AVANT-PROPOS XIII
temps ni la force de s'en rendre maîtres. Si de plus ce lii^re pouvait augmeiiter en eux le goût de l'étude et l'amour du bien, je serais amplement récompensé.
7 mars i88g.
Sommaire : I. Magnifiques aperçus de Cicéron sur l'origine et le fondement du droit naturel. — Enthousiasme du philosophe. — II. Lacunes et incohérences de sa doctrine. — Incertitude et découragement de l'homme privé. — Conclusion. Accord du bonheur et de la vertu réalisé par le christianisme.
Messieurs,
N inaugurant ces leçons publiques, mon premier embarras est le choix du sujet à traiter et de la me'thode à suivre. Professeur de langue et de littérature latines, dois-je faire un cours de grammaire ou de littérature ? Faut-il vous inviter à remonter avec moi aux origines et à la formation de la langue latine, ou attirer de nouveau votre attention sur des auteurs déjà
connus, sur les écrivains classiques ou de premier ordre î
Les études philologiques et grammaticales acquièrent chaque jour une plus grande importance : on ne traite plus les langues comme un simple instrument, on les étudie en ellesmêmes et pour elles-mêmes, et les découvertes de la philologie sont entrées dans le concert des sciences morales. La phonétique et la morphologie sont pleines de charme : j*ai failli m'y laisser prendre. Tout bien considéré, j'ai fait un autre choix. Il est douteux que le public, surtout dans notre pays, se passionne pour des études aussi minutieuses et qui demandent une préparation toute spéciale. Il a beaucoup d'estime pour les érudits qui s'y livrent, mais à condition qu'on ne le condamne pas au même labeur. De plus, si une connaisnaissance plus approfondie des lois grammaticales est appelée à rajeunir et à renouveler dans une certaine mesure l'enseignement des lettres anciennes, il ne faut pas que la préoccupation des mots pris en eux-mêmes, nous fasse oublier la pensée des auteurs qui les ont employés. Les renseignements fournis
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directement par les écrivains seront toujours préférables aux conjectures des linguistes et des philologues, obligés, comme tous les archéologues, de recourir à ce que j'appellerai la méthode divinatoire, pour relier en un système Jes faits qu'ils ont étudiés. Il est beau de s'aventurer à la recherche des origines et de suppléer par l'imagination à l'insuffisance des documents, pourvu toutefois qu'on n'ait pas la prétention d'imposer, au nom de la science expérimentale, des théories qui le plus souvent n'ont de réel que les faits qui leur servent de point de départ. Il est plus sûr de se maintenir dans les limites de l'expérience et de la réalité. C'est pourquoi, empruntant aux temps historiques nos sujets d'étude , nous aborderons les auteurs qui ont le mieux représenté leur époque, et nous leur demanderons ce qu'on pensait et ce qu'on faisait autour d'eux, quelles étaient les illusions et les rêves, les croyances et les aspirations de leurs contemporains.
Mais par où commencer cette enquête?
Parmi tant d'œuvres littéraires qui nous viennent de l'ancienne Rome, auxquelles
donner la préférence ? Elles ont toutes droit à notre attention, car elles sont toutes, dans la mesure qui leur convient, Texpression de la nature humaine. Orateurs et écrivains, poètes, rhéteurs, historiens, philosophes s'efforcent, chacun à leur manière, d'atteindre Pâme et d'en sonder les profondeurs, les uns pour la charmer et l'émouvoir, les autres pour l'éclairer et la diriger. C'est pour cela sans doute qu'on a donné le nom de lettres humaines, humaniores litterœ, à ces différentes manifestations de l'esprit humain, parce qu'elles ont toutes pour but de grandir et de purifier l'homme, de développer et de fortifier ses plus hautes facultés.
Puisque nous avons résolu d'étudier les principaux représentants de la littérature romaine, nous allons commencer par celui qui les domine tous, et semble avoir pris à tâche de résumer dans sa personne tous les titres et tous les mérites littéraires. Poésie, histoire, éloquence et philosophie, Cicéron s'est essayé dans tous les genres et a mené de front toutes les études. On admire surtout son éloquence, et des fragments de ses discours se '
retrouvent dans la mémoire de tous les humanistes. Moins connus du grand nombre, ses ouvrages philosophiques ne sont pas d'un moindre prix pour ceux qui, comme nous, s'attachent de préférence à recueillir et à dégager des monuments du passé les idées morales et religieuses qui sont la vie de l'histoire et l'âme de toutes les littératures. Cette préoccupation est aujourd'hui peu commune : ce n'est peut-être pas une raison d'y renoncer.
La faveur est tout entière aux sciences qu'on appelle positives : on regarde comme des attardés d'un autre âge ceux qui s'inquiètent encore de l'âme, cette chose intangible, et de sa destinée, cette vieille chimère. A moins d'être soutenu par la sécurité d'une position indépendante, on n'a plus le courage d'affirmer ses convictions chrétiennes, et, à part de rares et nobles exceptions, l'enseignement officiel garde un silence effrayant sur ces questions de vie future et d'immortalité, qui décidément sont intempestives et sentent trop leur moyen âge. Non seulement il est dangereux de rester fidèle à ses pratiques religieuses, mais on devient suspect, si dans ses pa-
b LES DOCTRINES MORALES
rôles ou ses écrits on laisse voir, ses préférences pour les croyances qui ont été la force et la consolation de nos aïeux. C'est pourquoi, Messieurs, je comprends mieux que jamais la nécessité des universités catholiques. Dans le naufrage général des croyances et des mœurs, elles sont, avec TEglise qui les a suscitées, le dernier refuge de la vérité et de l'indépendance spirituelle, et je suis doublement fier d'appartenir à l'enseignement supérieur que vous avez fondé dans votre ville, parce qu'il est catholique et parce qu'il est libre, s'inclinant devant la parole de Dieu et l'autorité de son Eglise, et puisant la liberté à sa vraie source, dans le culte exclusif et désintéressé de la vérité.
Il est urgent de porter remède au mal qui travaille les plus nobles esprits. On a dénoué le faisceau des vérités morales et remis en question les idées fondamentales qui sont à la fois le patrimoine intellectuel de tout peuple civilisé et la garantie de Tordre social. L'affaissement, le marasme et l'indifférence ont succédé aux mâles inquiétudes qui tourmentaient les âmes dans la première moitié de
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ce siècle. Il serait puéril et dangereux de se le dissimuler, le matérialisme est dans Tair que nous respirons, il énerve ceux-là mêmes qui s'en défendent. Qui que nous soyons.
Messieurs, nous ne pouvons nous soustraire complètement aux influences du milieu qui nous entoure, et par suite c'est pour nous un devoir de nous armer et de nous défendre contre les prétentions et les sophismes de la fausse science. Dans la défaveur qui s'attache aujourd'hui aux idées spiritualistes, nous avons besoin, pour nous encourager dans la recherche de la vérité et la pratique de la vertu, de nous sentir en communauté d'idées et de sentiments avec les grandes âmes qui nous ont précédés. Or, Cicéron a été à son heure Tun des témoins les plus éclairés et l'un des représentants les plus autorisés de ces nobles traditions qui sont l'honneur et la sauvegarde de l'humanité. Vivant dans une époque qui a beaucoup d'analogie avec la nôtre et atteinte du même mal, il a essayé, avec la double prévoyance du moraliste et de l'homme d'Etat, de réagir contre les doctrines malfaisantes qui mettaient la
conscience humaine en péril. Il a défendu la vertu et la dignité humaine, et fait resplendir la notion du droit au milieu des ténèbres et de la confusion des doctrines et des partis qui se disputaient le pouvoir. Dans cette première leçon je voudrais vous présenter un aperçu général de ses doctrines morales, vous en montrer l'élévation et la noblesse, mais aussi le peu de consistance et d'efficacité.
Cicéron avait d'abord étudié la philosophie comme orateur, pour se formera l'éloquence ; puis comme homme d'Etat, pour connaître les hommes et apprendre à les diriger. Plus tard, il se réfugie dans le sanctuaire des lettres, afin de se dérober aux tristesses du présent, demandant à la philosophie l'oubli de son malheur et l'emploi du loisir forcé que lui avait fait le pouvoir d'un seul. Il rentre en lui-même, et désabusé des consolations qui pourraient lui venir du dehors , il se tourne du côté de la sagesse et des idées éter-
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nelles, vers cet ide'al de beauté immuable dont la contemplation, au dire de Tétrangère de Mantinée, peut seule donner du prix à la vie humaine. Mais c'était là une attitude bien difficile à garder pour un consulaire. Comme tous les hommes qui ont pris part aux affaires publiques, Cicéron ne peut se résigner à l'inaction, et plus d'une fois, au milieu de ses dialogues philosophiques, il se laissera envahir par le regret du pouvoir et par l'espoir de rentrer dans l'arène politique. Homme d'Etat avant tout, ce qui l'intéresse, c'est moins l'homme que le citoyen , c'est moins l'amour de la sagesse que le souci de la grandeur romaine. Voulant doter sa patrie d'une science qui n'a pas encore été exposée dans la langue nationale, après avoir décrit dans la République et dans les Lois les principes de la vie sociale et politique, il résume dans ses Académiques les diverses théories sur la connaissance, puis il aborde, pour ne plus les quitter, les problèmes de l'âme humaine, du souverain bien, des passions, des devoirs, de la douleur, de la mort, toutes questions qui concernent notre destinée et qui donnent à sa
philosophie un caractère moral et pratique.
Formé à Técole des Grecs, Cicéron n'est pas original ; il passe en revue les différentes opinions des philosophes, et tantôt incline vers le stoïcisme, tantôt se range du côté des péripatéticiens. Il se flatte lui-même de ne suivre aucune doctrine, de vivre au jour le jour, nos in diem vivimus (i), et de n'accepter que ce qui lui paraît vraisemblable pour le moment. Mais, s'il n'est pas toujours conséquent avec lui-même, si ses opinions portent l'empreinte des événements qu'il subit sans pouvoir les diriger, il discute le plus souvent avec sincérité et prend au sérieux ces grandes questions qui, à toutes les époques, ont attiré l'attention des sages et sollicité leurs recherches.
Cicéron a exposé ses théories morales dans la plupart de ses écrits philosophiques, mais principalement dans le traité des Lois et dans les Entretiens sur le souverain bien. Dans le premier livre des Loisy que l'on peut regarder comme la préface du de Finibus, il a posé
(i) Tusc, v, II.
les bases de la morale et fortement établi l'existence et l'origine de la loi naturelle. Remontant avec les stoïciens à la source du droit, il fait reposer la justice sur l'essence de la raison humaine, sur sa ressemblance et sa conformité avec la raison divine, sur la nature même des choses.
« La science du droit, dit-il, ne se tire pas des édits des préteurs ni de la loi des Douze Tables, mais du sein de la philosophie même, ex intima philosophia {i).LeL loi est la raison suprême, gravée en notre nature, qui prescrit ce que l'on doit faire et ce que l'on doit éviter. Développée et perfectionnée dans l'esprit de l'homme, cette raison est la loi. — Le droit fondamental dérive de cette loi suprême, née pour tous les siècles, avant qu'aucune loi eût été écrite, avant qu'aucune cité eût été fondée (2). » Saint Thomas ne tiendra pas un autre langage lorsqu'il définira la loi morale une participation à la loi éternelle dans une créature raisonnable,/?ar//c/pa//o legisœternœ in rationali creatura^ ou lorsqu'il dira qu'elle
(i) De leg. I, 5.
(2) Ibid. 6.
l^ LES DOCTRINES MORALES
dérive de la loi éternelle comme sa propre image : derivatur a lege œtema tanquampropria ejus imago.
Pour rendre sa définition de la loi plus saisissable, Cicéron explique la nature de rhomme et sa parenté avec les dieux. Les hommes ont pris de leur origine terrestre les formes fragiles et périssables auxquelles ils sont attachés ; Tâme leur a été donnée de Dieu, animum tamen esse ingeneratum a DeOy et c'est pour cela qu'on peut nous appeler la famille, la race, la lignée des êtres célestes. Aussi, de tous les animaux l'homme est-il le seul qui ait la connaissance de Dieu ; de son côté, la Divinité a montré une sollicitude particulière à l'égard de l'homme et l'a comblé de tous les dons.
Après avoir établi l'origine divine du droit, Cicéron s'applique à démontrer que le juste existe par lui-même dans la nature, et non dans l'opinion. Pour le prouver, il fait voir de quelle étroite liaison les hommes sont unis entre eux; au tableau de la ressemblance que nous avons avec les dieux, il fait succéder l'argument tiré de la ressemblance et de
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DE CICÉRON l3
l'amour qui relient entre eux les membres de la famille humaine. La raison est commune à tous, différente en tant que science, pareille comme faculté d'apprendre. Si de Tordre intellectuel nous passons à Tordre moral, même ressemblance; Tair de famille de Tespèce humaine est remarquable, dans les inclinations droites, aussi bien que dans les inclinations mauvaises. Tous les hommes sont sensibles au plaisir, attachés à la vie, avides de gloire ; ils se ressemblent jusque dans leurs erreurs, leurs vices et leurs superstitions.
Ainsi donc il n'y a rien de plus divin que la raison, qui établit une première société de Thomme avec Dieu, prima hominis cum deo rationis societas. Soumis à la loi, Dieu et Thomme font partie de la même cité. Cette communauté de droit fait de Thomme un être à part, tout à fait hors de pair. Seul de tant d'espèces et de natures d'animaux il est participant de la raison et de la pensée. « Il n'est aucun animal qui ait quelque connaissance de Dieu, mais parmi les hommes il n'y a point de nation si féroce et si sauvage qui, si elle ignore quel Dieu il faut avoir, ne sache du moins qu'il
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faut en avoir un. Ainsi, pour connaître Dieu, il suÉfit de se rappeler et de connaître d*où Ton est sorti (i). »
La raison, étant le trait caractéristique de notre race, son essentielle prérogative, doit se retrouver la même en tous les hommes.
Gicéron ne croit pas que Tâme humaine soit primitivement semblable à des tablettes sur lesquelles aucun caractère ne serait tracé ; il admet des idées innées, ainsi qu'on les appelle dans la philosophie moderne. Il pense aussi, comme le dira Descartes, que le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes. Les intelligences ébauchées (/«cAoa/^ intelligenticé) qui sont imprimées dans les âmes le sont également dans toutes. La fraternité humaine, Tamour naturel de l'homme pour son semblable, caritas generis humant^ prend sa source dans cette communauté d'intelligence et identité de droit. C'est par l'association commune que la nature nous a faits justes et justiciables du droit. La société, l'amitié n'existent que par les devoirs que les ci-
(i) Ibid., 8.
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toyens et les amis se reconnaissent entre eux, et comme la société et l'amitié sont naturelles, le droit, qui en est le fondement, Test aussi. Les angoisses qui déchirent la conscience des méchants témoignent à leur manière en faveur de la justice. « Ce ne sont point les furies qui les agitent, les poursuivant avec ces torches ardentes que leur prête la fable, ce sont les remords de la conscience, les continuelles frayeurs attachées à leur perversité, angore conscientice fraudisque cruciatu. Si les supplices seuls et non la nature détournaient les hommes de Tinjustice, quelle inquiétude, lorsqu'ils n'auraient pas de supplices à craindre, agiterait donc les coupables ?... Que ferat-il dans les ténèbres, cet homme qui ne craint rien que le témoin et le juge (i) ? » De même que le crime trouve en lui-même son châtiment, la vertu est à elle-même sa récompense. Le droit est par lui-même digne d'estime et de recherche. La justice ne demande aucun prix, aucun salaire, elle doit être recherchée pour elle-même. « Que dire de la modération,
(i) Ibid., 14.
l6 LES DOCTRINES MORALES
de la tempérance, du désintéressement, de la modestie, de la pudeur, de la chasteté? Est-ce par crainte de Tinfamie que Ton n'est point déréglé, ou par crainte des lois et des tribunaux? (i) »
Enfin, pour mieux faire ressortir la sainteté et le caractère obligatoire de la loi naturelle, Cicéron Toppose aux décrets tyranniques et arbitraires des hommes, qui ne peuvent imposer des lois qui soient en contradiction avec le droit éternel. « Ce qu'il y a de plus absurde, dit-il, c'est de tenir pour juste tout ce qui est réglé par les institutions ou les lois des peuples. Quoi? même les lois des tyrans?
Non, il n'existe qu'un seul droit, dont la société humaine fut enchaînée, et qu'une loi unique institua : cette loi est la droite raison en tant qu'elle prohibe ou commande, et cette loi, écrite ou non, quiconque Tignore est injuste. — La justice est absolument nulle si elle n'est pas dans la nature : fondée sur l'intérêt, un autre intérêt la détruit. Bien plus, si la nature ne doit pas confirmer le droit, c'est fait de
(i) Ibid., 19.
DE CICÈRON 17
toutes les vertus. Non seulement les obligations envers les hommes disparaissent, mais avec elles les cérémonies du culte des dieux et les religions, qui doivent être conservées, à mon avis, non par la crainte, mais à cause de ce lien qui unit Thomme avec Dieu, quas non metu^ sed ea conjunctionej quœ est homini cum Dec, conservandas puto (i). »
« Que si les volontés des peuples, les décrets des chefs de TEtat, les sentences des juges fondaient le droit, le vol serait de droit, l'adultère, les faux testaments seraient de droit, dès qu'on aurait l'appui des suffrages ou des votes de la multitude. S'il y a dans les jugements et les volontés des ignorants une telle autorité que leurs suffrages renversent la nature des choses, pourquoi ne décrétent-ils pas que ce qui est mauvais et pernicieux soit à l'avenir tenu pour bon et salutaire? Et pourquoi la loi qui de l'injuste peut faire le juste, d'un mal ne pourrait-elle pas faire un bien ? C'est que nous avons, pour distinguer une bonne loî d'une mauvaise, une règle,
(i) Ibid., i5.
l8 LES DOCTRINES MORALES
une seule règle, la loi de la nature (i). »
Certes, Messieurs, ce sont là de nobles paroles, qui font beaucoup d'honneur à celui qui les a prononcées. Et ne croyez pas que ce soient des considérations purement spéculatives à l'usage des philosophes. L'année même où Cicéron composa ce traité, il eut l'occasion de les appliquer dans un plaidoyer resté célèbre. Dans le pro Milone^ pour disculper son client et justifier le meurtre de Glodius, il fit un éloquent appel à cette loi non écrite qui accorde à tout homme dont la vie est menacée le droit de se défendre. Est igitur hœCy judices^ non scripta^ sed nata lex : quant non didicimus^ accepimus^ legimus^ verum ex natura ipsa arripuimuSj hausimus^ expressimus : ad quant non docti sed facti^ non instituti sed imbuti sumus (2).
Cicéron revient sur cette idée au IP livre des Lois f et rapporte la loi naturelle d'une manière plus explicite à l'intelligence divine.
« Je vois, dit-il, que le sentiment des plus sages a été que la loi n'est point une imagi-
(i) Ibid., 16.
(2) Pro Mi7., 4.
nation de Tcsprit humain, ni une volonté des peuples, mais quelque chose d'éternel, qui doit régir le monde entier par la sagesse des commandements et des défenses. C'est ce qui leur a fait dire que cette première et dernière loi était l'esprit du Dieu, dont la raison souveraine oblige et interdit, et de là le divin caractère de cette loi donnée par les dieux à l'espèce humaine. Cette loi, antérieure à toutes les formules de la justice humaine, compte plus d'années que la vie des peuples et des cités, elle est de l'âge de ce Dieu qui conserve et régit le ciel et la terre... S'il n'y avait à Rome, sous le règne de Tarquin, aucune loi écrite contre l'adultère, s'ensuit-il que SextusTarquin n'ait point fait violence à Lucrèce, fille de Tricipitinus, au mépris de l'éternelle loi ? Non, il existait déjà une raison, émanée de la nature des choses, qui pousse au bien, qui détourne du crime : celle-là ne commence point à être loi du jour seulement qu'elle est écrite, mais du jour qu'elle est née; or, elle est contemporaine de l'intelligence divine. Ainsi la loi véritable et primitive, ayant caractère pour ordonner et défendre, est la droite raison du Ju-
piter suprême; quamobrem lex vera atque pr inceps ratio est recta summi Jovis (i). »
Dans un admirable passage du III* livre de la République^ conservé par Lactance, Cicéron avait déjà expliqué la nature de la loi morale, et esquissé la doctrine qu'il a développée dans le traité des Lois. Voici ce passage en entier; on peut le considérer comme un résumé de tout ce qui précède : « Il est une loi véritable, la droite raison conforme à la nature, universelle, immuable, éternelle, qui appelle au devoir en le commandant, et détourne du mal en le défendant; mais, soit qu'elle commande, soit qu'elle défende, elle ne s'adresse pas vainement aux gens de bien, et n'a pas la force d'ébranler les méchants. On ne peut ni rinfirmer par d'autres lois, ni déroger à quelqu'un de ses préceptes, ni l'abroger tout entière; ni le sénat, ni le peuple ne peuvent nous affranchir de cette loi; elle n'a pas besoin d'interprète qui l'explique; elle ne sera pas autre à Rome, autre à Athènes, autre aujourd'hui, autre demain, mais une seule et même
(i) De Leg., II. 4,.
loi éternelle et inébranlable régit à la fois tous les peuples dans tous les temps. L'univers entier est soumis à un seul maître, à un seul roi suprême, au Dieu tout-puissant qui a conçu, médité, sanctionné cette loi : ne pas lui obéir, c'est se fuir soi-même, renier sa nature d'homme, et par là seul subir les plus cruels châtiments, lors même qu'on échapperait aux autres supplices que l'on redoute, eut qui nonparebîty ipse sefugiety et naturam hominis aspernatus hoc ipso luet tnaxitnas pœnas (i). » On croirait déjà entendre Pascal flagellant le déserteur de la loi naturelle : « La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître; car en désobéissant à l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot, »
Ces nobles vérités, dans la méditation desquelles Cicéron, réduit à l'inaction, aimait à prendre sa revanche, il ne les a pas inventées. Il les avait empruntées aux écoles qui s'étaient partagé l'héritage de Socrate, aux philosophes du Lycée, du Portique et de l'Académie. Elles
(i) De Rep,, m, 2%,
i2 LES DOCTRINES MORALES
ont de tout temps éclairé la conscience humaine, et Sophocle les avait fait applaudir plus d'une fois sur la scène, dans la bouche de personnages antérieurs à la guerre de Troie.
Pour vous reposer de cette exposition un peu monotone, laissez-moi, Messieurs, vous rappeler ce mémorable épisode de la guerre de Thèbes. La fille du vieillard aveugle avait perdu son père ; ses deux frères, Etéocle et Polynice, s'étaient transpercés l'un l'autre d'une main fratricide, et Créon leur oncle, élevé à la royauté de Thèbes, avait porté un décret qui défendait, sous peine de mort, de rendre les derniers devoirs à Polynice, au parricide qui avait amené les sept chefs devant Thèbes. Ce décret est non avenu pour Antigone. Armée de son courage et de sa faiblesse, rhéroïque jeune fille n'écoute que la voix de sa conscience, et, comptant pour rien les menaces de mort, elle s'en va, à la faveur des ténèbres, répandre un peu de poussière sur les restes inanimés de son frère. Surprise, elle est amenée devant Créon, et alors s'engage cet immortel dialogue, « où une jeune fille, substituant hardiment sa conscience aux lois,
vient demander à la justice humaine, non point de l'absoudre, mais de la reconnaître (i). » Antigone est là, devant Créon, absorbée dans son deuil et dans la sécurité du devoir accompli. Son juge se méprend sur son attitude, elle ne s'incline que pour se redresser plus haut. « Te voilà toi qui courbes maintenant la tête vers la terre ! avoues-tu ou nies-tu ce dont on t'accuse? — Je Tavoue, je ne le nie pas. — Connaissais-tu Tédit que j'ai proclamé? — Comment ne l'aurais-jepas connu? tu Tas fait crier publiquement. — Et tu as osé transgresser cette loi ? » Ecoutez cette fière parole, « la plus haute qui ait retenti dans le monde antique » : « C'est que ni Zeus, ni la justice, concitoyenne des dieux infernaux, ne l'avaient promulguée, et je ne croyais pas que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et inébranlables des dieux, puisque tu n'es qu'un mortel. Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier qu'elles existent, elles sont de tous les temps et personne ne sait qui les a promulguées.
Devais-je donc par crainte des ordres d'un
(i) Paul de Saint- Victor, les Deux Masques j t. II, p. 198.
homme, mériter d'être châtiée des dieux? Je sais que je dois mourir un jour (comment rignorer?) même sans ta volonté, et si je meurs avant le temps, ce sera un très grand bienfait. Et comment la mort me paraîtraitelle une peine, dans Tabîme de maux où je suis tombée? Cen eût été pour moi une bien plus cruelle, si j'avais laissé sans sépulture le cadavre du fils de ma mère. Voilà ce qui m'eût désespérée, le reste ne m'afflige point, (i) »
Ces lois innées, incréées, antérieures et supérieures à toutes les règles terrestres, qui ne sont inscrites sur aucune table, non in tabiilis lapideis sed in cordibus nostris, mais qui résident souverainement dans l'âme humaine et qu'aucune force ne pourrait détruire, sont la dignité et la sauvegarde de notre race. De tout temps elles ont protégé la faiblesse contre la force, de tout temps aussi elles ont été le cauchemar des tyrans et l'objet de leur fureur. Le dialogue d'Antigone et de Créon a eu plusieurs éditions, on le retrouve à toutes les pages de l'histoire, et en plein xix* siècle il
(i) Sophocle. Antîg.fV, 441-468.
s'est renouvelé plus d'une fois. Dernièrement encore n'a-t-on pas entendu, dans Tune de nos assemblées publiques, un des membres les plus en vue de la majorité, dénoncer à l'indignation de ses collègues cette éternelle revendication de la justice opprimée, «il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes » ?
Cicéron lui-même n'a pas toujours tenu le même langage. Nous venons d'entendre le philosophe mécontent de son rôle politique ; si nous poursuivions cette étude, nous verrions que l'homme d'Etat n'est pas toujours d'accord avec le moraliste. Après avoir fait preuve, dans la spéculation, d'indépendance et d'esprit philosophique, il rentre, en parlant des lois écrites, sous l'empire des préjugés et des intérêts d'un patriotisme étroit et tyrannique. Le disciple de Platon et de Chrysippe disparaît, le sénateur romain et le consulaire prennent sa place. Lorsqu'il expose dans le II® livre des Lois la constitution religieuse de la société, il soumet non seulement les rites, mais les dogmes, à la puissance du sénat et du peuple. Lui qui, dans le i®^ livre, avait juste ment contesté au pouvoir politique le droit de
légîtîmer Tinjustice, il lui accorde, dans le 11% le droit de décréter des dieux. Mais nous sommes seulement en quête des doctrines morales de Cicéron, et ce n'est pas ici le lieu d'inaugurer une nouvelle discussion sur les attributions de la puissance publique.
Après avoir étudié la loi dans son principe et son origine, le philosophe romain se propose de l'étudier plus tard dans ses conséquences et dans sa fin, et renvoie à un autre entretien la question du souverain bien. Nous ferons comme lui, et, dans notre prochaine conférence, nous passerons en revue le i^^ dialogue du de Finibus; mais je ne puis quitter le traité des Lois sdiïis vous rappeler dans quels termes et avec quel enthousiasme Cicéron y fait l'éloge de la philosophie.
En établissant l'existence de la loi naturelle, il a posé le fondement des sciences morales et de la philosophie qui les domine et les contient toutes. « Il en est ainsi, puisqu'il faut qu'il existe une loi pour corriger les vices et diriger les vertus, c'est d'elle que doit dériver toute la science de vivre. De là résulte la sagesse, mère de tout
ce qui est bon, et dont Tamour a produit chez les Grecs le nom de la philosophie, présent le plus riche, le plus éclatant, le meilleur enfin que les dieux immortels aient fait à la nature humaine. SeuU, en effet, elle nous a enseigné, sans compter tout le reste, ce qu'il y a de plus difficile au monde, à nous connaître :
connais-toi toi-même; précepte dont la puissance et la profondeur sont telles qu'on n'osait l'attribuer à un homme, mais au dieu qu'on adore à Delphes. Celui qui se connaîtra luimême sentira d'abord qu'il possède quelque chose de divin ; cet esprit qui est en lui et qui est à lui, il le regardera comme une image sacrée, comme le dieu du temple, sicut simulacrum aliquod dedicatum putabit; toutes ses actions, toutes ses pensées seront dignes d'un si grand présent des dieux; et lorsqu'il se sera examiné, et pour ainsi dire essayé tout entier, il comprendra comment il est venu à la vie paré des dons de la nature, et comme prédestiné par elle à obtenir et à conserver la sagesse, lui qui, dès son origine, a reçu dans son âme, dans son .' entendement, les premiers linéaments de toutes choses, afin
qu'à leur lumière il pût distinguer que c'est en prenant la sagesse pour guide qu'il trouvera la vertu, et par la vertu le bonheur.
« En effet, lorsque l'âme, après avoir connu et compris les vertus, se sera dégagée de toute complaisance envers le corps, et qu'elle aura étouffé la volupté comme la souillure du beau, qu'elle se sera affranchie de toute crainte de la douleur et de la mort, qu'elle se sera associée à ses semblables par le lien de la charité, qu'elle aura regardé les hommes comme ses alliés naturels ; lorsque enfin, ayant embrassé le culte des dieux et une religion pure, elle aura exercé cette vue de l'esprit, qui se forme ainsi que celle des yeux, à discerner ce qui est beau et à repousser ce qui ne l'est pas, vertu qui a pris le nom de prudence (du mot prévoir)y alors, je le demande, peut-on connaître, peut-on imaginer un sort plus beau que le sien ?
« La même âme, lorsqu'elle aura bien observé le ciel, la terre, l'océan, toute la nature ; lorsqu'elle aura vu d'où toutes les choses ont été engendrées, où elles retournent, quand et comment elles se détruiront, ce qu'il y a en elles de mortel et de périssable, ce qu'il y a
de divin et d'éternel; lorsqu'elle aura saisi, peu s'en faut, celui qui les modère et les régit; lorsqu'elle reconnaîtra qu'elle n'est point un habitant d'une enceinte fermée par des murailles, mais un citoyen du monde, de la cité unique ; alors au magnifique spectacle de l'univers^ à cette révélation de la nature, dieux immortels ! comme elle se connaîtra ellemême, selon le précepte d'Apollon Pythien, comme elle méprisera, comme elle dédaignera, comme elle traitera à l'égal du néant toutes ces choses que le vulgaire appelle grandes ! (i). » J'ai tenu à citer en entier ce long passage, parce que les idées qu'il contient sont toujours bonnes à méditer, et qu'elles font voir sous son meilleur jour celui qui les a si éloquemment exposées. Le commerce avec les sages de la Grèce lui avait porté bonheur. Lui, naguère si épris de lui-même, si empressé de vanter son courage et d'exalter son consulat, voilà qu'il s'oublie pour s'élever au-dessus de ses mesquines préoccupations et se rapprocher du Dieu souverain qui régît l'univers. Son éloignement des affaires aidant, les honneurs qu'il
(i) De leg, I, 22 et 23.
3o LES DOCTRINES MORALES
avait jadis si ardemment convoités lui paraissent peu de chose auprès de la vertu. Qu'est-ce, fait-il dire à Scipion dans le sixième livre de la République, « qu'est-ce que la gloire humaine, qui est enfermée dans de si étroites limites ? La terre est un point danS l'immensité, et sur cette terre, combien peu vous connaissent, et pour combien peu de temps, en comparaison du grand nombre pour qui vous serez éternellement inconnu I — Si vous voulez arriver à la vie éternelle réservée aux grandes âmes, ne mettez pas votre espoir dans les récompenses humaines, que la vertu vous attire par ses charmes à la véritable gloire, suis te opof^tet illecebris ipsa virtus ti^ahat adverum decus. Laissez dire les hommes; ils parleront toujours ; c'est leur affaire et non la vôtre (i). »
Il faut savoir gré à Cicéron d'avoir un instant détourné ses yeux de la chose romaine pour contempler l'ensemble du monde, et d'avoir compris que la vie que nous menons ici-bas n'est qu'une pâle image de celle qui nous est réservée dans notre véritable patrie.
(i) DeRep. vi. i8.
DE CICÈRON 3l
Ses conceptions n'ont pas la netteté d'un spiritualisme bien défini, mais il est beau d'avoir entrevu les relations du ciel avec la terre et de s'être complu dans l'harmonie des sphères célestes. A le bien prendre, ces hautes spéculations sont le plus bel emploi de la vie. Tel était, du moins, l'avis de Platon et d'Aristote. Lorsqu'il était accablé par le malheur, Cicéron reconnaissait aussi qu'il n'y a rien de meilleur que la philosophie, quitte, le lendemain, à se laisser reprendre aux ivresses de la lutte et aux enchantements de la gloire.
Mais ne se fût-il élevé qu'en imagination au-dessus des préjugés vulgaires et de ce qui flatte la frivole ambition des hommes, il a droit à notre estime. Combien lui reprochent sa versatilité et son excessif amour de la gloire, qui ne sont jamais sortis, même parla pensée, du terre à terre de leur vie banale et insignifiante !
Il faut encore lui savoir gré d'avoir élargi l'horizon moral et intellectuel de ses concitoyens en les invitant à remonter avec lui à la source du droit et du souverain bien.
Il a contribué pour sa bonne part au progrès
de la civilisation, et les graves méditations de son loisir ont été plus fécondes que les travaux de sa vie publique. Lorsqu'il était au pouvoir il n'a exercé qu'une influence éphémère; par ses écrits il a enrichi le patrimoine intellectuel de rhumanité et laissé de son génie une empreinte ineffaçable.
Il était appelé à enseigner les idées de justice et d'humanité aux égoïstes conquérants de l'univers, et à inspirer l'amour des lettres et de la philosophie aux utilitaires les plus obstinés, aux esprits les plus rebelles à toute culture désintéressée. Il avait conscience de sa mission . « C'est un devoir pour moi, dit-il dans la préface dude FinibuSfd'instruivQTaQs concitoyens, de consacrer à cette tâche tous mes efforts et tous mes soins. Debeo,qtiantumcumquepossim, in eo elaborare ut sint opéra, studio, labore meo doctiores cives mei{i). » Il a bien mérité de la philosophie en accréditant à Rome les idées d'origine céleste et de fraternité universelle, que le christianisme devait asseoir sur une base autrement solide, et en vulgarisant
(i) De Fin, 1,4.
DE ClCERÔN 33
les préceptes de la sagesse antique que saint Augustin n'a pas craint d'appeler la préface humaine de TEvangile.
On ne saurait trop admirer les belles pensées de Cicéron sur la grandeur de l'homme et Tcxcellence de la loi morale, mais l'impartialité nous fait un devoir de signaler les défaillances et les contradictions de sa doctrine, de montrer l'erreur à côté du vrai. Les anciens ont entrevu la vérité sur beaucoup de points, mais ils ne l'ont pas possédée ni affirmée avec certitude ; ils étudiaient la philosophie pour exercer leur intelligence, plutôt que pour vivre d'après ses préceptes ; ils n'avaient pas de doctrine arrêtée, définitive ; et il n'est pas rare de rencontrer dans le même auteur les opinions les plus contradictoires. Voilà ce que ne veulent pas comprendre les défenseurs obstinés ni les détracteurs systématiques de l'antiquité, qui transportent dans la critique des doctrines philosophiques les habitudes de polémique
qu'ils ont contractées sur un autre champ de bataille. On a coutume, de part et d'autre, de prendre dans un auteur ce qui appuie la thèse favorite, on laisse de côté tout ce qui pourrait l'ébranler ou la contredire. C'est un procédé facile et avantageux pour le polémiste, mais où la vérité ne trouve pas son compte. Les hommes sont ainsi faits ; la vérité est trop impersonnelle ; même dans les questions les plus désintéressées,ils ont besoin de se ranger dans un parti, de se sentir appuyés par l'esprit de corps et soutenus par la passion du moment et l'opinion prédominante de leur école.
L'Evangile n'est que le résumé de la sagesse ancienne, disent les uns, il n'a rien apporté de nouveau sur la terre. L'antiquité n'a rien produit, disent les autres, elle n'a pas connu Dieu ni la fin de l'homme, elle est^sans entrailles et n'a connu ni le mot ni l'idée de la fraternité. De nos jours, il est vrai, on a essayé de désarmer les combattants, et pour empêcher la division des esprits, on a fait appel à la conciliation des doctrines.
Le remède est pire que le mal. Au lieu de montrer nettement l'erreur à côté de la vérité,
de dégager le vrai du faux, on est en voie, faute d'un principe supérieur qui assigne à chaque chose sa place, de tout confondre, le bien avec le mal, la vérité avec Terreur. C'est là un procédé déplorable. Si Ton veut ne pas s'égarer, il faut éviter, autant que possible, tout ce qui ressemble au parti pris, mais aussi ne jamais pçrdre de vue les principes qui éclairent toute intelligence et nous permettent de distinguer le vrai du faux. La vérité n'a qu'à gagner à être bien connue, et le christianisme, pour triompher, n'a pas besoin de renier les enseignements de la sagesse antique. Il ne faut pas non plus se laisser éblouir par les thèses brillantes qu'un Cicéron, par exemple, semble avoir choisies pour exercer son éloquence, et dont il n'a tiré aucun profit pour lui-même, prêt à désavouer le lendemain, devant le sénat ou devant le peuple, les nobles pensées qu'il avait méditées la veille dans le silence du cabinet.
« La philosophie de Cicéron, dit très bien M. V. Duruy, ressemble à Janus : elle a deux visages, une doctrine pour les profanes, l'autre pour les adeptes. Dans la péroraison des
36 les'doctrines morales
Verrines^ il conserve les dieux et les croyances anciennes à titre de moyens oratoires, dans la République et les Lois comme instrument utile de gouvernement ; dans les Tusculanes et dans le traité de la Nature des dieux^ le paganisme n'est qu'une suite de fables et de symboles ; dans les deux livres sur la Dipinu' tioriy le culte public est si bien détruit par une ironie mortelle, que les païens demandèrent qu'on brûlât cet ouvrage. La conclusion qui se dégage de ces données contradictoires, pour lui et pour ses lecteurs, c'est qu'il faut douter, parce que certains problèmes sont insolubles (i). »
Nous touchons, en effet, au vice radical de son système. Cicéron est probabiliste, partisan du vraisemblable. Il faisait profession d'appartenir à la secte académique, c'est-àdire, comme Ta justement remarqué M. Boissièr, qu'étant irrésolu par tempérament, il essaya de se prouver qu'il devait l'être par principe. Il ne pouvait supporter ni ces épicuriens, « qui ne veulent douter de rien, et parlent des
(i) Histoire des Romains, t. III, p. 466.
mgmmBmmmmmmmÊ^m^
choses divines avec tant d'assurance, qu'ils semblent toujours revenir tout fraîchement de rassemblée des dieux » , ni ces stoïciens, qui abondent si facilement dans leur propre sens, et débitent de telles exagérations sur la Providence, « qu'on dirait vraiment, à les entendre, que les dieux eux-mêmes ont été fabriqués pour l'usage des hommes » (i).
Il serait trop long de faire la contre-épreuve de toutes les belles maximes que nous venons d'admirer dans la République et dans les Lois ; qu'il me sujB&se, pour vous donner une idée des hésitations de Cicéron et de l'incohérence de ses doctrines, de vous signaler deux ou trois contradictions sur les points les plus importants de la morale.
Nous l'avons entendu recommander l'amour du genre humain et proclamer que tous les hommes sont appelés à pratiquer la vertu; mais lorsqu'il descend des hauteurs de la spé* culation sur le terrain de la pratique, lorsqu'il rédige, à l'usage de son fils, le code de morale civique qu'il intitule de Officiis, il n'est plus
(i)De Nat, deor, h 2
aussi aflSrmatîf : de stoïcien il devient éclectique, et interroge les différentes écoles pour voir s'il ne pourrait pas justifier, par des raisons, les iniquités de la législation romaine. C'est ainsi qu'au sujet des esclaves il a tenté une espèce de compromis entre la fraternité du genre humain, préconisée par Zenon, et les rigueurs de la loi romaine, qui conférait au maître un droit illimité sur son esclave. Il reconnaît qu'il faut observer la justice, même envers les gens de la plus basse condition ; il est d'avis qu'on traite les esclaves comme des mercenaires : il faut, dit-il, en exiger le travail, et leur fournir le nécessaire, opérant exî^ gendam^ justa prœbenda (i). Un peu plus loin il déclare qu'en certains cas le maître a le droit d'être cruel : « Les maîtres doivent user de cruauté envers leurs esclaves, s'ils ne peuvent les contenir autrement (2). » Personnellement il était bon pour les siens. Il fut très sensible à la perte de Sosîthée, qui lui servait de lecteur, mais il a presque honte de ce bon mou-
Ci) DeOff, ï, i3.
(2) DeOff.iijj.
vement. « J'en suis plus affligé, écrit-il à Attîcus, qu'on ne devrait Têtre, ce semble, pour la mort d'un esclave (i). » Il est moins absolu qu'Aristote, qui rangeait Thumanité en deux catégories nettement tranchées, les citoyens et les esclaves, c'est-à-dire les artisans, le travail n'étant pas, à ses yeux, digne d'un homme libre.
Malgré son peu d'estime pour les arts mécaniques, Cicéron ne va pas si loin : il est seulement permis de traiter en esclaves ceux qui ne savent se commander eux-mêmes (2).
Dans une lettre, souvent citée pour les rensei' gnements littéraires qu'elle renferme, on trouve, sur la question qui nous occupe, un aveu qui n'est pas moins significatif. Cicéron écrit à son ami Marius pour le consoler de n'avoir pas assisté aux jeux qui ont accompagné l'inauguration du théâtre de Pompée. « Tu
(i) Ad AttiCf I, 12.
(2) Le grammairien Nonius, au mot famulantur^ rapporte cette phrase qu'il emprunte au troisième livre de la République : « La servitude de l'homme qui pourrait se commander lui-même est injuste, mais que ceux-là soient assujettis qui ne savent pas se gouverner, il n'y a aucune injustice. »
n'as pas dû regretter les athlètes, lui dît-il, puisque tu fais fi des gladiateurs. » Puis il ajoute : <c Tu n'as pas eu non plus à regretter les chasses dont nous avons eu le spectacle à Rome. Il y en a eu pendant cinq jours, deux chaque jour et magnifiques, personne ne le nie. Mais quel plaisir peut éprouver un homme bien élevé à voir un malheureux, faible et tremblant, déchiré par quelque bête vigoureuse, ou au contraire, quelque bel animal percé d'un coup d'épieu î Si cela est à voir, tu l*as vu souvent, et moi qui viens d'en avoir le spectacle, je n'y ai rien trouvé de neuf (i). » Quel dommage qu'on n'ait pas inventé quelque raffinement de cruauté pour satisfaire la curiosité de ce consulaire aussi blasé que délicat ! Nous voilà bien loin, n'est-il pas vrai, de cette belle maxime « que Tàme doit s'associer à ses semblables par le lien de la charité, et regarder tous les hommes comme lui étant unis par la nature ». Mais Cicéron n'était en cela que l'interprète des préjugés de son temps. Horace n'a pas assez d'horreur pour
(i) Adjam, VII, I.
Vt I
ce qu*il appelle le profane vulgaire : Odi profanum viilgus et arceo. Jupiter, d'après le doux Virgile, n'accorde ses faveurs qu'à un petit TiomhvQy pauci quos œquus amavit Jupiter. Telle est aussi Topinion de César, d'après Lucain qui lui fait dire à ses soldats : « Jamais les dieux n'ont humilié leur providence jusqu'à s'occuper de votre mort ou de votre vie, le genre humain n'existe que pour quelquesuns, humanum paucis vivit genus.y> Il fallait qu'un Dieu se fît homme pour apprendre aux grands de la terre l'amour des petits et des misérables, et rétablir avec la fraternité l'unité de la famille humaine.
Nous avons vu avec quelle élévation de pensée et de langage l'homme de Platon, homo Platonicus, comme Cicéron aimait à se nommer, établit notre céleste origine et notre parenté avec les dieux. Plus tard, lorsqu'il vient à s'occuper de la Providence, il hésite, et semble approuver ces paroles qu'il met dans la bouche de Cotta : « Tous les hommes sont dans cette persuasion qu'ils tiennent des dieux les biens extérieurs, les vignes, les blés, les oliviers... mais la vertu, personne n'a
jamaîs cru la tenir d'un dieu... Le sentiment
général est qu'il faut demander à Dieu la bonne fortune et prendre chez soi la sagesse (i). » Tel était, en effet, le sentiment général des contemporains de Cicéron (2), qui se trouve ainsi d'accord avec Lucrèce pour chasser Dieu de l'ordre moral. Les plus scrupuleux observateurs de la religion se contentent de demander aux dieux des faveurs matérielles, ou l'éloignement de quelque fléau. Le chantre officiel de Rome, qui, dans son poème séculaire, avait prié les dieux d'accorder des moeurs pures à la jeunesse, tient le même langage que Cicéron dans l'intimité, lorsqu'il écrit à ses amis. Il suffit, dit Horace, de demander à Jupiter ce qui est en son pouvoir : qu'il m'accorde la vie et les biens nécessaires; j'attends de moi seul Tégalité d'âme.
Hœc satis est orare Jovem quœ donatet aufert;
Det vitam, det opes; œquum mianimum ipse parabo {3),
(i) De Nat, deor. m, 36.
(2) Catulle fait exception lorsque, dansla pièce lxxvi, il supplie les dieux d'avoir pitié de lui et de le guérir de la passion qui a fait le malheur de sa vie : diy si vestrumest misereri.,. Memiserum aspicite.
(3) Ep. XVIII, 106.
Nous ne sommes plus au temps où Platon recommandait au sage de tourner toutes ses pensées vers TEtre suprême, de Thonorer non seulement par une vie pure, mais encore par des prières, des offrandes et des cérémonies ; où le poète Euripide nous représentait Hippolyte offrant à Diane, avec une couronne de fleurs, rhommage de son culte et de sa vertu, heureux de vivre et de converser avec la déesse, d'entendre sa voix sans la voir, et souhaitant d'achever sa vie comme il Ta commencée. Plus tard, sous l'influence du christianisme, Epictète et Marc-Aurèle conseilleront aux hommes de vivre dans une intime familiarité avec la divinité qui réside en eux, et les inviteront à chanter ses louanges (i). A l'époque de Cicéron, les hommes cultivés étaient pour la plupart bien pensants devant le public, respectueux des traditions religieuses et des convenances sociales ; en particulier
(i) « Si j'étais rossignol je ferais le métier de rossignol, si j'étais cygne, celui d'un cygne. Je suis un être raisonnable, il me faut chanter Dieu. C'est mon rôle à moi, que je remplirai toute ma vie, et je vous engage tous à chanter avec moi. » (Entretiens d'Epictète, I, 16.)
ils étaient incrédules et indifférents, ce que nous appellerions aujourd'hui libres penseurs. Il était admis que ceux qui s'occupaient de philosophie ne croyaient pas à l'existence des dieux. Il est bien difficile de nier leur existence, disait Epicure. Sur quoi Cotta répliquait à Velléius : « Sans doute, devant le peuple assemblé, mais dans un entretien familier comme celui-ci, il n'y a rien de plus simple (i). » « Nous sommes seuls, disait Cicéron, nous pouvons chercher la vérité sans crainte (2). • Tout augure qu'il était, il aimait à répéter le fameux mot de Caton qui s'étonnait que deux aruspices pussent se regarder sans rire (3).
Cependant, il demande qu'on respecte les croyances nationales dans l'intérêt de la république. Le philosophe n'est pas d'accord avec l'homme d'Etat, mais, cette inconséquence mise à part, il ne nous déplaît pas de voir Cicéron s'attaquer à des pratiques superstitieuses qu'il regardait à bon droit comme
(i) Cic, de Nat, deor. i, 22.
(2) DeDiv. II, 12.
(3) De Div, 11,24. ^^ -^^'' deor. i, 26
ridicules. Comme il le disait lui-même, en détruisant la superstition on ne détruit pas la religion. Mais débarrassée de ces indignes superfétations qui la rendaient intolérable, à quoi se réduit pratiquement, pour Cicéron, cette religion naturelle dont il fait souvent un si magnifique éloge ?
Quand on parcourt sa correspodance, on est bien obligé de reconnaître avec M. Boissier que la religion n'a pas pénétré dans sa vie. « Dans ce millier de lettres, écrites à des personnages si divers et pour des occasions si variées, il ne lui arrive Jamais d'aborder, même en passant, les questions qu'il avait proclamées les plus importantes de toutes et qui devaient être, selon lui, la principale occupation d'un esprit sensé... Ces nobles espérances d'immortalité dont il a rempli ses ouvrages ne lui reviennent jamais à la pensée dans ses malheurs ou dans ses périls. Il semble ne les avoir exprimées que pour le public, et n'en fait pas d'usage lui-même (i). » Il se déchargç de ce soin sur sa femme ; à elle de servir les
(i) G. BoissiER, la Religion romaine^ t. I, p. 58.
dieux, à lui de cultiver les hommes, et il se gardera bien d'empiéter sur ses attributions. Ce n'est plus comme au temps de Caton, qui défendait à la femme de faire aucun sacrifice, réservant au maître le privilège de sacrifier pour toute la maison. Avec Cicéron, les rôles sont renversés. Térentia doit avoir de la religion pour elle et pour son mari, même lorsque c'est ce dernier qui a été l'objet de la faveur des dieux, comme le témoigne cette curieuse lettre qu'il adressait à sa femme au moment de partir pour le camp de Pompée. « Je suis enfin délivré de ce malaise et de ces souffrances que j'éprouvais et qui vous causaient beaucoup de chagrin. ..J'ai été soulagé, comme si quelque dieu m'avait servi de médecin. C'est évidemment Apollon ou Esculape. Je vous prie de leur en rendre grâce avec votre piété et votre zèle ordinaires (i). » C'était, comme vous le voyez, un mari accommodant, tolérant la superstition de sa femme, l'encourageant même au besoin pour lui faire plaisir ; ce n'était pas un adorateur de la divinité, et il est peu probable qu'il ait jamais paru dans les
(i) Adfam. xiv, 17.
temples en dehors des cérémonies publiques et officielles.
Il avait eu la prétention de se suffire à luimême, et, comme le sage du stoïcisme, de s^élever au-dessus de la condition humaine et de s'égaler à Dieu par ses propres forces. Mais rhomme a beau se raidir et essayer de gravir à lui seulTâpre sentier de la perfection, il est toujours, quoi qu'il fasse, chancelant et imparfait, et il ne tarde pas à porter la peine de sa téméraire entreprise. Il arrive un moment où cette fierté plus qu'humaine vient se briser contre l'écueil du scepticisme et du désespoir, où de vraies larmes s'échappent du cœurde l'homme le plus aguerri et le plus fortement cuirassé contre les misères de la vie. Cicéron a passé par cette épreuve : il s'étonne de ne pas trouver dans la philosophie le secours qu'il en attendait, et regrette le temps qu'il y a consacré. Comme VEcclésiaste^ après avoir fait le tour des opinions humaines, il déclare à sa manière que tout est vanité ; un peu plus il dirait, comme Brutus mourant :
« Vertu, tu n'est qu'un mot. » Dans ses peines domestiques, il s'écrie que la science est
incapable de nous procurer aucun adoucissement. « Sans la science et la littérature, écrit à son ami Atticus, nous serions peut-être plus fermes contre la douleur ; si elles enrichissent notre esprit et le rendent plus mâle, elles augmentent aussi notre sensibilité aux souffrances humaines; elles ne procurent pas de remède durable, mais seulement un oubli passager. » Il revient ainsi à la réalité, et reconquiert ses droits à notre estime et à notre sympathie. Il a reconnu l'insuffisance de la raison humaine, et témoigne par ses souffrances, en faveur de cette révélation divine dont Platon avait senti le besoin avant lui, et qu'il appelait de tous ses vœux lorsque dans le Phédon il disait, en parlant des preuves de l'immortalité de l'âme : « Je crois que sur de telles matières arriver à l'évidence en cette vie est impossible ou très difficile. Il faut pourtant tâcher de savoir ce qui en est, et, si on ne peut y parvenir, on prendra parmi les opinions humaines la meilleure et celle qui résiste le mieux, et on s'y établira comme sur un radeau pour traverser la vie, à moins qu'on ne puisse trouver à s'embarquer sur un vais-
seau plus solide ou sur une parole divine, qui nous coaduise en toute sûreté au terme du voyage. »
Telle est la conclusion qui se de'gage de ce premier aperçu sur la philosophie de Cicéron, la nécessité d'une lumière supérieure à celle de la raison, pour la fixer dans la vérité et constituer un code de morale complet et définitif. Cicéron a magnifiquement décrit l'origine de la loi naturelle et la ressemblance de l'âme avec Dieu ; il n'a pas su résoudre l'énigme de la destinée humaine ni composer un tout des données éparses qu'il avait recueillies dans les ouvrages de ses prédécesseurs.
En théorie il admirait la beauté de la loi morale; en pratique, il faisait d'étranges concessions et regardait comme une marque de sagesse décéder aux circonstances. Dans ses méditations philosophiques, tantôt il déclare que rien ne lui arrachera sa croyance à l'immortalité, et tantôt il regarde la mort comme un complet anéantissement. Il souffrait du mal dont ont souffert les plus nobles âmes de l'antiquité, de l'incertitude, du que sais-je ? dur oreiller, quoi qu'en ait dit Montaigne,
bO LES DOCTRINES MORALES
pour reposer une tête bien faite. Sa pensée, nous Tavons vu, s'est élevée à de grandes hauteurs; son cœur, épris de la gloire et des vains applaudissements des hommes, ne s'est pas attaché au Dieu personnel et vivant, auteur de tout bien au ciel et sur la terre : il lui a manqué, comme à beaucoup de nos contemporains, de faire passer dans ses actes les belles conceptions dont il aimait à s'enchanter lui-même, en homme bien élevé, plutôt qu'en moraliste convaincu. Ebloui par le chimérique idéal des stoïciens, il a eu l'orgueilleuse faiblesse de ne pas recourir à la bonté de TEtre suprême, et de ne pas s'encourager au bien parla perspective d'une vie meilleure. Il n'a pas compris que la loi morale, pour agir sur les âmes, a besoin d'être confirmée parla conviction de l'immortalité et la certitude de la béatitude finale; que, pour pratiquer la vertu, il faut reconnaître Dieu comme notre principe et notre fin. Ces deux vérités, cependant, s'éclairent et se complètent Tune l'autre et se prêtent un mutuel appui. Les isoler, c'est bâtir sur le sable et s'exposer à une ruine lamentable. Privée de sa sanction, la loi mo-
DE CICÉRON 5l
raie n'a plus d'efficacité sur les âmes, et comme on ne croit guère ce qu'on n'a pas la force de pratiquer, l'intelligence embarrassée finit par ne plus discerner le bien du mal, le vrai du faux. Le dogme de l'immortalité de l'âme à son tour ne peut prendre racine dans les âmes qui n'ont pas confiance en la providence d'un Dieu souverainement juste et bon, qui se réserve de remettre les choses en leur place et de rendre à chacun selon ses œuvres. L'anarchie intellectuelle et morale à laquelle sont en proie aujourd'hui la plupart de ceux qui ne partagent pas nos croyances est une nouvelle preuve de la nécessité de cette alliance de la raison et de la foi pour maintenir le faisceau des vérités morales et conduire les hommes à la vertu.
Nous venons de voir les tristes fruits de la morale dénuée de sanction religieuse chez l'un des plus illustres représentants de la philosophie ancienne. L'effort que l'on fait en ce moment pour isoler Dieu de l'enseignement moral, aboutirait au même résultat, si l'Eglise, en s'opposant au progrès du fanatisme antireligieux, ne continuait pas d'entretenir dans les âmes ces immortelles espérances qui nous
donnent la force de supporter les tristesses et les iniquités de la vie présente. Mais, et c'est là ce qui doit nous rassurer, elle ne trahira pas sa mission, car Dieu, qui Ta fondée, a promis d'être avec elle jusqu'à la fin. Plus heureux que les anciens, nous avons les paroles de la vie éternelle et la solution des problèmes que la sagesse païenne n'avait pu résoudre. Grâce aux enseignements du christianisme, le doute ne nous est plus permis sur des questions d'une si haute importance ; mais en présence des hésitations des plus nobles penseurs de l'antiquité, quelle ne doit pas être notre reconnaissance pour le Dieu fait homme qui a dissipé toutes les ombres, et, soulevant la pierre du tombeau, nous a fait entrevoir dans un monde meilleur, l'immortel embrassement de la justice et de la paix, de la vertu et du bonheur!
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