II. JEAN REYNAUO
Occupons-nous donc uniquement du philosophe, qui seul lient la scène et remplit le livre. On comprendra bien qu'il n'entre pas dans notre pensée de présenter le résumé fidèle et complet de toutes les théories qui passent par la tête de cet étrange philosophe. Nous ne prendrons que l'essentiel , négligeant le détail et omettant les épisodes, qui nous entraîneraient trop loin. Le grand principe du livre est celui-ci : la circulation éternelle de la vie dans l'immensité de l'univers, sous l'impulsion du Dieu trinaire^ et pour un progrès à l'infini. I4 création n'a de bornes ni dans le temps ni dans l'espace» L'univers est infini, et quelques excessives grandeurs que nous imaginions au delà des plus lointains soleils qu'il nous soit donné d'apercevoir, il n'y a aucune sorte de ressemblance entre ces grandeurs et l'inimaginable immensité de l'univers. Ces espaces etTroyables, dont la grandeur écrase la pensée, ces tourbillons du flrmament sont-ils vides? Qui pourrait le croire? Ce cosme incommensurable , c'est proprement le ciel , et c'est ainsi , selon M. Reynaud , que la parole humaine ne s'est point trompée, lorsque, par un merveilleux consentement de toutes les langues , elle a donné le môme nom au séjour de l'immortalité et à cette région étoilée qui resplendit mystérieusement sur nos têtes. Ce ciel est peuplé, n'en doutez pas. Tous ces mondes ne sont nu* un seul monde donné en libre pratique au genre humain comme à tous les êtres vivants de C univers. Comme il n'y a qu'un Dieu , il n'y a qu'un ciel. Cette terre ellemême que nous foulons sous nos pieds, sur laquelle nous apparaissons sans nous souvenir d'où nous sortons, de laquelle nous disparaissons sans apprendre où nous allons, cette terre roule dans le ciel, est un des éléments du ciel, et nous constitue en résidence dans le ciel'.
•s ETU0B8 PmLOMPIlQCES.
Vcè nom lortonfl» ob nous allons, le philosopha renseigne avec solennité au théologien. Nous sortons d'autres mondes, analogues à celui que nous haliiions, el nous sonuues destinés à éniigrcr sans fin de moncirs en mondes, nous puriûaiit sans eessc et nous rendant de plus en plus dignes du divin idéal autour duquel gravite Tunivers. U nous est impossible de sui^Te le philosophe à travers les pompeuses péripéties de cette épopre de Tàme, épopée qui n*aura pas de terme, comme vi\c n*a pas eu de commencement Nous en dégagerons s<milement deux ou trois dogmes essentiels : le dogme cK* la préexistence, celui de Timmortalité astrononiiqnr des âmes, et le principe de la coqioréilé des étn*s qui relègue au nombre des cliinic*ri*i( rhjpotlit'sc dc*s csprit.s purs. Ce dogme de la préexistence des Ames est capit^il, il lève toutes les diflicultés relatives au péché ongiuc'l, il explique sans peine Texistence du mal ph)Mque et du mal moral sur la terre, il donne la clef de toutes h*H contradictions qui pullulent ici-lias. Cette terre est uu purgatoire, rien de plus, rirn de moins. Mais alors qu<* seront las autres mondes T D*autres purgatoires suImudonnés les uns aux autres selon une certaine liit-iarrhie , et dans lesquels transmigreront 1rs Ames |MMir pn*ndre d'autres organes , et »*nssiuiilrr au\ nou%<*llt% conditions de leur e]kis(t*nre ultérieure. Ne vo)rz-v(»iiH pas qu*ain»i la vie m* rc|iand à Ilots pnW*!» daiu l'univrrs? Les Ames cirruleut dans ronfanîMiu* do iiionil«-««, comme le sang dans le corps humain. Tout ^ aniiui^ , tout se peuple, tout vit* L'enMMiihlr di* ce %-i»U* h)*«tr!:.(* > tbéologiro- astronomique est court»nni* par le gran<! i princi|»e du progri*s uni\en'rl et iocirlini. • En Hit l » dit M. lieynaud, si les purgaloin*!» m* s«»nt |uis de moipies bApilaux où chacun tienne isolement se guinr, i
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mais des sociétés héréditaires dans lesqueDes la santé morale gagnée par une génération se transfuse nécessdîrement dans la génération qui succède , il faut bien que leur condition aille en s'améliorant avec le temps de la même manière que celle des Âmes qui les traversent. »
Nous irions à l'infini , si nous prétendions suivre cba-cun de ces principes dans sa génération illimitée. Ce ne sont pas les idées qui manquent à M. Reynaud* Il y en a excès , surabondance , débordement. Ce ne sont pas non plus les raisons qui lui font défaut. Il y a luxe d'arguments , étalage de démonstrations. Ce qui manque à ces raisons, c'est une raison d'être. Ces démonstrations, pour la plupart, n'en sont pas. Elles en ont l'apparence, voilà tout. Distinguons pourtant. Lorsque M. Reynaud attaque soit un dogme théologique , soit une doctrine philosophique , il déploie une verve ingénieuse et une dialectique qui ne manque ni d'habileté ni de force. U saisit avec pénétration le côté faible de ses adversaires, il excelle à détruire. Mais, par une singulière illusion d'amour-propre , autant il est rigoureux envers les doctrines des autres et difficile sur les démonstrations , autant il est aisé et coulant quand il s'agit de lui-même et de ses dogmes préférés. Tout lui plaît alors, tout l'ènchanle, môme la chimère; tout le satisfait, même la plus illusoire démonstration. U réussit, par exem(»le, à flûre ressortir toutes les difficultés que suscite l'idée de la nouveauté de l'âme et de sa création contemporaine de celle du corps. Mais quand il en vient à établir l'hypothèse de la préexistence, tout semble s'expliquer sans peine aux yeux de M. Reynaud; la difficulté s'évanouit» et si l'ombre de quelque légère objection vient à passer sur la pure lumière de cette radieuse hypothèse, on
100 CTQ0ES PBILOSOPfllQlES.
dissipe avec une aisance inexprimable ce petil niui^^r que peut seul soulever le préjugé ou rignorancr. — U'ailleurs , il arrive souvent à M. Reynaud de preiidn* une position inexpugnable , et pour cause. Aux objVrtions des philosophes , il oppose des textes saints, i\n'il commente à sa guise, et aux difficultés de la théologie il oppose les arguments de la raison* Il emprunte & la philosophie dos armes pour battre la foi, et à la foi tb*s annes pour battre la philosophie. Sur les débris ih: l'une et de Tautre s'élève triomphalement U grande philosophie de Thumanité.
Il faudrait pourtant sVntendre. A*t-on affaire à un théologien ou à un philosophe? à un théologien fiiifanl ressortir, par une analyse méditée, le sens caché des Ecritures, ou à un philosophe chercbant la vérité avec sa raison , et n'allant que jusqu'où la lumière naturelle h* conduit? Ce livre est un si singulier mélange de révf*s qui prétendent être raisonnes , et de rsisonnements qui ressemblent à des rêves , cet auteur afTecte telle** nient de relever la grande tradition du christianisme, et en même temps il se met si fort à l'aise à l'égard des vérités élémentaires de U foi , qu'on ne sait comment définir tant de contradictions. Lo mieux est de ne pas essayer de comprendre l'inintelligible, de réserver cette part aux initiés, et de relever quelques-unes des ccmtradietioDS les plus saillantes dans les parties les pluïi abordables du système.
Nous ne nous arrélrrons pas à fiUre ressortir les innombrables hérésies qui constituent ce christianisnic diiinérique. U n'y a guèra de pages qui n'en contiennent plusieurs. Vn root sufDni sur ce point délicat. Peut^il y avoir Fombre de christianisme dans un système qiû aboutit à faire disparaître k nécessité du divin
H. JEAN REYNAUD. iOi
médiateur? Ck; sont les leçons de rËvangile et non plus le saDg de ses plaies qui constituent le legs réel de Jésus-Christ ; sa mort n*a plus qu*un caractère d'héroïsme et de sublimité , et dès lors aussi Fœuvrc de la rédemption n*étant plus qu'un symbole, Tincarnation du Verbe ne doit plus s'interpréter que dans un sens spirituel , fort difTérent de celui sur lequel se fonde la foi. Quel christinnisme dérisoire que celui qui réduit à de pures allégories les dogmes de la médiation et de l'incarna* lion ! L'école hégélienne en fait autant , et cette école est Youée, par état, au rationalisme le plus étroit et le plus absolu.
Au point de vue de la philosophie, ce serait un tnivail infini que de relever les démonstrations incohérentes, les conclusions précipitées, les hypothèses audacicuscmcnt bizarres. Nous bornerons la discussion à deux points, mais capitaux dans la doctrine : la préexistence et Texplicalion particulière que M. Rcynaud nous donne de rimmortalilé de l'àmc.
M. Reynaud reprend le thème poétique de Platon et d'Origônc, réminiscence des vieilles philosophies de rOrient. Il veut prolonger notre existence dans le passé par la préexistence, (tomme l'immortalité la prolonge dans l'avenir. Nous sommes nés quelque part, au commencement des siècles, et nous n'arrivons sur cette terre que comme en un lieu d'expiation , où nous venons pour nous purifier des souillures contractées ailleurs.
Nous sommes tous solidaires de la faute d'Adam, parce que tous nous l'avons commise dans le lointain des âges. Ainsi s'explique sans peine la transmission (atule du péché originel et des anatlièmes qu'il traine après lui. Nous ne sommes plus les orphelins innocents
iÙà ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
d'une race coupable; nous sommes, si je puis le dire, ces mêmes aïeux qui furent coupables un jour. Chaque Ame qui' apparaît sur la terre, depuis la faute d'Adam , est une âme pécheresse ayant déjà vécu et succombé. Une analogie irrésistible Fentralne dans le torrent de la filiation terrestre. Nous naissons donc ici-bas avec le lourd fardeau de nos vices, de nos faiblesses et de nos passions coupables, contractés dans les vies antérieures et dans les régions diverses que nous avons traversées. Voilà la doctrine. Qui n'en voit d'un coup d'œil les terribles difficultés? Tout d'abord, c'est une hypothèse, et la plus gratuite des hypothèses. Sans doute M. Reynaud ne prétend pas nous imposer comme articles de foi toutes les imaginations qui pourront éclore dans son cerveau. Or, quelle sanction prétend-il donner à son hypothèse? Est-ce celle du raisonnement, est-ce celle de la conscience ? Son raisonnement consiste à invoquer l'autorité de quelques traditions mille fois condamnées par l'Église, mille fois réfutées par la philosophie. D'ailleurs, nous ne pouvons rien savoir de l'âme que ce que l'âme elle-même nous en dit. La science de l'âme suppose la conscience. Est-ce la conscience qui a si bien informé M. Reynaud de ses pérégrinations antérieures? 11 a beau nous dire, dans une page artistement travaillée, qu'il semble, à se bien consulter, qu'on entende retentir au fond de son âme l'écho des siècles écoulés ; qu'on sent tout à coup plus de poids dans sa personne, y sentant plus d'ancienneté, qu'il vaut mieux posséder dans le passé la nuit que le néant, et que cetle nuit n'est d'ailleurs qu'une défaillance de ses souvenirs , sous laquelle on sent palpiter secrètement des mystères infinis de ciel et do lumière. Tout cela est du style, rien de plus. Quant à moi, plus profondément j'interroge ma consdcnce,
M. JEAN RETNAUD. iOS
<)tts je déclare avec assurance que ma conscience est :uette, "qu'elle se tait absolument sur ces prétendus t\slères du passé, et que ce néant de ma mémoire ne •»:?semble en rien à une défaillance de souvenirs. Dans c souvenir éteint, il m'est possible d'entrevoir encore nelques vagues réminiscences, quelques formes ob- ^aires du passé. Ici rien de pareil : silence absolu, pur jéant. L'idée de la préexistence est donc un roman în- :ênieux , ce n'est pas une doctrine raisonnée. Si Ton presse cette hypothèse, on en voit sortir des im- ^«Dssibîlités. M. Reynaud l'invoque, parce qu'il y trouve î clef des inégalités et des souffrances qui régnent icibas. Nous naissons pervers et misérables , parce que nous avons fait le mal ailleurs. Très-bien ; nos inclinations mauvaises sont ainsi la conséquence et déjà l'ex- ]Hation du mal que nous avons fait dans les régions que nous avons traversées. Nous avons donc été pervers ailleurs , avant de l'être ici. Mais , je vous prie , pourquoi rétions*nous dans cette vie antérieure? Et si vous meré« pondez que cette vie antérieure était elle-même un purgatoire où s'expiaitune autre existence, je vous mènerai à Tinfinî, et je vous demanderai s'il est plus philosophique d'expliquer le mal sur cette terre , par l'hypothèse d'une vie antérieure, qui elle-même en suppose des milliers d'autres, que de prétendre , comme dans l'Inde , q?je la terre est soutenue dans le vide par une immense tortue, qui, elle-même, s'appuie sur un arbre gigantesque ? Il n'est pas digne d'un esprit aussi éclairé que M. Reynaud , de s'imaginer qu'une difficulté reculée à l'infini est une difficulté résolue.
n serait puéril d'insister; mais, en vérité, nous nous étonnons que ce soit pour aboutir à des méthodes si étranges et à des doctrines si inconséquentes , que l'on
commence par professer un dédain absolu pour les petites méthodes qui se renferment dans l'étude de Fàme, de ses phénomènes et de ses lois, sans prendre leur élan vers les régions étoilées. Nous continuerons à croire que l'on peut faire la science complète de l'âme, sans y mêler un mot d'astronomie.
Or, c'est là ce que ne nous accordera jamais M. Reynaud. Sa psychologie est essentiellement astronomique. Nos âmes sont nées dans les bas-fonds de l'univers; mais elles s'élèyent dp plus en plus dans la hiérarchie des mondes, et elles parcourent glorieusement les étapes du ciel, mesurant dans leurs évolutions graduelles* l'immensité. L'immortalité que nous promet M. Rcynaud est donc une immortalité matérielle dans le lirmanicnt. Je dis matérielle , parce que M. Re^naud ne saurait romprendre un esprit pur, la corporéilé lui semblant l'achèvement nécessaire des àmcs. Nous ne serons donc jamais émancipés de nos organes, mais nous pouvons espérer qu'ils iront toujours en s'épurant et en se perfectionnant dans ce voyage gigantesque de l'ûmc à travere le firmament.
Est-ce donc là tout ce que peut nous promettre le spiritualisme le plus libéral de l'école humanitaire ? Toujours un corps et toujours de la matière ! Notre âme ne franchira donc jamais cette limite des mondes, que notre pensée dépasse si aisémeni d'un seul bond vers l'indni ! Faut-il donc nous résigner à une étemelle captivité ! Non, nous en avons pour garants nos désirs, nos pressentiments , nos aspirations les plus profondes et les plus sublimes I C'est faute de vous élever à l'idée de la spiritualité que vous retenez ainsi dans les bornes de la matière notre âme, foyer de rimmorlcUe pensée et du sentiment mflnL
M. JKAN REYNAUD. lOS
Nous aurions bien d'autres objections à soulever con- :e celte étrange hypothèse de Timmorlalité planétaire. ourquoi vous mettez-vous en frais d'une autre vie, iisque la vie actuelle est déjà une expiation ou une -•compense? Si je crois à la vie future , c'est que je suis ^ créancier ou le débiteur de la justice de Dieu. Mais si heu ne me doit plus rien, et que j'aie acquitté ma dette nvers Dieu, j'ai peine à croire qu'il y ait au delà d'aures existences et d'autres purgatoires. C'est là un luxe ien inutile et qui ne fait guère honneur au génie inentif de Dieu. Enfin , qu'est-ce que cette immortalité <urde, sans conscience et sans souvenir, impersonnelle ! t triste comme le néant ? Si je ne relie pas mon préut au passé par l'indestructible trame de la mémoire, - suis un autre être , et cette prétendue immortalité I l'est plus qu'une superposition indéfinie d'existences I ms lien entre elles. Vous ne me tirez du néant que pour m'y plonger sans cesse.
Sous en avons dit assez pour caractériser cette œuvre, fileine de bonnes intentions et d'inconséquences, où la i himère ingénieuse abonde, et qui n'est qu'une sorte |ie roman astronomique sous le titre de philosophie reifficuse. Quant à l'auteur, c'est, avant.tout, un homme de coeur et de talent; mais c'est aussi un illuminé, mahématicien et humanitaire. C'est Origène, sorti de l'École polytechnique et qui a lu Swedenborg concurremment avec Pierre Leroux.
i06 ËTUDK8 PHILOSOPHIQUES.
LK DIX-HUmÈMI SitaB IT LB PARTI DE l'AYKNIB \
Les amis de M. Lanfrey disent que son livre a été la profession de foi de la jeunesse et le manifeste d*un parti , qui s'intitule modestement le parti de l'avenir. Si nous n'avions devant nous qu'une œuvre et qu'une pensée individuelle » nous aurions pu ne donner à ce livre qu'une attention très-secondaire ; mais les circonstances en ont décuplé la valeur. Il a rencontré des sympathies bruyantes, et, ce qui vaut mieux encore, de brillantes réfutations. La polémique dont ce petit ouvrage a été l'occasion lui a donné .une importance inattendue. C'a été la bonne fortune de H. Lanfrey d'occuper la presse de son livre et de son nom. Il a eu le bonheur de faire parler de lui. Dès lors , ce n'est plus une œuvre isolée que nous avons à juger, c'est une manifestation collective de certains sentiments et de certaines idées. Dès lors aussi , il nous a semblé utUe de dire avec une entière franchise ce que nous pensons du caractère de cette œuvre et des tendances qu'elle révèle. Nous interviendrons dans le débat , en ayant soin de le généraliser.
M. Lanfrey est, à ce que nous croyons, un nouveau venu sur la scène. Mais il relève évidemment d'une certaine école dont nous voudrions définir avec précision les habitudes et les procédés littéraires. L'occasion est
1. L'Église et Ui philosophes au xviu' siècle, par H. Laofrey.
LE XVni* SIÈCLE ET LE PARTI DE L'AVENIR. 407
une ; M. Lanfirey reflète avec une surprenante fidélité -s qualités, quelque peu diminuées, et les dérauts, lé- .vrement exagérés, de ses maîtres.
Cette école, pour lui donner son vrai nom, est celle 1 lyrisme en prose. Il y a , on le sait, un certain nomre d'écrivains qui paraissent avoir conspiré contre le .^-nie traditionnel de la prose française, je veux dire la iuiplicité élégante, la précision lumineuse et cette iârté analytique qui lui ont permis, depuis deux sièdcs, de se prêter si merveilleusement à l'expression de a pensée abstraite, à la traduction des idées générales zi des vérités scientifiques. Il semble que ces écrivains Hent tenu en assez médiocre estime ces humbles qua- Liés, et qu'ils aient voulu imposer à la langue des exirences superbes. Ils lui ont ordonné d'être pompeuse , ^dllanle , sublime, de s'avancer, à travers les plus hardies métaphores , vers les grands efiets , d'étonner l'orviUe, de confondre l'imagination, de ravir l'enthousasme. Us ont battu, étiré, torturé dans tous les sens ce métal divin de la prose française, et ils l'ont forcé , entre leurs mains, à prendre des formes nouvelles , à rendre des sons inconnus. Lisez leurs livres ; ils semblent bien moins être écrits pour traduire une id^e que pour surprendre le lecteur. C'est un feu d'artifice de ïtyle, c'est une fantasmagorie d'images; c'est l'aposirophe en permanence , c'est l'hyperbole à perpétuité. Vous ne trouverez pas une Ugne pensée avec simplicité, écrite avec naturel. Partout un efibrt visible à l'étonnant ou au grandiose ; un grand mouvement de phrases, une inquiétude perpétuelle de pensée, un tapage étourdissant de mots , un effroyable vacarme d'épithètes sonores. Hélas I tout cela n'est pas le sublime, c'en est tout au plus le mirage. Chose étrange ! il résulte de tant de
los études! philosophiques.
mouvements passionnés une singulière monotonie, et < de ce Ij^risme si laborieux s'exhale un efi^yable ennui. * Il faut croire que Tesprit humain n'est pas de trempe à i supporter le grandiose continu. L'enthousiasme trop i prolongé l'accable , çt il demande grâce devant ces magniiicences qui n'ont pas de lin.
Précisons notre critique dans un exemple. Prenons M. Michelet. Comparons ce qu'il est devenu , et le style qu'il s'est fait à ce qu'il était naturellement , et au style qu'il possédait il y à quinze ans. Il nous sera permis de dire que , moins qu'un autre , nous sommes suspect de partialité contre ce nom célèbre, si bruyamment môle à la lutte des partis. H. Michelet a été l'une des passions intellectuelles de notre première jeunesse, et tout le monde sait qu'il reste toujours quelque chose de ces vives sympathies , si franches et si spontanées. Mais enfin, quelle étrange et violente manière il s'est faite depuis quinze ans ! Est-ce donc là l'auteur de ces belles pages d'histoire saisissantes et dramatiques, sans cesser d'être précises, raisonnables, sensées? Tout était alors chez lui lumière, mouvement et vie, mais lumière habilement distribuée, mouvement harmonieux , réalité (le la vie retrouvée par intuition , mais reproduite avec la sagesse d'un art bien entendu. Que de sobriété alors, même dans ces effusions du poëte qui se contenaient assez pour n'être qu'une grâce nouvelle du récit et un charme imprévu de l'histoire! Quelle admirable économie dans l'emploi de ces trésors de style , qui ne faisaient qu'enrichir la pensée sans l'étouficr ! Quel équilibre industrieusement ménagé entre les riches et ardentes facultés de l'artiste et les exigences austères de rhistorien! Depuis longtemps cet équilibre est rompu. La poésie a tout pris. Mais en prenant tout, elle a changé