CHAPITRE X
Comment on wojm§;e aam fiUit«-iJiils. —
Proills de moNirs.
Aux Etats-Unis, voyager est une chose sérieuse. C'est une afTair9 de ^ous les jours et, pour ainsi dire, un des actes essentiels delà vie de chacun. Hommes, femm^8, enfants, jeunes filles, personne ne recule devant les trajets les plus longs, quelquefois les plus pénibles. Le respect profond dont on entoure les femrpes en ce pays fait qu'elles ne redoutent pos de se trouver saules au milieu de la plus nombreuse compagnie d'hommee.
Tput le monde donc, voyageant par nécessité pt par plaisir, on a dft aviser aux nnoyenset de repdre les communications faciles et de ménager aux voyageurs un bien-
S06 LES DFXX AMi'':RlQCES.
dire el un eomtorl ù peu près égaux à ceux du Sojtt domestique. D'ubonl le bon marché des lnin$poru, puis l'absence eomptole >Je loiit«s cas petites tracasseries i)i>nt, en Europe, on acc^blo \o voyageur, sont un atlniit réel et que les étrangers surtout apprêtent i un htot pwiiL Vous vous pTésenlez i un chemin de fer ou nir un tfww boat; quelle que aotl la quantité de mallea et de {MqiiHi dont vous étee accompagné, on ne OMipie point av«e*OM; on charge te tout, cela va sans dire. Nulle part, dans aicune ville, vous n'éles harcelé ni par les octrois, oi par la douanes, ni par lee gendarmes^ On ne toos i jamais de passeport, on ne fouille jamais vos malles.
C'est surtout en fait de navigation que l'audace dts Américains du Non) se déploie dans toute son exeentricilé. Vous distingue:! très-aisément un de leurs navires, au milieu d'un port, à la hardiesse de la miture, i l'envergure des voiles. On sent, en quelque sorts, dans le navire américain, le cheval de course. Il dément rafemeni celte bonne opinion qu'il inspire; et puis quand vousavn navigué deux jours seulement n bord, vous vous apwGevez tout de suite qu'il doit un peu de cet air martial à celui qui le dirige, comme un coursier gagne en
finesse, en fierté, en ardeur sous la main d'un cavalier intrépide. Cette audace, cet esprit d'aventure finit par vous subjuguer, et vous oubliez la prudence devant cette confiante sécurité que le marin américain conserve, même au milieu des plus grands dangers.
Si les navires à voiles n'offrent, dans leurs formes et leur construction, rien de bien frappant pour un œil vul> gaire, il n'en est pas de même pour les bâtiments à vapeur, qui sont des types qu'on ne rencontre qu'aux Etats-Unis; à commencer par les toic-boats ou remorqueurs, énormes bateaux qui n'ont de remarquable que leur puissance.
Ils sont pour ainsi dire informes, larges, trapus, si j'ose m*exprimer ainsi. Leur avant cependant est assez finement taillé, de manière à lutter avantageusement contre le courant du fleuve. Les roues, d'une circonférence énorme, sont masquées par deux murailles en bois, du niveau de l'eau au sommet du pont, établi en manière de galerie, et placé à une très-grande élévation. Ce sont pour ainsi dire des radeaux à quille, sur lesquels on dresse une charpente à jour supportant tout l'échafaudage de la galerie. On se rendra mieux compte de cette disposition en supposant un de nos navires ordinaires dont on aurait enlevé tout le bordage au ras de l'eau, laissant la cale à découvert, et le pont situé à 50 ou 60 pieds d'élévation. Dans la partie basse du (ow-boat mise ainsi à nu, se trouvent la machine, les provisions, le bois pour combustible, etc.
Le taw-boat s'annonce toujours de loin par le bruit formidable desa machine; on dirait un coup de canon se répétant de seconde en seconde. Au moment où nous fûmes
iOi LES DEUX- AltfÉRIQUËS.
aiidrdés par tè (ouhbôtu qui nous remdhiuë Mf le Missinitrt; je dormais du ruëlllëur des sommeils , et je fus ré?Mllé éH sursaut en eriteridaiu retentir ce roriflerltem 0(Mi(ifafitable; Selon rii&bitude, ce remorqueur portait i âtis Oancà deux magnifiques navirea^ et en trâlOait trois autres; tioUS flous mimes de la partie , eri siitième par eoflsëc}uent.
Ce n'est c^^rtes point par leur élégance qiie ces bateaul vous frappent; mais leur étrangeté même, le bruit des machines dont je parlais^ la puissance qu*on leur devine, et les preuves qu'on les voit en donner, leur colossal aspect enfin appellent l'attention. On les examine, comme on tourne autour d'un éléphant. Quelqu'un a défini les tftfrbocUs les Hercules-Farnèses de la navigation.
Il n'en est pas de même à l'égard des steam-bo<us qui parcourent les principaux fleuves de l'Amérique ; ils sont en vérité admirables. Ils sont tous à peu près construits sur le même type. C'est une véritable maison à plusieurs étages, dont l'intérieur des appartements est quelquefois d'une magnificence rare sur les bateaux de premier ordre. La soie, le velours, l'acajou, les incrustations de nacre et de bois précieux, lesdécorationsen or, les peintures, les moulures artistiques, les tentures d'étoffes, les caprices
d'achitecture, jusqu'au marbre» tout le luxe possible d'ameublement et de comfort y est déployé sur une échelle étourdissante.
Ordinairement, sur le pont inférieur, entre la muraille du bord et la base de l'édifice^ règne une galerie circulaire, large de cinq a six pieds , qui parcourt tout le navire; au premier étage, se trouve généralement une immense pièce qui va d'un bout à l'autre du bateau ; on l'appelle le salon. C'est dans cette pièce que se déploie plus particulièrement le luxe dont j'ai parlé. Vous y foulez d'épais et riches tapis qui couvrent le parquet dans toute sa longueur; de bons fauteuils, des causeuses de toutes formes sont prêts à vous recevoir. Rien n'y manque : cheminées chargées de garnitures splendides, glaces richement encadrées, etc. Vous vous croiriez dans un des salons les plus beaux de Paris.
A droite et à gauche de ce vaste appartement se trouvent des cabines, ou chambres à coucher, qui, sauf leurs dimensions restreintes, ne laissent rien à désirer.
Le second étage est autrement distribué. Une moitié de la galerie de l'arrière forme le scUon supérieur^ où les voyageurs trouvent des livres, des tables à jouer ; c'est lè que les musiciens qui s'embarquent par bande de six. ou huit sur chaque steam-boat, donnent leurs concerts ; chose dont les Américains sont très-friands, soit dit en passant. Ils aiment passionnément la musique ; quand elle est excellente, ils savent l'apprécier; quand elle est mauvaise, il semble qu'elle leur fasse encore plaisir, car pour eux c'est toujours de la musique. J'ai entendu sur certains steam-
boatfl prodiguer à de malheureuses joueuses de harpe de frénétiques applaudissements , dont eussent été fléires nos artistes les plus blasées sur les bravos.
Ce salon supérieur s'étend de rarrière Jusque vers le milieu dti bâtiment; là il y à une Solution de eonlîriùité; puis y à quelques pas plus loin s'élèTent deux ou trois nouvelles constfiietions, dont quelques-unes sont enoora des chambres à coucher ; enfin, la dernière de toutes, tout è fait sur Tavant, est l'observatoire du timonier, qui gouverne de \h son navire. Encore au-dessus du salon supérieur, c'est-à-dire sur le toit de là maison, légèrement arrondi, on trouve une terrasse à ciel ouvert, entourée d'une balustrade en fer, et du haut de laquelle on peut contempler les splendeurs que la nature a semées sur les rives de tous ces magnifiques fleuves.
Je n'en ai pas fini, car c'est tout un monde à décrire qu'un steam-boat. Une portion de la grande pièce du premier étage est séparée du reste par une hauto cloison à double porte au-dessus de laquelle ont lit ces mots , formidables en Amérique, ScUondes Dames. Nul pied profane ne peut fouler les moelleux tapis qui décorent cetto pièce.
Ce sanctuaire, interjit aux hommes, renferme de dé-
licates coquetteries d'ameublement et d'arrangements spécialement réservés aux divinités qui doivent l'habiter. Les fauteuils sont plus moelleux, les canapés plus riches, les draperies et les tentures de couleurs plus tendres, de beaux vases de Chine y reçoivent de monstrueux bouquets de fleurs.
Le rez-de-chaussée de cette maison flottante est destiné, à l'arrière, à la classe peu aisée, pour laquelle on a construit une grande chambre commune. Quant aux esclaves, et ihéme aux gens de couleur, riches et pauvres, hoipmes et temmes, ils n'ont accès que sur l'avant du navife. — Desc^endons maintenant dans la cave de l'édifice \ noUs y trouvons encore & l'arrière une immense chambre qui tient la moitié du bâtiment. C'est li qu'est dressée la table à manger. Le tour de cette chambre est garni de couchettes destinées aux passagers qui ont omis de retenir à l'avance leurs cabines; ces lits sont les moins agréables et les moins commodes du bord. Cette grande salle à manger, perdue pour ainsi dire au fond du bateau, est encore d'une propreté exquise, convenablement décorée, et, aux heures des repas, elle offre un coup d'œil très - remarquable. Sur l'avant du navire se trouve le frar-tvxm» ou cafë^ établisse^ ment indispensable en Amérique.
LGS UËUX AUÊMUVES-
Le portrait que je viens de tracer est celui d'uo tUamboat de premier rang, Epécialement afleclé eux patssgef^. La peur de la coDcurrence, terrible daus ce pays quand elle s'acharne sur des indijstriea rivales, le besoin qu'éprouve rAméricain de se trouver toujours largement et magnifiquement installé, font que ce luxe, ce déploiement d'agrément et de comrort sont une nécessité. El quand on songe que des traversées entreprises sur de pareils bâtiments ne durent pas quelquefois plus de cinq ou six heures, et pour des prix minimes, on s'étonne qu'eo Europe on fasse pour ainsi dire tant d'efforts pour se t^>u^er gêné, mal à l'aise, pendant des voyages qui ?< prolongent jusqu'à trois ou quatre jours. Ajoutez à rtU que la marche de ces bâtiments est supérieure en nie«M j i tout ce qu'on peut imaginer.
L'ne chose remarquable à bord des steam-boats «inrricains, c'est l'absence rompléte de tout coramsadeumi. de tous cris, de tout bruit. C'est l'image la plus frappanle I du gouvernement de l'inion, où l'on ne retrouve nulr part le pouvoir , et où l'on sent partout son action. li J semble que l'àme enlién; de rette inimeni« machine if I In)!; soil dans $«s chaudières, daii^ ^ tapeur, dans A^ I
GOMMENT ON TOTAGE AUX ÉTATS-UNIS. 2i3
roues. Où est le capitaine? Vous le cherchez vainement; vous ne le rencontrez même pas , excepté à l'heure des repas, où vous Tapercevez au haut bout de la table et y présidant majestueusement.
Les seuls ordres qu'on entende à bord se transmettent de la cabane du timonier, au moyen d'une sonnette communiquant dans la chambre aux machines, et à l'aide de laquelle on commande au mécanicien de stopeTf d'accélérer la vitesse des roues ou de retenir leur élan. Un, deux, trois coups de cette sonnette remplacent les cris, les hurlements, les vociférations que poussent sur nos bâtiments le capitaine, les officiers, les maîtres d'équipages, les uns après les autres, et quelquefois tous ensemble.
Les steam-boats qui servent au double usage du transport des passagers et des marchandises ne sont point tout à fait aussi bien soignés que celui que je viens de décrire ; il y a même dans leur construction une modification que je dois indiquer et qui leur donne une certaine ressemblance avec les tow-boats; c'est-à-dire que la partie basse du bateau est à découvert. C'est là qu'on empile les marchandises, la cargaison en un mot. L'édifice n'a pas de rez-de-chaussée habitable. Au surplus, la même élégance, ou à peu prés, dans les distributions intérieures, la même finesse pour la marche se retrouvent dans les uns et dans les autres.
On codiprend que de tels bâtiments, avec leurs hauts étages, ne peuvent naviguer que sur les fleuves, où ils sont abrités par les rives. A la mer, ils ne résisteraietlt pas, et chavireraient au moindre vent un peu violent.
LES DEOX MÉUHIES.
Les voyages sur les fleuves se ressemblant i peu pèt tous, i peu d'exceptions près. En parlant d'une tnTCnét que je 6s sur l'Alabama, pour remonter de Hobilei HoMgommery, j'ai le dessein do raoonler une des navigitioubi plus pitloresquea qu'on puisse entreprendre, sous Mituns rapports, aux Étals-Unis.
L'Alabama est un des fleuves les moins fréquentés ds l'Amérique; il n'est pas, encore, comme le Hississipi, le Missouri, l'Hudsoo, sillonné en toussons par desSotlesde steam-boats. Deux seuls bateaux faisaient, alors, le service de Mobile à Hontgommery et réciproquement, se croisant une fois dans celte traversée de cinq cents milks- L'Alabama est assez étroit en quelques endroits, et défi delè, l'on rencontie entre les deux rives de petites Iles ravissantes qui semblent des bouquets de verdure que la nympbe de ces ondes y aurait déposés pour les empêcher de se faner; ou bien des bancs de sable. Ces caprices do la nature rendent même la navigation difGcile, car on est alors obligé de serrer ta terre de si près que souvent l'avant du bateau s'engage dans les arbres dont les branches et les racines trempent dans les eaux. Cela nous est arrivé une fois, en plein jour heureusement, et la violence du clioc
a été telle que la proue du steam-boat brisa un tronc d'arbre de la grosseur d'un homme, ce qui n'arrêta pas plus sa course que s'il n'avait heurté qu'un fétu de paille.
En d'autres parties, au contraire, il est si vaste qu'il semble qu'on soit perdu au milieu d'un de ces déserts de l'Océan, où l'on ne voit que la majesté de Dieu.
Les rives de l'Alabama sont, par endroits, assez élevées, et présentent comme une muraille de granit ou de substances ferrugineuses dont les crêtes sont couronnées d'arbres magnifiques. Aux places où les rives sont un peu plus basses, on aperçoit de belles forêts noires et fourrées qui sentent l'Indien à dix lieues. Ce sont des repaires qu'ils devaient évidemment rechercher. Le silence le plus complet règne sur les eaux et dans ces bois, et n'est troublé que par le bruit régulier des machines, qui, à force de monotonie, finit par se confondre aussi dans ce solennel silence. L'ombre des arbres couvre la moitié de la largeur du fleuve dont les eaux unies comme une glace, se plissent à peine à quelques brasses en avant sous l'effort robuste et progressif du bateau, pour se soulever ensuite en tourbillons de lames, quand les grands bras des roues les ont tourmentées dans leur profondeur. Si ce n'est à l'approche des villages, on n'aperçoit âme qui vive sur ces rives où le regard atteint quelquefois à peine.
316 LES DEUX AMÉBIQUES.
|C0lte navigation de TAlal^ma ^ qH0Iqu^ chose d'une prpipenade fantastique. Les sipuo|$j(és du fleiive sont si fnultjpliées qm Ton i)e voit jj^maj^ devint» derfriàre et aufpur dp soi que (|es mopcpaux f)p verdiire, et qif9 Ton se (rpuve toujours cpmipe au milieu d'un vaste étang; on ne fM^it plusdi^Mqg^er par où Top f3st y entré, ni par où Tpn en sortiro. piep ne peut donner l'idée (le l'iippûsapte grandeur de ces f^èn^ epcofe daps lepr ét^t pripiitif» pt que la l^^}n ()e rhop^n^e a (ppt 9H pli|s efQeur^es en qf^elque»
Q^ ^ topJQurs r0pré3enté |p peuple aip^ricaip coiproe un peuple esscntiellenienf c^|cul«)teur, incapable dapprécier les splepdeurs de la patqre. S'il admire son riche pays, c'pst, dit-on, par orgueil ; s'il vante la majesté de ses fleuves, c'pst parce qu'il sait le parti qu'il en peut tirer pour son intérêt matériel.
Ce jugement est à la fois faux et vrai.
Il y a deux situations dans lesquelles il faut étudier l'Américain. Il apprécie avant tout, en effet ( je l'ai déjà dit], ce qui est utile et profitable. Il est essentiellement actif, travailleur, commerçant; désirant toujours beaucoup d'argent, et se préoccupant des moyens d'en gagner. Tel
est rAméricain dans sa vie ordinaire, dans son magasin, dans son office, au milieu de ses affaires.
■ Mais dès qu'il se trouve oisif malgré lui, condamné, par exemple, à passer soixante heures sur un steam-boat, l'Américain change tout à coup d'existence ; il fait, comme on dit vulgairement, peau neuve. Les instincts intellectuels s'éveillent en lui ; il sait alors rêver, aussi bien que qui que ce soit, devant un beau spectacle de la nature, et l'apprécier dans toute sa valeur. Ainsi, je les ai vus nonchalamment assis sur l'avant du bateau, le cigare à la bouche, ou la chique sous la dent, silencieux et absorbés, comme des poètes, dans la contemplation de ces belles pages de la création, que tous ils avaient déjà feuilletées vingt fois. Eh bien! il n'est pas un de ces hommes, en apparence si froids, qui, de moment en moment, ne s'écriât avec enthousiasme :
Oh I very fine i/ndeed! (Magnifique en vérité !)
La disposition des rives de TAlabama donne à la navigation sur ce fleuve un caractère d'originalité dont il est bon de parler.
Généralement, et afin d'éviter les attaques des eaux au
moment de leur grande crue, les villages, hameaux,
bourgs, maisons bordant le fleuve , sont bâtii sur Im points les plus élevés; en sorte que lorsque lenasm-tool s'arrête pour déposer des marchandises ou en prendre, il se passe là un spectacle assez curieux.
Le bateau, avec une habileté et une précision de manœuvre qui m'ont toujours étonné dans toutes mes traversées, accoste la terre de flanc et s'amarre à quelque arbre, quand il y en a, ou se maintient stationnairé au moyen d'un mouvement modéré de ses roues. Alors, du haut de la rive, quelquefois de cinquante ou soixante pieds, desrendent des chaînes à crampons auxquels on attache les ballots, les barriques, toute la cargaison qu'on a à laisser ou à prendre dans l'endroit. Cette opération se fait au moyen d'appareils mécaniques. Les passagers arrivent à ces sommets escarpés par des escaliers en planches construits sur le flanc de la rive ou taillés dans le roc de ces gigantesques murailles.
Pour parvenir à établir ces informes chemins, il n fallu encore des travaux inouïs. Lorsque les villages sont situés à des hauteurs raisonnables, et proches de quelque plan incliné, on y a établi des voies à coulisses sur lesquelles, au moyen de crics, on fait monter ou descendre un chariot chargé des aj)provisionnemcnts destinés au sleani-boat ou que celui-ci décharge sur la rive.
Il advient souvent que les personnes qui devaient rerevoir les objets à leur adresse ne se trouvent pas présentes an moment de l'accostage du steani-boat, qui s'annonce toujours, à cinq minutes de distance, par deux ou trois ><>lécsde cloche. On n'attend pus les absents, on dépose toui
simplement à terre les paquets, volumineux ou non, et même des factures, des lettres renfermant quelquefois des valeurs.
Comme je m'étonnais de cette façon d'agir, on m'affirma que jamais aucun détournement d'objets n'avait eu lieu. Les choses se passent ainsi d'ailleurs le long de tous les fleuves, et du parcours de tous les chemins de fer.
Après les steam-boats, il n'y a plus rien en fait de navires qui soit digne d'atiirer l'attention ; le reste n'est intéressant que par l'originalité et le pittoresque.
Les canal'boats jouissent cependant d'une certaine importance. Ce sont, comme leur nom l'indique, des bateaux destinés à naviguer sur les canaux si nombreux en Amérique, et dont quelques-uns, par leur étendue, leurTargeur, l'utilité réelle des communications qu'ils établissent, peuvent être considérés comme de véritables fleuves que le génie. américain a ajoutés a ceux dont Dieu avait déjà si magnifiquement doté le pays. Le canal-boat n'est, à tout prendre, qu'une grande chaloupe, sur le pont de laquelle s'élève une petilS dunette dans la forme, toute proportion gardée, des édifices que portent les steam-boats. C'est le rapport d'une cabane à une maison. Cette dunette est des-
tinée à abriter les quelques passagers à qui il prend fanbi- Biede faire ces sortes de traversées, qui ODt quelquefois, mais rarement cepoudant, l'avanlage de raccourcir U route.
Sur une petite écheWe on y réunit, lutanl que ponible, les choses les plus indispensables à un voyage. JTai vu quelques-uns de ces baiesuK munis de petits appareils à vapeur. Ils varient de dimension, selon la longueur et l'importance de leurs traversées, et l'étendue des tronçoia de fleuves qu'ils nnt quelquefois à parcourir pour refùudre les canaux. En somme, lecanal-boata un peu l'a^nct d'une gondole vénitienne.
Il existe aux Etats-Unis une espèce de bateaux assez curieuse, qu'on ne rencontre guère que sur le Uis^ssîpi et ses affluents, et qu'on nomme flal-boals (bateaux plats). Ce sont de véritables caisses longues et étroites, carrées aux extrémités et recouvertes dans presque toute leur longueur d'un toit en planches qui les clôt hermétiquement. Cesbaleaux ne sont pas diffici les à construire. C'est, comme je le disais, une caisse et rien de plus, au fond de laquelle on entasse du bétail, du charbon, des produits de l'intérieur, toute une menue cargaison enfin ; quelquefois on y trouve une famille de quatre ou cinq individus.
Le fUOrhoaJt^ abandonné au courant du fleuve, le descend bien au delà de la Nouvelle-Orléans, venant quelquefois de cinq ou six cents lieues de l'intérieur, sans autre appareil de navigation qu'un long aviron manœuvré à l'arrière'.
Parvenu au terme de sa destination, le propriétaire débite sa cargaison d'abord, puis vend ensuite le bateau, a la construction duquel on emploie toujours, en vue d'un bon placement, du bois de choix, dont on fait d'excellents matériaux de menuiserie. Il serait d'ailleurs impossible à ces informes embarcations de remonter le fleuve. Une fois sa vente réalisée, le capitaine (car il ne tolère pas qu'on lui donne un autre titre que celui-là) prend passage à bord d'un sleamrboaif regagne l'intérieur, prépare une nouvelle cargaison, un nouveau bateau, et revient chercher fortune le long des rives du fleuve.
Ces bateaux, quand on les aperçoit venir de loin, font l'effet exact d'un long cercueil flottant sur les eaux. On est tout étonné par moments de voir apparaître, par une des ouvertures ménagées dans la toiture, une tête d'enfant ou de femme. A l'époque où je me trouvais dans la Louisiane, ces bateaux portaient tous le nom de général Taylor. C'était un hommage populaire rendu au vainqueur de Buena-Vista, une sorte de réclame flottante que ses amis encourageaient; et-ceux qui croyaient lire dans l'avenir, ou qui se plaisaient à flatter leurs espérances, avaient déjà substitué au titre de général celui de président.
222 LES DEUX AHÉIliQOES.
Une autre espèee de haleeux non moins curieuse ce sont les baleaux qui naviguent sur les lacs dans le nord.
L'apparence en esl lourde, les quatre mits dont ce bateau est armé sont très-courts ; ses voiles étroites et basses semblent insunis.)nles à prendre assez de vent pour le mettre en mouvement, et toutes ses formes manquent d*6légnnce. Quelques-uns de ces bateaux ont ceci de particulier qu'ils sont destinés à une double navigation. Composés de trois ou quatre compartiments bien bermétiquement clos séparément, on les baie à terre, on charge ces cais^« sur des trains de chemins de fer, avec toutes les marchandises qui y sont entassées, et on les transporte ainsi jusqu'à un autre point du lac, où on rapproche les compartiments au moyen de forts écrous, et on les rend de nouveau à leur élément naturel. Dans l'intérêt des marchandises, qui ne subissent de cette manière aucun transbordement, c«tte opération ne laisse pas d'avoir quelques avantages.
On a beaucoup parlé des acx^idents dont sont victimes et que causent les bateaux à vapeur en Amérique. Il y a un peu d'exagération dans les récits qu'on en a faits. Si
rares que soient ces catastrophes, elles n'en sont pas moins déplorables, j'en conviens ; mais d'abord rétablissons l'exactitude et la vérité.
Ces accidents sont presque inconnus ailleurs que sur le Mississipi ; et alors même il n'y a pas toujours de la faute ni des capitaines, dont je n'excuse pas l'imprudente hardiesse; ni des machines, qui sont généralement bonnes; ni des bâtiments eux-tnémes, qui sont ordinairement bien construits. Mais il ne faut pas oublier que, dans ses parties les plus navigables, le Mississippi est semé de ces énormes troncs d'arbres dont les cimes atteignent au sommet de l'eau et contre lesquels il arrive souvent qu'on se heurte. Ces chocs violents produisent presque toujours des catastrophes. Dans le pays on appelle ces récifs des chichots.* Ensuite, il ne faut pas oublier non plus que sur le Mississipi on compte plus de mille steam-boats faisant, l'un dans l'autre, de trois à quatre voyages par an ; ce qui établit une moyenne de trois mille cinq cents traversées, sur lesquelles il arrive à peine une catastrophe chaque année Ce sont là les conséquences inévitables de l'existence et de l'emploi de la vapeur. Chaque médaille a son revers, chaque progrès a son côté fatal !
tu LES DEUX AHëRIUUES.
Les Américaine du Nord semlilent avoir été si complétemenl prédesiinés à ne se servir que de steam-boats el de chemins de fer, qu'ils oqi été peu doués de l'instiact de la voilure à quatre roues, pas plus qu'ils u'out l'iDlalligeDce des grandes routes affectées à ces sortes de voilures.
II faut donc que je vous dise ce que c'est qu'une dili- ■gence ou stage aux Etats-Unis. Dans une voiture, composée d'un seul compartiment, on entasse neuf personnes sur trois banquettes transversales, les trois du milieu n'ayant pour s'adosser qu'une ceinture de cuir accrocbéâ aux deux cdtés intérieurs de, la voiture. A le grande rigueur, six personnes y seraient déjà peu à l'aise.
Mais la n'est pas encore tout le mal. On attelle, il est vrai, à ce stage quatre magniGques chevaux parés, reluisants, harnachés comme pour un tour au bois, avec de longs rubans bleus et roses aux cocardes; un driver (conducteur), ganté de gros gants de daim qui lui montent jusqu'à mi-bras, tient en mains les guides et conduit ses chevaux avec une admirable habileté. Durant les premiers moroenis que je fus installé dans mon coin, cela alla assez bien ; mais nous n'étions pas à deux milles du relais, que nous entrâmes dans de grandes forêts. Alors ce n'était plus
une route tracée pour des hommes que nous suivions, c'étaient des fossés et des rivières que nous franchissionsy des troncs d'arbres que nous escaladions, le tout accompagné de cabots à vous briser les reins ; car, mémo devant ces obstacles, les chevaux ne ralentissaient pas le galop qu'ils avaient pris depuis leur départ, et chaque fois que l'obstacle devenait plus grand, le cocher les fouettait et ranimait leur ardeur. Était-il gris? demanderez-vous ; non pas! Avisez-vous donc de crier à un driver américain de prendre garde...
— Prendre garde à quoi? vous demandera-t-il.
— Mais à mes côtes, s'il vous plaiti lui répondrez-vous.
— A vos côtés, monsieur! mais je m'en soucie bien ; je ne sais pas pourquoi je perdrais mon temps à les ménager !
— Mais au moins songez à vos chevaux...
— Mes chevaux! mais il me semble qu'ils ne se plaignent pas... Voyez, ils sont vigoureux, obéissants, ils ne demandent pas mieux que de galoper, et vous voudriez que je les fisse aller au pas... Us me le reprocheraient.
— Mais vous allez briser la voiture !...
— : La voiture se briser! oh 1 que non ! elle est bien construite, elle est solide, soyez tranquille. Une voiture! cela est fait pour suivre les chevaux ! Du moment que ceux-ci franchissent le fossé, il faut bien que la voiture y passe; s'ils s'enfoncent dans la boue jusqu'au poitrail, la voiture peut bien y entrer aussi, elle n'est pas plus délicate qu'eux î Ils ont leurs jambes pour s'en tirer, elle a ses roues qui l'y aideront.
3t6 L¥S [IKUX AMERIQUES. ^
Et il 1 raiwii, lu drirtr! se» chevaux «int laui sus» aiB^ricainE(|ue lui »(>usm rspporl. Ils vonl loujoiin, loajottrs. Vatak% baies, rivières, troni» d'arbres i franrbir, » esctUder, ritiu ne les arrête. C'est un nouveau genre lie
Ne crojM pas que j'wagère te moii» du wandt! Le iwl sur lei|uel roule ou pluiAl bondît le $tage est, pour aiosi dire, dans son état primitif, il n'a été ni nivelé, hi bauv. ni pavé.
Lorsqu'à la suite de ^aodes pluies il a été trop défoncé et qu'il s'y est rormé quelque crevasse réellement dangereuse, alors on jette en travers de la route des arbres rappn)cbés les uns des autres; mais, si près qu'on le* puisse placer, il existe toujours entre eux une solution du continuité produite par la forme même des troncs, et qui amène une suite do cahots non interrompus; chaque tour de roue en fait naître trois ou quatre qui se succèdent avec une rapidité effrayante. Cela dure ainsi quelquefois un quart d'heure, une demi-heure. C'est un véritable supplice! Tout à coup, au moment où l'on s'y attend le moins, on se trouve pris, arrêté, comme emprisonné au milieu d'uo bois à travers lequel il faut absolument se frayer un pas-
œMMENT ON VOYAGE AUX ÉTATS-UNIS. 227
On évolutionne littéralement autour des arbres dont les branches indiscrètes pénètrent jusqu'au milieu de la voiture, menaçant de vous briser la tête, de vous abimer le visage, tout au moins de voos endommager un œil! Et puis ce sont des chocs terribles quand les roues s'engagent entre les racines, à croire que la voiture va sauter en morceaux I
Quelquefois encore on franchit des gouffrea de cent pieds de profondeur, au fond desquels roule quelque torrent; on les passe sur des ponts en bois dont les planches mal jointes, mal assurées» mal clouées, crient, tremblent, s'ébranlent et basculent sous le poids des roues. Il y a dans le danger réel qu'on y court une certaine grandeur qui le fait presque oublier 1... Puis, un instant après, on se sent rouler sur la mousse ou sur un lit de feuilles; plus de cahots, plus de secousses, on est moelleusement balancé alors. C'est qu'on traverse quelque belle partie de forêt où il semble qu'on fasse une promenade poétique.
Mais, hélas! l'illusion n'est pas d'une assez longue durée. Vous suivez encore du regard les charmants caprices de la nature qui s'est plu è semer dans ces immenses déserts des trésors de surprises, quand un bond qui colle votre front aux parois de la voiture vous avertit qu'il n'y faut plus songer, et vous ramène à la triste réailité!
228 LES DEUX AMÉlilQCES.
La seule compensation qu'on trouve i ce véritable a»*tyre est le beau spectade qu'offrent les magnitîqiiea fir>> qu'on traverse et qu'on ne quitte pas du moment do d<-: -. au moment de l'arrivée. Il en est ainsi dans toute \\: rique.
Comment se fait-il qu'aux Klats-l'nis on reoeootre ^ routes pareilles à celles dont je viens d'essavrr de i- • donner une idiV?
Ce mal a deux causes. 1^ preroit^te vient de ce •; y a indivision dans l'esprit du gouvernement de l'I t sur la question de savoir si les grandes rouli*!(, m cell(*squc suit la malle, doivent Atre crétiH et entm« * par le gouvernement grn(»ral» ou bien si chaque l!ijt en a^oir la charge i^ilrmrnt. Il en n'^^ulte un oai». d<*plorable« eu attendant qu'arrive l'heure do U Mtl . du pmhlême.
11 faut diri% vu S4*rond lieu, que dans la |M»n««v«S«^ Irr* ricain> il e^t arnMr en prinri|>e que la vapeur jp| ' ^ — à tiMis l«H m<Mh»n de iran'ijMirt doit «eule dc**^r^ir !•*% % dr romniuniraïKin. 1ou% !»•< efforts v nmocntmii «1 ■ *iir 1«'^ rh(*min«i d*» fer, rt on \u* ^ priNirru|»e nuH*'n>' dc^ it>ul<*^ ordinaire^, qui ne »ont conMdcrc«t*s que
un provisoire, un accident qui, d'un jour à l'autre, doit disparaître. Ceci est tellement vrai que, dès qu'il est possible de rouler dix minutes seulement sur un chemin de fer en cours d'exécution, on en profite immédiatement.
Parvenus, après trente heures de souffrances et de fatigues, au terme de mon seul voyage en stage^ nous primes le chemin de fer à Griffin. 11 était trois heures de l'aprèsmidi ; nous étions en retard d'une grande heure et demie, et nous devions être rendus au plus tard à quatre heures moins un quart à Atlanta, afin d'y rejoindre un convoi de nuit qui devait nous conduire à Augusta.
Le train partit, si je puis m'exprimer ainsi, au galop de sa vapeur, et dévora en cinquante-cinq minutes les quarante-cinq milles qui séparent les deux stations ; mais en atteignant cette grande vitesse , nous avions enfreint les lois qui, dans la Géorgie, interdisent au rail-road une vitesse de plus de douze lieues par heure. Dans chaque Etat de l'Union, selon la plus ou moins bonne construction des chemins, selon la qualité des machines, des locomotives, etc., les lois fixent le maximum de vitesse des trains.
Ainsi, dans la Géorgie, comme je l'ai dit, dans la Caroline du Sud, dans la Virginie, dans les Etats du Nord où les chemins sont parfaitement établis, on voyage avec une rapidité qu'on peut estimer varier en moyenne de huit à quinze lieues, tandis que dans la Caroline du Nord, dans la Louisiane, etc. , cette moyenne ne dépasse pas quatre à cinq lieues.
A peine sortis de Griffin, nous entrâmes de nouveau en
no LU taux AJttMQaS.
pleine forêt ; et c'est le moiMol d'eiplîfiier Amérique, loulM les rootcs poMiblo nnt Uaeém m Milieu des fordlB.
D'abord, aiA Etais-Unii, les trois quarts du soi ami à défricher, et celle partie encore inculte eat presque loou entière en bois ; on se garde donc de toucher aux terres déjà en culture, car ce aérait porter stupidement le trouble au sein des richesses du pays.
Secondement, ouvrir des voies dé communication ai milieu de déserts, c'est y appeler des poputaiions nouvelles, c'est y créer des villes et des villages, c'est y bjre naitre l'agriculture et l'industrie, c'est y semer )a fortune, c'eal y répandre la civilisation. Chaque tron^n da chemin de for, à mesure qu'il s'avance dans le pays, semble apporter tout cela avec lui. A chaque pas qwj l'on fait dans chacune de ces immenses forêts , selon la disposition des terrains, selon tes chances d'avenir que prései>lent les localités, on aperçoit s'élever au milieu des arbres, ici une cabane isolée, plus loin deux ou trois nuisons, eahD des villages enUers. En deçà , au delà, à droite, à gauche, s'étend toujours la forft; le calme, la splitudede la nature à deux pas de ces premiers murmures de la eiviliattton naissante.
Les chemins de fer ont, en outre, avantage à passer è travers les forêts, en ce qu'ils se trouvent à même ainsi de s'approvisionner de combustible à très-bon compte. Aussi ne consomme-t-on point de charbon aux États-Unis, ni pour les rail-roads, ni pour les bateaux à vapeur. Le long de la route, de distance en distance , les trains font halte, soit pour s'approvisionner d'eau, soit pour se charger de bois.
Un train de chemin de fer est dans ce pays-là considéré comme une voiture ordinaire. On est habitué à s'en garder comme nous nous gardons d'un cabriolet qui passe dans la rue. 11 y a des villes aux Etats-Unis, comme la Nouvelle-Orléans par exemple, où les trains passent au beau milieu des rues exactement comme le ferait la plus innocente calèche. Les enfants se rangent tranquillement, les passants attendent, les autres voilures slationnent; seulement le mécanicien lâche un petit robinet de vapeur disposé en manière de sifflet, et dont le cri strident et prolongé se fait entendre au loin et annonce l'approche du train. Dans la campagne, ce signal est nécessaire pour avertir les animaux qui se promènent paisiblement sur les rails ou s'y couchent en travers. Ils ont une peur terrible de ce sifflement, et, dès qu'ils l'entendent, ils prennent la fuite de tous côtés en poussant des hurlements.
Dans certaines villes , où les gares sont placées au centre des populations, comme à Baltimore, les trains n'y entrent pas avec la vapeur; à quelque distance ils s'arrêtent, ou abandonnent la locomotive, et on attelle aux chars sept ou huit vigoureux chevaux d'une espèce toute particulière et qui les font rouler jusqu'à la gare. Ces chevaux
m LES DEUIL AW^tlOmS.
toujours lancés au galop imprimwii an ooqtoî nue vitane extraordinaire que facilitent nalUFelIflBMnl les raib.
Si je me rappelle bien, nous étions arrivés à AUaoti pour y prendre un train de nuit qui devait nous eoodain à Auguste.
Ici j'ai une particularité toute spéciale é signaler, je veux parler de la disposition intérieure des chars destinés à recevoir les voyageurs pendant la nuit. Ces voilures sont de véritables maisons où rien, absolument rien ne manq» pour tous les besoins de la vie. Elles sont divisées en plusieurs compartiments ou chambres à coucher : les unes destinées aux dames seules, les autres aux hommes.
Chacune de ces chambres compoile six lits ou plulùl six couchettes placées latéralement sur trois étages. Avant que la nuit soit venue, les deux couchettes inférieures forment un excellent canapé ; quand l'heure du soninwl arrive , on prend la peine de soulever le dossier du nnapé; quand il est parvenu à la position horizontale qni convient à son nouvel usage, de forts crampons en f« mis en mouvement par un mécanisme intérieur le saisissent et le maintiennent; trois sangles ou courroies perpendiculaires garatinssent le dormeur de toute chuif. Vous dire que cps lits soient pnrfaiKtment bons, ce stnit
GOMMËiNT ON VOYAGE AUX ÉTATS-UNIS. 233
mentir ; mais on est encore très-aise de les trouver tels qu'ils sont, et de pouvoir, grâce à cette précaution, passer une nuit assez tolérable. Chacune de ces chambres à six lits communique Tune dans l'autre, en sorte que Ton peut se promener au besoin d'un bout à l'autre du char. Des fanaux suspendus à la voûte éclairent cet intérieur, ce qui ne laisse pas d'être un spectacle pittoresque et nouveau.
Les chars de jour, s'ils ne sont pas aussi riches, aussi moelleusement arrangés que les nôtres, offrent, en compensation certains avantages qui sont bien à envier quand on a une longue route à parcourir. Ces voitures ont la même construction à peu près que les wagons de seconde classe de nos chemins de fer; la toiture en est beaucoup plus élevée cependant, et a environ sept pieds de hauteur. Chaque char contient, sur les grandes lignes, de quarante-huit à soixante -douze personnes. Dans le milieu du char règne une allée assez large qui le coupe en deux parties; a droite et à gauche sont disposées des stalles exactement semblables aux stalles de nos théâtres, avec un dossier un peu plus élevé. Ces stalles sont rangées par trois de front sur chaque côté, et chaque rang jouit du bénéfice d'une croisée. Aucune porte latérale ; on entre et on sort par les deux extrémités de la voiture. Devant chacune de ces portes règne une sorte de petit balcon circulaire avec balustrade en fer, et qui sert comme de pont pour passer de plain-pied d'un char dans l'autre. De cette façon on peut se promener d'un bout à l'autre du convoi.
234 LES DEUX AMÉRiOinS.
Il n'y a de diglincUon entre les plaees que eolleM : les femmes jouissent du privilège d*un char spécial où m sont admis» comme sur les bateaux à Taptar, que ieon chevaliers servants ; les gens de couleur ont égalamaol u char spécial ; quant aux eeclavea (dans les Elata à «cbves), on les relègue avec les bagages, dans une sorte de magasin placé sur Tavant, et qui sert en môme tempide salle à fumer.
Tout ce qui a la peau blanche, ou mieux» pour m^ev primer selon la loi américaine» tout ce qui est citoyei américain, a des droits égaux aux mêmes places, le phi en est le môme pour tous.
Dans le char des femmes se trouve un petit salon, myslérioux arcane,(|ui renferme des toilettes complètes et tous te objets dont la coquetterie féminine sent le besoin» méioe en voyage. Ce petit salon est parfaitement arrangé et décoré. Pendant l'hiver» on place dans les chars un poêle: vous voyez que rien n'y manque.
Aux Etats-Unis on ne paie pas sa place avant de monter en voiture» ou du moins il en est ainsi pour cein qui prennent le train en route ; car» aux Etats-Unis» oo fait signe et on arrête un convoi de chemin de fer es pleine voie» comme nous arrêtons un omnibus sur le
boulevard. Seulement, de demi-heure en demi-heure, le chef du train fait sa tournée, nuit et jour, dans tous les chars en criant :
— Your lichetSf ifyouplease^ gentlemen. (Vos billets, s'il vous plait, messieurs.)
Celui qui ne peut produire son billet paie le prix de sa place, et, en échange de son argent, on lui remet une carte. Afin de prévenir cette exhibition continuelle de billets pour la production desquels le chef du train est obligé au milieu de la nuit de réveiller les dormeurs, les Américains ont adopté Tusage de planter le ticket entre le chapi'BU et le ruban qui Tentoure, de manière à le mettre bien en évidence.
Il n'y a pas d'exemple que jamais personne ait songé à profiter du sommeil d'un voyageur pour lui dérober ce billet. En France, il faudrait bien se garder d'une telle confiance. Mais aux Etat-Unis, il n'y a pas, à proprement parler, de filous; ils sont rares du moins. On y vole comme partout, mais on y vole sur une échelle plus importante. (n coquin ne sera pas assez sot pour jouer sa liberté sur un coup pareil, il aime mieux la réserver pour quelque grande opération plus lucrative.
Il est un genre de vol bien curieux, cependant, mais qui est pratiqué tout spécialement à Boston, c'est celui des parapluies, qu'il faut surveiller avec plus de précaution que sa montre ou sa bourse. Dans les hôtels, dans les bar^ roomêf dans les maisons les plus honnêtes, on escamote les parapluies avec une impudence incroyable. Ce qu'il y a d'étrange dans ce fait, c'est que ce genre de vol était passé
SS6 LES DEUX AHËalQIlBS.
dans les mœurs i l'état de croyanfle M de point qu'on a traité d'audaoe iaetayMe un arrêt da h cour de justice du Hassachussetts, qai a réoannMOI déclaré que, prendre un parapluie i Bon voisio, sans lai ca demander la permission, était un vol qualifié. La Ma ont un peu cessé devant cet arrte ; mais eooune riu n'est aussi difficile k extirper qu'un préjugé, il se commet wcore des vols de celte espèce en aises grande quantité.
Beaucoup de choses, ai-je dit, favorisent legoùlÔR voyages aux Etats-Unis : la commodité des moyens de transport et le bon marché entre autres. J'ajouterai que le comPorlable des hôtels y entre pour une bonne paru Maintenant reste a décider si ces avantages sont la cause ou li conséquence. Convenons qu'il y a réciprocité.
Nous n'avons pss en France l'idée de ca que peut Jfc en Amérique un des établissements de ce genre; et en Angleterre même, où ils sont, en général, sur un pid que nous ne pouvons atteindre, il faut reconnaître qu'ils ne peuvent lutter avec ceux des Etats-Unis. Quanta nous, ce que nous possédons de plus grandiose, de plus ricbe, it plus cher à Paris même, en fait d'héiels, n'équivaut ptî aux hôtelleries des villes de second ordre dans ce pays. Il
n'est pas jusqu'aux petites auberges qu'on rencontre sur les routes, qui n'offrent un comfortable que j'ai bien souvent regretté de ne pas trouver dans des villes importantes de la France.
Les habitudes américaines contribuent à assurer ce développement colossal aux bétels bien famés. Par exemple, pour tenir un train de maison, même ordinaire aux Etats- Unis, il faut être dans de certaines conditions que tout le monde ne peut remplir. Il n'existe pas, à proprement dire, de maisons à appartements, et surtout à petits appartements; par conséquent les 2»ac/ie/or8, ou garçons, seraient obligés, en tout état de cause, de prendre à loyer une maison entière dont le prix est généralement élevé. Cette dépense très-forte en entraine d'autres non moins considérables, celle de plusieurs domestiques, par exemple ; car on ne trouve pas aux Etats-Unis de maîtres Jacques, le cuisinier n'est jamais cocher en même temps, le cocher ne cumule jamais les fonctions de valet de chambre, etc.
Lors même qu'il est riche, le bachelor a toujours une occupation qui ne lui laisse aucun loisir pour surveiller la direction de sa maison. S'il ne jouit pas d'une aisance convenable, il lui est encore impossible de songera vivre chez lui, car on ne connaît point non plus, en Amérique, ces mille ressources d'économies de la vie parisienne. La femme de ménage n'existe pas, le portier- valet de chambre est ignoré. On n'a pas la ressource des restaurateurs à la carte pour les gens riches et des gargotes i prix fixe pour les réprouvés.
El puis, enfin, les Américains aiment beaucoup cette
us LH DEUX AMÉaiQOIS.
exùlanm en commun. Il en résulte que Uhh Im boBlUm, qaa Im femmes mâmfl, garçons par nàtaniii oa \mr pntion, l'installent dans las h6lel>, y logent, y mugnit, j
Voilà pour les gnnis éubliMemeniB des grandes vilhi. Les mêmes cmjsna se reproduiseal dons les localïtés ««»• daires, dans lus li<ju\ de plaissiice et de passage. Coalw de familles allant paiiser une saison entière i la cempap>> ou aux eaux, ou dans unu ville même où les pIsïtinetlM affaires les B|ipullent, prêtèrent do beaucoup ae lo^ i l'hôtel plulài que de louer une maison, lors mâme (ju'ih seraient en potiiiion de le faire, dQl-il Ipur «.-n couler pie oberl
Aussi les hClels des petites lor^lilés un peu en vo^ne reçoivent-ils un développement colossal. Allu à Newport, i Saralog», psrtoul ailleurs, vous serez émerveillé.
Tous les hôtels des Ktats-Unis ont été bttis el sont «dminisirés sur un type uniforme, qui est le Tremofa-koutei Boston, le plus ancien des hôtels des F.tits-Unis. Ixs d^ lails que je vais donner s'appliquent donc indistinciëraent à tous lesélnblissumenis de ce gt:iire, sauf quelques niodifioations fort l^âres qui s'observent suivant les lisbilihles
de certaines localités. Je m'en liens aux traits généraux, commuus à tous.
D'abord, il faut que vous sachiez que les heures d'arrivée de tous les steam-boats, rail-roads, voitures, etc., de quelque point de l'Amérique qu'ils viennent, sont exactement connues dans tous les hôtels, qui, à ces heures, ont des hommes à eux et des voitures leur appartenant postés au lieu du débarquement. Le voyageur n'a donc pas à s'inquiéter de ses bagages, ni à s'occuper de trouver une voiture pour le conduire au domicile qu'il a choisi. En arrivant, il remet aux hommes de l'hôtel où il veut prendre logement les cachets numérotés de ses malles, et il monte dans la voiture qui l'attend à la porte. Une demi-heure après, les malles sont rendues dans l'appartement sans que le voyageur se soit donné le moindre souci, sans qu'il ait lieu de s'inquiéter, attendu que ces commissionnaires patentés portent sur leurs chapeaux le nom de l'hôtel auquel ils appartiennent, qu'ils sont parfaitement connus des gardiens, qui, au moment de l'arrivée des chemins de fer, ne laissent pénétrer qu'eux seuls dans l'enceinte des débarcadères. Ce sont, au surplus, des gens sûrs, bien choisis par ceux qui les prennent è leur service.
Ce sont donc deux embarras, deux ennuis véritables qu'on évite : réclamer ses bagages et chercher une voiture.
L'aspect extérieur des hôtels a toujours quelque chose de grandiose et de monumental ; je citerai particulièrement ' Saint-Charles et Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans; l'Astorhouseà New-York, lelrémont-house à Boston, le Mansionhouse à Mobile. Ceux-là que je cite entre autres sont de vé-
240 LES DEUX AMÉRIQOES.
niables casernes. Figurez-vous des salles i manger où Ton dresse quatre fois par jour des tables pour trois cents convives ! Puis des salons de conversation, des famoirs, des salles de lecture, des bar-rooms, et quelquefois, comme à Saint-Charles, de l'espace pour loger trois mille locataires.
Vous arrivez d'abord sous un vestibule énorme, dont les murs sont placardés d'une multitude d'afficbes de la taille d'un homme, imprimées en lettres longues comme le bras. Autour de ces murs, une foule de fUneurs lisent ces aSches avec une patience angélique. Dans ce vestibule vous trouvez ce que l'on nomme Voffiee^ ou bureau, dans lequel sont toujours employés sept ou hiiit individus, occupés, l'un à expédier les voyageurs qui s'en vont, l'autre à recevoir ceux qui arrivent; celui-ci à remettre et à reprendre les clés des appartements, à répondre à toutes les quer lions, à fournir tous les renseignements demandés ; celuilà à aligner la comptabilité si multiple dans un pareil établissement. Ces employés sont des commis, des genUemtt. et souvent, parmi eux, se trouve le propriétaire même de l'hôtel, si riche qu'il soit. — Cela est de règle aux Eut^ Unis, où on est habitué à ne pasconGer à unautre cequ'oi: peut faire soi-même. Chacun assume sa part de besogne, d il n'a recours à autrui que pour ce qui dépasse ses force>. son savoir ou sa dignité.
Chaque voyageur, à son arrivée, va inscrire sur un registre ouvert à cet effet dans le bureau, son nom, te lieu d'où il vient, celui ofi il va. Ce registre est une proie pour les désœuvrés de l'hôtel et pour les passants. Rarement un individu traverse la rue sans monter à Vofjioe pour jeter un coup d'oeil sur le registre que tous les jours les éditeurs de journaux viennent feuilleter pour publier le lendemain la liste des voyageurs.
On peut compter toujours une vingtaine de personnes occupées sans interruption à parcourir ce malheureux re* gistre.
Cet immense vestibule où stationne, du matin au soir, une masse d'individus, devient inabordable à certaines heures, à celles des repas, par exemple, et particulièrement après le diner. Ce ne sont plus seulement les voyageurs qui s'accumulent alors dans cet espace devenu trop étroit, ce sont tous les promeneurs de la ville qui s'en vont faisant une halte de quelques moments d'un hôtel à l'autre.
On pourrail croira qu'il y » quelque danger pour cw Uii» individus à se dénommer ainsi eux-fndmes sur m registres des hûiels ; mais il faut remarqua d'abord qu'u passant d'un Etat sur le territoire d'un autre, un malfù' leur se met à l'abri de loule atteinte; l'extradition n'existant pas dans le code de la confédération. Et puis, c'est une monomanie chez les Américains de loisser partout des traces de leur passage. Les dénonciations des r^islres d'hàtels ont donné lieu cependant à des aventures tragiques comme celle-ci :
Le commis d'un négociant de la Nouvelle-Orléans s'était enfui avec la caisse. Dix mois se passèrent. Il prit un jour fantaisie au négociant de faire un voyage dans le noni. Le hasard le conduisit à prendre la voie du fleuve. Il remonta le Mississipi, et, arrivé i Pitlsbui^, il fit comnM tout le monde, il jeta les yeux sur le registre de l'hôtel oi\ il était logé. Au troisième feuillet, il poussa loul à coup un cri de rage et de joie en même temps. Il veaail de lire le nom du caissier fugitif, se dirigeant, disait le registre, sur New- York. Il se rend dans celte ville avec la rapidité des steam-boals et des chemins de fer, y passe quinze jours à parcourir les hôtels et leurs registres, el y trouve
les traces du voyageur. Il se remet en route, poursuivant sa recherche de ville en ville» de registre en registre, et arrive enfin à Nashville. Il entre dans le bar-room d'un hôtel et y aperçoit le comptable infidèle, occupé à humer un jackson^punch. Il tire de sa poche un pistolet, s'avance tranquillement vers lui, et lui brûle la cervelle. Trente personnes assistaient à cette scène : le négociant leur débita nettement son histoire; pas un ne songea à lui adresser le moindre reproche.
Ces façons de justice personnelle sont très-fréquentes aux Etats-Unis, surtout depuis Tinlerdiction des duels, et particulièrement dans l'ouest et dans le sud. Il fut un temps où, à la Nouvelle-Orléans, chaque citoyen sortait avec un pistolet ou avec un poignard dans sa poche. Il était rare qu'on se demandât raison d'une insulte ou d'un propos outrageant, et qu'on remit la réparation au lendemain ; l'outragé, s'il avait la main assez leste, lavait l'insulte sur l'heure, en tuant son adversaire en pleine rue, en plein bal même.
L'Etat du Tennessee, où s'est passée l'aventure du banquier, a été pendant bien longtemps le théâtre des plus atroces boucheries. Là, comme dans tout l'Ouest, il arrivait qu'à table, sur un simple mot un peu vif ou mal inter-
2A% LES DEUX AMÂRIQUES,
prélé» les coups de pistolets se oroisaieni, au détriBent des voisins» qui payaieui quelquefois pour les eovpaUw.
On a conservé le souvenir d'un duel, doot le génM Jackson a été le héros. A cet homme étrange, trempé de fer» il fallait toujours des batailles» le bruit des armes, l'odeur de la poudre. Il avait les allures et les goûta d*uo aventurier» à côté de la raison d'un politique consommé. ApporUint dans les relations de la vie privée lee habitudes des wigwams , il semblait qu'il vit dans chaque homne qui lui déplaisait Un Indien à brôler à bout portant.
Donc, des propos offensants avaient été échangés entre un colonel Benton et le général» et rendez-vous avait été pris pour une rencontre armée.
Jackson» obéissant à Tiropétuosité de sa nature» avait commencé par déclarer que s'il rencontrait leoolonel» il lui casserait la tète.
Benton ayant eu connaissance de ces menaces» et voulant éviter toute occasion qui pût amener une provocation pareille, évita de descendre dans le même hôtel où le général logeait, à Nashville. — Benton était accompagné de son frère. — A peine averti de l'arrivée du colonel, Jackson se rend à son hôtel, accompagné de deuv ou trois de ses amis ; et en entrant dans la chambre où st' trouvait son adversaire, il l'ajuste avec un pistolet, avant que Benton ait eu le temps de saisir son arme. I^ frère du colonel riposte en envoyant une balle à Jackson ; les cou()s de pistolet se succèdent alors des deux côtés avec acharnement. Les munitions étant à peu près épuisées» et le temps de recharger les armes manquant» on en vint au poignard.
Deux des amis du générol se ruent sur le colonel et lui font cinq blessures. Ce fui pendant près d'un quartd'heure une atroce lutte, dans laquelle Jackson fut assez grièvement blessé. Quant au frère de Benton, renversé par deux adversaires et criblé de coups, il allait succomber, lorsqu'un citoyen de Nashville, qui s'était mis de la partie, parvint à l'arracher à la mort au moment où il faisait un suprême effort pour décharger son pistolet en pleine poitrine sur l'un de ses adversaires. Et, chose étrange! la juslice ne s'émut pas de cet incroyable attentat !
Cela ne ressemble-t-il pas un peu aux rudes épopées antiques, à un épisode de I7tia(2e et de Y Odyssée? TouXe chose se ressent, en Amérique, de cette verdeur du premier âge des Etats. Pendant qu'ils se hâtent de marcher vers la civilisation, ces hommes au cœur de fer et au corps d'acier, ne sont capables que d'entreprises gigantesques, exceptionnelles, hardies. La forêt est vaste, ce n'est pas la peine d'en abattre quelques arbres pour y construire un village; il faut la remplacer par une grande cité. Dans l'abime qu'a produit l'extraction des racines d'un arbre centenaire, il faut jeter les fondations d'une maison éternelle et non point les bases d'une cabane. Ce ne sont pas des barques légères qu'il faut pour naviguer sur ces fleuves immenses; mais de ces colosses flottants, qu'on appelle des steam-boats!
Eh bien! je le dis en toute conviction, pour avoir le sentiment exact de ces rêves de géants, il faut en passer nécessairement par des mœurs aussi rudes,, aussi étranges que celles que je vous ai décrites. J'en prends à te-
moîD le progrès rapide qui s'est lœompU eo Câliforoie «n milieu de celte sociéié, où lous les bundili du monde s*é- Uieni donné rendez-vous.
Au milieu de ce cbsos, d'où il s'agissait de tiier aa monde en moins de six années » plaoei une civilisatioa à l'eau de rose« des hommes aux habitudes paîsihles al polies vous assisterez incontestablement au triste spectacU d'une décadence. U est entré .dans les defitmina de Dîea» qui a voulu bire des Etals-Unis une œuvre à prt» de leâr imposer ces orageuses jeunessee traversées de tampéles el d'éclairs. Le calme est toujours revenu peu i peu el en soo temps.
Je retourne aux hôtels dont quelques motsencore achèveront de peindre la physionomie. — Les ressources de toutes sortes qu'oflrent ces établissements attirent une quantité énorme de gens du dehors.
Rien ne manque en effet dans ces hôtels où tous les détails, où toutes les choses utiles à la vie sont réunis et prévus. Vous y avez un salon de lecture où vous trouvez tous les journaux publiés aux Etats-Unis, et Dieu sait si les journaux y pullulent 1 Un salon de conversation où Ton reçoit ses visites, où Ton se retire pour rùver, pour tuer le temps.
pourcauser. Une salleesispécialement réservéeaux fumeurs, ce qui, à la rigueur, ne serait pas indispensable, attendu que tout le monde fume aux Etats-Unis, et qu'il n'y a pas peu^tre de pays, sans en excepter l'Orient» où l'on fasse une plus grande consommation de tabac par les trois moyens que l'on a inventés pour en user. Vous ne rencontrez pas un Américain qui jne fume et ne cbique en même temps, les trois quarts de la population prisent par-dessus le marché. Enfin chaque hôtel est pourvu d'un bar-room ou café, sorte d'établissement dont je vous dirai quelques mots tout à l'heure.
Le rez-de-chattssée des hôtels, le basement comme on dit là-bas, est occupé par des boutiques d'objets de première nécessité. L'une d'elles est toujours le lot d'un barbier, à moins que celui-ci ne fasse partie intégrante du personnel de l'établissement, ce qui arrive souvent.
Le barbier est un industriel indispensable aux Etats- Unis, où personne ne se fait soi-même la barbe. C'est donc une profession en même temps très-lucrative, car les Américains ont la barbe en horreur ; et sauf les deux villes de New- York et de Nev^-Orléans, où les étrangers conservent cet ornement si populaire parmi nous, dans tout le reste de l'Union on devient un objet de curiosité, de rires, de quolibets quand on se montre dans les rues avec un poil un peu long sur le visage. Même à bord des bâtiments à vapeur vous trouvez U chambre à barbe et un barbier au service des passagers.
Comme sur lessteam-boats, comme sur les chemins de fer où les femmes ont leur salon et leur char particuliers,
218 LES DECX AMtSIQmS.
elles ont aussi leur voitun spéciale poor sa faire coDdnîn i l'hdlel ; elles y ont une eotrée qui leur eet esdutÎTeiiKat réservée, et un corps de logis est tout entier ftffeelé i leor sexe. Celle âistinciion se contïane dans tons les détoibtte la vie intérieure. Ainsi la salle i manger des dames est k part ; elles ont leur salon, leur parloir A elles. Vous pouvez vivre, dix, quinte jours, dans un Miel aux Ews- Unis, sans apercevoir un visage féminio; vous ne snpçonneries pas qu'il existe quelqnebns cent fommes sooi k même toit qui vous abrite. Les heures de repu méae sont différentes.
Les appartements, même les simples chambres sant, dans la plupart des hôtels, parfaitement en rapport avn tout l'extérieur des tlabtissements, c'esl-i-dire au maioi très-convenables. Je ne dirai pas qu'ils sont soroptueui, mais on rencontre partout les traces de certains soins, if 'certaines prévisions qui ne laissent rien ù désirer. Ceci e>l d'ailleurs conforme à l'esprit américain ; lu comforlabi'', l'utile, le nécessaire avant tout I Le service est bien pl n'guUiVemeiit fait. Tne armée de domesli<]ues est érlu'lonnre pur ainsi dire sur toutes les marches, à tous le^
étages de l'hôtel, et au premier coup de sonnette vous êtes entendu, deviné, obéi. •
L'aspect d'une salle à manger d'hôtel est une chose qui mérite qu'on s'y arrête. Cette pièce, par ses dimensions, nous parait fabuleuse ; habitués que nous sommes à ne rencontrer ^dans nos plus grands hôtels que des trous à rais, étouffés, mesquins, rétrécis. L'ordre méthodique qui règne dans cette partie de la maison, la surveillance active qui s'y exerce, la propreté merveilleuse qui en est l'ornement le plus beau lui donnent un certain air de grandeur et de majesté. A quelque moment que vous entriez dans ces immenses salles, vous les trouvez nettes, soignées et toujours préparées i recevoir les convives d'une façon convenable; et pourtant, du matin au soir on mange aux Etatsl nis. A huit heures on déjeune, à onze heures on songe au lunehf à trois heures on dine, a six heures on prend le thé, et à dix heures on soupe. Cinq minutes après chacun do ces cinq repas, vous ne soupçonneriez pas qu'une foule d'affamés a passé par cette salle à manger, qui est tout aussi propre qu'avant l'arrivée des convives. Les nappes sont blanches et lisses, toutes les chaises sont symétriquement rangées, toutes les pièces du service ont repris leur place respective. Rien ne répugne le retardataire qui vient prendre sa part du repas.
LES BEÎJX AM^SJÏtlJ^-,^
Le r^slre el )e Aar-nwm soûl la clé de voûte de MM hftiel aux États-Unis, un liolel-kœper qui n'aurait {MM rostre n'aurait pas cette abondance de visileun^ m «W qui, ayant des visiteurs, n'aurait pas de tar-raem, ml un sot, parce qu'aux Étets-Unis on passe toujours poar m sol quand on néglige les moyens de gagner de l'ariçenL Témoin ce dicton, moral moins trois mots, el que les père adressent à leurs fjls quand ils les lancent dans le monde: Go, my son, make nwttey, honestly ifymt can, but mak» moneyt — (Allez, mon fils, gagnez de l'argeni, honoélC' ment si «tus pourez, mais gagnez-en t]
Chaque hôtel a donc un de ces élablissemeots, qni sont en outre ir^-s-répandus par les villes. Ces caléi n'ont rien de commun avec les nôtres; ils n'ont w peu de ressemblance qu'avec les comptoirs de nos marchands de vins. Ce sont tout simplement de grandes pî^cKi sans autre ornement qu'une bibliothètiue de la façon <le celle que don César de Bazan avait trouvée si bien monlét dans la pe^le maison de son bon ami Ruy-Blas. Aucun luxe, rien qui piiisse engager le cbaland à séjourner dans l'établissement; iiuelquefois cependant deux ou trois petitts tables de marbre sont disséminées dans l'appartement. Le
COMMENT ON VOYAGE AUX ÉTATS-UNfS. 251
fond de cette pièce est garni d'une longue table en marbre ou en bois» en forme de buffet, derrière laquelle se tiennent deux ou trois garçons occupés du matin au soir. On se fait servir ce que l'on désire, on boit debout, après avoir trinqué; on paie et l'on s'en va. C'est tout au plus si on se donne le temps d'allumer son cigarre à la lampe qui brûle perpétuellement sur le comptoir.
Quoi que vous vous fassiez servir, le prix en est fixé à 10 cents (un peu plus de 50 centimes] par grand verre. Dans chacun de ces bar-rooms vous trouvez toujours une petite fontaine d'eau à la glace, où le premier passant peut venir satisfaire sa soif sans rétribution. Cet usage est établi dans tous les États-Unis, où l'on fait une consommation énorme d'eau glacée. C'est un besoin tellement répandu même, qu'à Baltimore toutes les fontaines-pompes des rues ont une petite écuelle qui y est attachée par une chaînette, et dont les passants de toutes classes, de toutes conditions se servent pour étancher leur soif.
Sur les steam-boaUf dans les hôtels, dans les foyers de théâtres, â la Bourse, partout enfin, vous rencontrez le bar-room^ qui ne désemplit pas. Il est vrai de dire qu'aux États-Unis c'est une politesse d'offrir à quelqu'un de venir au bar-^room boire quelque chose^ et que c'est une impolitesse que de refuser. En sorte qu'un homme est exposé à offrir ou à accepter dans sa journée une trentaine de verres de quoi que ce soit. Dans le sud et dans l'ouest de TUnion, ce quelque chou est ordinairement des liqueurs fortes.
A New-York et à la Nouvelle-Oriéans, quelques-uns de
m LES DEUX ÀMËRtQUES.
OM ^ublinemMU, pinioaliriranMi ans ^ hk mm dans le quartier du ■&!»■, loaraiMiol à auger, ifeiUdira qu'A l'hsura du twuk (ou foèlar), 1m gtat qsi ••raient una parUa da la Tille A trararaar poar natnr cha eux y vont niiifaira leur appâlil an lailiM du jour, aa fm minime de 6 at lO œnU (86 et bO eulioMa). Daa naid« [roides, des salaisoDS surloni K»t aerrîaa M «BBai granli abondance aux oonaommatMirà. Bi lea prcqMiétBÎrea perdai évidemment sur la nourriture qa'ila fonnûsaeDt i daaprii ù bai, ili oompenient et au daU oau» parte par la pùàt quanlilé de liquidée qui a'abaeriw eo attaM taaipa.
Peu de villes aux États-Unis, sprôa New-York, présentent k l'œil «ulant de symptômes de grandeur que Phibdelphie. De belles et larges rues, de nombreux idoouments, de riches maisons d'babitation, de charnisnUs promenades ou iquart», un mouveokenl de populiiion i toujours croissant, un courant d'sAircs considérable, quel- i ques souvenirs historiques, les échos incessants que rend celle enclume da rinialligenee qu'on appelle la presse, lei | produits remarquables de l'esprit et de la adence, en un i mol, tous les bruits physiques, loulas lei agitalions iniel-
lectuelles semblent s'être donné rendez-vous à Philadelphie.
Si cette brillante cité offre d'intéressants sujets d'étude et d'exateeuy dans une certaine sphère d'idées, si l'on y rencontre matière i satisfaire la curiosité flâneuse d'un touriste, on ne peut nier cependant que c'est là une ville é l'aspect raide, compassé» maussade, ennuyeux ; il semble que les passions s'y glacent sur le marbre des monuments. Je ne parle que des passions religieuses qui y sont violentes comme des incendies, et dévorent la plus belle part des cœurs et des intelligences. Cette raideur apparente de la ville tient précisément à ce que Tesprit de secte y est poussé jusqu'à l'intolérance, qu'il exerce son influence sur toutes les classes de la population en la tenant dans une sorte de servage. Vous en avez la preuve matérielle et palpable dans le grand nombre de quakers et de quakeresses que vous rencontrez par les rues en grand costume de leur secte.
Quand on veut étudier le véritable esprit américain, c'est Boston qu'il faut choisir pour centre de ses observations; parce que là cet esprit se montre dans toute sa pureté nationale. Plus vous remontez dans le nord des États-Unis,
LES DEUX liSERîgtJES.
plus TOUS renoontm le typé yantos éàm tm orighifiié; mais i Bosiod il gagne i se déveloi^ier «n miliflo da lajm Kutours ardent dw lattes intellsoiiMllMi. BMkm mi U lolal des Étata-UQÎs. C'est de là qu'est sorti ia mmAU i«mIitionnaire qni a emporté dans ton toariilloB tous )« eeevi et toutes les Idtes, elqni aeageodrS let Éiais-Daii; e'en li que s'opArent quotidiennement tous les gnnda noaraments littéraires qui agitant les intelll(;eiMM.
Si Philadelphie a lea aiqiareiMM d'an gnnd monanèn de religieux, Boston a bien l'air d'une mis aoadéws, si tous les eiloyens semblent des Boadémtdens «t des doetoon en us; ils ont un peu, il faut le reconnsitre, la raideur, le pédantisme du proresseur.
Les Bostoniens sont très-fiers, et i bien des litres ik ont raison, de leur ville au Trois-Collines, eomme ils l'appellent.
A Boston, comme i Philadelphie, comme à Nev-Tni, comme dans toutes les villes des Élals-Unu, d'eilleun, les églises sont l'espèce de monument qu'on rencontre It plus fréquemment; il n'est pas de rue qui n'en compte trois ou quatre ; soit édîBées, soit en construction : autaoi qu'il y a de sectes en train de se constituer. Le moi de H. de Tallsyrand est très-vrai. « J'ai rencontré aux Élats- » Unis, disait-il, trente-six religions en un seul ragoût, u Le ragoût n'a pas progressé ; mais les religions ont muluplié.
Parmi cette quantité prodi^eused'églisee, on en remarque i peine troisou quatre qui, comme architecture, vaillent qu'cm les cite '■ ainsi SatM-Ëlicnnc, i Philadelphie,
la Trinitéy à New-York, la Cathédrale ^ à la Nouvelle- Orléans.
Il se passe, au sujet des églises et dés sectes aux États- Unis des choses qui paraîtraient étranges et donneraient une idée bouffonne de l'esprit religieux des Américains, si Ton ne savait ce peuple essentiellement convaincu en ces sortes de matières.
Ainsi, vous ouvrez un journal et vous lisez, entre une annonce pour une vente de chevaux et une autre relative è l'arrivée d'une cargaison de sangsues, des avis de cette nature : « On demande pour la secte de... qui vient de se fonder, un prédicateur. Les candidats devront justifier qu'ils possèdent, outre l'éducation indispensable pour cette fonction, une voix sonore et bien timbrée. Les émoluments sont convenables. Fournir de bons répondants. — S'adresser, etc., etc. D
Aux États-Unis, l'annonce n'esl-elle pas destinée à tout répandre, à tout propager?
Voici deux traits caractéristiques des mœurs religieuses et spéculatrices des Américains.
Un des temples les plus fréquentés de Boston, le Trcmont-Temple avait été, il y avait à peine quelques années,
S56 LES DEOX AHÉBiQDBS.
le tbdfitre le plus vaste et le plus OMini de Bomm: mais la fortune l'aTsit loat i ooup abandonné. Il l'éuit trouvé alors par la ville une wete religieun en grande prospdrilé, et qui, moyennant 50,000 dollars [350,000 fr.] en avait fait l'acquisition. Du jour au lendemain, sans plus de cérémonie qu'un acte notarié, unequittanoe et un eoap de pinceau, la destination de celle salle avait changé.
On ma conduisit k un autre Utimeat tout nouvellemeal eonslruit en style gothique, avec de Urgm fenêtres eo ogives sur la façade, et un péristyle qui se donnait des ain d'un portail de cathédrale.
C'était un théâtre, le Howibd Atbshmvu. La spéculaûon opérée sur le Trem(nU-Temj)le avait été ateez lucrative pour donner à réfléchir aux architectes et aux directeurs de oeU« salle. Aussi le propriétaire de ['Howard Alhenetun avait-il pris ses mesures de façon à en tirer un parti excellent, au as oùl'entreprisedramatiquenerénssiraJlpas;etrëdiGGeaTail éléconslruitdetellesorlequ'il pût être facilemeatlranstHiK eo église, en satisfaisant à la fois l'œil et les convenances. Qui sait si, retournsDl un jour à Boston, je ne trouverai pas une chaire de prédicateur sur cette scène où j'ai vn un acrobate danser sur la corde?
0 destinée des théâtres etdes églises américaines!...
On ne peut se défendre, en arrivant à New-York, d'une véritable et profonde émotion. Tout ce qui révèle une grande, beHe et riche cité, vous saisit dès les premiers pas que vous tentez à travers ces vastes rues qui s'allongent entre deux haies de magnifiques édifices.
New- York est la première ville des États-Unis, sous le triple rapport de la population, de la fortune et du commerce. Un simple coup d'œil suffit pour vous en convaincre.
Deux de ces grands fleuves, comme on n'en trouve qu'en Amérique, l'Hudson et la rivière de l'Est, l'enceignent de leurs bras puissants, et devant la ville s'étend un vaste port de près de dix lieues de circonférence, et qu'emplissent des milliers de navires de toutes les puissances du monde. L'agitation de cette population active, affairée, mais en même temps affable, souriante à vos moindres désirs, vous frappe d'étonnement et d'admiration. La vie, le sang, la richesse , circulent par toutes ces artères qu'on nomme des rues.
L'aspect de New-York n'a rien qui ressemble a celui des autres villes des États-Unis; car tout se modifie à New- York au contact des races européennesqui s'y agglomèrent,
ir r. -
*^8 LES DtlX AMÉRIQIES.
et les mœurs prennent „„ «r,c.A„. ,„,, ..^^^ môme d'originalité, devient original. ^ '^ " Aussi New.York es. une de ces vij|« ^..^ ^ ... Nouvelle-Orléans, le. ..rangers aiment à 1„;:.::,'
e^apa.r.e.e.dansla<,..elleil...p,.i«.„.,,,,..:r 2"n<^..cescen.resq„ia.,i^„,,f,.^i,^„,^,^
trainen. dans un lourbillon.
Ville de plaisirs, v ille de f..r.„n... villo.J. „,.^„„. l'artou. l'œil es, frapp,: Je >,K^u.cks p..,.^ , .,. '•'cur,os.u,; l'espri, renron.r. „.„,, / ,i ^/J; ;
"'••"•'''''"'^«•^le^plusgrandiuM.,. '" "
m««n.fi<,„e coup d'<ril du ,K.r, et de tou.« |« JZZ "-<,u, peuplent ce..e bnio;..g.nu.,uer^.,^. tT"^ 'n^V'arr |'„.rémi,.. du /.,v../.«,y. c d.gn.n, iT**"
'a M doleine. w.us cro.« dWil.r devant une ZlT M'iomlMl.. d..Ji,i..^, de nches maisons deT .^^ 7, H duran. cet., promenade. *«u« vo«, d^,.^
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broient le sol sous leurs roues ! Rien ne manque pour vous rendre l'illusion presque complète.
Je suis arrivé à New-York le matin de la fête anniversaire pour l'indépendance américaine, et j'ai gardé une profonde impression du spectacle de celte expansion nationale.
Ce n'est ni par la pompe extérieure, ni par le déploiement d'une mise en scène splendide que ces sortes de solennités prennent aux États-Unis ce caractère de magnificence qui les distingue ; mais par la gravité réfléchie, par l'attitude sérieuse, par le recueillement, par le respect qu'apporte la population dans l'accomplissement de ce qu'elle regarde comme un pieux devoir.
* Ce jour, dont le soleil levant réchauffa de ses rayons le sol américain pour en faire éclore l'indépendance et la liberté, ce jour si fécond en résultats pour le peuple qui en salua l'aurore, si plein d'exemples et de leçons pour les autres nations, ce jour occupe une place vraiment sacrée dans le cœur de tous les citoyens.
Le souvenir de l'héroïque drame que jouèrent ses aïeux est devenu pour ce peuple une religion.
260 LES DEUX AMÉaKims.
L'aspect de la foule ce jour-là n'a rien de cette bruyante expansion qui caractérise les Français, et surtout les Parisiens au milieu de leurs fêtes les plus nationales. Nous en oublions un peu trop quelquefois l'origine et le but pour ne songer qu'aux plaisirs et aux distractions qu'elles nous procurent. Les Américains , eux, ont toujours présent à l'esprit le pourquoi de ces réunions publiques. L'ouvrier sent et comprend qu'il abandonne «es outils et son tra\^il, et descend dans la rue, moins pour s'adonner entièrement à la joie que pour payer son tribut à la grande et solennelle heure qui l'a fait ce qu'il est, c'est-à-dire un citoyen libre et fier de sa liberté.
Cette conscience de soi-même, ce sentiment de sa valeur, cette expérience de sa dignité donnent à tout citoyen l'iotelligence exacte de la somme d'actions de grâces qu'il doit à la Liberté, et de la forme dans laquelle il doit lui payer ce tribut.
Je dis le mot, aux États-Unis, une solennité de ce genre a moins l'apparence d'une fête que d'une prière publique.
J'ai donc vu New-York dans celte grande émotion, et l'on n'aurait pas soupçonné que ces gens graves, qui déG-
laient majeslueusement dans les rues» avaient pu, la veille, ou devaient le lendemain assister à une représentation théâtrale.
Quelques semaines avant ce jour, j'avais été le témoin, à New-OrléanSy des illuminations et autres réjouissances en l'honneur des victoires du général Taylor sur les Mexicains. Eh bien! le même recueillement, la même gravité solennelle présidaient à çé triomphe. Et, ce qui étonne le plus, mais ce qui est la conséquence de tout ce qui précède, c'est , l'ordre qui règne dans la foule, c'est l'absence de toute police pour maintenir les flots agités d'un peuple en joie. A quoi bon? Comme je le disais plus haut, le respect que chacun apporte dans l'accomplissement d'un véritable devoir, rend toute répression inutile, superflue et injurieuse.
Il n'est rien qui mûrisse un peuple pour la liberté et pour la pratique de ses institutions politiques, comme de posséder instinctivement et par l'éducation le sentiment rigoureux des grands devoirs de la vie publique. De là à cette pure abnégation qui est la difficile vertu des gouvernements démocratiques, au patriotisme véritable, à la glorieuse ambition de payer au pays la dette que tout citoyen lui doit, sans autre prétention que d'avoir accompli sa tâche, — il n'y a pas loin. — Que ce soit â l'exercice de ces . vertus que la démocratie doive l'ordre, la régularité, la paix dont ellefait jouir le peuple aux États-Unis, ou bien que ce soit la démocratie contenue dans les limites de la raison et du bon sensqui inspire des sentiments aussi élevés, — il serait difficile de le définir exactement, ou plutôt il vaut
ses us MOU AMÉaiQOlS.
mieux dire que («deux onkM d'i^éoi et de bili loiil ■»-
lidaîres.
Il est important à oe propos de peindre» par ua exemple, un cAlé caractérisUque des mœurs tmérîeeÏDes. Le hit dont il s'agit est tout i l'honneur du peuple, deli simplicité et du désintéressement des citoyens de l'Unioa.
Aux ElalE-linis il n'y a pas, 8 proprement dire, d'armée régulière. Tout au plus dix mille hommes, or^nisé en troupes, sont répartis sur le territoire.
Quand la patrie a besoin de bras pour la dérendre, il lui suFHt de frapper du pied la terre pour qu'il en sone des soldats. Ce sont tous des volontaires qui r^ardent comme un devoir sacré d'aller sur le champ de bataille verser le tribut de leur sang. Riches, pauvres, jeune» hommes, hommes mars, célibataires, pères de famille, tous indistinctement accourent à celte grande voix de II patrie en détresse, et disent : — Nous voilà !
Les compagnies élisent leurs officiers, et le sac sur te dos, on marche où la guerre vous appelle. Puis, quand on a rempli sa tâche d'une année, on revient chez soi; le simple soldat rentre dans ses foyers, l'oSicieT se dépouille de SOS épaulettes éphémères. Ni l'un ni l'autre n'attendent
de récompense de la patrie, aucun avancement, rien, que rhonneur d'avoir acquitté une dette.
Si la patrie ne jolde par aucune faveur ce dévouement, il re^ne aux braves à recueillir les témoignages extérieurs de la reconnaissance publique.
Dans une de mes stations sur les fleuves, j*ai embarqué à bord du steam-buat, à un petit village, un jeune officier parti comme capitaine volontaire dans la guerre contre le Mexique. Il était revenu avec deux blessures après avoir assisté à l'assaut de Monterey, au siège de la Vera- Cruz, à la prise du Cerro-Gordo. Il était retourné au village pour embrasser son pore. Le matin du jour où on l'attendait, sept coups de canon annoncèrent sa venue; et au moment où il débarquait sur la rive, la population tout entière, musique en tôte, se rendit à sa rencontre, et le conduisit à une salle où était préparé un banquet.
Ainsi, un soldat se conduit vaillamment dans trois actions, il est blessé deux fois; toute la récompense qu'il en retire se borne à une démonstration de ses concitoyens en son honneur, et il en est plus fier que de deux grosses épaulettes. Le jeune capitaine pleurait d'émotion en nous racontant cela.
CHAPITRB XI.
Je dois toute la \<'*ritc* dans re livit* «mi j'ai démontrer, par le spectacle de la vie politique, par qmqucs d<^tails sur \^ mirurs privées el poblM|u<>«, a \ Ktats-Unis» que 1rs peupl(*5 de 1* Amérique qui ont eu * pcMiM^ d'imiter les institutions des Amt'ricains du \vont menti a leurs propre» instincts et comprumt^ I- avenir.
La mérité t*sl que ce n'est fus «ans a>oir pasM* par f bien rudes épreut«*s que la drmocralie e«t parvenu* - «Vublir sur d(*s Imvh (rrm«*^ H drlinitivc^ dans 1*1 UM>n »' . .Nord.
UNE PAGE D'fllSTOIRE. 26b
Les épreuves qu'ont traversées les Etats-Unis en 1775 sont inhérentes* à toutes les transformations sociales. Lès peuples dont je parle en ont voulu prendre acte et en faire un argument, encore aujourd'hui, pour justifier des espérances que condamnent leurs efforts stériles, et que l'avenir ne justifiera pas.
Au moment où les treize colonies anglaises qui occupaient le sol de l'Amérique du Nord se levèrent pour secouer le joug de la métropole, les six millions d'hommes qui en composaient la population avaient poussé un même cri unanime, qui était une aspiration non plus seulement vers la liberté, mais vers l'indépendance. C'était un beau spectacle à voir que celui d'un peuple tout entier, fier de ses droits , animé par l'espoir du triomphe d'une cause juste et sainte, accourir s'abriter sous un même drapeau et se confondre dans une même pensée!
Cette unanimité était logique; les treize colonies avaient une origine commune et la môme religion, parlaient ta même langue, et avaient les mêmes mœurs. L'instruction populaire était également très-répandue chez toutes, ou à peu près, comme je l'ai démontré, et les mêmes grands intérêls<^mmerciaux et politiques auxquels la métropole venait de porter atteinte , les unissaient entre elles. Bfais, pour la première fois depuis leur existence , elles se voyaient soumises à une direction unique, et se trouvaient solidaires les unes des autres. L'habitude de se gouverner, de s'administrer isolément avait créé, nonobstant ces points de rapprochement, des usages et des intérêts particuliers, qui, d'un jour à l'autre, pouvaient rompre cet
266 LES JDIDX MOfaUSm.
accord. Il y avait li un danger fM , 4UBeil6 i Mm. ' Ausû» a peine la lutte élait-elle Mga§A^ que le firoî»-. sèment de quelques intérêts privés» qw la rjpûrtanea» inaltendue peut-être, apposée pur la mère-iialrie» que les difliculiés du sucoàs» avaient Jeté àéfk au oUiiett de eea ooson si ardents et si unanimes un moment, le déeoon^gHiieDl, l'inquiétode, rindifférence.
La voie était ouverte dés kvs k la discorde et aux déchirements intérieurs.
Le lendemain du jour où le premier coup de fusil qui fut le signal des hostilités à main armée fut tiré k Lexington, un parti opposé à la conquête de cette indépendance tant rêvée se noua dans Tombre, puis bientôt leva la télé, et se déclara ouvertement pour la mère-patrie.
C'était secouer sur ie pays le premier brandon de la guerre civile.
Le Connecticut fut obligé d'envoyer è New-York des corps de troupes pour appuyer les républicains, dont les Icyalisies de cette province (nom que se donnaient les opposants) menaçaient d'entraver les opérations.
Peu de temps après, la Pensylvanie, le New-Jersey, le New-Tork, les deux Carolines, la Géorgie, le Maryland,