TROISIÈME ÉTUDE
lA RELIGION POSITIVISTE K
On ne se doute pas du nombre incalculable de messies que Ton coudoie chaque jour dans les rues. Il semble vraiment que ce soit la chose la plus simple du monde que de fonder une religion. Nous sommes bien loin de la critique négative et dissolvante de Voltaire et de Hume. Ils détruisaient les religions; nos contemporains en construisent à Fenvi. Il serait long de compter les religions éditées en France depuis trente ans, et successivement disparues devant TindifTérence du public. Rien n'arrête les propagateurs des nouveaux cultes. Ils espèrent vaincre, à force de foi en euxmêmes, l'apathie de leurs compatriotes, et chaque jour voit éclore l'Évangile de l'avenir. Peine inutile ! on reste isolé dans sa petite église, dont on
1. Système de politique positive j ou Traité de sociologie instituant la religion de Vhumanité, par Auguste Comte.
est à la fois le dieu, le prophète, le desservant, souvent aussi le public.
M. Comte avait trouvé un interprète éminent de ses idées. M. Littré avait mis au service de la sociologie sa dialectique pénétrante. Le positivisme revêtait, sous la plume de cet habile écrivain, des formes inattendues. Il se faisait lire. Hélasl l'entente cordiale a cessé entre le maître et le grand disciple au moment où la philosophie positiviste aspirait à faire une religion. Nous n'avons pas besoin de dire que la phase religieuse du positivisme n'enlève rien à l'intérêt scientifique de cette philosophie qui mérite d'être examinée et discutée à part. Nous n'avons pas besoin non plus de rappeler quel respect est dû à la vie tout entière de M. Comte, à cette carrière sacrifiée dans l'intérêt exclusif de ce qu'il croyait la vérité, à cette vieillesse absorbée jusqu'au dernier jour par un labeur immense, à ce long acte de dévouement pour le salut du monde qu'il confondait avec le triomphe de sa doctrine. Nous ne trahirons pas ce respect dans les pages qui vont suivre, tout en maintenant notre droit à une entière franchise.
La nouvelle ère, l'ère religieuse du Positivisme commence avec le premier volume du grand ou* vrage intitulé : Système de politique positive; et comme il est bon de marquer avec précision les dates fondamentales des religions, l'époque exacte
de cette transformation d'Aristote en saint Paul est le mois de juillet 1851.
L'ambition de M. Comte ne va pas seulement à ruiner les croyances du passé, mais à édifier une société nouvelle. La réforme philosophique est pour lui la préface d'une bien autre réforme qui atteint la vie individuelle et sociale dans ses principes fondamentaux. Tout est anéanti, tout va se relever. Fidèle à son axiome favori qu'on ne détruit que ce qu'on remplace, M. Comte va refondre, dans le creuset de sa pensée, une société, un monde, un Dieu. Il recommence, avec un courage digne d'un meilleur sort, le Discours sur Vhisioire universelle^ en l'adaptant à^ ses principes ; il construit de toutes pièces une religion, il popularise le nouveau dogme dans un Catéchisme en onze entretiens entre une femme et un prêtre de l' humanité; enfin il expose d'une manière rigoureuse et dans le plus grand détail la méthode de transformation qu'il prétend faire subir à la société, dès que la société se sera remise entre ses mains; et au train dont vont les choses, vous ne pouvez pas douter que cela ne soit demain ou après demain au plus tard. Nous avons l'avantage, avec M. Comte, de savoir au juste quel sort nous est réservé. L'avenir tient dans la main de M. Comte, et ce n'est pas M. Comte qui fermera la main, comme Fontenelle. Son enthousiasme est d'une prolixité et d'une diffusion sans exemple.
Rien au monde ne peut donner l'idée de ce style surabondant, confus, surchargé d'épithètes, dévoré de mots parasites, saturé de mathématiques. Ce sont des juxtapositions sans fin, des additions de mots, des répétitions d'idées, des tournures d'une naïveté excessive, des allures d'une inexpérience adorablement comique. C'est un pêle-mêle d'expressions empruntées à toutes les sciences connues et inconnues. Et, chose étrange, n'allez pas croire au moins que M. Comte soit un barbare et dédaigne de sacrifier aux muses. En plus d'un endroit il BOUS révèle les plus vives sollicitudes pour sa réputation littéraire. Il se préoccupe de l'art d'écrire. Parfois il veut poétiser son style, p^ exemple, quand il parle des femmes et de l'amour, et l'on dirait alors d'un compas qui joue avec les grâces. Parfois aussi il se met en peine de nous expliquer les délicats artifices dont il se sert pour perfectionner sa manière d'écrire: «Pour utiliser autant que possible ma sollicitude littéraire, je dois, dit-il, caractériser les diverses prescriptions que je me suis graduellement imposées, principalement en» vers la seconde moitié de ma construction religieuse^ et surtout qiuint au tome final. Afin d^éviter les phrases trop longues, je n'ai jamais permis qu'aucune excédât deux lignes manuscrites ou cinq imprimées. L'œil et l'esprit ont obtenu les haltes convenables, en restreignant à sept phrases la plus
grande extension de mes alinéas, qui pe sont pas seulement typographiques. Sans que la prose doive aspirer à la perfection musicale de la poésie, je me suis efforcé de l'en rapprocher en m'interdisant tout hiatus, même entre deux phrases ou deux alinéas. J'ai d'ailleurs évité de reproduire un mot quelconquCj non-seulement envers chaque phrase, mais pour deux phrases consécutives, même en changeant d'alinéas, sauf quara aux monosyllabes auxiliaires.... Quand l'habitude m'a suffisamment facilité ce nouveau joug y il est devenu la source continue d'améliorations imprévues, non-seulement envers le discours, mais même pour la pensée. » Ces lignes sont extraites de la page 9 du quatrième volume. M. Comte est un pape humanitaire. H s'arroge sur sa petite église une suprématie inimaginable, n morigène, il admoneste, il corrige, il réprimande, il absout avec un magnifique sang-froid. Lisez seulement ce singulier Discours prononcé aux funérailles de M. BlainviUe le 1 5 César 62 (style positiviste), et rédigé le surlendemain avec plus de développement. Les complaisances de l'oraison fanèbre n'y sont pas prodiguées, et l'on y lit des phrases telles que celles-ci: « BlainviUe manque du feu sacré qui partout pousse directement à l'active poursuite du bien, à la fois sans relâche et sans effort, dans la seule vue d'une inévitable satisfaction intérieure. Envers cette source exclusive de notre véritable
unité, la moindre femme digne de son sexe surpasse nécessairement le plus puissant penseur privé de tendresse. La bonté du cœur importe davantage que la force du caractère au plein essor d'une carrière purement théorique.... Blainville ne fut pas heureux. Sa triste fin représente trop l'ensemble de sa vie. Cette mort imprévue et sans douleur ne convient qu'aux égoïstes, puisqu'elle empêche de donner ou de recevoir aucun adieu. » Ii'orateur ajoute ingénument, en note, que le début de ce discours avait déterminé le brusque départ des assistants.
S'il est rigoureux envers les morts , le grand pontife n'épargnera pas les vivants. Un artiste de talent, M. Étex, en sait quelque chose. C'est un disciple, à ce qu'il parait, mais un disciple flottant. Les préfaces des diflférents volumes sont tour à tour irritées ou flatteuses à Tégardde ce catéchumène irrégulier, et, comme tout doit être relatif dans l'école du relatif par excellence, quand M. Étex est dissident, on efface son Cours de dessin de la Bibliothèque du prolétariat^ et quand M. Étex revient au bercail, on réintègre ses œuvres sur la liste d'honneur des publications positivistes.
Tout cela devrait se passer eiï^famille, selon un proverbe éminemment positif. Nous en dirons autant de certains comptes de ménage qui ne perdraient rien, assurément, à ne pas s'étaler dans
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des préfaces. Que les partisans de la religion nouvelle aient concerté leurs efforts pour arracher à^ la gêne une vieillesse vouée à d'immenses travaux, cela se conçoit. Mais peut-être n'était-il pas néces-* saire de faire tant de bruit de ces souscriptions et de les afficher avec tant de fracas. Peut-être aussi était-il inutile de fulminer de si violents anathèmes contre les adhérents trop abstraits qui refusent d'aider le fondateur de la nouvelle philosophie à surmonter la misère siùscitée par une infâme spoliation, A quoi bon donner à chaque souscripteur ce beau titre de coopirateur du libre subside, si cette liberté du subside est niée dans la pratique ? Dans l'intérêt de M. Comte et de sa dignité, on aurait dû faire disparaître de ses livres le détail de sa liste civile et tous les petits commérages relatifs à l'emploi des fonds. Comme tout cela prête à rire aux incrédules!
Nous ne pouvons non plus nous empêcher de regretter profondément ces indiscrètes effusions du lyrisme pontifical à l'égard de cette chaste compagne immortelle, chez laquelle M. Comte put trouver à la t'ois la mère subjective que suppose sa seconde vie, et la fille objective qui devait embellir une existence temporaire. Nous renvoyons ceux qui seraient curieux de détails sur cette Béatrix subjective et ob^ jective à l'étrange dédicace placée en tête du premier volume de la Politique positive.
Je voterais également, dans l'intérêt de la gloire
de M. Comte, pour la suppression d'une certaine lettre à S. M. le tzar Nicolas, placée au commencement du troisième volume. Les rapports de caractère et de situation entre le chef spirituel ^ de la république occidentale et l'empereur de toutes les Russies sont, dans les premières lignes, indiqués avec une franchise étonnante : « .... Ce penseur (M. Comte), dès son début décisif en 1B22, combattit toujours la souveraineté du peuple et Fégalité, plus radicalement, au nom du progrès, que n'avait pu le faire aucune école rétrograde. En même temps> cet autocrate (le tzar), depuis son avènement en 1825, ne cessa jamais de se placer dignement à la tête du mouvement humain dans ses vastes États, tout en les préservant^ avec une sage fermeté^ de l'agitation occidentale. Ainsi préparée, cette communication peut caractériser les relations normales qu'exige le bon ordre entre les vrais théoriciens et les éminents praticiens. » Puis vient l'exposition du système, suivie de quelques conseils excellents au tzar sur la police des publications en Russie. M. Comte recommande à Sa Majesté un peu plus de sévérité. Déjà l'autorité du tzar s'emploie sagement à préserver la Russie d'une multitude d'écrits dont l'Occident est infesté. Le positivisme lui conseillera d'aller plus loin qu>ant aux productions nationales. M. Comte trouve que la liberté de la presse est trop grande à Saint-
Pétersbourg. Il termine par Texpression vive d'un vœu, d'un espoir plutôt. Ce vœu, cette espérance, c'est que le chef naturel des conservateurs européens apprécie bientôt et prenne sous sa protection décidée une doctrine qui consolide et développe la politique conservatrice. LVrninentpraticten, le tzar, en quête du Bosphore, ne répondit pas à cette lettre engageante, et, dans la préface du tome suivant, H. Comte se plaint amèrement de VindmliU de ce chefj trop préoccupé du Bas-Empire. Il s'excuse assez péniblement des vives félicitations prodiguées à Sa Majesté dans le volume précédent; le charme est rompu. Le tzar est solennellement averti que, en persistant dans son aberration^ il court risque de perdre, auprès de la postérité, tous les titres résultés d'une longue carrière. En somme, Vincident russe, comme dit agréablement M. Comte, a un peu changé le point de vue: «n faut peu présumer qu'aucun tzar apprécie assez ses avantages pour s'illustrer et se perfectionner en procurant au positivisme une protection équivalente à celle que le grand Frédéric sut accorder à l'encyclopédisme. » Cestpar ces lignes, empreintes de mélancolie, que se termine la dernière préface de M. Comte ; ses préfaces, on le voit, ne sont que de longs et naïfs épanchements dans le sein du public.
n ne faut pas s'attendre que M. Comte, l'admirateur du tzar, soit fort indulgent à l'égard de la
presse. Nous l'avons vu reprocher au tzar un peu trop d'indulgence pour les publications moscovites. Il n'encourra pas le même reproche quand il sera le maître. L'échec absolu, l'avortement total de la Revue occidentale fondée en 1852, à l'insu du monde entier, lui a démontré, une fois de plus, la nécessité d'éteindre le journalisme. « En terminant l'interrègne spirituel, la religion positive fera naturellement cesser l'usurpation qu'il suscita chez les lettrés occidentaux. Le sacerdoce de l'humanité doit donc s'interdire toute participation à l'institution qu'il devra bientôt flétrir comme radicalement anarchique. » Voilà qui est clair.
Indiquons rapidement quels étaient l'état actuel, les forces du positivisme et ses chances de succès en l'an de grâce 1854. L'essor du positivisme, comme dit M. Comte, doit se mesurer quelque peu sur l'extension du subside sacerdotal. Or, le budget du grand prêtre était alors en voie de progression notable. Fondé le 12 novembre 1848, il monte à 3000 fr. en 1849, à 3300 en 1850, à 4200 en 1851, à 5600 en 1852, à 7400 en 1853. D'après les sources qui alimentent le subside sacerdotal, M. Comte trouve ce qu'il appelle trois foyers positivistes : un à Paris, les deux autres en Hollande et en Irlande. Mais ce n'est que dans le centre parisien que M. Comte peut directement apprécier la plénitude et la consistance des convictions. « Là seulement a
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déjà surgi l'ébauche décisive de la vraie régénération, non moins sociale qu'intellectuelle, sous un digne concours des deux sexes, Diderot et Condorcet ne pouvaient espérer que, un siècle après VEncyclopédie, leur successeur unirait de nobles couples par l'engagement du veuvage éternel, et vouerait à l'humanité des enfants pleinement dispensés de Dieu. De tels succès annoncent que la métropole humaine appartiendra bientôt aux positivistes, quand la liberté spirituelle leur permettra de développer le culte public, autant que l'adoration intime et les consécrations domestiques. » En dehors de ces trois foyers parisien, hollandais et irlandais, M. Comte avoue tristement qu'il n'enregistre sur son livre' d'or (c'est le cas de l'appeler ainsi, puisque c'est le registre des souscriptions' que des adhésions isolées et de rares sympathies. En somme, de grands efforts, de gros volumes, quatre-vingt-onze souscripteurs, trois foyers positivistes, tel était en 1854 le bilan de la religion nouvelle.
« Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques et les serviteurs pratiques de l'humanité viennent prendre dignement la direction générale des affaires terrestres, pour construire enfin
la vraie providence morale, intellectuelle et matérielle, en excluant irrévocablement de la suprématie politique tous les divers esclaves de Dieu, catholiques, protestants ou déistes, coiLme étant à la fois arriérés et perturbateurs. » Telle fut la proclamation solennelle par laquelle, au Palais-Royal, le 19 octobre 1851, après un discours de cinq heures, M. Comte prit possession de l'avenir. Cette formule plut sans doute à son auteur ; nous la trouvons citée complaisamment en tête du Catéchisme positiviste, et rééditée avec toute sorte d'honneurs dans la conclusion du vaste ouvrage sur la Politique. Elle pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre. Elle en résume avec une parfaite clarté l'esprit général et les tendances. Elle annonce nettement l'intention et la mission de M. Comte, qui est de chasser de la vie et de l'histoire les esclaves de Dieu, pour amener le règne des serviteurs de l'humanité. Dieu est mort, vive le dieu nouveau 1 L'athéisme est vieux dans le monde. A quoi tiei^ donc l'incontestable originalité du système de M. Comte ? Elle consiste à vouloh: construire une religion presque mystique, en prenant pour base un matérialisme absolu. Avant d'aborder la théorie du Grand-Être, il est essentiel de résumer, dans ses traits généraux, la philosophie critique qui la précède, bien qu'à certains égards la religion positiviste en soit indépendante.
M. Auguste Comte a établi sa doctrine dans un traité considérable de Philosophie^ publié quelques années avant la Politique positive. L'ambition avouée du positivisme n'est rien moins que de renouveler l'esprit humain, en ramenant les phénomènes moraux et sociaux à la loi des explications scientifiques, et en substituant définitivement les notions et les méthodes positives aux doctrines religieuses et métaphysiques qui n'ont été que le régime provisoire de l'humanité. La théologie est mourante, la métaphysique est morte, il n'est plus un seul symbole religieux, ni une démonstration philosophique qui puisse s'imposer aux intelligences. An milieu de cette grande anarchie intellectuelle, dans cet immense discrédit des doctrines qui, jusqu'à cette heure, ont guidé l'humanité inexpérimentée, il y a un fait qui grandit chaque jour, c'est le r^;ne des sciences positives ; et tandis que les vieux symboles tombent dans le mépris public, tandis que les affirmations philosophiques deviennent de jour en jour la risée des forts, les sciences exactes et les notions expérimentales gagnent en crédit, en autorité : elles ont ce grand avantage d'imposer aux esprits une conviction irrésistible, et de ne pas admettre d'hérésies, qui seraient, dans ce cas, de pures absurdités. La science s'empare de toute la place que lui cède la foi expirante des religions ou l'hypothèse décriée des philosophies ; mais le
domaine actuel des notions positives est incomplet; les phénomènes sociaux lui échappent, et tant que cet ordre particulier de phénomènes ne sera pas ramené sous la loi régulière des sciences positives, ces sciences resteront défectueuses et laisseront une ombre d'autorité aux doctrines superstitieuses. Les sciences positives ne seront complètes que le jour où elles auront repris ce légitime domaine des phénomènes sociaux, politiques, religieux, usurpé par le mensonge et Tillusion. Ce jour-là, et pour jamais, la religion et la métaphysique seront mortes ; ce jour-là, aussi, il y aura une philosophie positive^ dont la tâche sera de réunir en une seule science toutes les sciences isolées, partielles, et de former un système coordonné, où chacune entrera comme partie intégrante. Étroite • ment liées par la communauté d'origine, par l'identité des méthodes et des caractères, toutes les sciences se réuniront en un vaste ensemble, en une grande philosophie dont le caractère sera Tunité, et qui tiendra par des sciences spéciales les différents ordres de phénomènes, les phénomènes du monde inorganique par les mathématiques, par l'astronomie, par la physique et par la chimie ; les phénomènes du monde organique par la biologie ; les phénomènes moraux et sociaux par une science nouvelle, la sociologie, La sociologie complète ainsi le système des no-
tiens positives, et le positivisme est constitué ; 11 correspond, par des sciences particulières, à tous les ordres de phénomènes variés qui tombent sous la perception de Tintelligence humaine ; il s'oflfre à ses amis, comme à ses ennemis, avec l'avantage d'une méthode simple et d'une incomparable unité. C'est ainsi qu'il espère recommencer par la science l'œuvre déplorablement manquée par la superstition et l'hypothèse ; c'est ainsi qu'il espère refaire, de la base au sommet, l'éducation du genre humain.
Quels sont les caractères de la philosophie nouvelle? Il n'y en a qu'un, qui résume tous les autres, c'est Télîmination de l'absolu. Si la métaphysique, dont la stérilité n'a d'égale que celle de la religion, a si longtemps égaré l'esprit humain dans des systèmes sans issue, c'est qu'elle avait entrepris l'impossible. Sagement circonscrite à ce qu'elle peut connaître expérimentalement, ne cherchant à étudier que ce qu'elle peut savoir, classant les effets sans se préoccuper des causes, laissant au passé les hardiesses juvéniles de l'inexpérience et les témérités de la faiblesse qui s'ignore, la philosophie nouvelle sera justement appelée positive. Elle ne tentera rien que dans la mesure du possible et du certain ; elle saura se défier de ces présomptions qui caractérisent chaque science naissante et lui inspirent la folle pensée de pénétrer l'essence des choses;
elle n'acceptera dans son domaine que les notions claires, démontrables, s'imposant aux intelligences avec ce caractère d'évidence qui accompagne les expériences de la physique ; elle soumettra à une lente analyse les faits particuliers, les observant avec un minutieux scrupule, les groupant selon leurs analogies, interrogeant longtemps l'expérience avant de s'élever par l'induction réfléchie à ces vérités générales qui, nées de l'ex-^ périence, en garderont le caractère essentiel et resteront toujours relatives. C'est assez dire que la philosophie positive rejettera impitoyablement de son sein tous ces prétendus axiomes et ces démonstrations illusoires sur lesquels s'édifient, depuis tant de siècles, les chimères de la métaphysique. C'est assez dire qu'elle répudiera comme des rêves toutes ces conceptions fondamentales de substance, de cause, de raison première et d'essence des choses, dans lesquelles s'est perdue jusqu'ici la raison stérilement laborieuse de l'hiunanité. Il faut laisser ces questions insolubles à l'enfance du monde, et occuper utilement l'âge viril du genre humain, que tant de déceptions ont dû corriger, à supposer qu'il ne soit pas incorrigible. Ainsi, voilà qui est entendu : la nature des questions change dans la philosophie nouvelle. Plus d'enquête sur les causes premières et sur les causes finales ; en revanche, une enquête sérieuse.
définitive sur les phénomènes de Tordre moral et de Tordre social. D'absolues, les questions deviennent relatives ; les méthodes changent comme les questions à résoudre; l'hypothèse est délaissée pour la démonstration mathématique. Dans les deux cas, une conviction irrésistible et durable se substitue à une foi complaisante et éphémère. Telle est la science positive, vaste ensemble de toutes les sciences ramenées par un puissant effort à la plus rigoureuse unité, et rejetant avec le soin le plus sévère toutes les questions qui ne sont pas relatives, toutes les notions qui ne sont pas dés notions de phénomènes ou des lois, c'est-à-dire des phénomènes généralisés. Dans le cercle ainsi restreint des vérités positives, on ne croira plus, on saura.
Il est aisé de voir, sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage sur les principes constitutifs du positivisme, quel est l'esprit général qui Tanime : tentative puissante pour coordonner toutes les sciences en un vaste système, égal à la réalité des choses ; mépris systématique pour tous les procédés de démonstration qui ne sont pas rigoureusement calqués sur Texpérimentation des sciences physiques ou sur la méthode des sciences exactes ; réduction sévère de toutes les questions que peut agiter Tesprit aux simples questions de fait, seules accessibles au savoir humain ; intolérance
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complète à l'égard de la religioo, qui impose une foi aveugle, comme à l'égard de la métaphysique, qui joint aux mêmes aveuglements une hypocrisie de plus, rhypocrisie de la démonstration; négation acharnée de tout ce qui dépasse la mesure du contingent et du relatif; scepticisme systématique à l'égard de Tabsolu, de l'infini, des substances, des causes. Tel est le dernier terme auquel vient aboutir cette doctrine , fortement liée dans ses détails , inspirée par une passion étroite et âprement systématique, la passion de l'unité dans la science, de l'unité obtenue à tout prix et ramenant à des conditions uniformes de certitude les ordres de réalités les plus dissemblables.
Ce n'est pas impunément qu'on déclare insolubles et oiseuses ces grandes questions d'où dépend si intimement la vie morale de l'humanité. Déclarer si haut que l'on ne veut prendre en considération que les phénomènes humains et refuser à l'intelligence tout droit d'enquête sur la substance de ces phénomènes ou sur la raison première du monde, c'est laisser entendre, d'une manière suffîsanunent claire, que l'on tient pour chimériques et cette substance et celte raison première. Condamner rhomme à douter éternellement de l'âme et de Dieu, c'est virtuellement n'y pas croire. Aussi serait-ce une tâche aisée de faire voir comment le matérialisme est au cœur même de la philosophie
positive, malgré les intentions et les déclarations contraires. Voulez-vous savoir au fond ce que c'est que l'humanité ? M. Comte vous dira qu'elle est le degré supérieur de VanirnalUè, Voulez-vous savoir ce que c'est que la liberté ? On vous répondra, dans un singulier langage, qu'elle est un, miroir fidèle de l'ordre extérieur, qu'elle n'est pas autre chose que la correspondance parfaite de nos fonctions avec l'ordre des phénomènes du dehors, qui constitue l'ordre réel, et, pour ne laisser aucune incertitude sur la nature de ce libre arbitre , qui ressemble beaucoup plus à la fatalité des phénomènes physiques qu'à la faculté d'un être indépendant, M. Comte ajoute qu'il en est de notre acte libre exactement comme de la chute d'une pierre, dont la liberté se manifeste en cheminant ^ selon sa nature, vers le centre de la terrCy avec une vitesse proportionnelle au temps. Quant aux luttes chimériques que notre liberté croyait soutenir contre les sollicitations des désirs coupables , il y a longtemps que le docteur Gall, pleinement approuvé par M. Comte, a fait justice de ces combats fictifs, qui ne sont pas autre chose que l'opposition réelle entre la masse postérieure du cerveau, où résident les instincts personnels, et sa région antérieure, où siègent les impulsions sympathiques et les facultés intellectuelles. La morale est à l'avenant: le mot droit, dit textuellement M. Comte, doit être aussi soigneuse-
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ment écarté du langage de la morale et de la politique que le mot cause du vrai langage de la philosophie. Je sais bien que M. Comte maintient l'idée et le mot du devoir, et que, contrairement à certains révolutionnaires qui ne veulent reconnaître à rbomme que des droits, il insiste à plusieurs reprises pour marquer avec force les obligations sociales auxquelles il soumet l'individu. Je sais même que sa pensée va s'égarer dans une sorte de mysticisme politique qui impose à Thomme les exigences les plus impérieuses , sans lui conférer aucun titre au respect d'autrui, sans lui offrir aucune garantie sérieuse contre Tenvahissement abusif des personnalités étrangères. Mais toute cette partie de la doctrine est pleine de vague et d'obscurité. Quelle étrange pensée d'imposer des obligations impérieuses à l'homme qui a tout juste la liberté de la pierre qui tombe ! Vous tracez des règles à cette volonté qui ne s'appartient pas! Autre contradiction : vous imposez à l'homme des devoirs envers la société, envers l'État, et vous ne voulez pas que la société, l'État aient envers lui des devoirs dont il puisse exiger l'accomplissement. Le droit n'est pas autre chose que la réciprocité du devoû*, et si vous me retirez tous mes droits pour m'imposer tous les devoirs, vous faites acte de tyrannie. Vous, TÉtat, vous pourriez tout sur moi et je n'aurais pas de revendication à
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«xercer contre vous , pas même dans le secret de ma conscience, qui perd sa dignité en perdant ses garanties! Vous me livrez aux plus effrayants hasards d'une dictature sans règle^ sans contrôle, sans frein. C'est l'ordinaire conclusion de ces doctrines pleines de promesses grandioses et qui se donnent fièrement pour l'émancipation définitive de l'humanité. Ne les en croyez pas ; l'avènement de ces politiques aventureuses aurait pour lendemain une irrémédiable servitude. Le droit n'est pas toute la morale, sans doute, mais il en est une partie essentielle , et ce serait une générosité imbécile qui en ferait le sacrifice, même entre les mains de H. Comte. Le droit est notre sauvegarde ; sachons y tenir.
Ni liberté, ni droit, la nature humaine réduite à n'être plus que le degré supérieur de ranimante; voilà quelques conclusions qui seraient de nature à éveiller la défiance sur la véritable portée de cette doctrine. Nous allons voir, d'une manière plus claire encore, que la philosophie positive n'est point, comme elle le prétend, un scepticisme provisoire, se contentant d'ajourner à un terme indéfini toutes lei questions de substance et de cause; qu'elle est le matérialisme scientifiquement et religieusement constitué, donnant le plus étrange des cultes comme complément à la plus sèche des sciences, et transformant l'athéisme en
religion par un de ces coups d'audace qui ne sont pas toujours des coups de génie.
Au premier abord, on pourrait être dupe des mots : il est à chaque instant question de la survivance des nobles trépassés; il est aussi question du Grand-Être et du culte qui lui est dû. Mais il faut s'entendre avec M. Comte. Qu'est-ce que cette survivance qu'il promet à l'homme? Si peu de chose, en vérité, que j'hésite à le dire. D'abord l'immortalité sera un privilège , un monopole : le privilège et le monopole des vertus positivistes. Tous ceux qui, comme nous, incrédules, infidèles, auront répudié la doctrine, ou ceux, plus nombreux encore, qui, sans la connaître, auront vécu dans l'insouciance et l'oubli des vertus particulières qu'elle réclame et qui font d'un homme un être convergent et associahle, digne d'être incorporé par ses qualités similaires à l'humanité positiviste; tous ceux-là , vil fardeau pour la terre, déshonneur de la vïe et de l'histoire, périront tout entiers, et il ne restera d'eux, s'il en reste quelque chose, qu'un nom exécré. Le néant et peut-être la malédiction des hommes, voilà tout leur avenir. Les positivistes et leurs frères, ceux qui par de nobles instincts et des vertus spéciales sont positivistes sans le savoir, et pratiquent spontanément la doctrine qu'ils ne connaissent pas, ceux-là, êtres privilégiés, et, pour parler ce langage, êtres convergents
H associabîes , sont réservés à un tout autre ave . nir et recevront les honneurs d'une légitime im- I mortalité. Mais quel avenir, grand Dieu! et la j bizarre immortalité qu'on leur promet, comme i prime au dévouement , à l'obéissance , à une foi* : entière dans M. Comte et ses oracles ! M. Comte est l'inventeur d'une nouvelle espèce d'immortalité, l'immortalité subjective. C'est une sorte de vie qui n'a rien d'objectifs c'est-à-dire qui n'a pas de réalité extérieure et qui se concentre exclusivement dans la pensée et dans le souvenir d'autrui; c'est une vie par reflet, une existence greffée sur l'imagination et la mémoire des vivants. Les nobles trépassés se survivent à eux-mêmes par la gloire, par la louange, par l'estime ou Tafl'ection dont ils sont l'objet. C'est là une singulière manière d'exister, et qui, on l'avouera sans peine, a trop peu de réalité pour ne pas ressembler au néant.
Telle est l'immortalité promise par M. Comte à ses adeptes ; tel sera le prix des existences consarcrées au service et à la propagation de la doctrine et des glorieuses souffrances, gage de la foi nouvelle. Tout périt de nous à notre mort, tout, sauf notre souvenir qui suffit pour nous immortaliser.
M. Comte est matérialiste, ce qui ne l'empêche pas d'avoir sa théorie de l'immortalité ; il ne croit pas en Dieu, ce qui ne l'empêche pas d'avoir sathéodicée.
< L'humanité se substitue définitivement à Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires. » Voilà la déclaration formelle du Catéchisme positiviste.
En présence d'un texte aussi décisif, tous nos scrupules peuvent se taire, et nous n*hésitons pas à dire que M. Comte ne croit pas en Dieu.
Et pourtant nous le voyons s'indigner contre l'athéisme, qui n'est, à ses yeux, qu'un panthéisme abstrait et vague, une sorte de fétichisme poétique, quand il se répand en effusions dans le sein de la nature, ou bien qu'un théologisme irrationnel et inconséquent, quand il prétend expliquer à sa manière la formation de l'univers et l'origine de la vie, puisqu'alors il poursuit les mêmes questions que la théologie et la métaphysique, en rejetant l'unique méthode qui puisse s'y adapter. L'athéisme est au-dessous de la théologie, au-dessous de la métaphysique. C'est donc faire injure à notre auteur que de lui imputer une erreur si fortement désavouée ; et comme il n'entre pas dans nos intentions de faire de M. Comte un athée malgré lui , nous dirons que , bien qu'il ne croie pas en Dieu, le fondateur du positivisme n'est pas athée.
Quelle est donc la théodicée qui peut s'accorder avec une négation aussi explicite , aussi acharnée de Dieu? Quel est ce mystérieux Grand -Être dont
ridée plane avec majesté sur l'ouvrage encyclopédique de M. Comte? Ce Grand-Être, qu'il appelle aussi parfois la Gra/nde-Déesse , c'est V Humanité , et rhistoire de Tidée du Grand-Être n'est pas la partie la moins curieuse du système. Elle constitue à elle seule toute la philosophie de l'histoire du positivisme.
La religion positiviste est le terme suprême des longues agitations qui ont rempli les siècles. C'est le dénoùment nécessaire du long drame humain, poursuivi à travers les âges et laborieusement reconstruit par M. Comte, qui s'est porté le rival de Bossuet dans son volumineux traité de Politique positive, La grande, la seule loi de l'histoire est celle qui détermine le progrès lent, mais infaillible du genre humain , traversant d'abord une longue période d'initiation, ou période théologique^ arrivant à la période révolutionnaire marquée par l'avénement de la métaphysique, pour reposer enfin sa conscience inquiète dans le sein du positivisme définitivement constitué. L'état théologique, c'est l'ère des dieux. Cette longue période remplit à elle seule presque tout le passé. La métaphysique règne depuis un siècle à peine, et possède le présent. L'avenir est au positivisme. Comme toutes les périodes de transition, la période métaphysique n'aura duré qu'un instant; elle n'aura été qu'une halte entre deux grandes époques : celle de la foi
aveugle en des dieux imaginaires et celle de la foi éclairée dans la réatité idéale, en qui viennent se résoudre tous les doutes et se concilier toutes les dissidences.
! La période théologîque se décompose en trois époques : l'époque du fétichisme , celle du polythéisme , celle enfin du monothéisme. Au fond de chacune de ces conceptions religieuses, M. Comte retrouve en germe la notion de l'humanité plus ou moins altérée par Fimagination et le caprice. L'homme encore sans tradition, sans souvenir, sans histoire , encore incapable d'une notion abstraite, peupla le monde physique de volontés et d'intelligences semblables à la sienne. Ce fut, si je puis dire, une vaste dispersion de Thumanité dans l'univers des corps. L'homme adora, dans le bois et dans la pierre, ce qu'il y mettait spontanément et ce qu'il n'aurait dû adorer qu'en luimême. Puis, son esprit s'élevant peu à peu et devenant plus capable d'idéal , l'homme retira aux corps inertes cette divinité d'emprunt pour la localiser dans les sphères célestes, dans l'Olympe, par exemple. Mais l'homme ne s'éleva pas encore jusqu'à la grande notion de l'unité. Il imagina bien en Grèce des dieux qui n'étaient guère que des exemplaires épurés de l'humaine nature; mais il en imaginait plusieurs. Ce fut en Orient qu'une grande élaboration d'idées produisit le mono-
théisme. Le Jéhovah de Moïse marque Tavénement d'un Dieu unique dans la conscience du genre humain. L'unité future du Grand-Être est déjà près- , sentie, et Moïse se trouve être naturellement le précurseur de M. Comte. Mais Jéhovah se tient encore dans des sphères trop hautes. Il est trop loin de Thumanité. Avec le christianisme , la divinité revêt enfin la nature humaine. La doctrine du Médiateur rapproche le ciel et la terre. Encore un pas, et nous arrivons au positivisme. Mais ce pas est difficile à franchir. L'humanité s'est développée, épurant toujours de plus en plus l'idée de sa propre nature et la substituant insensiblement à ces êtres surnaturels qu'elle appelait et qui restaient sourds à sa voix dans leur impénétrable néant. Mais elle a gardé encore le préjugé d'un Dieu extérieur , étranger à elle , .d*un Dieu objectif. Elle est restée dans les limbes de la théologie : elle a conservé ses symboles.
C'est la métaphysique avec sa critique impitoyable qui va détruire les dernières illusions de la théologie agonisante. Elle suscite dans les consciences le doute, l'inquiétude, la révolte. Elle frappe à mort la foi dans les âmes. Mais, chose bizarre, toute-puissante à détruire, elle est impuissante à fonder. Elle renverse les religions, elle chasse de la conscience et du ciel les êtres surnaturels qui les ont si longtemps peuplés ; elle y
substitue des abstractions insaisissables, des fantômes d'idée, des entités scolastiques, sous le nom de cause première, d'infini, d'absolu. Elle revient par le panthéisme à un fétichisme inconséquent , par le déisme à un christianisme énervé, par Farthéisme enfin à un théologisme irrationnel. La métaphysic[ue est destinée à s'effacer comme tous les régimes de transition : elle disparaîtra conune tout ce qui est négation. Elle disparaîtra devant le positivisme, qui seul terminera cette longue anarchie des idées et clora ce grand interrègne de Dieu, en relevant dans la raison universelle l'autel du Grand-Être. C'est dans la foi et dans le culte de ce Grand-Être que va enfin se reposer la raison agitée des nations depuis si longtemps en quête d'un Dieu.
La force du positivisme consiste à fisiire en pleine connaissance de cause ce que les siècles précédents faisaient sans le savoir. L'idée suprême de l'huma* nité a régi tous les âges et dominé, même à leur insu, toutes les religions. Mais elle n'avait pas pris conscience d'elle-même, elle s'objectivait dans des êtres surnaturels ; elle se déguisait sous des symboles. Où l'homme n'a-t-il pas placé ses divinités imaginaires? Que d'idolâtries errantes et d'apothéoses mensongères dans ces âges d'ignorance de l'humanité, où elle n'avait encore d'elle-même qu'un sentiment obscur et flottant qui allait des
grossières erreurs du fétichisme, reflet matérialisé de la volonté et de l'intelligence humaines, aux illusions brillantes du polythéisme grec, localisant dans des retraites choisies ses divinités chimériques, et de la conception grandiose mais trop abstraite du Jéhovah de Moïse, premier germe du monothéisme futur, à la doctrine du Médiateur qui donne enfin la forme humaine à cette grande idée de la divinité égarée pendant tant de siècles dans des espaces imaginaires I L'infini est tombé dans le fini, il y restera. Le positivisme enlève les derniers voiles, dissipe les dernières ombres, et derrière les ombres disparues elle montre à Thomme cette grande existence qui grandit toujours, la seule digne de son culte, Thumanité, être à la fois réel et idéal : réel, puisqu'il se développe à travers les âges sous des formes concrètes et déterminées, idéal, parce qu'il suppose pour être conçu un certain effort d'abstraction. L'humanité s'est enfin reconnue; elle a repris conscience de sa réalité et de son unité au sein du positivisme ; elle retire avec un juste orgueil leur divinité illusoire aux anciens objets de son culte, à Jupiter comme à Brahma, à Jéhovah comme à Jésus-Christ, vains fantômes qu'elle avait décorés de ses attributs, vagues reflets de l'humanité, types grandioses et chimériques qui n'étaient puissants que par ses épouvantes, et qui ne triomphaient que par sa faiblesse. Le fini a détruit Tm-
iini, devant lequel il a tremblé si longtemps, et qui n'était rien que son ombre agrandie dans les nuages.
Nous voilà donc arrivés à la grande époque longtemps pressentie à travers les agitations et les rêves douloureux du genre humain. Aussi, à la fin du volume où M. Comte nous expose sa philosophie de l'histoire, il s'écrie, avec une solennité digne de la grande cause qu'il soutient, que l'évolution préparatoire du Grand-Être est terminée, que son initiation est maintenant accomplie et que l'humanité surgit enfin, en fondant sur la paix et la vérité l'irrévocable avènement de la religion universelle.
Il nous reste à examiner d'un peu près quelle est cette Grande-Déessâj comme l'appelle M. Comte. Car enfin, c'est un terme bien vague que ce mot : Y humanité, A qui adresser mes hommages? où porter mon culte ? où réside cette insaisissable divinité ? Si l'humanité est, dans ses phases variées, l'évolution même du Grand-Être, si ce Grand-Être s'engendre éternellement dans la conscience vague et abstraite des générations, je demande à M. Comte où je dois aller chercher cette réalité idéale dont ma pensée, dont mon cœur a besoin. Quand on me parle d'adorer cette divinité, je me demande ce qu'elle est. Est-ce l'humanité évanouie du passé ? mais nous savons que M. Comte n'admet
pas rimmortâlité au vrai sens du mot, la persistance réelle de Tâme a|)rès la mort. Est-ce Thumanité purement- possible de l'avenir ? mais, par définition, elle n'existe pas encore. Si les générations passées et les générations futures sont des dieux impossibles, irons-nous chercher le Grand- Être dans les générations actuelles ? Mais qui de nous n'est prêt à protester du fond de sa conscience contre cette imputation dérisoire de divinité? Si Molière a pu faire un Médecin malgré /uî, M. Comte fera-il de nous des dieux malgré nous^ mêmes ? U y a dans tout cela bien des obscurités qui nous semblent impénétrables et des difficultés que nous croirions volontiers insolubles. Voyons comment M. Comte résout le problème, et de quoi se compose, en définitive, ce Grand-Être si solennellement annoncé.
Le positivisme qui a pour principe fondamental d'écarter les hypothèses, de substituer l'étude des lois à la recherche des causes, en un mot, de poursuivre le comment des choses, en laissant le pourquoi aux rêveurs, le positivisme s'inquiète peu des origines et de la raison première du monde. Il le prend tel qu'il est, sans avoir souci de ce qu il a été, non plus que de la façon dont il a été formé. Il voit, sur la planète que nous habitons, une race prépondérante qui triomphe chaque jour des résistances de la nature, et qui plie à son
joug ranimalité domptée. Il y a là les signes d'une incontestable souveraineté. M. Comte remarque eu même temps que cette race supérieure a le merveilleux privilège de lier par la mémoire le passé au présent, et par Tinduction le présent à l'avenir. C'est assez pour constituer un Grand- Être collectif, une grande et vaste réalité. Uunité du genre humain s'accomplit sans effort dans notre pensée. Ne sentons-nous pas cette trame sacrée de la solidarité universelle qui nous lie à nos ancêtres comme à nos descendants? Ne sentons-nous pas en nous le poids du passé qui nous entraine dans les voies préparées par les souffrances et les travaux de nos pères, .comme nous sentons en nous la responsabilité de l'avenir, auquel nous devons le patrimoine agrandi de la civilisation ? On a travaillé pour nous, nous travaillons pour d'autres ; mais ces autres ne sont -ils pas nous-mêmes, comme nous avons été nos aïeux? Ce fait, l'hérédité des générations, montre d'une manière assez claire la réalité et l'unité du seul Grand-Être que nous connaissions, le genre humain. C'est là l'idée très -générale de cette théodicée nouvelle. Nous avons tenu à l'exprimer de la manière la plus simple et la plus brève, pour aider le lecteur à comprendre les étranges détails dans lesquels nous allons entrer.
Pascal, Leibnitz et Condorcet ont préparé la con-
LA BEUGÏON POSITITISTE. 99
struction religieuse de H. Comte, le premier par SSL magnifique comparaison de l'espèce humaine avec un homme universel qui grandit toujours, le second par la grande loi qui régit le système entier des monades et qui subordonne le présent au passé, l'avenir au présent, Condorcet enfln par sa conception simple et lumineuse du genre humain considéré comme un seul peuple. M. Comte reconnaît dans ces trois grands faits philosophiques les antécédents directs de sa doctrine. U indique aussi aux esprits inexpérimentés, comme un secours à leur faiblesse, la méditation de ces deux idées, la famille et la patrie. Non pas qu'il y ait des éléments dans l'être essentiellement indivisible ; mais l'idée de la famille et celle de la patrie sont, dit-il, les préambules successifs de rhumanité, c'est-à-dire des vues partielles par lesquelles l'intelligence s'habitue insensiblement à la notion du Grand-Être. U est temps d'arriver à une définition, que nous emprunterons à / M. Comte, pour nous garantir de toute altération involontaire. ;
t Le Grand-Étre, dit-il, est Tensemble des êtres, passés, faturs et présents qui concourent librement à perfectionner rÉtre universel. Toute c spèce sociale tend naturellement vers une telle convergence. Mais Tunité collective ne peut se réaliser, sur chaque planète, que chez la race prépondérante, dont Pessor collectif empêche nécessairement celui des animaux moins élevés. C'est pourquoi là
définition systématique de l'être composé n*a pas besoin de mentionner sa nature spécifique. D'une autre part la spontanéité du concours et sa destination extérieure sont évidemment indispensables pour sa consistance et sa perpétuité. Si donc on écarte tout ce qui peut se sous-entendre sans confusion, on se borne à définir le Grand- Être comme lensemble continu des êtres convergents, >
L'humanité, prise dans son ensemble, se décompose en deux classes d'êtres, que M. Comte appelle deux populations,— les vivants (p'^pulation objective), et les morts, auxquels il faut joindre ceux qui sont à naître (population subjective). Les vivants travaillent pour leurs descendants, mais sous l'impulsion de leurs ancêtres. La population subjective qui est à naître est le but de notre activité, mais la source de cette activité est dans la population subjective des morts. C'est elle qui nous transmet les procédés de toutes nos opérations. Nous agissons par eux et avec eux. Écartons la population de l'avenir qui marque le but de l'activité universelle, mais qui n'a rien de précis, n'ayant pas encore de réalité; il reste en présence deux grandes populations, l'une objective dont la quantité ne varie pas sensiblement, Tautre subjective, qui s'accroît sans cesse. Ce sont là les deux faces, les deux aspects de l'indi» visible Grand Être. Les morts représentent la dignité du Grand-Être, les vivants en représentent l'efficacité. Les morts ne peuvent agir que par Tin-
termédîaire des vivants, ils en dépendent donc pour l'action ; mais les vivants ne sauraient agir que sous l'empire et sous l'ascendant des morts; ils en dépendent pour Tinfluence. Les morts pèsent irrésistiblement sur les vivants par Tefficacité de l'exemple, par le concours des âges et la force des traditions.
Que si quelque curieux me demandait ce que signifient ces appellations étranges de population subjective et objective, rien de plus facile à expliquer, et ce sera même l'occasion de remarquer à quel point il est facile d'enfouir les idées les plus simples sous l'appareil des formules et d'obscurcir l'évidence, je dirai même les vérités trop vraies, comme pour leur donner Tapparence de la profondeur. La population des vivants est objective, parce qu'elle a une existence réelle, personnelle, déterminée, concrète; la population des morts est réduite au triste état d'une population subjective, parce qu'elle n'a qu'une existence abstraite, vague, indéterminée dans le souvenir des vivants. Leur vie n'est plus qu'un reflet d'elle-même dans la pensée des autres. Ils n'existent que subjectivement, parce qu'ils n*existent plus que par la grâce de ceux qui s'en souviennent.
Et pourtant, si Ton presse bien la pensée intime de M. Comte, on Unira par s'apercevoir que c'est cette pâle population des trépassés qui seule con*
stitue le Grand-Être. Remarquez bien qne H. Comte n'admet pas Timmortalité an sens ordinaire du mot, et que, pour lui, il n'y a d'autre immortalité que cette vie subjective dans la pensée des vivants. n n'y a donc pas de r&lité dans Texistence prolongée des morts. Cette existence n'est qu'une abstraction, ou mieux n'est qu'un souvenir. Et malgré cela, chose étrange, c'est cette population vague et flottante de souvenirs, de reflets et de fantômes, qui épuise toute la réalité du Grand-Être. Les générations futures ne comptent pas encore; les générations présentes ne sont pas encore jugées, et il faut avoir subi le jugement positiviste pour être incorporé à la sublime déesse. Nous sommes ici d'une exactitude littérale; nous mettons une sorte de point d'honneur à n'être qu'un rapporteur fidèle.
f Les vivants, dit M. Comte, se trouvent doublement placés sous le patronage croissant des morts, qui sont à la fois leurs protecteurs et leurs modèles. Ceux-ci peuvent seuls représenter Thuimnité, qui consiste essentiellement dans leur ensemble ; tandis que ceux-là, toujours nés ses enfants, deviennent ordinairement ses serviteurs, à moins qu'ils ne dé;b!énèrent en parasites. Quand môme la vie objective serait immédiatement jugeable, elle cam* porte rarement assez d'efficacité pour que son principal essor ne puisse pas s'effacer sous sa corruption ultérieure. Jusqu'à ce qu'elle soit achevée, les attributs humains ae sauraient suffisamment surgir même chez les meilleurs types, toujours altérés par les déviations inhérentes aux
LA REUOION POSITIVISTB. lO'i
nécessités corporelles. L'âme ne peut prévaloir que dans Tezistence subjective, qui, sauf d'exceptionnelles réprobations, appartient uniquement aux fonctions associ?bles, quand les phénomènes purement personnels ont irrévocablement cessé. »
Gela veut dire que les meilleurs parmi les vivants ne peuvent pas être déûnitivement incorporés au Grand-Être. Tant qu'ils vivent, l'épreuve n'est pas finie, et ils peuvent, à chaque instant, donifer un cruel démenti aux espérances fondées sur leur vertu. Or, le Grand-Être ne veut être composé que des existences suffisamment assimilables; il exclut les autres. On ne doit jamais compromettre, par une admission hâtive des vivants, ce caractère suprême qui fait du Grand-Être un ensemble continu d êtres cofwergents. Si, conune M. de Blainville, un être longtemps convergent devient, vers la fin de sa vie, divergent^ il faut toujours se réserver le droit de Texdure. Ce sera l'affaire du concile positiviste d'exclure ou d'admettre les existences accomplies et définitivement éprouvées. D'ailleurs sur les existences les plus parfaites il est bon que la mort ait passé. La niort épure nos meilleures qualités et fait oublier nos dé&uts. Le souvenir idéalise les morts comme il idéalise les absents. A mesure que la dernière heure s'éloigne, elle emporte avec elle, comme une dépouille funèbre, les infirmités et les misères de l'humaine nature. Le mort grandit ainsi par le lointain de la perspective ; il s'idéalise dans notre
pensée : c'est alors qu'il devient membre , pour l'éternité, de la grande cité subjective que composent les nobles trépassés.
Le vrai, le seul Grand-Être, parce qu'il est le seul qui soit définitif, se compose des morts, mais des morts qui sont dignes de vivre dans le souvenir, c'est-àdire, selon la grande formule, de ceux seulement dont Pessor objectif a laissé de dignes résultats. Que deviennent donc les autres existences ? que deviennent ou les parasites qui ont surchargé la terre d'un inutile fardeau ou les mécréants qui refusent de converger vers le Grand-Être? Us meurent à tout jamais et sans rémission. M. Comte n'a pas pour eux assez de paroles de mépris. Il les abandonne à toutes les horreurs du néant ; mais, en définitive, comme ce néant diffère peu du Grand-Être, qu'ils en prennent leur parti I Us ne vivront pas sur les tables de commémoration de M. Comte ; leur nom sera impitoyablement exclu de l'almanach positiviste. Voilà tout.
En revanche, ce paradis du (Srand Être, fermé d'une main avare aux mécréants, est ouvert d'une main libérale à d'autres individualités, répudiées à tort par les théologies aveugles. Le Grand-Être ouvre son large sein à toutes les races susceptibles d'adopter la commune devise des âmes supérieures : Vivre pour autrui. Or, quels êtres vivent
plus pour nous que le cheval, le bœuf et l'âne, que M. Comte appelle nos libres auxiliaires animaux? Quels êtres nous rendent de plus grands services dans cette ligue nécessaire, dans cette coalition cfe toutes les activités contre les résistances de la matière et les, fatalités de la nature? n faut les en récompenser, la chose n'est pas douteuse, et le positivisme le fait en les incorporant au Grand-Être. Galigula faisait son cheval consul ; M. Comte, à supposer qu'il ait un cheval, en fait un dieu Quelle glorieuse et nouvelle perspective pour tous ces nobles auxiliaires, qui usent leur vie à traîner leurs confrères! Après Tabattoir, roiympe.
Ce n'est que justice. Nous ne faisons que rendre ainsi aux animaux un peu de ce que nous leur avons volé. Si nous n'étions pas venus prendre leur place sur cette planète, ils y constitueraient un Grand-Être. Nous sommes venus leur ravir le droit à la divinité. Notre race prépondérante s'est substituée aux races inférieures. Toute espèce animale, dit expressément M. Comte, est un Grand- Être, plus ou moins avorté par suite de la prépon .. dérance qu'a prise la race humaine. Il est donc • juste que nous incorporions à l'humanité subjective ceux des animaux qui nous ont rendu le plus de services dans l'humilité de leur condition. A force de se rendre utiles, ils sont montés aux
rangs supérieurs de Fespëce humaine. Ils ont été nos bienfaiteurs obscurs; qu'ils deviennent nos protecteurs et nos modèles !
Avec ce système commode de théodicée, on conçoit qu'il puisse y avoir une inanité de Grands- Êtres, puisque le Grand-Être n'est que la race prépondérante d'une planète. M. Comte Tavoue d'assez bonne grâce :
t La suprématie de notre vrai Grand-Être, dit*il, reste purement relative à nos recherches et à nos besoins. On peut sans doute concevoir que, môme sans sortir de notre monde, il existe sur notre planète un organisme encore plus éminent; mais, outre que nous n'en pouvons rien savoir, cette question demeurera toujours aussi oiseuse qu'inabordable, puisqu'un tel être n^affecterait aucunement nos destinées Si nous n'avons pas vraiment besoin de toutes les notions qui nous sont effectivement accessibles, nous sommes, au contraire, certains de . connaître tôt ou tard ce qui nous intéresse vériiablement conune agissant sur nous, cette influence quelconque nous fournissant dès lors une base d'appréciation. Écartant donc toute vaine comparaison des divers Grands -Êtres qui peuvent exister, il nous suffit de reconnaître que le nôtre est supérieur à toutes les existences qui nous deviennent appréciables. Nous sentons d'ailleurs que nos destinées sont nécessairement subordonnées à la sienne, qui constitue aussi le principal objet de tous nos travaux. D'après cette double conviction, on peut aisément constater qu'une telle restriction de puissance devient la source directe de la supériorité générale, surtout morale et sociale, du règne de Thumanité sur celui de Dieu. >
Ainsi, voilà qui est bien entendu. Il peut y avoir
LA RELIGION POSITIVISTB. 107
une infinité de Grands-Êtres ; mais nils ous sont parfaitement indifférents, ils sont pour nous comme s'ils n'existaient pas. L'humanité seule nous intéresse, puisque nous appartenons à Thumanité.
Hais le Grand-Être, dira quelque sceptique^ est bien éloigné de nous. Il se trouve au fond de nos consciences; c'est là qu'il réside dans le secret, dans le silence, dans Tombre; c'est là qu'il le faut adorer, Mais ce sanctuaire est souvent d'un accès diflicile. Le Grand-Être ne réside-t-il que dans cette abstraction presque insaisissable d'un souvenir idéalisé par la mort? Jai bien peur alors qu*on ne laisse en repos le Grand-Être dans ce temple, qui ne ressemble pas mal à un tom< beau.
M. Comte prévoit l'objection et y répond victorieusement, de manière à charmer les plus incrédules. Le Grand-Être a une gracieuse personnification ici-bas : c'est la femme. Le sexe affectifs voilà où peuvent se porter nos hommages et s'adresser notre culte. C'est l'agréable intermédiaire entre le Grand-Être et nous. Mais pour que la femme soit un intermédiaire suffisamment pur, M. Comte rêve en son honneur une révolution physiologique qui la rendra complètement indépendante de l'homme. Il croit devoir, dit- il, introduire une hypothèse hardie. Bien' hardie, en effet, car nous n'o-
sons pas la transcrire. Nous renvoyons le physiologiste curieux à la page 68 et à la page 276 du quatrième volume. Qu'il nous suffise, à nous autres philosophes, de savoir que M. Comte établit dans l'avenir^ au profit de la femme, une sorte d'hermaphrodisme artificiel qui est bien la plus bouffonne des inventions. La femme, définitivement affranchie de l'homme, deviendra un intermédiaire plus digne, et l'homme, affranchi des préoccupations brutales, devra un plus noble essor à sa chasteté nécessaire. Le Grand-Être y gagnera un plus grand nombre de serviteurs dévoués, et tout sera pour le mieux.
Telle est, dans ses linéaments principaux, la théorie fondamentale du Grand-Être. Il nous reste maintenant à entrer dans le détail de l'institution religieuse et dans l'organisation du culte.
L'originalité de l'athéisme de M. Comte, nous l'avons dit, c'est d'être un athéisme religieux. Que sa doctrine soit l'athéisme, c'est ce dont personne ne peut douter, sauf M. Comte, qui s'en défend avec plus de bonne foi que de raison. Il ne peut s'en défendre, qu'en jouant sur les mots. Mais ce qui est vrai, c'est que le système de M. Comte se
distingue par un caractère tout particulier des autres formes que l'athéisme a revêtues à travers les siècles. Il se produit dans le monde avec des pré- .tentions religieuses. Il a l'ambition singulière d'instituer un culte. M. Comte a essayé par là de mettre d'accord deux instincts qui jusqu'alors s'étaient livré de longs combats dans l'âme humaine, l'instinct religieux et un certain penchant à la révolte, à l'indépendance, au mépris de Tin visible autorité. Il semble vraiment que, pour certaines personnes, il soit plus difficile de renoncer au culte qu'à Dieu. C'est pour elles que M. Comte a voulu être tour à tour Aristote et saint Paul. C'est pour elles qu'il a écrit ces pages, pénétrées d'une onction mystique. Pour elles, enfin, M. Comte s'est fait le législateur des nouveaux rites, le chantre inspiré des nouvelles hymnes, tour à tour poëte et pape, hiérophante et théologien, prédicateur et maître des cérémonies. Il n'a négligé aucun détail ; tout est prévu, défini, réglé. Le culte est prêt à fonctionner ; il a même fonctionné pour quelques rares adeptes.
Le culte a pour objet d'améliorer l'homme par la contemplation assidue du Grand- Être. Or, nous savons que l'existence du Grand-Être est purement subjective. Le culte sera donc exclusivement subjectif dans son principe. Il consistera dans ce que M. Comte appelle l'évocation cérébrale des étrt>s
chéris. Nous ne pouvons évidemment contempler le Grand-Être que dans ses personnifications, sans quoi notre méditation se perdrait dans je ne sais quel effort abstrait. Ces personnifications, qu'il nous est donné de contempler, sont précisément celles qui nous touchent de plus près, qui nous întéresseni plus immédiatement. Nous évoquerons cérébralement l'image d'un ami défunt ou d'une amante idéalisée par la mort. Oreste évoquera Pylade, Dante évoquera Béatrix, et c'est uniquement dans ces contemplations des êtres chéris que consiste le culte intérieur. Il faut employer toutes ses forces à ranimer l'image de Têtre adoré, et pour atteindre ce but, M. Comte nous donne les règles les plus précises, qui toutes se résument en celle-ci : déterminer le milieu inerte avant d'y placer la vivante image. Cette détermination extérieure se décompose en trois parties essentielles, en procédant toujours du dehors au dedans, suivant le principe hiérarchique de l'école . il faut préciser d'abord le lieu, puis le siège ou l'attitude, et enfin le costume. Quoique le cœur puisse d'abord s'impatienter d'un tel retard, il en reconnaîtra bientôt Tintime efficacité, quand il verra l'image chérie acquérir ainsi graduellement une force et une netteté qui semblaient d'abord impossibles.
Mais ce que M. Comte recommande par-dessus
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tout, dans la pratique du culte subjectif et de révocation cérébrale, c'est d'idéaliser de plus en plus le type préféré. Le mathématicien se révèle dans la manière dont il veut qu'on travaille à cette idéalisation progressive. Il faut, dit-il^ idéaliser presque toujours par soustraction et rarement par addition, oublier les défauts des morts pour ne nous rappeler que leurs qualités. Dante avait pressenti cette loi, à ce que nous assure M. Comte, quand il imagina cette belle fiction, où, pour se préparer à la béatitude, on s'abreuve d'abord au fleuve de Toubli, et ensuite dans TEunoê, qui rend seulement le souvenir du bien.
Le culte devient ainsi la consécration de cette réalité idéale qui est l'essence même du Grand- Être. Le Grand Être est idéal, puisque nous épurons progressivement les types qui le représentent dans notre pensée. Il est réel, puisque ces morts chéris prolongent, grâce à nos évocations, une existence qui ne finira qu'avec notre souvenir. Ces êtres, que nous avons aimés, existent ainsi en nous et par nous. Ils sont affranchis des nécessités matérielles et des fonctions vitales, mais ils ne cessent pas de vivre. Leur vie est transplantée, implantée dans la nôtre. Écoutons M. Comte :
t Le doux échange de sentiments et d'idées que nous entretenions avec eux, peodan leur objectivité, devient à
la fois plus intime et plus continu quand ils sont dégagés de TexisteDce corporelle. Quoique la vie de chacun d'eux se trouve dès lors mêlée profondément avec la nôtre, son originalité morale et mentale n^en est aucunement aliérée, lorsque son caractère fut vraiment distinct. On peut mônae dire que les principales différences deviennent plus prononcées à mesure que ce commerce intime se développe mieux. Cette conception positive de la vie future est certainement plus noble que celle des théologistes quelconconques, en même temps que seule vraie. »
L'évocation cérébrale des morts prépare Tacte qui est le dernier terme du culte, Teffusion ou la prière. Quand nous avons revu avec netteté l'image adorée, notre cœur s'ouvre, notre âme s'épanche, et la prière vient sanctifier les intimités de notre être. Le positiviste prie, avant tout, pour répandre ses meilleures affections, mais il peut aussi demander, pourvu que toutes ses demandes n'aient pour objet que le progrès de son âme et l'amélioration de ses sentiments.
Telle est la théorie du culte. Descendons maintenant aux applications.
Il faut tout d'abord distinguer le culte privé du culte public. L'un s'adresse à la famille, Fautre à l'humanité. Ou plutôt, l'un s'adresse à l'humanité par l'intermédiaire de la famille, Tautre s'adresse au Grand-Être directement et sans intermédiaire. M. Comte recommande avec insistance la pratique du culte privé, comme le préambule indispensable et la
garantie du culte public, c Notre déesse, dit-il, ne comporte d'adorateurs sincères que ceux qui se sont préparés à son culte auguste nar une digne pratique des secrets hommages, journellement dus à ses meilleurs organes, surtout subjectifs et même objectifs. C'est surtout la pratique assidue du culte privé qui distinguera finalement les vrais positivistes d'avec les faux frères dont nous allons être encombrés aussitôt que la vraie religion prévaudra. » En quoi consiste donc le culte privé, si solennellement préconisé par le saint Paul du positivisme ?
Là encore il faut distinguer. Le culte privé se décompose en deux parties, Tune personnelle, l'autre domestique.
Le culte privé personnel donne naissance à une grande institution sociolâtriquey Tinstitution des Vrais anges gardiens. U est facile de deviner, d'après les tendances générales du système, que les vrais anges gardiens sont les femmes. Toute Texistence de rÊtre suprême étant fondée Sur l'amour, le sexe affectif constitue naturellement son représentant le plus parfait en même temps que son principal ministre. Chacun de nous, dans l'état normal, trouve ainsi autour de lui de véritables anges gardiens, qu'il doit invoquer comme ses protecteurs et ses modèles. La mère, l'épouse et la fille, personnifient en elles les trois modes de
la perpétuité humaine, le passé, le présent et Ta* venir, comme aussi elles représentent, dans un symbole touchant, les trois degrés de la solidarité qui nous lie aux supérieurs, aux égaux et aux inférieurs. Que de choses dans une mère! Quelle profondeur de symbolisme dans l'épouse et dans la fille 1 Le culte des anges gardiens exige trois prières quotidiennes. La première, celle du lever, plus étendue que les deux autres, doit nous disposer au bon emploi de nos forces. La dernière exprime la reconnaissance que nous devons à cette protection quotidienne. Celle du milieu du jour est destinée à faire pénétrer au milieu 'de nos travaux l'influence affective dont nos occupations tendent toujours, plus ou moins, à nous écarter. La première et la second^ prière auront lieu à Tautel domestique. La dernière doit s'accomplir au lit et se prolonger autant que possible, jusqu'à l'invasion du sommeil^ afin de mieux assurer le calme cérébral ^ à cette heure néfaste où nous sommes moins que jamais garantis contre les ten^ dances trieuses.
Le culte privé domestiqm se distingue du précédent par la grande institution des sacrements sociaux. L'ensemble de notre vie doit être considéré comme la suite des préparations destinées à nous in'orpor-er finalement au Grand-Être, quand nous l'aurons dignement servi. Les neuf sacrements
sont destinés à sanctifier les phases générales de la vie privée, en les liant de plus en plus à la vie publique. Ce sont : la présentation^ l'initiation^ F admission y la destination f le mariage ^ la maturité, la retraite y la transformation, enfin l'incorporation, « Leur invariable succession, dit M. Comte, constitue une suite de préparations, d'après lesquelles, pendant Tensemble de sa vie objective, chaque digne serviteur de Thumanité tend graduellement vers l'éternité subjective qui doit l'ériger en organe propre de la déesse. » Ces neuf sacrements, dont la plupart sont un plagiat du christianisme, suivent ainsi l'homme depuis son berceau jusqu'à son dernier séjour. Le premier n'est pas autre chose qu'une sorte de baptême positiviste. M. Comte n'oublie même pas , dans la collation de ce sacrement initial, le parrain et la marraine, qu'il appelle avec une solennité légèrement comique^ v/n couple artificieL Le second sacrement marque le passage de l'éducation spontanée, que dirigeait la mère, à l'éducation systématique, émanée du sacerdoce . L'admission autorise 1§ jeune homme, à vingt et un ans, à servir librement l'humanité, dont jusqu'alors il reçut tout sans lui rendre rien. La destination consacrera la fonction utile, définitivement choisie par le jeune serviteur du Grand-Être, après des essais librement tentés et suffisamment prolongés. Quand l'homme sera de-
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venu capable de participer pleinement à l'existence sociale, en fondant une nouvelle famille, il recevra le cinguième sacrement, le mariagey qui ne comporte point une détermination d'âge très-précise, mais seulement une limite inférieure de vingt huit ans pour Thomme, vingt et un pour la femme. Ce sacrement se complète par l'institution du veuvage éternel, et par l'engagement que prennent les conjoints, au cas où l'un des deux deviendrait veuf, de se vouer au mariage subjectif. Engagement solennel qui semble être, aux yeux de M. Comte, la suite naturelle de la monogamie. En effet, les secondes ou les troisièmes noces ne sont-elles pas une sorte de polygamie successive? Et pour n'être pas simultané, ce double ou triple mariage est- il plus légitime? — A quarante-deux ans, l'homme, arrivé au terme de son développement organique et de sa préparation sociale., recevra le sacrement de la maturité, qui doit marquer son apogée. A ce moment solennel, le sacerdoce notifie à l'homme Tinflexible responsabilité qui va commencer pour lui ; les fautes, jusqu'alors réparables, deviennent désormais décisives et seront l'irrécusable texte d'après lequel on prononcera le jugement final. A soixante-trois ans, le fonctionnaire de l'humanité vient, dans le sacrement de la retraite ^ abdiquer son activité épuisée. Ce sacrement ne sera pas du goût de tout le monde. Les riches, par exemple,
serout tenus de livrer à un successeur désigné le capital qui leur a servi d'instrument. On leur permettra seulement de prélever sur la masse leurs provisions personnelles. Le reste doit rentrer dans la libre circulation des foncUonnaires actifs.
L'institution du huitième sacrement est pour M. Comte l'occasion de maudire un des plus augustes sacrements de l'Église catholique, celui qui Vient consoler le mourant en lui montrant, en échange de la lumière terrestre, les splendeurs du jour qui ne finira pas. C'est, aux yeux de M. Comte, une solennité monstrueme où le ccuholicismef oubliant sa destination pour rester fidèle à son caractère antisociale^ érige la rupture de tous les liens humains en condition nécessaire d^une éternité non moins égoïste que chimérique. Au contraire^ dans le sacrement de la transformation^ le sacerdoce de Vhumanitéy mêlant les regrets civiques aux larmes domestiques, représente l'existence prête à s'ouvrir comme le perfectionnement subjectif des services objectifs qui r auront méritée.
Sept ans après la consécration extrême, le sa-crement subjectif complète la série des préparations objectives. C'est Vincorporation. « Quand toutes les passions perturbatrices sont assez éteintes, sans que les meilleurs documents spéciaux soient déjà perdus, un jugement solennel, dont la sociocratie
emprunte le germe à la théocratie, vient irrévocablement fixer le sort de chacun. Le sacerdoce ayant prononcé l'incorporation, il préside au pompeux transport des restes sanctifiés, qui, jusqu'alors déposés au champ civique, viennent occuper leur place éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de l'humanité. Chaque tombe s'y trouve ornée d'une simple inscription, d*un buste ou d'une statue, suivant le degré de la glorification obtenue. »La condamnation simple d'une mémoire douteuse se borne à rendre irrévocable la sépulture municipale dans le champ civique. La condamnation double, la flétrissure complète consiste à transporter le fardeau funeste au désert des réprouvés, parmi les suppliciés, les suicidés et les duellistes; telle est la loi.
Nous avons exposé avec quelque détail le culte privé, parce que l'occasion nous a paru bonne de faire voir, dans toute sa pénurie, l'imagination des fondateurs de religions nouvelles. Eh quoi ! vous bouleversez la métaphysique et la religion! vous proclamez la déchéance de Dieu I vous fondez sur de nouvelles bases la nature et l'humanité! vous refaites un culte, et tout cela pour aboutir à je ne sais quelle parodie monstrueuse des cultes consacrés. En vérité, ce n'était pas la peine de faire tant de bruit. Il suffisait de dire qu*à la place de Jésus-Christ vous mettiez l'humanité.
LA REUGION POSITIVISTE. J19i
Le culte public exigerait une large exposition. Il nous suffira d'indiquer l'essentiel. M. Comte ne peut pas déterminer d'avance le genre d'architecture que la religion positiviste fera infailliblement éclore. En attendant, il logera son culte dans les temples catholiques. Mais il peut du moins marquer la place que doivent occuper les édifices positivistes et la direction qu'il conviendra de leur donner. Les édifices sacrés devront s'élever au milieu des tombes cCélite où reposent les nobles serviteurs du Grand-Être; ils devront aussi être dirigés vers la métropole générale, qui ne peut être que Paris . Quant à la distribution intérieure, elle ne comporte qu'une prescription immédiate ; mais M. Comte y tient tout particulièrement. Il faut que le sanctuaire puisse contenir un septième de l'auditoire, pour que le grand prêtre, en officiant, se trouve entouré des femmes d'élite qui constituent la meilleure et la plus belle représentation du Grand -Être. Que d'inspirations ne puisera- 1- il pas dans ce milieu sympathique et choisi ! M. Comte n'a pas fixé une limite supérieure d'âge pour l'admission des femmes dans le sanctuaire. J'ai voulu réparer l'omission; j'ai balancé longtemps entre vingt-cinq et trente ans. Je me décide pour vingtcinq ans. Pour les autres conditions esthétiques, ce sera l'afiaire du grand prêtre. N'empiétons pas sur ses agréables attributions.
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Une grave question est celle du signe usuel et de la formule positiviste à substituer au signe de croix et à la formule chrétienne qui l'accompagne M. Comte, étant phrénologiste, résout ainsi la difficulté. On posera successivement et rapidemeni; la main sur les trois organes cérébraux de Tamour, de Tordre et du progrès. Au lieu de dire : au nom du Père, on dira : r amour pour principe; au lieu de : au nom du Fils, on dira : V ordre pour base y et enfin le progrès pour but tiendra lieu de : au nom du Saint-Esprit; Amen sera supprimé.
Il serait trop long de parler des processions, des bannières à double face, des fêtes de toute espèce qui se célébreront périodiquement, et au nombre desquelles il ne faut pas oublier deux genres nouveaux et fort agréables , les fêtes statiques et les fttes dynamiques. Mais nous ne pouvons passef absolument sous, silence le fameux calendrier positiviste qui a paru au public une chose si réjouissante que cinq ou six éditions ont été épuisées en trois ans. Et cet excellent M. Comte, qui voit dans le prodigieux débit de son almanach la preuve irrécusable du succès de sa doctrine !
Nous avons dit le calendrier^ il serait plus juste de parler au pluriel. Il y a deux calendriers positivistes, Tun définitif et consacrant le culte abstrait
de l'humanité, l'autre simplement provisoire et destiné à l'époque de transition. Le premier a pour but de représenter fidèlement soit la théorie fondamentale de la famille et de la société régénérées, soit révolution logique de l'initiation humaine. Les treize mois, car il y en a treize dans le positivisme, sont consacrés, les six premiers, aux liens fondamentaux, l'humanité, le mariage, la paternité, la filiation, la fraternité, la domesticité; les trois suivants, aux états préparatoires que le genre humain a traversés, comme le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme; les quatre derniers aux fonctions normales de la société régénérée, la femme ou la vie affective, le sacerdoce ou la vie contemplative, le prolétariat ou la vie active, l'industrie ou le pouvoir pratique. Mais le culte abstrait ne comporte point une organisation immédiate; il suppose des convictions préalables qui n'existent pas encore, ou qui ne sont pas assez profondes. En attendant, il faut se contenter d'un calendrier moins abstrait, ayant pour but la glori^ fieation concrète du passée c'est-à-dire la commémoration des grands ancêtres de la famille humaine et des plus nobles serviteurs de l'humanité. Mais parmi ces pères illustres dont il faut consacrer la mémoire, il y en a de différents degrés. Il y a, si je puis dire, les. grands saints, les petits saints, les saints de moyenne espèce, qui fourniront trois
genres de types, mensuels, hebdomadaires et quotidiens. Les treize types mensuels ^ protecteurs et patrons des treize mois de l'année positiviste sont Moïse, Homère, Aristote, Archimède, César, saint Paul, Charlemagne, Dante, Guttemberg, Shakespeare, Descartes, Frédéric, Bichat. Dans chaque mois, il y a quatre types hebdomadaires ^ ce qui donne cinquantie-deux pour Tannée. Dans chaque semaine, il y a sio; types quotidiens, parce « que le type hebdomadaire se localise le septième jour. On trouve quelque peu d'arbitraire dans la répartition des noms illustres qui composent ces trois catégories. Hercule est indigné d'être subordonné à ' Numa, et saint Jean-Baptiste rougit du voisinage incivil de Mahomet, qui est non-seulement son voisin, mais son chef de file. De son côté, Platon se demande pourquoi il n'a sous ses ordres qu'une seule et chétive semaine, pendant que TorguelUeux Aristote étale son triomphe pendant un grand mois. Dans le mois de César, Démosthène est accolé à Philippe, et tous les deux voudraient bien être séparés. Beethoven marche sous les ordres de Mozart, et Joseph de Maistre obéit en frémissant au railleur David Hume. Quant au docteur Gall, il s'installe majestueusement dans une stalle d'orchestre, tandis que Kepler et Copernic sont au parterre, perdus dans la foule. Ce sont là de purs détails, mais qui rendent infiniment agréable la
méditation de ralmanach. N'oublions pas la nomenclature des jours de la semaine.
Lundi, le mariage, maridi.
Mardi, la paternité, patridi.
Mercredi, la filiation, filidi, etc., etc.
On nous donne ensuite : fratridi, domidi, matridi, humanidi, ce qui fait un ensemble tout à fait agréable. Maridi, le 15 Alarcon Shakspeare 67 sera une date fort piquante à inscrire au bas d'une ' lettre.
Nous voudrions, avant de conclure, donner un rapide aperçu sur la constitution future du clergé positiviste. Il y aurait là de curieuses révélations à feire. Un mot seulement sur les différents grades de la sainte milice. Elle se composera de trois ordres successifs, les aspirants admis à vingt-huit ans, les vicaires à trente-cinq et les prêtres à quarante-deux ans. Les premiers sont de simples novices; ils n'appartiennent pas encore au pouvoir spirituel ; ils n'ont pas de résidence fixe et se contentent, en attendant le sacerdoce, de toucher un traitement de 3000 fr. Les vicaires appartiennent déjà irrévocablement au sacerdoce. Ils renoncent à leur patrimoine temporel et reçoivent, en compensation, un traitement annuel de 6000 fr . Leurs fonctions se bornent à l'enseignement et à la prédication. Ce n'est pas le mariage, c'est le célibat qui leur est interdit. Lés
prêtres exercent le pouvoir spirituel dans toute sa plénitude ; ils remplissent dans les familles et dans les cités le triple office de conseiller, de consécrateur et de régulateur, le tout à raison de 12 000 fr. par an, sans compter les indemnités de tournées diocésaines. Enfin, au sommet de la hiérarchie, nous trouvons le grand prêtre de l'humanité , qui résidera naturellement dans la métropole de TOccident régénéré, périphrase positiviste qui signifie Paris. Son traitement personnel est de 60 000 fr., outre les frais matériels qu* exigera son immense service. Il sera assisté, dans Tezercice de sa vaste autorité, par quatre supérieurs natUh naux dont le traitement équivaudra à la moitié du sien. On. voit que tout est parfaitement prévu, et que la partie financière est traitée avec une touchante sollicitude. Dans le budget du positivisme, n'ayez garde que le i)udget des cultes soit oublié.
En revanche, rien n'égale la sainte fureur de M. Comte contre l'Université. Qu'il soit le maître un jour et elle disparaît.
t La restauration officielle de l'Université, dit M. Comte fut la principale faute du dictateur militaire. Malgré la bruyante influence des corporations métaphysiques, une dictature énergique peut aujourd'hui supprimer leur budget, sans susciter aucune résistance en faveur d^une institution abrutissante et corruptrice.... Ne satisfaisant ILUcuxi besoin profond, TUniversité française peut moins
se passer qu'aucun clergé de la protection légale, que les libres sympathies ne sauraient aujourd'hui remplacer. Elle perdra toute existence collective avec son budget et son monopole, malgré Tattrait que semble encore inspirer l'étude des mots et des entités. Quant aux écoles spéciales elles pourraient toutes disparaître aujourd'hui, sauf les écoUs vélérinaires , sans compromettre réellement aucun service public ou privé. *
L'Institut est enveloppé dans le mèmie anathème; il disparaîtra dans la même tourmente. La dictature positiviste cessera de salarier ces clubs théoriques^ ces émeutes permanentes de médiocrités contre toute supériorité, ces académies dégénérées, obligées d'instituer deux demi-Fontenelle ^ faute de comporter un Condorcet. Les décrets de l'avenir sont prêts ; il n'y manque plus que la signature de Thumanité.
Nous sommes arrivés au terme de cette longue exposition, et nous* demandons quelle conclusion Dous en devons tirer. On s'imagine bien que nous n'allons pas discuter dans le détail ces inventions qui délient toute polémique sérieuse par leur bizarrerie outrée. La seule critique que nous adresserons à H. Comte l'aurait étonné peut-être : nous l'accuserons de timidité, d'inconséquence, et, pour dire le gros mot, de capucinade.
Oui, quand on fait tant que de détruire, il ne faut pas s'arrêter en chemin. Tout point d'arrêt est un6 inconséquence. Voyez la logique rapide des
systèmes dans là gauche hégélienne. Feuerbach, comme M. Comte, déteste toutes les métaphysiques et toutes les religions; il déclare, lui aussi, que l'homme pendant de longs siècles, s'est sacrifié aux sottes idoles d'une philosophie illusoire, et qu'il a honoré par un suicide imbécile de vaines abstractions. Il affirme que ce n'est pas Dieu qui a créé l'homme, mais que c'est l'homme qui a créé Dieu, en objectivant la conception qu'il avait de soi. C'est l'homme qui a détaché la plus noble partie de son âme, qui lui a naïvement attribué une existence distincte, et l'a nommée tour à tour Brahma, Jupiter, Jéhovah, Jésus. Que l'homme s'habitue enfin à se prendre lui-même pour terme suprême de son culte. Que le genre humain se sache Dieu I C'était la conclusion du fameux livre de Feuerbach, P Essence du christianisme; mais cette conclusion fut dépassée. Voici venir M. Max Stirner, et, à ses yeux, Feuerbach n'est qu'un dévot, bien plus, un cafard ; il tend encore à la iranscendance; il admet un être étranger à l'homme et supérieur à lui. Il n'est pas encore le pur disciple de l'immanence^ le libre philosophe qui, dégagé de tout préjugé, rend personnellement à chaque homme la possession de l'absolu.
M. Comte est un rétrograde de la même espèce que M. Feuerbach. Il détruit Dieu, fort bien! mais il le reconstruit, quelle inconséquence ! Était-ce la
peine défaire tact de bruit pour si peu de cnose? Tous les arguments, sàvanunent dirigés contre la religion ou le déisme philosophique par M. Comte et par H. Feuerbach, se retournent invinciblement contre leur système humanitaire. Chose étrange et qui prouve bien l'étemelle solidarité des systèmes dans l'erreur comme dans la vérité. La dialectique vive et serrée de Stirner contre Feuerbach s'applique avec un admirable à-propos à la doctrine de M. Comte. Qu'est-ce donc, pouvons-nous dire, nous aussi, au chef de la religion positiviste» qu'est-ce que cette idée de l'homme généralisé que vous mettez à la place de Dieu ? Qu'est-ce que ce pâle et gigantesque fantôme de l'humanité subjective, qui grandit sans cesse, qui se nourrit de mes larmes, de mon sang, de ma sueur, que vous prétendez honorer par de si étranges sacrifices, par tant de dévouements, de peines et de privations? C'est encore là un Dieu extérieur, encore un fléau des siècles à venir, tyran futur de Thistoire, bourreau implacable de nos consciences, despote fort de nos faiblesses, puissant par nos misères ! L'humanité^ encore une abstraction, encore une religion, c^est-à-dire encore une servitude I Nous aussi, comme M. Stirner, nous pouvons demander à M. Comte : Qu'avez-vous donc prétendu faire? Changer un nom? Est-ce donc là tout? On disait Dieu, vous direz l'humanité. La belle conquête, le
beau triomphe 1 Où donc est la vraie liberté, et quand cesserons-nous d'être dupes? Et, comme le dernier hégélien, nous conclurons en disant que cette longue piperie, qui a duré plus de six mille ans, ne cessera que quand chacun de nous aura renversé toutes les abstractions, ruiné toutes les idoles, anéanti tous les cultes, le droit, le devoir, Tamour, la fraternité, l'humanité; plus de Dieu, mais aussi plus d'humanité divinisée ! Autant de formes insidieuses sous lesquelles essaye de renaître la vieille idolâtrie. Comme Stirner, enfin, nous proclamerons qu'il n'y a rien en dehors de l'individu, que l'individu est le seul Dieu, que je suis pour moimême le seul Dieu et le prêtre unique de ma solitaire divinité; qu'en dehors de moi commence le pur néant, que l'absolu de l'être est en moi, en moi seul. Ici, au moins, il n'y a plus d'inconséquence pusillanime. Nous ne sommes plus des révolutionnaires timides de la métaphysique ; nous allons jusqu'au bout de notre insurrection gigantesque contre Dieu. Niez Dieu, et je vous défie de ne pas aboutir logiquement à cette effroyable et monstrueuse idolâtrie du moi humain. 11 y a quelque force d'esprit à pousser jusque-là ce grand délire.
M. Comte s'est «.rrêté à mi-chemin. Il nous donne un dieu de son invention, le dieu le plus pâle, le plus impuissant, la plus stérile abstrac-
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tion, le reflet le plus décoloré de l'existence humaine. 11 ne croit pas à l'existence d'une réalité supérieure et distincte du monde, d'une cause suprême qui contienne en soi la raison universelle et la dernière fin des choses. Et il met son esprit et celui de ses adeptes à la plus étrange des tortures pour leur faire imaginer cette existence abstraite^ cette réalité subjective, mystérieusement réfugiée dans le souvenir des vivants, pâle divinité, silencieuse hôtesse de ces limbes intérieurs que chacun porte au fond de sa pensée, et dont nous nous nous plaisons, de temps en temps, à évoquer quelque image fugitive, quelque type eflacé. C'est là, on en conviendra, un singulier séjour et un dieu étrange. Qui peut croire que l'impitoyable logique se payera d'un aussi candide symbole? Et quoi I vous lui avez appris à être sans illusion en face d'un type auguste et sublime, idéal suprême de notre raison, objet de notre immortel désir, et vous croyez naïvement qu'elle s'arrêtera juste* aux limites que vous lui avez tracées, et qu'elle respectera vos puériles chimères! La plaisante illusion! Vouloir nous imposer le culte de la déesse Humanité quand on nous a ôté Dieu!
L'athéisme religieux de l'école positiviste restera comme une des plus bizarres inventions du siècle. Les positivistes l'ont bien senti. Ils s'efforcent de répudier cette partie de Théritage de
M. Comte. Mais c*est précisément cette al fiance qui faisait Toriginalité de la doctrine. La doctrine épurée n'est plus que le scepticisme métaphysique, établi et réclamé au nom de la science positive.