LES ÉPITRES D'HORACE
Sommaire : I. Education d'Horace. — Leçons qu'il reçoit de son père. — Son séjour à Athènes. — Ses réflexions solitaires. — Sa conversion philosophique. — II. Enseignement d'Horace. — Maximes de ses prédécesseurs. — Son originalité, comme créateur de l'épitre morale. — Son enjouement. — Conclusion : lacunes et imperfection de sa morale.
Messieurs,
'année dernière, nous avons étudié
la philosophie morale avec Gicé-
^^, ron : cette année, nous allons pour-
suivre la même étude, mais en prenant un autre guide. Nous avons fait de la philosophie contentieuse, pour ainsi dire, et opposé les systèmes aux systèmes en passant en revue les,
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Entretiens sur le souverain bien ; nous allons; cette fois, laisser de côté les discussions épineuses et recueillir avec Horace ce qu'il y a de meilleur dans chaque système. Nous ne mettrons plus aux prises les partisans d'Epicure et de Zenon ; nous passerons condamnation sur les exagérations des uns et des autres, et sans nous soucier de concilier des doctrines contradictoires, nous arrêterons seulement notre attention sur les éléments de cette philosophia perennis que le poète de Venouse a fixés dans des vers immortels,
Cicéron était avant tout un homme d'action, absorbé par les soucis de la politique et les exigences de ses clients ; les spéculations philosophiques n'étaient pour lui qu'un exerceice littéraire, une diversion aux agitations de la vie publique, une consolation dans ses ennuis. Le grand orateur porte dans ses dialogues philosophiques les habitudes qu'il a contractées au Forum : il se complaît dans le développement des doctrines qu'il expose ou réfute ; son de Finibus^ si vous vous en souvenez, a souvent la forme et les allures d'un plaidoyer ; on v rencontre parfois des lon-
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gueurs, des redites, des procédés oratoires qui retardent la marche de la discussion. Horace était tout autre : désabusé des ambitions poliques avant Tâge, il s'était de bonne heure retiré de la lutte des partis pour vivre avec luimême dans ce temple intérieur que Lucrèce appelle la citadelle des sages. Ses épîtres sont le fruit des réflexions qu'il faisait à part soi pendant que les autres se disputaient la fortune et les honneurs ; ce sont, comme il le dit lui-même, de simples causeries, sermones^ mais qui demandent à être méditées, si l'on veut en goûter toute la saveur. Horace ne cherche pas à captiver la foule par des paroles sonores et de luxuriantes amplifications, c'est un délicat qui se contente de plaire aux esprits d'élite, conlentus paucis lectoribus^ et ne dit souvent les choses qu'à demi, laissant au lecteur le plaisir de deviner le reste.Nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater dans le cours de cette étude; mais je dois aujourd'hui, comme préparation à l'intelligence du sujet que j'ai choisi, renouveler connaissance avec Horace, vous expliquer comment il a été amené à composer ses épîtres et parcourir en
quelque sorte les différentes e'tapes de sa carrière philosophique.
Rassurez-vous, Messieurs, je ne vais pas pour cela me livrer à de stériles conjectures. Horace a bien voulu nous confier lui-même le secret de sa vocation, et nous raconter en détail la formation, le développement et le progrès de ses idées morales. Nous n'aurons donc qu'à le suivre pour assister à l'épanouissement d'un nouveau genre littéraire, l'épître morale ou philosophique, à laquelle Horace a donné sa forme définitive.
Et d'abord, un fait ressort de l'étude attentive de la vie et des œuvres d'Horace, c'est qu'il étaitadmirablementdoué pour l'observation morale, et pour ce que nous appelons aujourd'hui l'information psychologique. Esprit ouvert, pénétrant, judicieux, il était attentif à se consulter lui-même, à démêler ses propres impressions, à saisir les travers et les ridicules des autres. Il ne laissait rien échapper de ce
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qui pouvait contribuer à son instruction. Il tenait cette habitude de son père, qui lui avait appris à fuir les excès compromettants, à se conformer à l'usage des ancêtres. Ce brave paysan de l'Apulie, qui sans doute, en dépit de son surnom de Flaccus^ avait gagné, à force de travail et d'économie, le prix de son afifranchissement, était un homme plein de sens et d'expérience : il n'avait pas approfondi les maximes des philosophes, mais il les mettait en pratique,et,bien que sans lettres,il avait une grande estime pour les biens supérieurs qui permettent à l'homme de s'élever au-dessus de sa condition. Aussi nenégligea-t-il rien pour l'éducation de son fils. Il y avait à Venouse un certain Flavius qui apprenait à lire et à écrire aux enfants des habitants les plus notables de la ville et des environs ; mais cette instruction de province étaitinsuffisante, et le père d'Horace se transporta à Rome aussitôt que son fils eut atteint l'âge de douze ans. Malgré la modicité de sa fortune, il fit pour lui tous les frais d'une éducation patricienne, et le mit en relation avec les maîtres les plus célèbres, se réservant toutefois les fonctions de précep-
teur. Horace nous apprend tous ces détails dans le 6® satire du i*"^ livre.
Cette page fait trop d'honneur au père et au fils pour que je me refuse au plaisir de la citer : « Si ma vie est pure et innocente, mes jours chers à mes amis, le mérite en revient à mon père, qui, tout pauvre qu'il était, possesseur d'un maigre champ, ne voulut pas toutefois m'envoyer à Técole de Flavius, où allaient pour quelque argent, payé au retour des ides, avec leur bourse à jetons et leurs tablettes sous le bras gauche, les nobles fils de nos illustres centurions. Il osa me transporter à Rome encore enfant, pour y apprendre ce que tout chevalier, tout sénateur voudrait qu'on enseignât à son fils. Si dans la foule on eût pu remarquer mes habits et ma suite, on eût cru qu'un riche patrimoine fournissait à cette dépense. Mon père lui-même était mon gardien, gardien incorruptible et assidu qui m'accompagnait chez tous mes maîtres. Que dirai-je ? la pudeur, cette fleur de la vertu, il la préserva chez son fils de toute atteinte et même de tout soupçon offensant. Il ne craignit pas qu'on lui reprochât un jour de n'avoir
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fait de moi qu'un crieur public, ou ce qu'il était lui-même, un collecteur d'impôts à faibles appointements. Moi-même je n'eusse pu m'en plaindre. II n'en mérite que plus d'estime, je ne lui en dois que plus de reconnaissance. »
Vous voyez, Messieurs, de quels soins fut entourée la jeunesse de notre poète, combien fut attentive et désintéressée la sollicitude de cet affranchi modeste sur qui retombait, sans doute, rentière responsabilité de son éducation. Il est regrettable que dans ces lignes consacrées par Horace à la piété filiale, il ne nous ait pas laissé le portrait de sa mère ; mais comme il n'en parle jamais, il est probable qu'il l'avait perdue de très bonne heure, et qu'il n'en avait pas gardé le souvenir. Il n'en est que plus attaché à celui qui dirigea ses premiers pas et lui montra si sagement le chemin de la vie. Bien loin de rougir de la basse extraction d'un pareil père, il en est fier, et, dût-il passer pour un insensé aux yeux de la foule, il déclare hautement qu'il est satisfait des parents qu'il doit à la bonté des dieux.
« Je ne ferai pas comme tant d'autres qui disent que ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas
de parents mieux nés et plus illustres ; je pense, je parle bien diffe'remment. Si la nature nous permettait de recommencer notre vie, de nous choisir des parents au gré de notre vanité, d'autres pourraient changer, moi je garderais les miens sans en vouloir d'honorés par les faisceaux et les chaises curules (i). »
Nous l'entendrons bientôt exposer lui-même les avantages de son humble condition et le profit qu'il en a tiré pour ses études ; mais je tiens à noter en passant ce trait caractéristique de notre poète, cette noble fierté de l'homme qui ne relève que de son talent et qui, dans un siècle où les distinctions sociales avaient tant d'importance, sut faire respecter dans son humble personne les droits sacrés de la nature. Il n'avait pas l'âme vulgaire, ce fils d'affranchi qui, tout naturellement, sans amertume comme sans emphase, s'élevait ainsi au-dessus des préjugés de la foule : il pouvait aller de pair avec les Pollion et les Mécène et tant d'autres grands personnages qu'il honorait de son amitié. Il témoi-
(i) Sat. I, VI, 65.
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gnera plus tard la même indépendance lorsque, devenu Tami d'Auguste, dont il favorisait la politique, il se fera gloire d'avoir su plaire aux premiers de l'Etat dans la paix et dans la guerre, rendant ainsi hommage au patriotisme de Brutus, dont le parti avait été défait dans les plaines de Philippes.
Mais nous avons promis de suivre pas à pas les progrès de notre futur moraliste, et nous devons l'accompagner un instant chez ses maîtres. Horace nous a spirituellement indiqué, dans un passage bien connu de VArtpoétique, ce que l'on apprenait dans les écoles fréquentées par les fils des centurions. « Dis-moi, fils d'Albinus, si de cinq onces on en retire une,combienreste-t-il? Un tiersd'as.Très bien, tu pourras conserver ton bien (i). » A côté de cet enseignement pratique et professionnel, il y avait place pour l'étude des vieux auteurs, pour les doctes maximes des sages. Soit que cet enseignement fût prématuré, soit qu'il fût donné avec trop de violence, Horace n'a pas conservé bon souvenir des premiers monuments de la poésie latine et en particulier de
(i) AdPison.y 327.
VOdyssée de Livius Andronicus. Ce poème était sans doute trop rude, trop confus, trop hérissé de termes archaïques, mais aussi trop rapproché, dans Tesprit du jeune poète, de la férule d'Orbilius. Heureusement son père suppléait à l'insuffisance de ses maîtres, lui donnant des leçons plus accessibles à Tintelligence d'un enfant et plus faciles à retenir.
« Ne vois-tu pas, lui disait-il, comme le fils d'Albius a de la peine à vivre, quelle est la détresse de Barrus ? Grande leçon pour ceux qui seraient tentés de dissiper leur patrimoine. » Pour le détourner de honteuses amours il lui disait : « Prends garde de ressembler à Sectanius. » Pour lui faire peur de Tadultère, le réduire aux plaisirs permis : « Vois Trébonius, pris sur le fait, les belles choses qu'on en raconte I » « Un philosophe, ajoutaitil, te fera comprendre par quelles raisons telle chose est à éviter, telle chose à rechercher. Qu'il me suffise de me conformer aux traditions du temps passé, et, tandis qu'il te faut encore un gouverneur, de préserver, s'il m'est possible, tes mœurs et ta réputation (i).»
(i) Sat, I, iv, io8.
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Ces leçons sont piquantes assurément; mais elles ne pouvaient faire d'Horace un homme bien austère. Si la fantaisie n'a pas autant de part que la mémoire dans ces souvenirs de son jeune âge, il faut reconnaître qu'il est resté fidèle aux enseignements de son père et qu'il a toujours gardé le pli de sa première éducation. On retrouve dans la plupart de ses œuvres la double empreinte de cet esprit satirique et de cette sagesse traditionnelle qui se soucie moins de la vertu elle-même que du décorum et de l'honneur. L'honneur et l'honnêteté sont chez les anciens, et même chez un bon nombre de modernes, deux mots qui ont à peu près la même signification. Pour être honnête homme aux yeux du monde, il n'est pas nécessaire de pratiquer le bien pour lui-même, ni même d'éviter tout ce que défend la loi morale, il suffit de garder les apparences de ne pas froisser l'opinion, de fuir les excès, de garder une certaine mesure dans les plaisirs que le monde permet et que son exemple autorise. A Rome, il en était de même ; le père d'Horace n'interdisait pas à son fils toute espèce de jouissance même illicite, concessa ve-
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nere uti possem; il lui recommandait seulement d'éviter l'esclandre et tout ce qui pouvait nuire à sa fortune et à sa réputation. A la même époque, Cicéron, pour disculper un de ses clients accusé de libertinage, Célius, ne lui faisait-il pas un mérite de ses bonnes fortunes et ne proclamait-il pas en plein forum ce que beaucoup de modernes pensent tout bas :
pourvu que les passions dans leurs écarts n'attaquent ni la vie ni la fortune des citoyens, pourvu qu'elles ne dissipent pas le patrimoine et ne le mettent pas à la merci des usuriers, elles sont excusables et dignes d'indulgence? Telles étaient les mœurs des ancêtres que l'on proposait comme modèle aux jeunes Romains. Cela doit nous faire comprendre, dit à ce propos l'un des plus savants interprètes de notre poète, comment Horace, dont la conduite et les vers n'ont pas toujours été chastes, mais qui de bonne heure avait contracté l'habitude de se renfermer dans les limites faciles prescrites par la morale antique, peut, avec un accent de sincérité qu'on ne saurait contester, rendre hommage à la pureté de ses jeunes années.
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Un autre inconvénient de cette formation par le dehors, de cette morale toute en exemples, c'est qu'Horace, tourné vers l'observation des travers et des ridicules, des mille accidents de la vie extérieure, n'aura qu'une médiocre estime pour les considérations générales sur la nature de l'homme et le mystérieux problème de sa destinée. Ces habitudes d'esprit Tempêchent de remonter à la source du droit, et lui interdisent tout élan vers les hauteurs ; elles nous expliquent comment Horace sera souvent un peintre de mœurs, plutôt qu'un moraliste proprement dit.
Il eut cependant l'occasion de compléter le cours de morale que son père n'avait fait qu'ébaucher. Se reconnaissant incapable de lui expliquer les raisons du juste et de l'injuste, celui-ci l'envoya à Athènes suivre les leçons des maîtres les plus célèbres. Cette fois, avec la meilleure volonté du monde, il ne put le mettre au niveau des j51s de famille qui se rendaient dans la métropole des arts et des plaisirs, sans doute pour compléter leurs études de philosophie, mais surtout pour se donner de beaux airs et mener joyeuse vie, comme
nous le savons du fils de Cicéron, de ce Marcus auquel le grand orateur dédia son Traité des devoirs j au moment même où ce fils dégénéré recourait à Tiron pour obtenir de l'argent et faire taire ses dettes les plus criardes. Si Horace avait eu les mêmes ressources, il est à croire que, privé de la tutelle de son père, il eût, comme tant d'autres, cédé aux entraînements de son âge et aux ardeurs de son tempérament, et l'on peut dire que la médiocrité, qui faisait le charme et la sécurité de son âge mûr, fut la sauvegarde de sa jeunesse. Quoi qu'il en soit, Horace a conservé un bon souvenir de son séjour à Athènes. Il a rappelé dans un vers célèbre qu'il aimait à chercher la vérité sous les ombrages d'Académus : Atque inter silvas Academi quœrere verum (i). On s'attendrait plutôt à le trouver dans le jardin d'Epicure; mais, quoiqu'il n'entre pas dans ces détails, il est probable qu'il fréquenta toutes les écoles et qu'il s'initia à toutes les doctrines. La curiosité naturelle et l'indépendance de son esprit, qui ne s'enchaîna jamais à la
(i) Epist. II, II, 45.
parole d'aucun maître, suffiraient pour autoriser cette conjecture, si Ton ne trouvait pas dans ses ouvrages la trace des divers systèmes philosophiques. On peut donc se le représenter allant d'une école à l'autre, alternativement entraîné vers les différentes sectes qui se partageaient le domaine de la philosophie. Il s'habituait ainsi à considérer les maximes de la sagesse et les préceptes de la vertu sous des aspects divers, à déduire pour la morale les mêmes conséquences de principes différents, à tirer le meilleur parti du conflit des doctrines et des contradictions des philosophes, corrigeant les excès des uns par les exagérations en sens contraire des autres, et ramenant toutes les vertus à ce juste milieu qu'il regardait comme la marque du vrai et la limite du bien.
Ces études furent interrompues par l'arrivée de Brutus à Athènes. Le meurtrier de César se mit en relation avec les jeunes Romains, la plupart fils de sénateurs, qui fréquentaient les écoles. Horace, dont il avait attiré l'attention, s'enrôla sous ses drapeaux et fut mis à la tête d'une légion en qualité de tribun. Uniquement
préoccupé de sa formation morale, nous n'avons pas à le suivre en Macédoine, en Asie, et, en dernier lieu, dans les plaines de Philippes, d'où il revint dépouillé de ses ailes, c'est-à-dire sans doute de son grade de tribun et aussi des pénates et du petit domaine que lui avait laissé son père : Me demisere Phi' lippiDecisis humilempennts, inopemquepaterni^ Et laris et fUndi(i)... Nous le retrouvons à Rome, après la défaite de son parti, faisant des vers pour échapper à la pauvreté, et désabusé pour toujours et de la gloire militaire et de l'éclat des fonctions publiques. Il était ramené par la force des événements à la pratique des conseils d'Epicure, qui recommandait à ses disciples de se tenir éloignés des affaires, de s'élever au-dessus des agitations politiques et d'habiter par la pensée les hauteurs sereines du temple de la sagesse : Edita doctrina sapientum iempla serena. Revenu à lui-même, Horace reprend ses habitudes d'indépendance et de studieux loisir, dont il est bien décidé. à ne plus jamais se départir. Il nous a raconté
(i) Epist. II, 11,49.
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luî-même remploi de sa journée et les mille agréments que lui procure sa condition privée, sa vie libre et modeste. « Ne t'en déplaise, illustre sénateur, dit-il à Mécène dans la sixième satire, ma vie est mille fois plus agréable que la tienne et que celle de beaucoup d'autres. Je vais où je veux, et j*y vais seul. Je veux savoir le prix du blé, des légumes, je le demande; j'erre jusqu'à la nuit close dans la foule du cirque et du Forum, j'écoute les devins, je rentre chez moi où m'attend mon plat de légumes, de pois chiches et de petits gâteaux. Je me couche ensuite, libre du souci d'avoir à me lever de bonne heure le lendemain. Je reste au lit jusqu'à la quatrième heure du jour; après quoi, je sors, je lis ou j'écris, je fais enfin ce qui me passe par la tête. Je me fais frotter d'huile, mais non comme le sale Natta, aux dépens de ma lampe. Quand la fatigue et Tardeur du soleil m'avertissent qu'il est temps d'aller aux bains, je quitte le Champ de Mars et ses jeux, puis je mange ce qu'il faut seulement pour empêcher mon estomac de trouver trop long le reste de la journée, et je jouis à la maison, comme je l'entends, de mon
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loisir. Voilà la vie de ceux qiii ont su s'afifraiichir des tourments de Tambiiion; voilà ce qui m'assure les douceurs d'une vie plus heureuse que si mon aïeul, mon père et mon oncle eussent été questeurs du peuple romain (i). »
Quoi de plus charmant, de plus instructif que ces confidences de Paimable poète, se montrant à nous dans l'intimité et, pour ainsi dire, dans le déshabillé de sa vie de chaque Jour ! Il dispose de son temps en épicurien consciencieux, délicat et avisé, n'ayant rien tant à cœur que de conserver son indépendance, et de se tenir à l'abri de tout ce qui pourrait troubler la paix de son âme. Il est heureux à sa manière, et non seulement parce qu'il a le bon esprit de jouir des biens que la fortune lui envoie et de se résigner aux maux qu'il ne peut empêcher, mais il est heureux par conviction en quelque sorte et par système. Il a compris que le bonheur ne se trouve pas dans la poursuite des honneurs, ni dans la magnificence du luxe^ et, fidèle aux recommandations du maître, il goûte les douceurs
{l) SaL I,Vl, MO.
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de la médiocrité et de la liberté qui en découle.
Il ne dit pas tout dans le passage que je viens de vous rappeler : nous savons par plusieurs de ses odes et même par quelques-unes de ses satires que ses promenades au Champ de Mars et sur le Forum n'étaient pas sa seule distraction, qu'il ne se contentait pas d'aller entendre les charlatans et les diseurs de bonne aventure, mais qu'il s'est fourvoyé plus d'une fois en mauvaise compagnie. Cependant, malgré ces désordres qu'il essaye vainement de justifier, mais qu'autorisaient les moeurs de son temps, Horace ne perdait pas de vue le but qu'il s'était proposé; les plaisirs n'ont été dans sa vie qu'un passe-temps, une diversion, et s'il n'a pas complètement échappé à la dépravation de son siècle, il a su garder une certaine mesure jusque dans ses dérèglements.
Il a fait plus d'une fois l'aveu de ses fautes, et si son repentir n'avait pas toutes les qualités d'une bonne contrition, on ne peut méconnaître qu'il a fait souvent acte de bon propos et qu'il a sérieusement travaillé au perfection-
nement de son âme : « J'ai mes défauts, dit-il dans une satire que j'ai déjà citée, mais médiocres, pardonnables, et peut-être en perdraije une bonne part grâce au progrès de l'âge, aux libres conseils de mes amis et à mes pro-. près réflexions, car lorsque je suis seul, au lit ou sous le portique, ce temps n'est pas perdu pour moi. Cela serait plus sage; en vivant ainsi, je vivrais mieux, je me rendrais plus cher à mes amis. Cet homme n'a pas bien agi ; me laisserais-je jamais aller à rien de semblable? Voilà ce que je roule en mon esprit, ce que je murmure entre mes dents, et quand je suis de loisir, je m'amuse à le mettre par écrit (i). »
Horace nous apparaît ici dans son vrai jour.
Entre les deux chemins qui se présentent à l'homme au début de sa carrière, la voie large et tumultueuse des affaires et des honneurs et le sentier étroit et peu fréquenté de la solitude et de l'isolement volontaire, il n'avait pas hésité. Il ne renonça pas à tout commerce avec le monde, mais il vivait avant tout pour lui-
(i) Sat. I, IV, i3o.
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même, tout occupé de sa culture morale et intellectuelle, n'accordant qu'une oreille distraite aux importuns, et rêvant à ses études au milieu de la foule : Nescio quid meditans nugarutHytotusin illis (i). Quand on parcourt ses ouvrages, on est étonné de la perfection qu'il a su donner à chacune de ses compositions, on voudrait connaître le secret de son art. Il nous l'indique lui-même, et, comme Newton, à qui l'on demandait comment il avait découvert les lois de la gravitation universelle, il pourrait répondre à celui qui lui demanderait comment il a pu donner une forme aussi achevée à ses écrits et renfermer tant de sens en si peu de mots : En y pensant toujours, sicutmeus estmos. Le recueil de ses œuvres n'est pas volumineux, mais il représente le travail de toute sa vie : c'est l'extrait le plus pur de ses pensées les plus lumineuses, de ses traits les plus vifs, de ses sentiments les plus exquis, de ses réflexions les plus justes et les plus profondes. Nous n'avons pas le brouillon des notes qu'il inscrivait sur
(i) Sat. I, IX, 2,
ses tablettes au hasard de l'inspiration, mais nul doute qu'il a pratiqué lui-même ce qu'il conseillait aux autres, qu'il a souvent retourné son style, et vingt fois sur le métier remis son ouvrage. Epris de la perfection littéraire, il ne négligeait rien pour amener sa pensée au point de maturité et de perfection que nous admirons dans ses écrits. Comme tel de ses imitateurs, il cherchait au coin du bois le mot qui l'avait fui, ou plutôt, comme notre La Fontaine, avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance, il songeait, en parcourant les rues de la grande ville, à son poème du lende* main. Il n'avait pas la fausse honte qu'il a tant reprochée à ses prédécesseurs; il ne craignait pas les ratures, et ne reculait pas devant les difficultés et les lenteurs de la lime : limœ labor et mora.
C'est là, direz-vous, une occupation bien pénible et peu digne d'un Romain. Ce n'est pas évidemment le programme que Virgile proposait à ses concitoyens à la fin du VI« livre de VEnéide^ lorsqu'il abandonnait à d'autres la gloire des arts et de l'éloquence^ réservant au peuple romain le privilège du commande-
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ment et l'empire du monde. Mais Théroïsme n'est pas à la disposition de toutes les destinées; le temps des grandes actions était passé, Auguste avait pacifié Tempire et dompté les courages, et il faut bien le reconnaître : « si d'autres l'accusaient d'avoir enlevé la liberté aux Romains^ Horace trouvait qu'en les délivrant du tracas des affaires^ il la leur avait rendue. » Les loisirs de la paix convenaient mieux à son génie, et s'il a préféré le silence de la vie intérieure et le suffrage de quelques esprits d'élite aux acclamations de la foule et aux honneurs de la vie publique, il ne faut pas l'en plaindre : sa gloire n'y a pas perdu, et encore moins la noblesse de son caractère et la sécurité de sa vie. Les hauts faits, les actions d'éclat ne sont pas le seul moyen d^échapper à la tyrannie des petites choses et des petites gens. S'étudier, se connaître soi-même, se dominer, est le refuge le plus assuré, et puisque Horace est poète autant que moraliste, captiver son esprit, réprimer les écarts de son imagination, corriger l'incohérence de ses pensées et les défaillances de son style n'est pas seule*ment une œuvre d'art, c'est, pour celui qui
n'est pas obligé de se mêler au tourbillon de la vie active, le plus sûr et le plus noble emploi de la vie. Celui dont la pensée est habituellement tournée vers le dedans, ne se laisse pas facilement effrayer par les bruits du dehors, et quand on a le courage de vaincre les agitations de son propre cœur, on peut affronter les attaques de ses adversaires et de ses envieux.
Ce n'est pas sans dessein, Messieurs, que pour vous expliquer le progrès moral d'Horace, je vous ai parlé de son amour pour l'étude, de son estime pour le travail de la pensée.
C'est qu'à ses yeux l'art et la morale sont unis par des liens très étroits. Si bien penser est le principe de l'art de bien dire, ces deux opérations ne vont pas sans efïort : il faut leur sacrifier ses passions et ses plaisirs; celui qui veut remporter le prix du stade, dit Horace aux Pisons, doit renoncer au vin et à l'amour. Tout se tient, en efïet, dans l'ordre intellectuel, et il y a une relation plus intime qu'on ne pense entre l'art de penser et l'art de vivre, entre l'art de bien faire et celui de bien dire. Un esprit sain, ami de l'ordre et de la vérité,
ennemi de l'emphase et de la déclamation, est bien près d'aimer le bien et d'y conformer sa conduite. Le vrai, le bien et le beau ne sont que les aspects divers du même idéal, et rechercher Tua, c'est déjà s'acheminer vers l'autre.Vous connaissez la définition que Caton donne de l'orateur : vir bonus dicendi peritus ; on peut retourner sa maxime, et dire que celui qui se dévoue au labeur de bien penser et de bien dire, fait œuvre d'honnête homme. Il commande à ses impressions; il force son esprit à rester dans la mesure, à ne pas éclater, à suivre cet ordre vivant et lumineux qui est la marque d'une âme forte et maîtresse d'ellemême.
Nous sommes arrivés à cette époque de la vie d'Horace où le travail que je viens de signaler s'accuse davantage. Quand les ombres du soir commencent à se dessiner à l'horizon, les pensées deviennent plus sérieuses. Horace n'attendit pas que la nuit fût venue pour renoncer aux plaisirs qui allaient le quitter ; c'est en pleine maturité, dans tout l'éclat de ses succès lyriques, qu'il revient à la philoso* phie dont il ne s'était jamais entièrement
détaché. C'est en vain que ses amis veulent Ten détourner et lui demandent de nouvelles odes ; il répond, en se comparant au gladiateur qui a reçu son congé et qui dépose ses armes à la porte du temple d'Hercule : « Je dis adieu aux vers et aux autres frivolités ; je ne veux plus m'occuper que de l'honnête et du vrai, et me mettre tout entier dans cette étude (i). » Ce n'est pas seulement une curiosité d'esprit qu'il veut satisfaire, c'est un besoin de perfection morale qui le tourmente.
Ce retour à la philosophie sérieuse n'est pas chose rare dans l'histoire littéraire. Au moment où Horace revenait à de meilleurs sentiments, Properce, au milieu de sa vie dissipée, annonçait que « quand l'âge des amours serait passé et que la vieillesse aurait semé sa tête de cheveux blancs », il chanterait la nature comme Lucrèce, et chercherait à savoir s'il faut croire aux fables qu'on raconte sur les enfers, ou si nous n'avons plus rien à craindre au delà du bûcher. Voilà, disait-il, quelle fin je réserve à ma vie. Quand Virgile partit pour
(i) Epist.y I, I, 10.
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ce voyage en Grèce qu'il ne put achever, il disait, s'il faut en croire Donat, son biographe, qu'à son retour il donnerait trois ans encore à son Enéide, et qu'ensuite il se livrerait tout entière la philosophie. Un peu plus tard, Ovide lui-même, le frivole et voluptueux Ovide, dans son lointain exil au delà du Pont- Euxîn, fera de tristes réflexions sur l'ipconstance de la fortune et la fragilité des affections humaines. Il enviera la sagesse et la médiocrité d'Horace, et chantera après lui les avantages de la vie silencieuse et retirée :
Crede mihi: bene quilatuit, benevixit. Il serait facile de prolonger cette liste, sans sortir de la littérature romaine; laissez-moi plutôt vous rappeler qu'au dix-septième siècle on voit le même fait se reproduire. Corneille, après ses chefs-d'œuvre, traduit l'Imitation^ Racine compose dans ses dernières années des cantiques spirituels, La Fontaine, après une grave maladie, versifie le Dies irœ pour faire pénitence.
La conversion d'Horace fut moins profonde et moins radicale ; elle fut cependant sincère et féconde en réflexions salutaires. II ne se contente pas de s'appliquer à lui-même les leçons
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de la sagesse et de les méditer en secret. Il veut en faire part à ses amis, leur enseigner l'art de vivre en paix avec eux-mêmes. Il renonce à Tataraxie d'Epicure et fait œuvre de prosélytisme : il ne recule pas devant les soucis d'une sorte d'enseignement philosophique» Tantôt il s'adresse à Mécène pour lui expliquer sa conduite et justifier son dessein bien arrêté de se consacrer exclusivement à Tétude de la sagesse; tantôt il écrit à de jeunes amis pour les engager à faire comme lui, à demander à la philosophie la guérison de leurs inquiétudes et de leurs maladies morales.
C'est ainsi,Messieurs, que s'est formé le recueil des épîtres d'Horace, que l'on regarde, à bon droit, comme son testament philosophique et littéraire, comme le chef-d'œuvre de son art et le dernier mot de sa sagesse. Je voudrais, dès aujourd'hui, vous en présenter quelques maximes; mais ces épîtres occupent une place à part dans l'histoire littéraire, et nous devons avant de les aborder directement, nous demander en quoi consiste Toriginalité d'Horace, et comment on a pu dire qu'il est le véritable créateur de l'épître morale.
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Pour assigner à Horace la place qui lui convient dans Thistoire de la poe'sie didactique, il est nécessaire de remonter aux origines de la littérature latine. Les Romains, peuple actif et laborieux, avaient peu de goût pour les spéculations philosophiques où se complaisait le génie grec : ils avaient, en revanche, une prédilection marquée pour les maximes pratiques, au sens précis et énergique, dans lesquelles ils aimaient à découvrir, sous une forme brève et impérative, des leçons utiles et d'une application immédiate à la conduite de la vie. La poésie gnomique et sentencieuse naquit d'elle-même sur le territoire romain, et bien longtemps avant la conquête du Latium par les arts de la civilisation grecque, le devin Marcius avait composé un recueil de préceptes sous forme métrique. A une date moins incertaine et plus rapprochée, Appius Claudius, celui-là même qui, par ses travaux, mérita de donner son nom à la pre-
mière des voies romaines et qui fit rejeter par le Se'nat les propositions de paix de Pyrrhus, le vieil Appius avait aussi laissé un monument de sa longue expérience et de la sagesse de son temps. Type accompli du Romain de l'ancienne Rome, il fut à la fois le premier de ses orateurs, — Cicéron Ta placé en tête de sa longue liste, — et le premier de ses poètes. De son poème, que Cicéron appelle pythagorique, parce qu'il lui trouvait sans doute quelque ressemblance avec les vers dorés de Pythagore, une seule sentence nous est parvenue, encadrée dans l'une des trois lettres à César que l'on a longtemps mais faussement attribuées à Salluste. Appius avait dit que chacun est l'artisan de sa propre fortune, fabrum esse quemque fortunœ ; l'auteur, quel qu'il soit, des épîtres que je viens de signaler, applique cette maxime à César, et s'en sert très habilement pour justifier l'usurpation et flatter l'orgueil du dictateur.
Un peu plus tard, le principal fondateur de la poésie latine, Ennius, devait payer son tribut à la poésie gnomique. On cite de lui un poème didactique, dont le titre n'est pas cer-
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tain, mais qui renfermait des préceptes ou des exhortations. Il nous reste de ce poème un fragment qui semble avoir inspiré Horace, lorsqu'il dit à l'esclave régisseur de son domaine : a Voyons, qui de nous deux arrachera plus bravement les épines, moi de mon âme, toi de mon champ (i)? »
La poésie gnomique, comme genre distinct, semble disparaître avec Ennius, mais elle trouvera moyen de se survivre à elle-même et de se maintenir sous une autre forme. L'esprit pratique des Romains se retrouve dans les œuvres les plus éloignées de la vie réelle, dans les fictions de la fable et les jeux de la scène. Ce n'est pas eux qui auraient inventé la creuse formule de l'art pour l'art. Leur goût pour les maximes morales se manifeste jusque dans leurs préférences dramatiques. « Lorsque la Grèce eut conquis son farouche vainqueur », les poètes, qui essayaient de faire revivre les personnages de la tragédie grecque sur le théâtre de Rome, s'attachèrent de préférence à Euripide : sans doute, comme on l'a remarqué.
parce que des trois grands maîtres de la scène grecque il était le plus voisin par la date et le plus accessible par ses défauts mêmes, mais surtout parce que son esprit raisonneur et sentencieux répondait le mieux aux dispositions des Romains. Ils ne se contentaient pas de traduire, ils enchérissaient sur les hardiesses de leurs modèles : transformant en traits de satire et d'épigramme les éclats passionnés des tragiques grecs, ils faisaient applaudir par le peuple romain les quolibets dont ils se plaisaient à accabler les devins. « Ils vous promettent des trésors, faisait dire Ennius à l'un de ses personnages, et vous demandent une drachme. Eh I que sur ces trésors ils retiennent leur drachme, et vous donnent le reste. » — « Les augures, dit à son tour un personnage de VAstyanax d'Accius, les augures enrichissent nos oreilles de leurs paroles, et leur maison de notre or. » D'autres fois, chose plus grave, ils ne craignaient pasde nierTaction de la Providence. « Non, dit l'Antigone du même Accius, non, les dieux ne règlent point Tordre du monde, et leur roi ne s'embarrasse point de ce qui s'y passe. » Le Télamon
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d'Ennius avait exprimé la même idée d'une façon très énergique. Ce père infortuné s'écriait dans son désespoir, devançant de bien loin la doctrine irréligieuse d'Epicure et de Lucrèce : « Il y a des dieux, habitants du ciel, je l'ai toujours dit et le dirai toujours, mais ils n'ont pas souci, je pense, du genre humain ; s'ils s'en souciaient, le bonheur serait pour les bons, le malheur pour les méchants, ce qui n'est pas. » Nous prenons ici sur le fait ce génie observateur et sceptique qui devait se donner libre carrière dans VEpicharme et VEvhémère du même poète. Mais Ennius est allé plus loin dans cette voie de l'enseignement moral; on peut encore le regarder comme le premier auteur du genre satirique. Ses satires, autant que nous pouvons en juger par les rares fragments qui nous en restent, n'étaient qu'une ébauche de cet enseignement qui conduit à la vertu par la crainte du ridicule. Lucilius, qui l'a définitivement constitué et qui, suivant l'expression d'Horace, fut le véritable créa^teur de ce poème inconnu aux Grecs, <jrratts intacti carmtnis auctor {i)y n'enseigna pas seu-
(i) Sat. I, X, 66.
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lemetit la vertu d'une, manière toute négative par la peinture des vices et des ridicules ; il se fît précepteur.en même temps que justicier, et la célèbre définition de la vertu que Lactance nous a conservée ne peut appartenir qu'au genre didactique. Le moraliste se trouve également dans les MJnippées de Varron.
Mais un poète qui exerça une influence plus directe sur Horace, bien qu'il ne le cite jamais, ce fut Lucrèce. II a trouvé admirablement exposée, dans le poème de la Nature^ cette philosophie du bonheur qui recommande avant tout l'amour de la médiocrité, de la sagesse et de la paix. Mais, comme l'a justement remarqué l'un des interprètes les plus érudits de la littérature latine, l'originalité d'Horace reste entière, malgré les rencontres si fréquentes avec les idées déjà si bien rendues par son prédécesseur. Ces îdéè's, il a su se les approprier par un tour qui est à lui, et il a de plus le mérite d'avoir fait de ce qui n'était qu'épisodique dans le poème de la Nature un genre à part, un genre nouveau.
En quoi consiste cette nouveauté? quels sont les caractères de cette épître didactique dont
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Horace est le véritable inventeur ? En quoi diffère-t-elle de la satire, qu'il a également renouvelée et perfectionnée?
Il y a bien longtemps que Salomon a dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Cette réflexion, qui lui était suggérée par le retour périodique des révolutions célestes, peut s'appliquer aux productions de l'esprit. Les genres littéraires, qui ne sont autre chose que les diverses manifestations de l'esprit humain à ses différents âges, apparaissent à peu près dans le même ordre chez les peuples policés, à mesure qu'ils sont appelés à jouir des arts de la civilisation . L'enseignement moral trouva de bonne heure son expression dans la poésie gnomique. Cette poésie des sociétés naissantesfut connue à Rome comme en Grèce avant les poèmes philosophiques et les poèmes descriptifs. Mais de même qu'il y a deux sortes d'épopées, l'une primitive et spontanée, l'autre savante et artificielle, de même on peut distinguer deux sortes de poésie didactique : l'une 'qui enseigne pour enseigner et transmettre à la postérité les connaissances acquises, l'autre qui enseigne autant pour plaire que pour être
Utile, et qui relève, par les agréments du style et rharmonie des vers, la sécheresse du ton didactique. De même qu'à la merveilleuse épopée d'Homère, naïve peinture des âges primitifs, a succédé Tépopée savante de Virgile, expression châtiée et polie d'un siècle raffiné; de même on vit Horace renouveler la poésie didactique, et embellir de toutes les délicatesses de son art les maximes de ses prédécesseurs. Il fit plus, il donna à son enseignement moral une forme particulière, un cadre nouveau, qui lui a valu de nos jours le titre d'inventeur.
Avec lui Tépître didactique prend un caractère spécial, qui ne permet de la confondre ni avec le poème philosophique, ni avec Tépître familière. C'est une espèce de compromis entre la forme didactique et le désordre d'une causerie improvisée, une œuvre à part, dans laquelle Horace est resté complètement original. Il est tout à fait maître de sa pensée, il en dispose à son gré et passe sans effort, comme Platon dans ses admirables dialogues, du grave au doux, du plaisant au sévère, cachant avec une admirable aisance, sous le
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désordre apparent d'une conversation irrégulière, Tordre toujours logique de ses pensées. Il met en pratique le conseil qu'il donne aux autres dans la dixième satire du premier livre, et, avec le tact et l'urbanité d'un homme du monde, il n'use pas de toutes ses forces et s'efiface à dessein. Tantôt il surprend le lecteur par l'introduction d'un nom propre jeté à l'improviste, tantôt par une contre-vérité piquante où le blâme se tourne en louange, et la louange en blâme. Il se joue avec grâce et de son lecteur et de lui-même ; il se met en scène avec tant de naturel que, tout en nous disant de bonnes vérités, il a l'air d^ n'être occupé que du besoin d'épancher ses sentiments et de peindre les défauts de son caractère. Sa main est si légère qu'on ne lui en veut pas de l'appliquer sur la plaie ; on n'aurait pas le courage de se fâcher avec un censeur si aimable. On lui sait gré, au contraire, de dissimuler l'austérité de ses leçons sous des digressions, des parenthèses, des allégories, des fables, des allusioûs historiques et littéraires, des anecdotes et traits de moeurs qui égayent chaque page de ses épîtres.
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C'est ainsi que, sous la forme adoucie de la satire, Tépître morale est devenue une variété du genre didactique. Il en est, cependant, qui ne veulent reconnaître aucune différence entre les satires et les épîtres d'Horace, sous prétexte qu'il leur a donné le titre commun de Sermones. Il est certain qu'il y a plusieurs points de contact entre la satire et l'épître ; le fonds moral est à peu près le même, et il est bien difficile, dans une même composition, de ne pas passer de Tune à l'autre. Il est difficile, par exemple, de fustiger le vice, d'en démasquer la laideur, sans lui opposer les règles du bien et la beauté de la vertu, pour faire pâlir ceux qui l'ont abandonnée, virtutem ptdeant^ iniabescantque relicta. D'un autre côté, il est bien difficile d'exposer des leçons de morale sans en venir aux exemples, aux mauvais comme aux bons, et de ne pas retomber de l'épître dans la satire. Cependant, c'est le blâme amer et énergique qui domine dans celle-ci, dans celle-là le conseil bienveillant etpersuasif, et si l'épître est accidentellement satirique, elle se distingue de la satire par bien des côtés, et surtout en ce qu'elle s'adresse à une personne
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déterminée, ce qui n^a lieu que pour te i^* et te 6^ satire du I^^ livre d'Horace, adressées à Mécène. Or, la principale règle de l'iépître est d'intéresser te personne à qui elle est adressée, et le choix des idées qu'elle renferme est en grande partie déterminé par le caractère du correspondant, qui exerce une grande influencé sur le contenu même de Tépître et lui donne une couleur particulière. De là une grande variété dans la correspondance d'Horace. De plus, il y à entre les épîtres et les satires une différence de forme. « Dans celles-ci, suivant la juste observation de l'un des plus ingénieux biographes de notre poète (i), soit à cause du genre plus familier et plus libre, soit parce qu'Horace était plus jeune quand il les a composées, les idées sont moins bien enchaînées, le plan est moins net, la composition moins régulière : il semble que, dans les épîtres, la perfection plus grande du talent poétique s'ajoute à la maturité plus complète de la raison, et que le progrès de la versification plus pure, plus élégante, plus soignée, s'accorde
(ï) H. Rigdult, Etude sur Horace.
avec celui des idées, encore plus justes et plus profondes. »
Mais ce qui fait le principal charme des épîtres d'Horace, c*est moins encore la parfaite harmonie de la pensée et du style, que la pleine sincérité avec laquelle le poète se révèle à nous. On est séduit par cet accent de conviction qui manque quelquefois à ses odes officielles, quand il nous vante sa piété ou qu'il célèbre les vertus des temps antiques. Non qu'il y ait au fond désaccord entre la morale des odes et celle des épîtres; mais dans les unes, pour favoriser les desseins d'Auguste, restaurateur des temples, il fait appel à la sanction des dieux auxquels il ne croyait guère, tandis que dans les autres il se laisse aller au libre caprice de son esprit indiscipliné. Tantôt rigide observateur du juste et du vrai, il veut que l'on pratique la vertu pour elle-même ; tantôt retombant sous l'influence d'Aristippe, il recommande d'éviter les grandes passions à cause des inconvénients qui y sont attachés, et de fuir les grandes fortunes parce qu'elles donnent trop de tracas et qu'elles exposent à trop d'acci-
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dents. Horace n'obéit plus qu'à lui-même, et l'on saisit dans ses épîtres la marche et le progrès de ce que j'appelais tout à l'heure sa conversion philosophique, qui ne fut pas amenée comme l'autre par un coup de tonnerre inattendu, au milieu d'un ciel serein, mais d'une manière insensible, par les réflexions solitaires et l'expérience de la vie.
II nous apparaît là tout entier, tel qu'il fut durant ses dernières années : aimable, indulgent, un peu sceptique, « ami de la vertu plutôt que vertueux», d'un bon sens profond, d'un goût exquis, d'un entrain et d'une égalité d'humeur incomparables. Ses causeries sont avant tout philosophiques ; il se proposait de n'avoir plus d'autre étude que la sagesse. Mais dans* ces épîtres variées et appropriées au caractère de chaque correspondant, tout n'est pas également grave et didactique. Le moraliste s'efface parfois devant l'homme, -ou plutôt, et c'est ce qui fait le charme de ces inimitables causeries, on est toujours en présence d'un homme et non d'un auteur, et l'on voit comment Horace en usait avec ses amis, encourageant l'un, félicitant l'autre, les invitant à
venir le voir et quelquefois même à parta-* ger son frugal repas. Il n'avait pas attendu la composition de ses épîtres pour se livrer ^ux réflexions morales; nous avons vu qu'il en fut toujours préoccupé; de même, lorsqu'il fit de la vertu sa principale étude, il ne cessa pas d'être aimable et indulgent avec ses amis, comme aux jours de sa jeunesse ; il conserva jusqu'à la fin sa malice et son enjouement.
On a beau faire, les mieux intentionnés retombent dans leurs mauvaises habitudes; les promesses de poète surtout sont sujettes à caution, et Horace reconnaît lui-même qu'il a menti plus qu'un Parthe,quandilajuré de ne plus écrire de vers. Nous ne devons pas nous en plaindre,puisque c'est à ce parjure que nous devons plusieurs de ses épîtres et quelques-unes de ses odes. Il est vrai que, d'après son aveu, le style simple et familier de ses causeries n'a rien de commun avec les allures de la grande poésie. Mais comment expliquer son retour à la critique et à l'histoire littéraire ? Il pourrait encore se disculper en disant qu'il est resté au servicç de la même cause ; qu'en abandon-?
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i^ant les questions de pure morale pour Ie3 questions 4'art et de littérature, il n'a pas cessé de défendre la cause du bon sens et du bon goût. Quoi qu'il en soit, on peut regarder les trois épîtres qui forment le second livre de son recueil comme l'expression la plus achevée de sa raison et de son art. Soit qu'il insinue une leçon de morale, soit qu'il retrace l'histoire des lettres latines ou explique les difficultés de l'art d'écrire, c'est toujours la même souplesse et la même dextérité. Il est aussi éloigné de la sécheresse pédantesque que de la déclamation oratoire, et rien ne ressemble moins que ses épîtres à un exposé méthodique et régulier, à un traité quelconque. Il aurait été fort étonné s'il avait prévu qu'un jour on y trouverait un' code de morale et un art poétique. Vous croyiez lire un poème : vous entendez la conversation d'un homme enjoué et spirituel, qui gagne yotre confiance par l'aveu de ses défauts et de ses faiblesses, qui vous donne de sages conseils, qui vous persuade et vous entraîne par sa franchise et sa gaieté de bon aloi. C'est là ce qui fait des. épîtres 4'Horace non. seulement un
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genre à part, mais un genre inimitable : il y a mis son empreinte, et, pour reproduire une œuvre aussi personnelle, il faudrait être un autre Horace.
Pour s'en convaincre et faire la contreépreuve de son originalité, il suffit, en terminant, de confronter sa correspondance avec les lettres des anciens qui sont venues jusqu'à nous. Les trois principaux recueils de lettres que nous a légués la littérature latine n'ont aucune ressemblance avec les épîtres d'Horace. Les lettres de Cicéron sont des lettres politiques ou des lettres familières, même les recueils qui portent des titres particuliers. Sans doute, l'homme de lettres apparaît dans la correspondance du grand orateur. Celui qui fit de l'art de parler et d'écrire une des principales occupations de sa vie, n'avait, pour être un charmant causeur, qu'à laisser aller sa plume, qu'à lui laisser la bride sur le cou, comme dira M"^^ de Sévigné. Mais si l'on trouve dans ses lettres la trace de ses préoccupations philosophiques et littéraires, nulle part il ne fait profession d'enseigner. Les lettres de Sénèque à Lucilius ont, comme les
épîtres d'Horace, un but moral ; mais, outre qu'elles sont écrites en prose, ce sont des dis- . sertations morales un peu solennelles qui n'ont rien de commun avec les mille agréments d'une causerie familière. Quant aux lettres de Pline le Jeune, ce sx)nt des compositions d'apparat, des récits, des discussions de Droit civil, des consultations élégantes, des résumés coquettement écrits : le soin minutieux de la phrase fait entrevoir le rhéteur qui « laisse envie de soi », dit Montaigne, non des choses mêmes, l'écrivain raffiné qui ne songe qu'à faire parade de son talent.
C'était chez cet honnête homme une manie innocente, mais un peu puérile. Il n'avait pas la solide raison, ni le naturel, ni le charmant esprit d'Horace, qui reste parmi les Romains le maître incontesté de la bonne et saine plaisanterie.
Nous voici arrivés, Messieurs, au terme de cette étude préliminaire que j'aurais voulu faire moins longue. J'aurais voulu vous épargner la fatigue de cette double excursion à travers la vie d'Horace et les essais de ses prédécesseurs; mais je me suis cru obligé de
rassembler tous ces faits et tous ces renseignements, afin de mettre les Epîtres dans leur vrai cadre et à leur vraie place dans l'histoire de la littérature latine. Les entretiens qui suivront auront un caractère plus intime et plus familier : Horace sera de la partie; nous écouterons sa parole et nous essayerons d'entrer dans son esprit. Nous nous transporterons, pour quelques heures, dans cette Rome qu'il a si bien décrite, nous le suivrons dans sa campagne de la Sabine; admis dans son intimité, nous recueillerons, pour en tirer profit, ses conseils et ses confidences. Nous exposerons loyalement sa pensée, en toute franchise et sans parti pris; nous aurons beaucoup à louer et quelquefois aussi à critiquer; car, malgré notre sympathie pour un poète si aimable, nous serons obligés de nous séparer de lui sur quelques points. Non seulement sa morale est défectueuse et incomplète, mais, dans ce qu'elle a de meilleur, elle est entachée d'égoïsme : c'est une morale aristocratique en quelque sorte, à l'usage des raffinés et des délicats; elle n'a pas, comme la morale de l'Evangile, des tendresses toutes particulières
pour les déshérités de la fortune et du bonheur. Nous reviendrons sur ces idées dans notre prochaine conférence; mais, dès aujourd'hui, pour enlever toute apparence de panégyrique à ce qui précède, je tenais à vous dire que mon admiration n'est pas sans réserve, et qu'il y a des lacunes dans Tâme d'Horace et dans ses œuvres.
Certes, il a beaucoup d'esprit, il ne manque pas de cœur; mais, comme s'il avait peur d'être la dupe de ses sentiments, il n*a pas exprimé les grandes douleurs ni fait jaillir de vraies larmes ; il n'est pas descendu dans les profondeurs de l'âme humaine pour en tirer ce qu'elle renferme de pitoyable. Perse a dit qu'il se joue autour du cœur, circum prœcordia ludit: cette parole, qu'on applique d'ordinaire à ses satires, peut s'appliquer à toutes ses œuvres. C'est un délicat, un homme du monde, qui craindrait de se compromettre en donnant libre carrière à son émotion. Il est à son aise dans cette région moyenne qu'il regarde comme le domaine propre de la sagesse et de la vertu; mais dans ses œuvres les plus personnelles, quand il n'est plus soutenu par
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