‹ Études morales sur le temps présentChapitre 14 sur 16 · LE LYRISME EK FBÛSE · texte numérisé non relu

LE LYRISME EK FBÛSE

le même soin religieux que les grands artisans inconnus du moyen âge mettaient à ciseler un vase sacré pour les saints mystères. Ils arrivent ainsi à donner à leur style une sorte de beauté plastique qui n'est plus la beauté littéraire. Leur manière d'écrire est quelque chose d'intermédiaire entre le style proprement dit et l'art du joaillier. Tantôt ils s'abandonnent aux fantaisies de la passion la plus capricieuse, aux écarts de l'imagination la plus emportée. C'est une sorte de délire, un rêve, une hallucination. Mais examinez les choses de près, et vous verrez que, dans cet abandon d'eux-mêmes, ils conservent le sang-froid de la phrase : c'est un délire qui soigne l'épithète, c'est un rêve qui calcule le mot à effet, c'est une hallucination qui prépare une grande surprise de style; c'est la comédie de la grande inspiration ; c'est le jeu simulé de la sibylle. Il semble que l'écrivain frémisse sur le trépied, etque l'oracle échappe avec convulsion de sa plume. Que le naïf lecteur se rassure 1 Tous les frissons de l'inspiration sibylline sont comptés d'avance, et toutes ces convulsions de style sont des artifices prémédités.

Faut- il s'étonner si ces écrivains déclament? Déclamer, c'est parler au-dessus du ton de sa pensée. La déclamation vient d'un défaut d'accord entre le style et l'idée. Or, il est clair qu'avec de parles habitudes, ces écrivains doivent à chaque

instant fausser Faccord. On peut bien enfler le mot et gonfler la phrase; maïs l'idée ne s'élargit pas au gré de ces volontés impérieuses. Elle reste ee qu'elle est; simple ou banale, on n'en fera jamais une pensée extraordinaire et sublime. C'est là que vient perpétuellement échouer l'eflort de ces grands artisans de la phrase. Ils ont beau faire, l'idée résiste à tous ces procédés artificiels. Si elle est pau^nre et chétive, sa pénurie perce à travers la pourpre menteuse, et rien n'est aussi navrant que cette royauté d'emprunt, cette splendeur d'oripeaux, cette mascarade de l'indigence. Cette dissonance entre l'idée et la forme est un des vices les plus communs de la nouvelle école. L'hyperbole continuelle, l'image outrée, l'eflort puissant, mais monotone, la violence des tons, l'irrégularité calculée des allures, les inégalités préméditées du style, lapostrophe familière, tels sont les caractères à peu près infaillibles auxquels vous reconnaîtrez les adeptes de cette école, véritable école de la décadence. Vous ne serez plus étonnés si nous disons que ces écrivains déclament presque toujours. L'idée ne peut se soutenir au ton sublime de cette phrase étemelle, et bientôt il arrive que la sonorité du mot accuse le vide de la pensée. Nous autres, revenants littéraires d'un autre âge, nous demeurons quelque peu surpris devant ces tours de force et ces convulsions, devant cette

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