LES GÉORGIQUES DE VIRGILE
Sommaire : Amitié d'Horace et de Virgile. — I. Formation poétique de Virgile. — Son enfance. — Ses goûts champêtres. — Son attitude au milieu des poètes de son temps. — Ses études. — Son amour de la poésie et de la gloire. •— Son patriotisme.— Inrtuence de Mécène. — II. Modèles dont on retrouve ia trace dans les Géorgiques, — Les Travaux et les Jours d'Hésiode. — UKconomique de Xénophon. — Les Phénomènes d'Aratus. — Le De re rustica de Caton. — Le De re rustica de Varron. — IIL Perfection des Géorgiques, — L'art de Virgile. — Son originalité. — Sa sensibilité.
Messieurs,
[e n'est pas sans raison que j'ai choisi les Géorgiques de Virgile, pour en faire Pobjet de ce cours. Virgile et Horace, unis pendant leur vie , sont inséparables après leur mort. Le souvenir de l'un évoque le souvenir de l'autre chez tout ami des lettres latines, et il m'a sem-
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blé que Je dôVÎiiS'; "Jès associer dans mes études. Ap[^^..*ous avoir entretenu d*Horace et d^ sé&^^'Bpîtres^ après vous Favoir montré /. •/Ç0iis*''son meilleur Jour, il m'a semblé que je .^ *f''.ne serais pas équitable et que Je ne répondrais pas à votre attente, si je ne vous parlais pas de Virgile, si je ne vous proposais pas d'étudier avec moi son œuvre la plus achevée, les Géorgiques. Virgile, qui n'aimait pas à être regardé en face et se réfugiait dans les maisons de Rome pour éviter les regards indiscrets de la foule, ne réclamerait pas; niais les amis de Virgile, Horace tout le premier, auraient le droit dé se plaindre si Je n'attirais pas votre attention sur le modeste et rougissant poète de Mantoue, si je ne le replaçais pas dans votre souvenir à côté de son ami, le poète de Venouse.
On a dit que l'amitié vivait de contrastes autant que d'harmonies : la liaison de Virgile et d'Horace en est une preuve. Il est vrai qu'ils avaient en commun le don de la poésie, la faveur de Mécène et d'Auguste et l'amour des lettres ; mais, à côté de ces points de contact, combien de traits disparates et opposés
dans la physionomie morale et intellectuelle de nos deux poètes ! L*un est grave, religieux, mélancolique, plein de respect et d'attendrissement pour les vertus et les traditions des ancêtres ; Tautre, léger, sceptique et railleur, n'eut pendant longtemps que des égards officiels et de commande pour la religion et les mœurs de la vieille Rome. Celui-ci, quoi qu'il en dise, ne peut vivre loin de Rome:
le dégoût de la ville lui inspire parfois le désir de la campagne ; mais à peine y[ est-il installé, que la nostalgie de cette vie tumultueuse et agitée le reprend ; sa] promenade habituelle au Forum , au milieu des marchands de légumes et des diseurs de bonne aventure, lui fait défaut ; il lui tarde de revoir la Voie sacrée, au risque d'y retrouver des importuns, et d'y reprendre ses habitudes de flânerie insouciante et d'observation pittoresque. Plus tard, lorsqu'il aura fait l'expérience des joies et des tristesses de la vie, lorsque la mort aura fait de nombreux vides autour de lui, il reviendra à des pensées plus sérieuses et demandera à la solitude le silence et l'apaisement dont son âme aura besoin. En atten-
dant, il mène joyeuse vie et ne se refuse aucune des satisfactions que procure le luxe d'une grande ville, et si, comme nous Tavons remarque' Tannée dernière, il garde une certaine mesure dans ses écarts, un certain décorum au milieu des turpitudes de son temps, il n'en mérite pas moins le nom d'épicurien, qu'il se donne en plaisantant avec son ami Tibulle. Il appartient à la classe des heureux du monde, des élégants et des viveurs, et se soucie assez peu des souffrances de la foule et de son ignorance. Il a horreur du profane vulgaire, du monstre à cent têtes, comme il l'appelle quelque part; il ne s'adresse qu'à un petit nombre de délicats : c'est le poète de l'élégance et de l'esprit.
Virgile, au contraire, est le poète de la nature et du sentiment. Il a longtemps vécu à la campagne, et lui a voué un amour qui ne fera que grandir avec l'âge. Il préfère la fraîcheur de l'ombrage et les sources d'eau vive, la douceur et la sécurité d'un loisir obscur à l'éclat et au tumulte des villes, aux agitations du Forum et aux applaudissements de la foule. Lorsque la reconnaissance le rap-
prochera de ses bienfaiteurs, il sera d'abord ébloui à la vue des splendeurs de la capitale^ « qui élève autant la tête au-dessus des autres villes que les cyprès au-dessus des viornes flexibles ». Mais cette illusion ne sera pas de longue durée : retenu plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu par les protecteurs de son génie naissant, il aura hâte de reprendre son rêve interrompu, et de se replonger dans Tamour et la contemplation de la nature.
Ame tendre et ingénue, il aura des sympathies pour toutes les douleurs et de la commisération pour toutes les ignorances. Il ne se renferme pas, comme son ami, dans le cercle étroit d'une coterie égoïste et dédaigneuse, et ne consacre pas ses veilles à l'amusement d'une société élégante et lettrée ; il aime les faibles et plaint les misérables ; il a pitié de l'ignorance et de l'abandon du laboureur, et invite Auguste à le secourir: Ignarosque vice mecum miseratus agrestes (i). Rendre à l'agriculture quelque chose de son ancienne gloire, ramener autant que possible les Ro-
(i) Georg., I, 41.
mains à la pratique des vertus antiques et raviver ainsi la flamme du patriotisme, tel est le but qu'il se propose en composant les Géorgiques.
D'où lui est venu ce dessein? L'a-t-il formé de lui-même, ou, comme il semble le faire entendre, faut-il attribuer à Mécène la première idée de ce poème ? Quels ont été les précurseurs de Virgile en ce genre de composition, dans quelle mesure les a-t-il imités, et quelle est la part d'originalité qui lui revient dans l'imitation de ses modèles ? Autant de questions qui demandent àêtre étudiées, sinon résolues, avant que nous abordions l'étude des Géorgiques,
Les poètes n'ont pas toujours une vue nette des sentiments qui les animent ni des raisons qui les font agir; mais, en y regardant de près, on découvre le plus souvent dans leurs ouvrages le germe qui leur a donné naissance. Il est bien rare, quelque habileté
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qu'il mette à dissimuler son art, que le poète ne se trahisse pas lui-même et ne mette pas le lecteur sur la trace des principes qui ont guidé et soutenu son génie. Les œuvres les plus impersonnelles n'échappent pas à cette loi, surtout s'il s'agit d'un travail considérable, qui demande des efforts soutenus et persévérants. Or, une œuvre d'art et de science comme les Géorgiques ne s'est pas produite d'elle-même; c'est le fruit de longues et patientes études, d'un travail réfléchi et souvent recommencé. Aussi Virgile interromptil parfois son œuvre, pour s'encourager luimême autant que pour plaire à son bienfaiteur, pour rappeler l'importance de son entreprise autant que pour en rapporter l'honneur au ministre bienveillant qui lui prêtait son appui. Mais avant de recourir à ces témoignages formels dans lesquels s'affirme la volonté du poète, nous devons remonter plus haut et prendre \ts .Géorgiques à leur vraie source, dans l'âme de Virgile, dans ses premières habitudes de cœur et d'esprit.
Né sur les bords du Mincio, Virgile passa
ses premières années dans les riantes campagnes qu'il arrose, dans le petit domaine de son père, à Andes (aujourd'hui Pietola), qui s'étendait, comme il nous l'apprend luimême dans sa neuvième églogue, « depuis Tendroit où les collines commencent à s'incliner en douce pente, jusqu'à la rivière et jusqu'au vieux hêtre dont le faîte est rompu (i) ». Il s'attacha de bonne heure au spectacle qu'il avait sous les yeux. L'ombre des grands arbres, les claires fontaines, les coteaux buissonneux firent sur sa jeune âme une impression qui ne s'effacera plus. Le souvenir du paysage qui avait charmé son jeune âge le poursuit à Crémone, à Milan, à Naples, au milieu des études les plus arides de grammaire, de philosophie, de mathématiques et de science naturelle. Lorsque plus tard, en possession de lui-même, il donnera libre carrière à son inspiration, c'est à des scènes champêtres qu'il consacrera les premiers essais de sa muse et ses premiers tableaux, dans le Moretum et dans le Mouche^
(l) ECLOG., IX, 7.
ron. N'osant pas créer de toutes pièces le poème pastoral qu'il veut cependant faire connaître aux Romains, il se met à l'e'cole de Théocrite. Il n'a pas encore trouvé sa voie; les Bucoliques sont une tentative sous la tutelle d'un maître, en attendant qu'il puisse se fier à ses propres ailes; mais on y trouve déjà quelque chose de cette émotion pénétrante, de cette douceur, de cette harmonie enchanteresse qui n'appartient qu'à Virgile.
Pour n'en citer qu'un exemple, rappelezvous l'églogue qui est en tête de son recueil, la plus personnelle, sinon la plus belle de toutes les Bucoliques. Pour peu qu'on se prête à l'illusion, on se trouve transporté avec le poète auprès des sources sacrées et de la haie de saule en fleurs qui bordait son domaine, on entend le murmure des abeilles, le roucoulement de la colombe et la chanson du vigneron au pied de la colline, on voit au loin la fumée qui s'élève au-dessus des toits et l'ombre qui tombe en grandissant du haut des montagnes. C'est, d'une part, le poète animant tout ce qu'il touche, mettant la nature en harmonie avec les sentiments de
ogie
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l'âme humaine : « les arbres, les fontaines réclamaient leur maître et attendaient sa venue (i)»; de l'autre, c'est l'homme sympathisant avec tout ce qui l'entoure, se mettant à l'unisson des joies et des douleurs de la nature entière ; une plainte s'échappe de son cœur à la vue de deux chevreaux abandonnés sur la pierre nue, ah! silice in nuda connixa reliquit (2); il s'indigne à la pensée que son petit domaine, ses moissons, ses terres cultivées avec tant d'amour deviendront la proie d'un soldat impie :
Impius haec tam culta novalia miles habebit, Barbarus has segetes (3) l
Virgile nous apparaît ici dans son vrai cadre, au milieu des champs qu'il a parcourus dans son enfance, auprès du village et du toit de chaume qui abrita son berceau. Son rêve est de vivre inconnu dans une vallée ombreuse, auprès d'une onde pure. Fliimina amem sflvasque inglorius (4).^ Lorsque ses