PREMIÈRE PARTIE
us UUGIOHS MOUTKLLBS. — L*1D0LATRIB HUMiNITAIRE K
« Beauooop preontiit le ibyrse, nuis pea 80Dt inspirés par le dieu. •
( Yen orpfciçue.)
Le Gameax secret de tout le inonde que divulgua au dernier siècle le livre médiocre et prétentieux d'Helvélius, c'était, on le sait, la règle complaisante du plaisir, sobstituée aux principes du spiritualisme, chrétien, le
devoir et le sacrifice. 11 faut le dire à Thonneur de notre
1. Noos mettons un grand prix à ce que personne ne ae méprenne nr la pensée fondonentale et l'intention de cette Étude. Aussi sincèrement et aussi profondément qu'un autre , nous aimons l'humaaité, et nous croyons que le progrès de la civilisation consiste à étendre de plus en plus ce sentiment dans les ânes. Mais nous voyons 3Tee peine que, dans certaines écoles conteîhporaines , cet amour légitime et sacré soit compromis par une sorte de culte déclamatoire et détifant. La plupart des religions nouvelles qui abondent autour de LOQS ne sont pas autre chose que ridolàtrie de l'homme. H est plus qie temps de combattre cette forme nouvelle de l'athéisme , l'athéisme hamanitaire. Nous Tavon s essayé en généralisant autant que possible notre chtique» pour la rendre plus libre par sa généralité même.
époque, cette morale renouvelée d'Épicure est généralement répudiée , au moins dans son expression franche et crue. Nous y faisons plus de façons qu'Helvétius. Aucun publiciste d'un certain ordre n'oserait prêter ni saplumenisonnomà la théorie discréditée de régoïsme individuel. Il y a progrès dans la pudeur publique, sinon dans la conseieoce intime et dans la pratique. Hais nous ne croyons pas nous tromper en aflirmant, malg^ré ces veitueuses apparences, que le sensualisme est plus vivacc que jamais. U a pris un déguisement splendide , il s'est revêtu de l'opulent décor de la phrase , leurre éternel avec lequel on prend les sots ; il a changé sa langue, dont la clarté trahissait trop aisément l'impudeur de sa doctrine ; il a surchargé son jargon des vives enluminures d'un lyrisme exalté ; il a poussé l'audace jusqu'à dérober au mysticisme chrétien ses termes les plus sacrés; il s'est fait quasi-religieux et nébuleusement sublime ; il s'est enveloppé de la majesté de grandes formules prétentienscment obscures : ajoutons enfln qu'il a réussi à tromper quelques âmes généreuses en modifiant légèrement son mot d'ordre. Nous verrons plus tard que la métamorphose est seulement dans le mot , non dans la chose. Il n'en est pas moins incontestable que le principe de l'école a semblé s'élever en se généralisant , et que plus d'une intelligence honnête a pu être sincère* ment la dupe de cette tactique habile. Ce n'est plus Fin» dividu qu'on adore, c'est l'espèce qu'on déifie. Le cuKe du plaisir est devenu la religion de Y Humanité^ le culte de r/(r/é0. Gr^e à cette transformation heureuse, nous voyons prospérer autour de nous, dans lesHvresetdans les journaux , une école nouvelle de penseurs^ une secte plutôt, et certes, si Ton devait mesurer la vitalité d'une doctrine au bruit qu'elle ùïl dans le monde , il faudrait
L'IDOULmE BDHAIIITAIU. %
bien augurer des destinées du nouTeau eulf e. Jamais on n*a entouré un autel d'hommages aussi bruyants» ni sa-» criflé devant une idole autant -d'holocaustes. Il est yrai que tous ces sacrifices ne coûtent pas cher : les nouveaux prophètes n*ont jusqu'à présent immolé que des phrases.
Nous avons dit : les nouveaux prophètes, et ce n'est pas là une figure. Les théoriciens du dogme humanitaire sont moins des philosophes que des illuminés ; c'est toute une légion de Moïses apocrypl^es qui se lève au milieu du siècle.
Id , c'est un froid déclamateur qui déclare ouverte la siccession du christianisme, et qui, impassible comme on officier ministériel , dresse solenneUement l'acte mortuaire des vieilles superstitions. Là, c'est le mathé* matîden de la théodicée nouvelle qui démontre par A-f-B la déchéance de Jésus*Cbrist. Ailleurs, c'est un énergumène qui , sur la tombe de la religion défunte, pfononce dans un style frénétique l'oraison funèbre du passé, l'apocalypse de l'avenir. Glaciale emphase ou ténébreux délire , qu'importe 7 Le but est le même : au règne du Ciuist substituer le règne de Vidée, non pas comme une doctrine philosophique sujette à la critique > mais comme une formule religieuse dont il.faut, bon gré mal gré, que la pauvre espèce humaine subisse le joug. Je le répète, à les entendre , ce ne sont pas des hommes; car les hommes peuvent faillir : ce sont les organes prédestinés d'une révélation inédite, et, pour parler leur langage audacieusement plagiaire d'une langue consacrée, Dieu s'est fait homme en eux. Ambitions naïvement sublimes ! Rien n'était fait jusqu'à ce jom*, le monde roulait dans l^s ténèbres, la superstition étendait sur rbomme son linceul ; la terre retournait à grand train ters le chaos. Un livre parait. Voyez, il est modeste d'as*
4 ËTUDB8 PHILOSOPHIQUES.
pect , sinon de titre et de prétention. Qui s*en douterait? Cette brochure, c'est le berceau d*un inonde ; tout l*a¥e« nir y est en germe, résumé dans quelques feuillets. Gloire aux nouveaux prophètes ! L'humanité respire : le monde allait périr , lldée a sauvé le monde.
Nous ne connaissons rien de plus pompeusement faux, rien de plus grandiose dans la niaiserie que ce mot, Y Idée: Y Idée prise dans un sens absolu, sans im mot qui Texplique ou la précise. Les lyriques en prose font grand usage de ce mot sonore et vague. N'essayez pas de le définir, candides initiés; toute définition risquerait d'être une profanation. Il y a là je ne sais quelle idole éternellement mystérieuse et sacrée par son mystère même. Mais nous qui avons peu de souci du sacrilège, osons voir clair dans le nuage et dissiper ces pieuses ténèbres industrieuscment amassées pour cacher sous ridole l'absence de la divmité. Vidée sauvera le monde ! ayons foi à l'Idée! mais à laquelle, je vous prie? à l'idée de M. Considérant ou à celle de M. Louis Blanc? Seraitce par hasard l'idée de M. Pierre Leroux? Hais que dira M. Cabct? d'autant que d'autres et en grand nombre ont des droits égaux à la paternité de la déesse nouvelle , et que , s'il s'agit d'idées , on serait mal venu à ne pas tenir compte de H. de Girardin ou de M. Auguste Comte, de M. Pelletan, ou encore de M. Proudhon , dont l'idée souveraine consiste à n'en admettre aucune. Assurément le mot Idée est choisi avec habileté pour rallier tout le monde , puisqu'il ne dit absolument rien. La divinité étant anonyme n'en est que plus puissante ; le dogme étant mystérieux n'en est que plus sacré; la foi n'engageant à rien n'en a que plus d'adeptes, et tout le monde y gagne, puisque tout le monde est d'accord, jusqu'au moment où il faudra s'entendre. Mais ce qu'il y a de
L'IDOIATRIE HUMXNlTÂlRE. 5
constant et d'uniforme chez tous ces hiérophantes de l*Idée , c*est la haine contre la religion elle spiritualisme, entenda au sens ordinaire , au sens de Descartes et de . Bossaet; c'est la prétention avouée de mettre sur l'autel un nouveau Dieu , et d'autres systèmes dans la raison de l'homme. Le vieux christianisme a fait son temps ; utile à son heure , il doit céder la scène du monde à des doctrines plus complètes. De son côté , l'antique spiritualisme de Platon et de Descartes meurt d'impuissance au milieu d*un siècle indifférent. Les temps nouveaux ont d'autres besoins, d'autres exigences; ils réclament un idéal de science qui sera un culte, un idéal de culle qui sera unescience : il leur faut des prêtres qui soient des phflosophes et des philosophes qui soient des prêtres. Telle est , conune on dit , la formule de t absolu.
C'est là ce que nous entendons , c'est là ce que nous lisons chaque jour. Cette doctrine court les rues, chaque jour die conquiert une popularité plus bruyante. On le voit, la critique de Strauss a fait son œuvre, et, des deux côtés du Rhin, les résultats ont marché vite. Nous avons eu, nous avons, nous aussi, des Bauer, des Feuerbach» des Stimer. L'esprit lancé dans cette voie, oùs'arrètera-t-il? Quel chemin n'a-t-il pas fait déjà? Une fois qu'il fut bien constaté que l'existence individuelle de Jésu»-Christ était un mythe ; quand il fut avéré , de par l'érudition d'outre-Rhin, qu'il y avait deux personnages bien distincts, l'un réel, Faulre légendaire , le Galiléen léchoua et le Christ évangélique, œuvre fantastique de rimagination des peuples ; que la religion chrétienne n'était qu'une superstition surannée, quand elle n'était pas un fanatisme homicide ; que le dogme sublime d'où est sorti le monde moderne était un événement naturel dans l'histoire des idées ; qu'il était temps enfln qu'il
6 ÉTUDES PBILOSOPHIQUeS.
cédât Ba place et qu'il allât rejoindre la funèbre procès* sîon des yieUies mythologies et des cultes trépassés, de si grands logiciens ont dû aller jusqu'au bout de leurs prémisses si fièrement posées. Ils ont proclamé bien haut la déchéance de TÉglise , comme ces émeutes avortées qui proclament dans les carrefours la déchéance des gouvernements , sans s'inquiéter s'ils vivent encore. La place était bonne à prendre; elle a été mise aux enchères 'des imaginations. Les candidats n'ont pas man-* que , et chaque pavé a vu surgir un révélateur. L'embarras sera de mettre d'accord tous ces papes et ces anti-papes des Églises de l'avenir. Ce n'est pas nous, par bonheur , que ce soin regarde.
N'exagérons rien pourtant: au fond de toutes ces doctrines incohérentes, et souvent hostiles, n'y a-t-il pas quelque idée commune? Serait-il Impossible de ramener à un seul principe fondamental ces dissidences infinies, à l'unité d'un culte toutes ces hérésies ? Les formules, les oracles, les rites varient; les invocations lyriques se font sur des modes très-différents : les unes, sur le mode voluptueux de l'Ionie ; les autres , sur le mode austère , cher aux Doriens ; mais , dans toutes les liturgies des religions nouvelles , un mot revient sans cesse : Vfiuma^ nité. Les plus sincères parmi les nouveaux prophètes portent fièrement ce mot inscrit sur la bannière de leur petite église; les autres, moins hardis, balbutient encore le nom de Dieu; mais qui ne reconnaît bien vite l'homme , grotesqucment affublé de la majesté de ce grand nom? Nous n'hésitons pas à le dire : tous ces nouveaux prophètes ne font, sous des formes diverses, que proclamer la divinité de l'homme. Ce n'efct pas là le panthéisme métaphysique, celui de Spinoza, par exemple, afOrmant, au nom d'im principe abstrait, la coexistence
L*aouiniii5 fimkmtAiiB. i
nâ%sttire de l'homme et de Oieu, du mode et de la aibstapoe. C'est la religion de Thmoanisme , Tague système dans lequd ceci seulement est clair, que la sub* stance divine n'est rien en dehors de l'homme; que rhomme est Dieu , vraiment Dieu , Dieu dans son âme d dans «on corps, dans sa chair comme dans sa pensée. Admirable invention que cette substitution de l'homme au Christ évangëlique ! in^nieux roman que cette christologie humanitaire qui défraye aujourd'hui tant de prétendus philosophes et de penseurs en deçà et au delà du Rhin ! Le Christ auquel il faut croire , celui qu'il fettt adorer, ce n'est plus cet individu, cet homme-Dieu, ce Jésus qui a une date dans les annales du monde, qui «tnéet qui est mort à une époque déterminée; non, c'est un Christ idéal , un Dieu collectif, qui n'est que l'idée abstraite des générations ; c'est l'espèce éternellement progressive, dont chaque pas est une victoire sur la nature , chaque pensée une découverte , chaque évolution un miracle plus étonnant mille fois que tous les tnîracles réunis du fils obscur d'un charpentier de Bethléem; voilà le vrai Dieu, celui de la conscience, celui de la raison. N'allez donc pas chercher, au delà de Thorizon de nos sens , Je ne sais quelle divinité menteuse qui enveloppe son néant de mystères, et qui n'est, après tout , que le fantôme débile de l'humanité reflété dans les nuages. Revenez sur la terre , seul théâtre où s'accomplit le drame étemel , sur la terre , ce berceau de l'homme où germe l'infini ; c'est là , c'est là seulement que vous trouverez le Christ idéal , le vrai fils de rhomme, car c'est bien l'homme ici qui enfante Dieu. Toilà comment parlent nos Evhémères modernes; mais Evhémère n^avait pas imaginé, au nom d'uii athéisme Inconséquent, d*n$urper le trône de l'Olympe
8 ATUDES PfilLÛSOPttlQUES.
laissé vacant par la chute de Jupiter. Les nouveaux prophëtes sont plus hardis, ils chassent Dieu de Fautel pour y installer l'homme. Cela est-il bien possible? est-ce un rêve, une dérision? le moi divinisé, Thomme devenu Dieu ! Etail-cc bien à noire siècle qu'il était réservé de voir cette sacrilège bouffonnerie? Il n'y a pas cependant d'équivoque possible à qui sait entendre , à qui sait lire. Croit-on nous donner le change avec ce grand mot : Yhumanité? Ou ce mot n'a pas de sens, ou il représente l'ensemble des hommes , la somme des Êtres humains, non possibles, mais réels, actuellement existants dans le monde du temps et de l'espace. Évidemment , quand on adore cette bizarre divinité , ce n'est pas l'humanité anéantie du passé : le bel olyet d'un culte que la poussière des tombeaux ! ce n'est pas non plus l'hiunanité problématique de l'avenir ; le digne objet d'une religion que ces êtres qui ne sont pas encore et qu'une convulsion du globe peut condamner à n'être jamais I On ne peut raisonnablement aller chercher son dieu dans ces millions d'atomes qui ont vécu , non plus que dans ces millions qui peuvent vivre un jour , mais qui peuvent aussi n'entrer jamais dans l'organisme humain. Les générations passéds sont des dieux impossibles comme les générations futures ; que reste-t-il donc aux dévots de l'humanité? Le temps présent, la génération actueUe , tout est là. Mais encore , faisons le compte de cette théodicée, et marquons-lui ses limites exactes ; dans ce vaste Panthéon humanitaire, admettrez-vous les sauvages abrutis , comme ceux qui habitent les rivages glacés de l'Amérique du Nord, ou les demi-sauvages, comme ceux qui vivent sous les heureuses lois de Soulouque , ou encore les générations pétrifiées de la Chine ? Vous n'admettre! pas davantage les civilisés qui répudient vos