cette pauvre mère ou à cet enfant malade , quand hier il a pleuré toutes ses larmes sur le sort d'une héroïne romanesque, succombant sous le poids des plus effroyables catastrophes? Il n'est plus en frais de sensibilité. La misère réelle est si fade auprès de cette poésie terrible de la scène livrée au mélodrame!
Le peuple , dont il faudrait si sagement ménager les instincts délicats, épuise ainsi tout ce qu'il a de tendresse au profit de ces infortunes imaginaires : il dissipe dans ces puériles horreurs ce doux trésor des larmes que Dieu ne fait fructifier en nous qu'à la condition que nous en soyons économes; les 'sentiments se dessèchent, et l'excès de l'émotion factice finit par le rendre insensible aux maux sérieux, aux douleurs qui souffrent. Sa
\9ê ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
main ne connaît plus l'aumône, son cœur ne connaît plus la pitié, cette aumône de Famé, plus sainte encore , et qui enrichit celui qui la distribue.
Qu'arrive-t-il encore dans cette littérature violente? Le peuple voit s'étaler sur le théâtre ou dans le roman des crimes gigantesques, d'épouvantables trahisons, qui ne se dénouent qu'à grand renfort d'intrigues abominables, de poignards, de poison. Est-ce donc ainsi qu'on prétend régénérer les classes illettrées ? Le peuple frémit , cela est vrai , devant ce hideux spectacle ; mais savez-vous bien quelle impression il en rapporte? Le dramaturge a créé des monstres; le peuple les couvre de ses anathèmes , mais en les maudissant il fait un retour complaisant sur lui-même , il se compare à ce qu'il a vu et cette comparaison le rassure. Que sont ses vices , à lui , près de ces crimes énormes ? Des faiblesses à peine; et, charmé de se trouver presque innocent en face de ce monde étrange où la nature est outrée dans le mal, il se console de ses fautes, il s'absout, il s'applaudit peut-être, et voilà ce qu'on a gagné à faire passer devant ses yeux , mornes de terreur, les spectres hideux qui agitent le rêve haletant du mélodrame.
Heureux encore le peuple, quand il ne sort pas de ces spectacles avec de mauvaises passions dans le cœur, la haine , l'envie et une sorte de mépris furieux pour les heureux du siècle, pour les riches. On a flatté le peuple bassement et sottement, en l'habituant au contraste éternel du vice, voire même du forfait sans l'habit, et de la vertu immaculée sous la blouse. Le public n'ignore pas que ce sont là de pures fictions littéraires ; mais qui ne sait que les fictions exercent à la longue une influence secrète sur notre manière devoir, de sentir, de juger? Que de pièces n'a-t-onpas vues, dans ces der-
nières années , étaler sur les théâtres du boulevard cette méchante et fausse anthithèse, qui n'est bonne qu'à troubler les âmes et à remuer les sanglants souvenirs ? Ces courtisans du peuple sont ses plus perfides ennemis. On ne flatte pas ce qu'on aime ; on ne caresse pas les mauvais instincts de son ami ; on ne se fait pas un jeu criminel d'irriter ses secrètes rancunes et d'ameuter ses passions. Si cela est toujours détestable, combien plus encore cela le sera-t-il quand il s'agit du peuple, cette portion souffrante, aigrie, irritable de l'humanité ; quand tous ces déclamateurs s'adressent en hyperboles à cette sensibilité fiévreuse, à cette imagination naïvement crédule , à ce bon sens dont la rectitude naturelle, mal dirigée par une raison ignorante, s'égare si aisément, se trouble et tombe à chaque piège dressé sur sa route ? Ce n'est pas ainsi que la morale vraiment chrétienne entend l'éducation du peuple, elle ne veut pas qu'on le corrompe en le trop vantant, en lui persuadant que la bonne foi, la justice, les affections généreuses, exilées d'en haut , n'ont plus de refuge que dans son cœur. Elle ne veut pas que l'on sème ainsi la haine entre les classes; son effort est tout au contraire de réconcilier les âmes par l'estime mutuelle, de ramener les classes les unes aux autres par la solidarité du devoir et les tendresses chrétiennes de la charité, de persuader aux déshérités cette grande vérité, si fort calomniée, de la résignation et de l'épreuve , en présentant aux heureux du siècle cette autre face de la même et immortelle vérité , à savoir qu'ils ne peuvent justifier leurs richesses que par le bon usage , en se faisant, selon l'admirable parole de l'Évangile, les'trésoriers des pauvres. Sans doute , ces vérités sont mieux à leur place dans l'Église qu'au théâtre, et nous serions mal venus de
convertir le drame en sermon. Mais si le drame ne doit pas être une prédication, il ne doit pas être non plus un pamphlet. Si le roman ne doit pas être une homélie, il ne doit pas être un cri de haine. Je lais grâce aux auteurs de ma tirade sur la charité ; mais qu'ils me fassent grâce aussi de leurs déclamations contre la richesse et de leurs anathèmes contre la société. Nous serons quittes et tout rentrera dans Tordre.
C'est là pourtant, c'est dans ces romans, c'est dans ces mélodrames que se trouve de nos jours, en France, la seule littérature que le peuple accueille avec plaisir et qu'il lise avec avidité. En dehors , il n'y a plus que des œuvres au-dessus et au-dessous de l'intelligence populaire. Tel est, en effet, le double écueil de la littérature destinée aux classes laborieuses; elle demande à ses lecteurs prolétaires trop de sacrifices ou trop d'efforts; elle les abêtit par de puériles banalités, comme celles dont regorge la balle du colporteur, ou bien elle les tire trop violemment de la sphère de leurs habitudes et du train ordinaire de leur vie. M. Charles Nisard nous a donné , dans son intéressant ouvrage , l'effrayante nomenclature des œuvres idiotes qui ont servi et qui servent encore de pâture à l'esprit du peuple. Faute de mieux, les pauvres gens se font passer de main en main ces almanachs ignares et ces imbéciles facéties qui défrayent les veillées de la semaine et les loisirs du dimanche. C'est là, on en conviendra, une littérature hébétante , et , s'il est vrai , comme on le prétend , que des écrivains connus aient prêté plus d'une fois une collaboration anonyme à la rédaction de ces lucratives inepties, il fallait pour cela être doué d'infiniment peu de dignité personnelle et d'infiniment de mépris pour le public.
W. E. CHANNING. 1 Gl
D'autres écrivains, mieux inspirés, ont assez estimé le peuple pour lui parler un meilleur langage et pour élever son esprit plus haut. Mais, par une singulière fatalité, il est arrivé que ces écrivains ne mettaient pas précisément au service de leurs bonnes intentions les qualités propres à les faire réussir. Ils parlaient, si je puis dire, an-dessus du peuple. Non pas que je sois de ces dédaigneux qui s'imaginent qu'il faut parler à des ouvriers, comme on parle à des enfants; mais encore faut-il, pour se faire bien comprendre d'un pareil auditoire, avoir dans la parole ou dans le style certaines qualités plébéiennes qui manquaient essentiellement à ces écrivains. Je n'en citerai qu'un exemple. M. de Lamartine a dépensé plusieurs années de bonne volonté à se créer un auditoire populaire. Où sont; aujourd'hui, le Conseiller du Peuple^ les Foijers du Peuple, le Civilisa" leur ?Mais où sont les neiges d'antan? Si Geneviève vit, ce n'est pas dans les classes populaires , et le Tailleur de pierres de Saint-Point n'a trouvé des adeptes de son mysticisme que parmi certaines imaginations rêveuses que l'on ne trouve pas sous la rude écorce du bon sens populaire. M. de Lamartine, dans ses œuvres plébéiennes, est resté un pur aristocrate par le talent, et la littérature qu'il avait voulu fonder n'est pas parvenue à son adresse. Notre Franklin est encore à naître.
Ou une littérature violente de romans sensualistes et de drames corrupteurs, ou une littérature idiote qui abêtit le peuple , ou une littérature pseudo-plébéienne , qui n'a rien de populaire que le titre , voilà où en sont , en France , les ressources intellectuelles de la multitude laborieuse, et certes, ces ressources ne sont rien autre chose que la pénurie même. Il n'y a pas, en France, de littérature populaire digne de ce nom.
Il faut aller la chercher en Angleterre ou aux États- Unis, dans celte noble race saxonne, si patiente, si obstinée au travail, si sérieuse d'instinct, si robuste de bon sens. La gravité du peuple a mérité d'avoir une philosophie et une littérature populaires , auxquelles d'éniinents esprits n'ont pas dédaigné de payer leur tribut. Au premier rang de ces œuvres, destinées aux prolétaires et vraiment sociales , puisqu'elles ont pour but de raffermir les liens de la société , se placent incontestablement quelques écrits de Channing, qui jouissent aujourd'hui, dans la vieille et dans la nouvelle Angleterre, d'une popularité incommensurable. Channing doit cette modeste gloire à ses qualités naturelles, au tempérament de ses facultés qui lui a fait prendre et choisir, comme d'instinct, ce milieu élevé d'idée, de style et de ton, d'où l'on parle au peuple avec autorité, sans avoir à craindre d'être trop loin ni trop haut pour se faire entendre. Il domine de toute la tête le peuple qui l'écoute; mais il est du peuple, il est tout peuple de sentiment, de raison , de sens pratique , de ton , de raisonnement. Son langage même est celui de tout le monde , il garde ce double caractère du langage plébéien : la simplicité et la clarté. Channing l'emploie avec un art qui serait admirable, s'il était prémédité, et qui n'est que l'instinct d'un naturel heureux. Il ne se refuse pas d'aborder les plus hautes notions de la morale et de la philosophie chrétiennes, mais il traite ces grands sujets avec une aisance supérieure ; il y monte sans efforts , par le progrès naturel d'une dialectique presque insensible; il s'y maintient de plain-pied avec son auditoire, et nous donne une preuve excellente qu'un écrivain, qui sait s'y prendre , peut élever son public à la hauteur des principes, même quand ce public est celui des faubourgs.
Le grand secret' de Channing, pour se faire ainsi comprendre du peuple , c'est qu'il l'aimait. Il avait, pour les fortes et sincères qualités du prolétaire , la plus vigoureuse affection; il avait, pour ses souffrances, la sympathie la plus tendre et la plus éclairée. Il puisait , dans son cœur autant que dans sa raison, les mâles inspirations de sa parole populaire. Lisez ces pages familières, naïves, pittoresques, émues; vous devinerez bientôt que c'est un ami du peuple qui lui parle , et que cet ami devait être compris de son public. Au début, peut-être, vos habitudes de littérature aristocratique vous empêcheront d'apprécier, comme elles le méritent , ces vives et fortes qualités , cette saveur pénétrante, qui n'est pas exempte de rusticité, cette simplicité que l'on serait parfois, mais bien à tort, tenté de confondre avec une sorte de banalité , enfin cette ampleur de détails qui épuise tout un sujet, sans rien laisser à faire au lecteur. Vous résisterez peut-être à cette naïve éloquence , ou peutêtre vous en sourirez. Continuez, "et , j'en suis assuré, le charme vous gagnera. Ce qu'il y a de surabondant et de diffus , pour nos habitudes littéraires , vous paraîtra une nécessité de position devant un auditoire ignorant. Vous oublierez la familiarité excessive du langage , la naïveté des allures, l'inexpérience des procédés, pour ne plus voir que l'admirable clarté de cette dialectique populaire , la simplicité féconde des raisonnements , la transparence de l'idée ; pour ne plus admirer enfin que ce que j'oserais appeler l'éloquence de la bonhomie et le génie du bon sens. On a souvent comparé Channing à notre Fénelon. Cette comparaison ne me semble pas trèsjuste , ou , du moins, j'y mettrai' une restriction. Fénelon est un raffiné d'esprit, ce n'est que par le cœur qu'il atteint à cette divine simplicité. Le prédicateur populaire
de Boslon est simple d'esprit comme de cœur. Il y a, en ce sens, plus d'unité, plus d'harmonie dans Channing. Il ne faudrait pas insister, sous peine d'exagérer les nuances ; mais enfin, si Channing est un Fénclon, je tiens à marquer que c'est le Fénelon des ouvriers.
En véritable ami du peuple, Channing se garde bien de se faire son courtisan. Il ne lui ménage pas les dures vérités ni les rudes conseils. Il ne le flatte pas , il ne lui déguise jamais l'âpreté de sa destinée ni les conditions sévères de sa vie. Il ne lui montre pas, sur la terre, un Éden chimérique. Il aime l'égalité de toutes les forces de son âme , il rêve l'élévation des classes ouvrières, c'est son vœu le plus cher et le plus persévérant; mais il explique, avec une netteté admirable, ce qu'il entend au juste par cette élévation espérée, qui pourrait donner lieu à de terribles malentendus. L'élévation du travailleur ne veut pas dire qu'il sera un jour élevé au-dessus du besoin de travailler. L'industrie, dans ses plus merveilleuses inventions, n'arrivera jamais à l'affranchir de sa tâche journalière. Cette élévation , qu'il faut vouloir , qu'il faut hâter de tous ses efforts et de tous ses vœux, ne consiste donc pas à conférer au peuple le droit de l'oisiveté. Elle ne consiste pas non plus à transformer les ouvriers en gens à la mode, non plus qu'à s'emparer du pouvoir politique. Elle consiste uniquement dans l'élévation morale, et Channing nous en donne une définition admirable dans sa simplicité : « Je ne connais pour l'homme qu'une élévation véritable , c'est l'élévation de l'âme. Sans elle, qu'importent la place et la fortune de l'individu? mais, avec elle, il règne, il est membre de la noblesse de Dieu, quelle que soit sa place sur l'échelle sociale. Il n'y a point de différentes espèces de dignité pour les différentes classes de la société; il
n'y en a qu'une, et elle est la môme pour tous. La seule élévation consiste dans l'exercice , le développement, l'énergie des plus nobles principes et des plus hautes facultés de l'âme. Une force étrangère peut pousser l'oiseau plus haut vers les cieux ; mais il s'élève seulement, dans la véritable acception du mot, quand il étend ses ailes et prend son vol par la puissance qui est en lui. De même un homme peut être poussé par les événements à une place éminente, mais il ne s'élève qu'autant qu'il exerce et développe ses facultés les plus précieuses, et que, par un libre effort, il monte à une noble région de pensée et d'action. Telle est l'élévation que je désire pour l'ouvrier, et je n'en veux pas d'autre. Cette élévation, il est vrai, trouve un secours dans l'amélioration de la condition extérieure du travailleur, et elle l'améliore à son tour. Grâce à cette alliance, le bien-être est chose bonne et réelle; mais supposons-le séparé de la vie morale et du progrès intérieur, il n'a plus de valeur , et je ne lèverais pas un doigt pour l'accroître. »
Il est intarissable dans ces conseils qu'inspire un cœur excellent et qui , tous , tendent à élever les cœurs en haut, vers une sphère supérieure de pensée et de moralité. Il aime et veut l'égalité, mais l'égalité obtenue par la culture des intelligences et le perfectionnement des âmes. Ce n'est pas un nivellement brutal qu'il rêve, c'est l'ascension progressive des classes souffrantes à un niveau supérieur. Il ne met pas le despotisme des foules à la place du despotisme des castes, ni les brutalités aveugles à la place des aristocraties dédaigneuses. Il affirme et démontre partout que les seules distinctions qu'on devrait reconnaître sont celles de l'âme , à savoir la fermeté des principes, l'intégrité, la capacité, les
lumières, l'amour de la vérité. Il veut inspirer aux masses de nobles ambitions et les faire rougir des vulgaires convoitises; il condamne, à tout propos, les clameurs injustes contre les riches. La véritable fortune, la fortune immense, toujours croissante du pays, où est-elle? Enfermée dans quelques mains, entassée dans quelques coffres-forts? Non, elle est partout comme l'atmosphère , et presque aussi variable , changeant de mains, suivant le temps, passant du riche au pauvre, non par violence, mais à force de travail et d'habileté. Le bien des riches , c'est une goutte d'eau dans l'Océan. Enfin, en même temps qu'il s'applique de toutes les forces de sa raison et de son cœur à rapprocher les classes par la confiance réciproque et la charité , il insiste pour dissiper toutes les illusions que pourrait se façonner l'imagination du peuple sur les faciles béatitudes de son sort futur. Ce n'est pas lui qui montrera aux classes ouvrières , dans les brumeuses perspectives de l'avenir, la chimère du travail attrayant. Il sait et il dit que la souffrance , le travail , l'épreuve seront toujours de ce monde; il sait et il dit qu'il y aura toujours des sueurs, des larmes et du sang à répandre. Mais il sait aussi et il dit éloquemment que c'est un effet de la bonté divine que nous vivions dans ce monde par la grâce du travail. Il a foi dans le travail et dans la peine. Ce sont des maîtres sévères, sans doute, que la souffrance et le besoin ; mais ces rudes précepteurs font ce que nul complaisant ne ferait pour eux. A cette dure école , nous devenons des hommes ; dans un monde où tous nos désirs seraient prévenus , nous languirions dans une enfance sans fin. C'est sur le sol ingrat, c'est sur une mer orageuse que nous conquérons , par la lutte, notre virilité, et c'est là un prix assez beau
pour nous consoler de nos misères, puisque c'est à elles que nous devons d'être ce que nous sommes, les maîtres de la terre et les vrais enfants de Dieu.
On a dit quelquefois que Channing est un socialiste. Certes, si c'est là le socialisme, il a perdu tous les caractères du genre, et je ne vois pas trop en quoi jl diffère de la plus pure morale chrétienne. A coup sûr, on nous accordera bien que c'est un socialisme inoffensif, qui refuse aux classes ouvrières d'autre élévation que celle de l'âme, et d'autre perspective que celle du travail honoré , consacré par l'idée religieuse de l'épreuve. — Il est vrai , Channing demande instamment que la société cherche les moyens d'élever l'esprit et le cœur des pauvres multitudes. Il croit que l'éducation du peuple est la grande fin de la société ; quel gouvernement moderne n'a pas pris cette noble devise de l'élévation des classes ouvrières? Qui donc ici-bas aurait le droit de rester indifférent à ces grands problèmes de la misère et de l'ignorance, cette servitude des âmes? Channing aime l'humanité souffrante, voilà son socialisme, g
Il est une marque infaillible à laquelle vous discernerez le socialisme de tout ce qui n'est pas lui. Demandez à un système, demandez à un homme quel respect il a pour l'individu, pour la personne humaine. Le socialisme subordonne l'individu à l'État. Tout ce qui n'est pas l'État n'est rien pour lui. C'est là sa doctrine, plus ou moins déguisée, mais immuable, mais constante sous tous les déguisements et les décors de la phrase.
Au contraire, rien n'égale le respect profond, religieux, je dirai presque superstitieux, de Channing pour la personnalité humaine, cette immortelle création de l'esprit chrétien. C'est le christianisme qui a relevé l'individu de l'oppression antique de l'État, de nouveau
rêvée par les utopies modernes. C'est !e christianisme qui a réhabilite l'âme humaine dans la pleine conscience de sa dignité et dans la pleine jouissance de ses droits. C'est lui qui Fa affranchie de toutes les tyrannies par le sentiment auguste de sa responsabilité envers Dieu. Le stoïcien trouvait cette mâle indépendance dans son mépris de la vie ; le chrétien la retrouvera par la certitude de ses immortelles destinées. Ce qui était un dédain grandiose dans l'âme stoïcienne devint , dans l'âme du chrétien , une inaltérable sécurité , et cette consolation suprême de se sentir vivre et mourir sous le regard de Dieu. Le sentiment de la personnalité, fortifié dans quelques âmes d'élite par la doctrine de Zenon et même exalté jusqu'à une sorte d'apothéose impassible et d'indifférence olympienne , fut généralisé , propagé dans le monde et en même temps réglé et contenu par l'esprit vivant du Christ. Aussi mâle , il devint moins âpre ; il produisit des martyrs qui surent égaler les héros du Portique par la fermeté de leur âme , sans mettre la même ostentation dans leur trépas , qui surent mourir, sans maudire leurs bourreaux , mourir sans insulter la vertu. Le christianisme a restitué à l'âme sa force, sa conscience inviolable , ses droits que la société antique lui avait ravis et que des théories déplorables voudraient lui ravir encore au nom usurpé de l'État. Channing reprend, en ce sens, la grande tradition chrétienne. Il cherche le progrès des sociétés moins dans les institutions que dans les mœurs, moins dans le changement des formes sociales que dans le perfectionnement de l'individu. C'est à cette noble idée qu'il dévoua sa vie, ses enseignements, sa [prédication. L'éducation personnelle, voilà ce qu'il recommande sans cesse; c'est par là que le travailleur se réhabilitera, qu'il relèvera la
classe à laquelle il appartient; qu'il reprendra dans le monde la place et le rang que lui assigne son titre de créature de Dieu. Il excite , avec une persévérance admirable, le travailleur à rentrer en lui-même pour y retrouver ses droits oubliés et les archives de sa noblesse. I/éducation personnelle, s'écrie-t-il, n'est pas un rêve. Elle est fondée sur notre nature. Le travailleur, comme tout autre , possède deux facultés incomparables qui rendent l'éducation possible; ces deux facultés sont celles que l'àme a de s'étudier et de se former elle-même. C'est cette faculté de nous comprendre nous-mêmes qui nous distingue de la brute, laquelle ne se connaît pas. Mais combien il y a peu d'hommes qui pénètrent dans leur propre nature! Pour la plupart, leur esprit même n'est qu'une ombre sans réalité, comparée aux objets extérieurs. C'est ainsi que vivent et que meurent des multitudes d'hommes aussi étrangers à eux-mêmes qu'aux pays dont on sait le nom, mais qu'un pied humain n'a jamais foulés. — L'autre faculté est celle que nous avons d'agir sur nous-mêmes, de nous conduire, de nous former. C'est une qualité aussi effrayante que glorieuse, car c'est sur elle qu'est fondée la responsabilité humaine. 11 y a dans cette faculté plus de divinité que dans la force qui fait marcher l'univers, et pourtant combien nous la comprenons peu! Comme elle sommeille inactive chez la plupart! C'est cependant cette faculté qui rend l'éducation possible, et qui nous en fait un devoir impérieux.
C'est à l'âme, toujours à l'àme, à sa dignité, à ses énergies intimes, à sa noblesse que regarde Channing et que se termine son immuable pensée. Il lutte de toutes ses forces contre le matérialisme envahissant. C'est là le vrai mal, c'est la plaie du siècle. Sans doute ,
Channing est trop de son époque et de son pays pour jeter à l'industrie un anathème inintelligent. Mais il veut que dans les balances où se pèsent les destinées de sa patrie, on jette sur un des plateaux le spiritualisme chrétien pour faire contre-poids au régime excessif de l'industrie. Il ne cesse pas de répéter que l'industrie n'a de valeur que par son rapport à l'âme dont elle favorise le perfectionnement futur en élargissant le bien-être et le loisir des travailleurs. Il ne cesse pas de déclarer bien haut qu'à ses yeux le monde extérieur, matériel, est l'ombre du monde spirituel , et qu'il a été créé pour le servir. Il s'irrite éloquemment, il s'indigne contre ces optimistes insouciants de la dignité de l'âme et qui proclament que tout est bien ainsi , qu'il n'y a rien à faire, et que, chez l'ouvrier, l'esprit est nécessairement trop attaché à la matière pour s'élever plus haut. Le monde matériel a-t-il donc été créé comme un tombeau pour l'esprit de la plupart de ceux qui l'habitent? Non, non! La matière a été créée pour l'esprit, le corps pour l'âme. L'âme, l'esprit est la fin de cette vivante organisation de chair et d'os , de nerfs et de muscles, la fin de ce vaste système qui comprend et la mer et la terre, et l'air et les cieux; cette création sans bornes , ce soleil , cette lune , ces étoiles , ces nuages , ces saisons n'ont pas été simplement établis pour nourrir et vêtir le corps , mais d'abord et avant tout pour éveiller, nourrir et développer l'âme, pour être l'école de l'intelligence , la nourrice de la pensée et de l'imagination, le champ des facultés actives, la révélation du Créateur et un lien d'union sociale. Nous avons été placés dans la création matérielle, non pour en être les esclaves, mais les maîtres par la pensée. C'est l'esprit qui a conquis la matière. Et n'allez pas craindre
que développer l'intelligence d'un peuple soit l'appauvrir et l'affamer, ce serait avoir peur d'une ombre. Channing pense , au contraire, qu'avec l'accroissement de la puissance intellectuelle et morale d'un peuple , sa puissance productive grandira, que l'industrie se développera, qu'une plus sage économie accroîtra la richesse, qu'on découvrira dans l'art et la nature des ressources qu'on n'a pas encore imaginées. La puissance d'un peuple, la gloire d'un siècle, la grandeur de l'humanité est dans son esprit, et cet esprit, si on le fortifie par la science , si on l'agrandit par la charité , mettra la nature en harmonie avec lui-même , et créera le monde qui lui convient.
Tel est le spiritualisme éloquent et vraiment lyrique qui éclate à chaque page des œuvres sociales , dans ses lectures aux cours Franklin devant les ouvriers de Boston, dans ses discours populaires sur Y Éducation personnelle ou la Culture de soi-même, sur Y Élévation des classes ouvrières, sur la Tempérance, sur la Création d'un ministère pour les pauvres , sur les Devoirs des municipalités , admirables écrits, pensés avec une raison émue, écrits avec une touchante simplicité. L'élévation du travailleur par la culture intellectuelle , la notion de l'âme opposée aux préoccupations matérielles, le respect de l'individu, l'homme considéré comme une fin, ^non comme un moyen, comme le but suprême de la nature et des sociétés, non comme le jouet d'une création déréglée et l'instrument des tyrannies, voilà Channing, et dites que l'esprit du christianisme n'est pas avec lui! Il s'est séparé du christianisme par la pensée^ il y rentre par l'amour.
Il a aimé les pauvres , ce sera son titre auprès de la postérité. Il savait s'en faire comprendre en s'en faisant aimer. Il a gravé sa physionomie morale en croyant
faire le portrait de son ami, le docteur Tuckerman, quand il nous dit qu'en tout homme, le bon docteur cherchait quelque chose à aimer; qu'il s'emparait de tout ce qui pouvait rester de bon dans une âme déchue, de toute affection domestique, de tout sentiment généreux qui avait échappé au naufrage. « S'il pouvait, ajoute-t-il, s'il pouvait éveiller un tendre souvenir de famille, un sentiment de honte ou de regret, il se réjouissait et prenait courage, comme le bon médecin qui, penché sur un noyé, sent un mouvement du pouls, ou le plus léger signe de vie. Dans de pareils moments, ses espérances s'exaltaient , et ses paroles faisaient naître un espoir semblable chez celui qui était tombé. Il ne foulait pas aux pieds le roseau brisé , il n'éteignait pas la mèche qui fume encore. »
C'est dans ces communications intimes et familières avec l'âme du peuple qu'il avait appris sa langue affectueuse et simple, et qu'il s'était habitué à la parler avec tant d'aisance, de clarté, et je dirai d'élévation. Que les raffinés de la métaphysique , que les délicats de l'esprit relèvent avec un goût quelque peu dédaigneux ce qu'il y a d'élémentaire dans cette philosophie vraiment chrétienne , ce qu'il y a de naïf dans ces conseils et de spontané dans ces effusions. Sans doute ce n'est pas là une science profonde, car elle est claire, et la critique allemande , dont quelques esprits ont un peu trop la coquetterie en France , trouverait à se divertir dans ces pages, simples comme la charité qui les inspira. Nous n'avons ni ce goût ni ce courage. Naïf comme Channing, nous aimons qu'on parle au peuple cette belle langue des idées spiriîualistes et de la morale chrétienne , qui révèle la vérité qu'elle porte par son admirable transparence. Ce ne sont pas les formules abstraites qui sauveront le
monde ; les savantes tortures de la critique d'outre-Rhin ne produiront jamais que le scepticisme ou le rêve. L'humanité a besoin d'agir et de croire; la foi est le nécessaire, le doute ou le rêve n'est qu'un luxe de l'esprit.
Channing a fondé la véritable littérature populaire, celle qui prend la juste mesure de l'intelligence du peuple et le vrai niveau de ses besoins. Il estime assez la multitude pour la croire capable des plus grandes pensées. Son éloquence est doublée d'une philosophie : mais en même temps il ne donne à son auditoire de travailleurs que le vrai, le solide, l'incontesté, le nécessaire. Il élève son auditoire à la mesure des plus hautes vérités, en lui montrant qu'elles sont utiles. Il est bien, par ce coté, de son pays; mais il en est comme s'il n'en était pas; car l'utilité n'est pour lui qu'un moyen, non une fin. C'est un utilitaire, je le veux bien, mais c'est l'utilitaire de la vérité. Il sait intéresser l'égoïsme môme à la propagande de la charité. C'est un missionnaire, c'est un apôtre dans le siècle et dans la patrie de l'industrie.
Sa propagande eut une juste récompense dans la popularité de son nom, et, ce qui vaut mieux, de ses doctrines. Loin de se survivre à lui-même comme tant d'autres qui sont entrés tout vivants dans l'oubli, il a vu commencer pour lui la postérité, longtemps avant sa mort. Des éditions populaires ont répandu à profusion ses écrits dans la nouvelle et dans la vieille Angleterre. De tous les points de celte double patrie, il recevait les remercîments et les félicitations les plus vives. Tous les ateliers tenaient à honneur de correspondre avec cet homme simple et doux. Rien, dit son biographe, ne lui donna dans sa vie une satisfaction plus complète et plus pure que l'accueil fait à ses lectures par ceux à qui il les avait destinées, et un jour qu'il avait reçu une adresse
de l'Institut ouvrier de Slaithwaite dans le Yorkshire, on le vit s'écrier la figure animée et les yeux brillants : Cest de r honneur ceci, cest de Vhonneur. Il y avait en ce moment sur sa table une lettre écrite par l'ordre d'un des plus grands monarques de l'Europe, qui le remerciait de son livre, mais la reconnaissance profondément sentie et simplement exprimée par la main d'un rude mineur le touchait bien plus que les éloges des grands, l'admiration des sages, ou même la chaleur de ses amis.
11 méritait de sentir le prix de la vie. « Quel monde « serait le nôtre, disait-il, si je pouvais voir les autres « aussi heureux que nous! La vie est vraiment une bé- « nédiction. Oui, malgré l'obscurité qui l'enveloppe, ce « monde est bon. Plus je vis , et plus je vois la lumière « qui perce au travers des nuages. Je suis sûr que le « soleil est là-haut ! »
Nous oublions, vraiment, en citant de si belles paroles, que celui qui les écrivait n'était chrétien que par l'amour, qu'il avait presque cessé de l'être par la doctrine. Channing n'a plus que le christianisme du cœur, mais il l'a pleinement et profondément. Son nom et quelques-unes de ses œuvres méritent de vivre dans le souvenir et la reconnaissance des classes ouvrières; c'est vraiment pour elles qu'il a vécu, qu'il a écrit. Nous ne dirons pas avec l'Amérique enthousiaste que Channing est un saint. Il n'y a rien dans cette paisible figure d'écrivain et de prédicateur qui ressemble au type convenu de ces héros du ciel qui sont les saints ; mais nous dirons qu'il a su comprendre l'âme des multitudes, et doter sa patrie de ce qui manquera longtemps à la nôtre, une littérature populaire.