ECLOG., I
(2) Ibid., i5.
(3) Ibid., 71.
(4) Georg., II, 485.
bienfaiteurs voudront le retenir à Rome^ il portera envie aux habitants de la campagne, et dira par la bouche de Gallus : « Puissé-je être Tun de vous, ou gardien de vos troupeaux ouvendangeur de vos raisins mûrs(i)!))
Ce sentiment ne se manifeste nulle part avec plus d'énergie que dans le célèbre passage du IP livre des Géorgiques^ où le poète décrit avec tant de complaisance le bonheur de la vie champêtre. Il parle avec dédain des biens et des honneurs qui ont coutume de passionner les hommes, des faisceaux du peuple et de la pourpre des rois, de Toretdes pierres précieuses, des applaudissements de la foule au théâtre ou sur le Forum. Il ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir pénétrer les secrets de la nature et, comme Lucrèce, s'élever par la science au-dessus des préjugés et des terreurs superstitieuses (2).
Son bonheur était de se confondre et de s'identifier en quelque sorte avec la nature. On comprend qu'avec de pareilles dispositions il eût peu de goût et d'aptitude pour les
(i) EcLOG., X, 35.
(2) Georg., II, 489.
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élégances de la vie sociale, et qu41 se trouvât un peu dépaysé au milieu du luxe et des splendeurs de la grande ville. C'était un paysan, dit Macrobe, élevé parmi les broussailles et les forêts. A ces dehors rustiques ajoutez un certain air de gaucherie qui ne le quitta jamais, et vous aurez cet excellent homme qui, au dire d'Horace, cachait un vaste génie sous un extérieur inculte. Or, vous savez qu'il n'était pas prudent de s'aventurer avec une mise négligée en présence de Mécène. Horace savait à quoi s'en tenir ; bien qu'il eût rédigé un code de bienséance et enseigné l'art de vivre avec les grands, il lui est arrivé plus d'une fois de manquer à l'étiquette et de provoquer les moqueries de son protecteur pour un ongle mal taillé ou le désordre de son accoutrement. Le costume de Virgile, sa chevelure inculte, sa toge tombante, son soulier trop large et mal attaché ne pouvaient passer inaperçus :
si le respect qu'on avait pour son génie réprimait les plaisanteries déplacées, il n'en souffrait pas moins de se voir l'objet d'une attention désobligeante . Habitué à vivre avec lui-même, à poursuivre en secret son rêve
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solitaire, il était donc embarrassé Iorsque,dans une réunion de lettrés, il lui [fallait subir les éloges de ses admirateurs et les critiques insolentes de ses envieux. Il ne répondait pas ; mais, pour être concentré, son dépit n'en était que plus vif. Il lui tardait d'échapper à ces débats littéraires qui s'agitaient autour de son nom, de revoir les bords du Mincio ou les larges horizons de Naples, de rentrer dans sa solitude et de se venger à loisir en composant des chefs-d'œuvre qui forceraient l'admiration de ses détracteurs.
La campagne lui est ainsi doublement chère.
Il aime la retraite pour elle-même et pour les avantages qu'il en retire, pour les dédommagements qu'elle lui procure. C'est là qu*il se livre à ses chères études, loin de la foule et loin du bruit. C'est là qu'il recueille avec un religieux respect les impressions de la nature et qu'il savoure le nectar et l'ambroisie de l'émotion poétique. Il avait besoin de silence et de recueillement pour écouter la voix secrète qui murmurait au fond de son âme, pour transformer ces mystérieux accords en langage intelligible, et donner une expression
sensible aux accents de Tharmonie intérieure. Vivre avec lui-même, jouir de sa pensée et de son émotion, les fixer par la méditation, les revêtir des formes de la poésie ; élaborer ses conceptions, les tirer du fonds obscur où elles prennent naissance, les animer, les embellir, leur donner « un corps, une âme, un esprit, un visage », telle était son ambition et le but de ses constants efforts. Volontairement confiné dans le sanctuaire des Muses, les bruits du dehors ne l'atteignaient pas. Il était, par son génie et par Téclat de sa renommée, à la tête du chœur des jeunes poètes dont Horace était le champion, mais il ne prenait pas part aux luttes que se livraient les écoles rivales, et si parfois il se sentait ému par les injures et les calomnies de ses adversaires, il demandait à la poésie la guérison de ses blessures et trouvait dans l'étude Toubli de tous ses maux. S'il ne lui était pas donné d'habiter les sereines hauteurs du temple de la sagesse, il se tenait à Tabri dans une grotte retirée, en compagnie des nymphes et des autres divinités champêtres.
Voilà ce qu'il nous dit dans son poétique langage. Cependant, Messieurs,, on se ferait
une fausse idée du génie de Virgile, si on se le représentait comme un rêveur abîmé dans la contemplation de la nature, comme un monomane absorbé dans Tégoïsme de ses sensations. Virgile alliait dans une harmonie parfaite deux qualités qui se font rarement équilibre : une grande facilité d'assimilation et la faculté de se replier sur lui-même, Tétude approfondie de ses devanciers jointe au travail personnel et réfléchi. Il était aussi curieux de science et d'érudition qu*épris de beauté idéale et de perfection littéraire. Il avait de bonne heure étudié toutes les sciences et ouvert son âme à toutes les émotions ; mais, en fidèle ami de la campagne, ce qui Tavait surtout attiré, c'étaient les poèmes sur la nature ; les Idylles de Théocrite, d'abord, puis les Travaux et les Jours d'Hésiode, V Economique de Xénophon, les Phénomènes d'Aratus, pour ne parler que ' des Grecs.
Chacun de ses poèmes est une œuvre composite, où la science et l'art ont, pour le moins,, autant de part que l'inspiration : il n'y a pas une page de ses ouvrages qui ne porte la double empreinte de sa profonde culture littéraire et
GoQ^e
I l6 LES GÉORGIQUES
de sa prodigieuse érudition. Ce n'est pas seulement parce que les Romains se faisaient une loi de tout emprunter aux Grecs, que Virgile s'est mis à leur e'cole. Comme toutes les natures moins fortes que délicates, il avait peu de confiance en lui-même ; il éprouvait le besoin de s'appuyer sur autrui. D'ailleurs, il s'était fait de lart et de la poésie une idée tellement élevée, qu'il ne négligeait aucun moyen de donner à ses vers la perfection qu'il avait entrevue ; comme l'abeille à laquelle Horace se compare, il faisait son miel des fleurs les plus exquises.
Bien loin de refroidir son zèle, son commerce habituel avec les anciens était un nouveau stimulant pour son activité; il désirait entrer en lutte avec le génie grec et doter sa patrie de quelque nouveau poème. On Ta souvent remarqué, il est rare que les Romains écrivent pour le simple plaisir d'écrire, pour la seule beauté de l'art; il faut à leurs efforts un but pratique et déterminé. Poètes et prosateurs obéissent à cette loi; ils ont tous un but commun : ils cherchent avant tout à établir l'utilité de leurs écrits, à montrer qu'ils
font faire un nouveau progrès à la civilisation, qu'ils traitent un sujet qui n'a été touché par aucun de leurs prédécesseurs, et qu'ils ont droit à une reconnaissance toute particulière, à une couronne d'un nouveau feuillage- Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un rapide coup d*œil sur Thistoire de la poésie latine. Livius Andronicus, le premier en date, se propose seulement d'initier les Romains aux arts de la Grèce et traduit V Odyssée; Ennîus et Névius, sans perdre de vue les modèles grecs, essayeront d'adapter le mètre héroïque aux exploits de la race romaine, le premier dans les Annales, le second dans le Poème de la guerre punique. Ils essayeront, en même temps, de transporter les héros grecs sur le théâtre de Rome, en attendant que Pacuvius et Accius apportent à la tragédie romaine, l'un le prestige de son art et de sa science, l'autre l'éclat de sa véhémente et profonde éloquence. Pendant ce temps, Piaule et Térence demandent au répertoire de Ménandre et des autres poètes de la comédie nouvelle le secret de divertir leurs concitoyens sans leur porter ombrage. De temps en temps,
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Il8 LES GÉORGIQUES
quelques essais de tragédie nationale ou de comédie à toge; mais ces pièces sont peu nombreuses, et Ton peut dire que le théâtre romain n'a jamais été émancipé. La littérature dramatique n'avait pas encore porté tous ses fruits, que déjà de nouveaux genres se disputaient sa succession.
La comédie, trop à Tétroit sur la scène, se réfugie dans la satire. Lucilius inaugure cette nouvelle forme, non sans emprunter encore quelque chose aux Grecs; mais on peut dire de lui qu'il est créateur, et que la satire est vraiment romaine. Avec Catulle, la poésie devient plus personnelle : ik chante ses joies et ses tristesses, et demeure pour nous le premier représentant de Tode et de Télégie à Rome. Lucrèce, à son tour, veut se frayer une voie nouvelle, et reprend la tradition des poèmes philosophiques : il fera connaître aux Romains les doctrines d'Epicure avec un enthousiasme qui rappelle celui d'Empédocle.
Quand Virgile parut, non seulement tout avait été dit, comme il s'en plaint lui-même, mais chaque genre de poésie avait son représentant. Fundanius, nous dit Horace, égayait
ses concitoyens, et continuait, à lui seul, la tradition de Plaute et de Térence; Pollion s'essayait dans la tragédie et faisait revivre les anciens héros; Varius racontait leurs exploits et conduisait mieux que personne le fil de l'épopée. La carrière poétique était vraiment encombrée ; il ne restait plus qu'un petit coin de terre à explorer. Les muses amies des champs accordèrent à Virgile le don des grâces touchantes et de l'agrément : Molle atque facetum Vergilio annuerunt gaudentes rure Camenœ (\).
Mais Virgile n'était pas seulement touché, de l'amour des Muses, ingenti perculsus atnore; il ressentait un attrait non moins vif pour la glorieuse auréole qui lui semblait entourer le front des grands poètes. Il voulait, lui aussi, ceindre la couronne du vainqueur; mais il la voulait belle et resplendissante. Il ne dédaignait les hommages empressés de ses contemporains que pour s'assurer les suffrages de la postérité. S'il avait peu de goût pour ces manifestations extérieures et bruyantes où la
(i) Hor., Sat., I, X, 44.
vogue et rentraînement ont plus de part que l'intelligence et Testîmc du vrai mérite, c'est qu'il ambitionnait l'estime et l'approbation de toutes les nobles âmes qui se succéderont dans la suite des siècles. Il voulait essayer, lui aussi, de se frayer une voie, s'élever de terre, et voltiger vainqueur sur les lèvres des hommes : Tollere humo victorque virum politare per ora (i). Or, sa gloire était intéressée à ce qu'il entrât résolument dans la seule voie qui lui fût offerte, dans ces bois inexplorés, saltus intactoSj où personne ^n'avait pénétré avant lui. Plus tard, quand il aura fait ses preuves et enrichi la littérature romaine d'un poème sur l'agriculture, il élèvera un temple de marbre auprès du Mincio, « qui voile ses rives d'une molle ceinture de roseaux »; il chantera les gloires de César. Mais le moment n'est pas encore venu; son génie a besoin de se fortifier, il doit s'exercer sur un sujet plus modeste; mais grande en sera la gloire : In tenui labor, at tennis non gloj^ia. Il entrera bientôt en lutte avec Homère; en attendant, il
(i) Georg., 111,9.
rivalise avec Tauteur aes Travaux et des JourSy et fait entendre aux campagnes romaines des accents dignes du poète d'Ascra :
Ascrœumque cano romana per oppida Carmen (i).
Il faut donc, après Tamour de la nature, ranger Te'mulation et l'amour de la gloire parmi les motifs qui ont de'cidé Virgile à entreprendre les Géorgiques. Le sourire des Muses ne suffit pas au poète; il a besoin de jeter les yeux sur l'avenir et de lui demander un encouragement pour le présent. Il dédaigne les succès faciles qu'on obtient en flattant les passions du jour, et veut faire une œuvre qui dure éternellement. Le Non omnis moriar d'Horace, l'espoir d*une gloire immortelle, voilà ce qui soutient le poète dans ses veilles laborieuses, voilà ce qui le ramène à l'œuvre tant de fois recommencée. Aux écrivains vulgaires les applaudissements d'un jour et les ovations tumultueuses qui expirent avec les circonstances qui les ont fait naître ; aux grands poètes épris de la perfection idéale, le jugement de l'incorruptible avenir!
(i) Georg., II, 175.
A le bien prendre, cette immortalité du nom consacré par de grandes œuvres n'est qu'un degré plus élevé de la popularité éphémère dont se contentent les écrivains de second ordre, qui disparaissent avec leurs écrits; cette gloire humaine, à qui regarde les choses du point de vue de l'éternité , paraît bien futile : c'est de l'or, si vous voulez; mais si cet or-là est plus brillant, il ne vaut pas mieux que le cuivre. Qu'est-ce, en effet, que ce vain bruit qu'on appelle la renommée, je ne dis pas pour ceux qui ne sont plus, mais pour ceux qui vivent entourés des hommages de tout un siècle ? A part un petit nombre dont l'estime a quelque valeur, que signifient les suffrages de cette foule qui ne juge que par ouï-dire, et dont les éloges sont peut-être sincères, mais le plus souvent dépourvus de sens? Cependant, Messieurs, cette passion de la gloire, il ne faut pas trop en médire ; c'est la plus noble que l'homme, laissé à lui-même, puisse se proposer. C'est elle qui a soutenu les héros et les sages de l'antiquité; sans elle, nous dit Gicéron, personne n'affronterait les dangers pour le bien public : c'est elle qui a
inspiré les poètes, c'est pour elle qu'ils ont -cultivé leur âme et discipliné leur esprit, et Ton n'a pas encore trouvé le moyen de la remplacer pratiquement dans le domaine de Tart et dans l'administration des affaires humaines.
Je sais bien que le christianisme nous présente un idéal plus noble, qu'il nous engage à regarder comme de misérables hochets les insignes de la gloire humaine et à n'avoir d'estime que pour ce qui est divin et éternel.
Mais, suivant la remarque d'un ingénieux penseur, il paraît que la société moderne « n'a pas encore digéré ce levain puissant d'où devait sortir une humanité nouvelle »; et, par une loi de cruelle ironie, il n'est pas rare de voir ceux qui ont le plus souvent à la bouche les mots d'humilité, d'abnégation, de désintéressement, mettre tout en œuvre pour obtenir un peu de cette gloire humaine qu'ils déclarent n'être que cendre et poussière.
Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas besoin de remonter si haut pour justifier Virgile. Son amour de la gloire avait une excuse; il était rehaussé par un sentiment plus large et plus
désintéressé, il se confondait avec Tamour de la patrie. L'amour de l'Italie, de la terre des ancêtres, fait partie de .l'âme de Virgile; il se manifeste dans toutes ses œuvres, et nous pouvons affirmer sans crainte qu'il est entré pour une bonne part dans la résolution de composer les Géorgiques. Ce n'est pas une simple conjecture. Après avoir fait ce magnifique éloge de l'Italie qui est dans toutes les mémoires, le poète nous déclare que c'est pour chanter les travaux honorés par les ancêtres qu'il a ouvert les sources sacrées. Son entreprise est avant tout morale et patriotique» Il veut rendre à l'Italie son ancienne prospérité, faire refleurir la gloire de l'agriculture, et renouveler dans la pratique des antiques vertus cette vaillante race qui a produit les Décius, les Marins, les Camille et les Scipion. C'est en l'honneur de l'Italie, de cette terre de Saturne, non moins féconde en héros que fertile en moissons, qu'il se propose de faire la conquête de l'Hélicon, et de ramener dans sa patrie les Muses prisonnières. Pour le moment, douloureusement ému au souvenir des guerres civiles dont il a failli être victime, il
veut ramener ses concitoyens aux arts de la paix, à ces travaux champêtres qui ont été Torîgine et le fondement de la fortune romaine. Il entrait ainsi dans les desseins d'Auguste, qui n'avait rien tant à cœur que de cicatriser les plaies encore saignantes, et de réparer par des réformes pacifiques les désastres accumulés par les luttes fratricides qui avaient précédé et suivi le meurtre de César. Il fut, de plus, encouragé et soutenu par le zèle de ce ministre intelligent qui fut à la fois le conseiller d'Auguste et le protecteur des lettres et des arts.
Virgile, reconnaissant, dédia son poème à Mécène : au commencement de chaque livre, il l'associe à son travail et lui en expose le plan; il le prend pour guide et lui demande son appui. Une fois même, effrayé sans doute par les difficultés de son entreprise, il déclare à son bienfaiteur que ses ordres sont difficiles à exécuter : Tua^ Mcecenas^ haiid mollia jussa (i). On a souvent abusé de cet aveu pour rapporter à Mécène Thonneur d'avoir eu le
(i) Georg., m, 41.
premier l'idée des Géorgiques. Je crois, avec un bon nombre de critiques, qu'il ne faut pas prendre ces mots à la lettre; en tout cas, rien ne nous autorise à les regarder comme Tinjonction d'entreprendre un poème déterminé.
Haud mollia jussa peut aussi bien s'entendre d'une invitation à continuer une œuvre déjà commencée, et même il est plus naturel d'y voir une de ces plaintes familières aux poètes et aux écrivains soucieux de leur renommée.
A les entendre, jamais ils ne mettraient la main à la plume si on ne les y forçait; ils se plaisent à grossir les difficultés de leur entreprise, afin, sans doute, que leur mérite croisse en proportion des obstacles qu'ils auront surmontés. C'est une consolation qu'il ne faut pas leur refuser; mais on aurait tort de les croire sur parole. Pour en revenir au sujet qui nous occupe, que Mécène ait relevé Virgile dans un moment de défaillance, qu'il l'ait préservé du découragement par des conseils et de bonnes paroles que celui-ci regardait comme des ordres, la chose n'a rien que de vraisemblable; mais qu'il lui ait imposé comme une tâche de chanter la campagne, que les Géor^
giques soient une œuvre de commande, ni le génie du poète qui s'y attache comme à une œuvre de son choix, ni les raisons que nous avons fait valoir précédemment ne permettent de le supposer. Voici plutôt comment les choses ont dû se passer. Virgile aura cornmuniqué son dessein à Mécène, qui n'aura pas manqué de l'approuver et de vanter l'opportunité d'un pareil ouvrage, pour l'encourager, mais sans se faire illusion sur l'efficacité d'une œuvre littéraire pour inspirer aux vétérans l'amour de la campagne. Tout ce que l'on peut accorder, c'est que Virgile, qui de lui-même était peu entreprenant, aurait, à rinstigation de Mécène, hâté l'exécution d'un poème qui le tentait depuis longtemps, mais il est plus probable qu'il a commencé de lui-même une œuvre pour laquelle il se sentait mûr.
Les Muses en effet, nous l'avons vu, l'avaient réservé pour chanter la campagne. Sa première éducation, ses goûts, ses préférences, ses études l'avaient préparé à ce rôle : ses premiers essais faisaient pressentir quelque chose de supérieur aux pastorales imitées des
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Grecs. Les Bucoliques étaient un acheminement vers les Géorgiques. Il ne suffisait pas au pasteur de Mantoue d'avoir essayé des airs champêtres sur un léger chalumeau ; il devait compléter son œuvre en donnant à ses chants une forme plus rigoureuse et plus didactique, plus franchement romaine et nationale que ne pouvait Têtre une imitation des idylles de Théocrite.
On n'a pas seulement contesté à Virgile l'initiative de son poème, on a souvent exagéré les services qu'il a reçus de ses devanciers. Certes, il leur doit beaucoup, il le reconnaît lui-même (i), mais on se ferait une fausse idée des Géologiques, si l'on refusait toute originalité à leur auteur, sous prétexte ^u'il a puisé à toutes les sources connues et répété les préceptes des anciens. Pour dissiper tout malentendu à cet égard et mettre le génie
(i) Possum multa tibi veterum prsecepta referre. iGeorg., I, 174.)
de Virgile en pleine lumière, nous allons compléter cette étude, en le rapprochant des modèles qu'il a imités, et de la recherche des motifs qui Tont amené à célébrer la vie rustique passer à Texamen des matériaux qu'il a mis en œuvre. Nous verrons qu'à la gloire de l'entreprise il a su joindre le mérite de l'exécution.
Virgile appartient à une époque relativement récente : nous pouvons faire le tour de son esprit, le mesurer, suivant l'expression de Sainte-Beuve, c'est-à-dire faire la part de son talent individuel et des sources où il a puisé. Disséquer un ouvrage, l'analyser dans ses éléments, démêler ce qui est confondu dans l'unité de la composition, dégager ce qui est emprunté de ce qui est original, restituer à chacun son bien, telle est aujourd'hui en grande partie la tâche du professeur de littérature. Quand un auteur ne se prête pas à ce travail de décomposition, quand il est impossible de lui trouver des ancêtres et de reconstituer sa physionomie, on est tenté de nier son existence. Voyez plutôt ce qui est arrivé à Homère. Comme Prométhée, qui avait dé-
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robe le feu du ciel, il avait excité la jalousie des dieux ; il s'était tellement élevé au-dessus de rhumanité par son génie, qu'en punition de sa grandeur la Némésis antique l'avait rendu aveugle. Ce n'était pas assez : faute de documents assez précis pour établir son identité, des critiques impitoyables n'ont pas craint de le reléguer dans le domaine de la Fable, en compagnie des dieux et des héros qu'il a si merveilleusement célébrés. C'est aller trop loin : il est permis d'attribuer à divers aèdes une partie des chants qui sont entrés dans VIliade et ÏOdysséCy mais il n'y a pas d'effet sans cause, et il faudra toujours recourir à l'intervention d'un Homère au puissant génie pour expliquer l'ordre et l'unité qui régnent dans ces deux poèmes (i).
Mais s'il est impossible, à cause del'éloignement, de voir clair autour d'Homère, il n'en est pas de même pour Virgile. Quand on
(i) On ne veut pas dire que VIliade et VOdyssée soient l'œuvre d'un même poète; mais chacun de ces poèmes porte la marque d'une intelligence organisatrice. Qu'on réduise, tant qu'on voudra, la part de cet auteur principal : elle sera toujours considérable.
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étudie de près ses ouvrages, au lieu d'être empêché par le manque de documents, on est plutôt effrayé du travail auquel doivent se résigner les interprètes qui veulent l'apprécier à sa juste valeur, et contrôler l'exactitude de sa science et la délicatesse de son art.
Cétait à la fois un amateur et un érudit qui ne laissait rien échapper de ce qui pouvait contribuer à son instruction et à sa culture littéraire. Des commentateurs ont eu la patience de relever dans le texte de notre poète les pensées et les expressions qui leur paraissent imitées de quelque poète grec ou latin; il n'y a guère de vers qui ne soient accompagnés dans leurs éditions de pièces justificatives. Parmi ces prétendus emprunts il en est un bon nombre, il est vrai, auxquels Virgile n'a jamais songé, mais on est bien obligé de convenir que souvent la ressemblance est telle qu'il est impossible de ne pas reconnaître une imitation. Eichhoff a essayé, il a une cinquantaine d'années, de recueillir tous les passages des poètes grecs imités par Virgile ; mais, sans parler des ouvrages qui existaient au siècle d'Auguste et qui ne nous sont pas par-
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venus, il est beaucoup d'autres passages que Ton pourrait également rapprocher du texte de Virgile. C'est un sujet d'étude inépuisable : je veux seulement vous présenter aujourd'hui les auteurs dont le nom reviendra le plus souvent, quand nous entrerons dans l'analyse des Géorgiques.
Et tout d'abord, un mot de celui qui les domine tous, et qui a servi de modèle à tous ceux qui l'ont suivi. Virgile avait étudié Homère avec un soin tout particulier ; déjà dans les Bucoliques on reconnaît parfois son influence ; elle est manifeste dans les Géorgiques en plusieurs endroits et notamment dans l'épisode qui termine le IV« livre. Virgile s'est évidemment inspiré d'Homère lorsqu'il a décrit l'entrevue d'Aristée et de sa mère Cyrène, entrevue qui offre une analogie frappante avec celle d'Achille et de sa mère Théthys au i*^ chant de VIliadej de même que l'apparition de Protée et les conseils qu'il donne à Aristée sont le pendant de la scène qui se passe entre Protée et Ménélas au lY^ chant de VOd/ssée.
Après Homère, Hésiode est le plus ancien
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poète que Virgile ait consulté. Il se l'est même proposé comme modèle dans les Géorgiques, il a voulu chanter la campagne sur le mode du poète d'Ascra. Mais il ne faut pas s'y méprendre, les Géorgiques ne sont pas plus imitées d'Hésiode que la plupart des poésies dites anacréontiques ï\t sont des pièces d'Anacréon. Le mètre est le même, mais le contenu est tout différent. Les Travaux et les Jours sont avant tout une exhortation morale dans laquelle Hésiode essaye de ramener son frère Perses à Tamour du travail et de la vertu. Ce poème est digne d'éloges, mais plus remarquable par la beauté de certains épisodes et rélévation de la pensée que par le mérite de l'ensemble. Ce qui Ta surtout rendu célèbre, c'est la description des cinq âges de l'humanité et la fable de Pandore qu'Hésiode a racontée au début de son poème pour justifier les conseils qu'il donne à son frère, pour lui faire comprendre son devoir d'homme et la nécessité de la lutte pour l'existence. De là une série de graves préceptes destinés à maintenir l'homme dans l'état de soumission et de dépendance à l'égard de la divinité. « Les
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dieux récompensent les hommes de bien et punissent les cités coupables. Il y a sur la terre trente mille immortels, ministres de Jupiter, qui, cachés dans Tair qui leur sert de vêtement, observent les actions justes et injustes. Là se trouve la Justice, fille de Jupiter; lorsqu'elle a été méprisée, elle se rend auprès de son père et lui expose les mauvais desseins des hommes, afin que le peuple expie la folie des rois. Redressez vos pensées, ô rois mangeurs de présents (Swpo^iyoi) et ne prononcez plus de jugements pervers. Le mal que le méchant médite pour autrui retombe sur luimême, et le mauvais conseil est funeste à celui qui le donne. Jupiter voit tout, et rien de ce qui se passe dans la cité ne lui échappe...
O Perses ! mets bien cela dans ton esprit, observe la justice et renonce à la violence. Les animaux se dévorent entre eux, mais Jupiter a donné la justice aux hommes. Rien n'est plus facile que la méchanceté... mais les immortels ont placé la sueur devant la vertu. La route qui y conduit est longue et ardue; âpre d'abord, mais quand on arrive au sommet, elle devient facile, quoique toujours pénible.
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Celui qui travaille est aimé des hommes et des immortels; ce n'est pas le travail, mais la paresse qui est un déshonneur. »
De ces hauteurs peu fréquentées par Virgile, il faut bien le reconnaître, Hésiode descende des conseils pratiques sur la nécessité du travail et sur les moyens de gouverner sa famille et de la tenir à Tabri du besoin. La dernière partie du poème, plus technique et minutieuse, renferme des détails sur les occupations agricoles, des indications sur les saisons qui conviennent aux travaux de la terre et à la navigation, le tout entremêlé d'observations morales qui ne manquent pas d'intérêt. « Il y a aussi un temps pour se marier. Vers l'âge de trente ans, épouse une jeune fille du voisinage, avec circonspection, si tu ne veux pas devenir la fable des voisins, etc. » Le poème se termine brusquement par une longue énumération des jours favorables et des jours néfastes, des pronostics de bon ou de mauvais augure, où la crédulité tient plus de place que les sages prévisions de l'expérience. Des narrations épiques du commencement nous sommes arrivés aux rapsodies fatidiques d'un
Digiti;
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almanach en vers. Tel est ce poème que des critiques, qui ne Tont pas lu, veulent à tout prix assimiler aux Géorgiques ; tandis qu'en réalité, bien que Virgile se dise le disciple du poète d'Ascra, Hésiode est de tous ses modèles l'un de ceux auxquels il fera le moins d'emprunts. Il devra davantage à Xénophon.
U Economique est une œuvre plus régulière et plus complète. On y trouve la sagesse de Socrate unie à la douceur de Vabeille attique. Hésiode est un peu sombre, en lutte avec les difficultés de la vie; il a une haute idée du devoir et en inspire le respect, mais il ne rend pas la vertu aimable. Avec Xénophon la scène change : le génie grec s'est assoupli, et le travail n'a plus la même aspérité. Ce n'est plus la crainte ni le besoin qui dominent l'homme et le forcent à agir, c'est la beauté de l'ordre et le sentiment du bien qui l'invitent à développer ses facultés dans un harmonieux équilibre et à les perfectionner par l'exercice.
UEconomique^ comme l'indique son nom, est l'art d'administrer sa maison, de la gouverner dans l'ordre et l'harmonie. Cet* ouvrage, sous forme de dialogue, comprend deux entretiens.
DE VIRGILE iSy
Dans le premier, Socrate explique à son ami Critobule ce qu'il faut entendre par économie. Tout ce qu'on peut avoir, y compris même ses ennemis, suivant la fine remarque de Socrate, compose un ensemble de valeurs dont un bon économe doit tirer parti. Il lui fait comprendre que la campagne est le séjour le plus favorable à la vie de famille, et l'agriculture l'art le plus utile et l'occupation la plus salutaire. « La terre, dit-il, enseigne la justice à ceux qui sont en état de l'apprendre, car plus on s'applique à la cultiver, plus on en reçoit de bienfaits... On a dit une grande vérité, que l'agriculture est la mère et la nourrice des autres arts; mais partout où la terre demeure en friche, tous les autres arts s'éteignent, et sur terre et sur mer. » Puis, comme les biens de la terre sont soumis à des accidents que l'homme ne peut empêcher, Socrate recommande à son ami de se rendre les dieux favorables, car leur pouvoir est aussi absolu sur les travaux des champs que sur ceux de la guerre. Socrate a répondu aux questions de Critobule, tant que celui-ci s'est tenu dans les généralités; maintenant qu'il faut en venir aux
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applications et passer en revue les détails de la vie agricole, il avoue son incompétence, mais Critobule n'y perdra rien. Socrate se rappelle un entretien qu'il a eu sur ce sujet avec Ischomaque, et il va raconter ce qu'il tient de la bouche de cet honnête homme. Ici commence le second entretien, de beaucoup le plus intéressant. Ischomaque expose à Socrate comment il a formé et instruit sa jeune femme, après l'avoir reçue tout ignorante de la main de ses parents. « Avant tout nous avons offert un sacrifice et prié les dieux de nous accorder, à moi la grâce de bien l'instruire, à elle de bien retenir ce qui pouvait contribuer à notre bonheur. » Puis il rapporte les paroles graves et touchantes qu'ils échangèrent quand sa femme fut accoutumée à le voir et qu'elle eut pris sur elle de converser librement avec lui. Ce colloque entre les jeunes époux est délicieux, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir le résumer en ce moment. Laissez-moi seulement vous en rappeler un des passages les plus souvent rites.
Ischomaque vient de comparer les fonctions
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de la mère de famille à celles de la mère abeille, qui préside aux travaux de Tintérieur.
« Parmi ces fonctions, il en est une qui peut-être t'agréera moins : c'est que «i quelqu'un de tes esclaves tombe malade, tu dois, par suite des soins dus à tous, veiller à sa guérison. — Au contraire, dit ma femme, rien ne m'agréera davantage, puisque, rétablis par mes soins, ils m'en sauront gré et me montreront plus de dévouement encore que par le passé. — Cette réponse m'enchanta, reprit Ischomaque, et je lui dis : N'est-ce point, femme, parce que la mère abeille fait preuve du même intérêt à l'égard des essaims que les abeilles témoignent pour elle une affection si tendre, que, lorsqu'elle abandonne la ruche, aucune ne croit pouvoir y rester, toutes la suivent?» Nous sommes loin, comme vous le voyez, des rudesses d'Hésiode, qui compare la femme au frelon qui dévore tout sans rien produire. Le régime intérieur de la maison, les fonctions du chef de famille et de la maîtresse de maison, les relations de l'un et de l'autre avec leurs esclaves, occupent la plus grande place dans ce dialogue : les travaux du
dehors ne viennent qu'en dernier lieu, et Xénophon n'attache pas une grande importance à ces dernières leçons. A ses yeux Texpérience est le meilleur maître en fait d'agriculture. Il donne cependant, en terminant, quelques conseils relatifs au labourage, à la moisson, à la plantation de la vigne, de l'olivier et du figuier, conseils que nous retrouvons dans le II* livre des Géorgiques,
Si Virgile n'avait pas eu l'amour de la campagne, Xénophon aurait pu le lui inspirer. Il lui a du moins fourni des préceptes qu'il n'aurait pas manqué de trouver ailleurs, mais il y a, comme vous pouvez en juger, une grande différence entre le dialogue de l'un et le poème de l'autre. Ce qui est accessoire dans YEconomique devient le principal dans les Géorgiques. Virgile ne parle que par accident des joies de la vie domestique et de la sécurité du laboureur; il se propose avant tout de lui apprendre les règles de son art et de lui en inspirer l'amour. Il n'a pas l'intention de faire un cours de morale à l'usage des habitants de la campagne, mais de passer en revue les différentes occupations du laboureur et
de décrire les scènes de la vie champêtre. Fidèle aux leçons de son maître, le disciple de Socrate s*intéresse surtout aux choses de Tâme, au foyer domestique, aux devoirs réciproques des différents membres de la famille. Virgile est poète avant tout, il a été touché de la baguette magique et porte au cœur la blessure de Maïa l'enchanteresse ; il voudrait pénétrer les secrets de la nature et en reproduire les beautés en traits de feu ; aussi son imitation se porte-t-elle de préférence vers les poètes qui ont décrit et interprété la nature.
Il se sentait attiré vers les Alexandrins, et particulièrement vers Tauteur des Phénomènes et des Pronostics. Aratus, érudit plus curieux que savant véritable, avait décrit en très beaux vers le mouvement des astres et les signaux éclatants que Jupiter a répandus dans le ciel. Son poème eut un grand succès à Rome ; Cicéron le traduisit, Virgile lui emprunta plus d'un trait dans Ténumération des signes de la tempête. Saint Paul, qui comme lui était de Cilicie, a cité un de ses vers devant l'Aréopage : « Par lui nous avons la vie, le mouvement et l'être; selon même ce qu'ont dit quelques-uns
de VOS poètes, nous sommes la race de Dieu. » Ce vers, qui se trouve d'ailleurs dans Thymne de Cléanthe à Jupiter, est tiré du début des Phénomènes d'Aratus, et comme cette invocation a attiré l'attention non seulement de saint Paul, mais de Cicéron, de Virgile et de Quintilien, je vous demande la permission d'en transcrire les quatre ou cinq premiers vers : « Commençons par Jupiter, que nous ne devons jamais, humains, oublier dans nos discours. Tout est plein de Jupiter, et les villes et les peuples rassemblés, et la mer avec ses ports. Nous avons tous, en tous lieux, besoin de Dieu, car nous sommes ses enfants... Aussi est-ce par lui que commencent, par lui que finissent nos adorations. »
Quant au profit que Virgile a tiré des Phé^ nomènes d'Aratus, nous aurons bientôt l'occasion de voir qu'il leur a dérobé plus d'une perle ; mais nous pouvons, dès aujourd'hui, reconnaître avec M. Patin que Virgile s'est approprié, par la supériorité de l'imitation, les traits qu'il a empruntés à Aratus. «Jetés confusément par le poète grec, ils sont distribués avec art par le poète latin : ils forment dans
sa composition un tableau à part, qui a son ensemble, sa gradation, son effet général ; enfin, ils ne sont point le sujet, tout descriptif, mais seulement un épisode d'un poème vraiment didactique. »
Un autre poète de Técole d'Alexandrie, Nicandre de Colophon, avait composé des GéorgiqueSy dont Virgile a sans doute eu connaissance ; mais comme il ne nous reste de Nicandre que deux poèmes, l'un sur les bêtes venimeuses ou Thériaques^ et l'autre sur les Alexipharmaques ou contrepoisons, nous ne le citerons que pour mémoire parmi les prédécesseurs de Virgile. — Nous n'insisterons pas davantage sur Aristote et Théophraste. Qu'il nous suffise de dire que Virgile a trouvé, dans Y Histoire des animaux d'Aristote, une étude approfondie sur les mœurs des abeilles, et dans les deux traités de Théophraste sur VHistoire et la Production des plantes^ une ample moisson de renseignements qui avaient leur place marquée dans le deuxième livre des Géologiques. Citons aussi, en passant, le Traité sur l'agriculture du Carthaginois Magon, dont les vingt-huit
livres en langue punique furent traduits en latin par ordre du Sénat.
Tant qu'il ne s'agit que d'ouvrages en prose et purement didactiques, l'originalité de Virgile n'est pas en cause. Nous devons cependant, pour lui assigner sa vraie place dans l'histoire de la littérature latine, dire un mot des agronomes latins qui furent ses devanciers.
Le De re rustica de Caton l'Ancien contient des instructions pour l'exploitation agricole d'une propriété sise près de Casinum et de Vénafre. C'est un recueil de préceptes et de formules où tout est pratique et tend à l'utilité. Le grand point est de gagner de l'argent et de tirer parti de tout. Caton ordonne à son régisseur de vendre pêle-mêle les vieux bœufs, les veaux, les agneaux sevrés, la laine, les peaux, les vieux chariots, les vieilles ferrailles, les vieux esclaves, les esclaves maladifs ; vendre en un mot tont ce qui est inutile. Le père de famille doit être grand vendeur*, petit acheteur : Patremfamilias pendacem,non emacem^ esse oportet (i). Caton possède des recettes
(i) Caton, De re rust,, 3.
pour tous les cas, et quelques superstitions qui ne coûtent rien et dont on peut faire les cérémonies soi-même. Bien qu'il soit très dévot, Caton défend à son intendant de faire des sacrifices, par économie. « Les sacrifices du maître, dit-il, comptent pour toute la maison. » Outre les formules superstitieuses qui ont la vertu de guérir les luxations, Caton connaît un remède qui a un double mérite à ses yeux : il n'est pas cher, et il guérit toutes les maladies.
« Le chou guérit la mélancolie, Tenflure de la rate, les palpitations du cœur, les maladies du foie, des poumons, les tiraillements des entrailles, en un mot, toutes les douleurs internes (i). » En voilà assez, j'espère, pour vous faire voir combien il serait ridicule de comparer un pareil livre aux Géorgiques. Si Virgile a pris quelque chose à Caton, c'est l'esprit rustique et l'estime de la campagne qui fournit les meilleurs soldats et le gain le plus honnête, le plus solide et le moins propre à exciter la jalousie.
(i) /^li., 157.
Les prescriptions de Caton semblent avoir été rédigées au jour le jour, suivant les résultats de son expérience journalière, et il ne faudrait pas leur demander ce qu'elles ne peuvent avoir, l'ordonnance et les agréments d'une œuvre littéraire. Bien que fait dans le même esprit, le De re rustica de Varron est tout autre. C'est une œuvre régulière et méthodique, qui pèche plutôt par l'abus des divisions. Ce prodigieux érudit avait les défauts de ses qualités : à force de rechercher l'exactitude et la symétrie, il tombe souvent dans la platitude et le pédantisme. A l'exemple de Xénophon dans son Economiquej il a rédigé, sous forme de dialogue, les leçons qu'il destinait à l'exploitation de ses vastes domaines après sa mort. Il dédie son ouvrage à sa femme Fundania : « J'ai quatre-vingts ans, dit-il, et cet âge m'avertit qu'il est temps de plier bagage et de me tenir prêt à partir. » Et comme sa femme a besoin de conseils pour continuer son œuvre, il va passer en revue les principales branches de l'économie rurale, et pour suppléer à l'insuffisance de son traité, il lui indique une cinquantaine d'auteurs qu'elle
pourra consulter au besoin. Je vous fais grâce de cette longue énumération, et je vous indiquerai seulement les principales divisions de Touvrage. Il comprend trois livres ou trois dialogues, avec changement descène et d'interlocuteurs à chaque livre.
Le premier entretien a lieu pendant la fête des semailles chez le gardien du temple de Tellus . Les principaux personnages sont Varron, Fundanius son beau-père, Agra^ius et Licinîus Stolon. Quand le sujet a été bien délimité, on se met à parler méthodiquement de remplacement et de la construction de la ferme, des instruments de travail, des diverses cultures et des soins qu'elles réclament, de la moisson, des vendanges. A ce premier entretien correspond le premier livre des Géorgiques.
Avec le deuxième entretien, nous passons en Epire, le pays des grands troupeaux. Varron, qui commande la flotte pendant la guerre des Pirates, a réuni quelques grands propriétaires de la contrée ; ils s'entretiennent de ce qui les intéresse dans un ordre et avec une méthode qui méritent d'être remarqués. Il s'agit de l'éle-
vage des bestiaux : le sujet comprend d'abord trois parties principales, chacune de ces parties se divise à son tour en trois autres. Ce n'est pas tout, ces neuf parties en renferment chacune neuf autres, ce qui nous donne un total de quatre-vingt-une divisions, toutes indispensables et d'une importance capitale, nous dit Varron. Les divisions géne'rales nous suffisent. La première comprend le petit bétail, les brebis, les chèvres et les porcs ; la deuxième le gros bétail, les bœufs, les chevaux et les ânes ; la troisième comprend les animaux qui servent à l'exploitation agricole mais dont on ne tire pas un profit immédiat, ce sont les mulets, les chiens et les bergers (i).
Le troisième dialogue nous ramène à Rome.
(i) Cependant Varron est moins dur pour les esclaves que Caton qui les assimilait à la vieille ferraille. Il est même d'avis qu'on emploie de préfe'rence aux esclaves des gens à gages (obœrarii) dans les terrains insalubres, et même dans les lieux sains, pour les grosses besognes, telles que la rentrée des vendanges et des moissons. Il recommande en outre à l'esclave chargé de diriger ces journaliers une douceur relative et ne lui permet pas d'employer les coups, quand il peut arriver au même résultat par les remontrances. [De rerust.y i, 17.)
^.^i.SUJiiy.„ijijjiij X^.^^
C'était pendant Télection d'un édile, et par la plus grande chaleur du jour. Varron et son ami Axius, pendant qu'on fait le relevé des suffrages, se réfugient, pour éviter la chaleur, dans la villa publique, située au milieu du champ de Mars. Ils y rencontrent l'augure Appius Claudius qui avait à sa gauche Cornélius Mérula et Fircellius Pavo, et à sa droite, Minutius Pica et Pétronius Passer, tous gens prédestinés, comme vous le voyez, à parler des produits de la basse-cour. C'est, en effet, le sujet de ce troisième livre,où Ton passe successivement en revue les volières, les garennes et les viviers.
A la volière se rattachent les espèces volatiles auxquelles la terre suffit, telles que les paons, les tourterelles, les grives, et celles à qui il faut la terre et Teau, comme les oies, les sarcelles, les canards. Par garenne il faut entendre un enclos attenant à la villa, où l'on peut nourrir du gibier de toute sorte. Varron range également en deux classes les habitants des garennes : les sangliers, chevreuils et lièvres, d'un côté, et les abeilles, escargots et loirs, de l'autre. De même il y a deux sortes
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de poissons, les poissons de mer et les poissons d*eau douce.
Tout cela, comme vous le voyez, est exposé d'une manière très régulière ; çà et là seulement, quelques digressions pour expliquer certaines étymologies, et aussi quelques anecdotes, qui ne sont pas sans charme. En somme, le livre de Varron est instructif et intéressant, bien que ces dialogues soient moins une causerie qu'une série de leçons, et que les interlocuteurs ne soient guère là que pour la forme. Nulle part, non plus, Tauteur ne s'attarde à décrire les scènes de la vie champêtre. Les beautés de la nature n'existent pas pour lui : comme Caton, il ne songe qu'au profit.
C'est en cela surtout qu'il diffère de Virgile, qui a fait de son poème un tableau vivant où, pour parler comme Fénelon, tout a du sentiment, tout vous en donne. S'il a emprunté plus d'un détail à Varron, il s'éloigne de lui en plusieurs endroits et ne craint pas de le contredire. Il a moins visé à l'utile, il a fait une œuvre d'art ; il n'enseigne pas seulement l'agriculture, il la fait aimer.
Signalons encore, pour ne rien omettre
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d'important parmi les influences dont on retrouve la trace dans les GéorgiqueSj Lucrèce et Thucydide , qui ont laissé de la peste d'Athènes un tableau qu'on a coutume d'opposer à l'épizootie du Norique ; et Cicéron qui, dans le poème de son consulat, avait décrit les prodiges qui annoncèrent deux ans à l'avance la conjuration de Catilina, dans des vers que Virgile n'a pas dédaigné d'embellir en retraçant les signes précurseurs de la mort de César.
Tels sont , Messieurs, les principaux modèles que Virgile avait étudiés avant d'entreprendre les Géorgiques. Cette revue, quoique longue et aride, est loin d'être complète, mais je crois en avoir assez dit pour vous mettre à même de juger quel parti Virgile a su tirer de ses devanciers. Le génie est délicat, difficile dans ses préférences; il ne fait pas même aux plus grands l'honneur de les suivre. Si Virgile doit beaucoup à ses prédécesseurs, la nature a été sa meilleure inspiratrice, et
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rexpérience son premier et son meilleur maître. Les imitations de détail que nous avons signalées çà et là ne tiennent pas à l'ordonnance générale du poème. Pour Tordre et la disposition des matières, Virgile s'en rapporte à lui seul, et vous savez comment les parties s'enchaînent et se subordonnent les unes aux autres, de manière à concourir à l'unité et à l'harmonie de Tensemble. Il y a progression ascendante d'un livre à l'autre, et le sujet spécial de chaque livre est rattaché à une idée générale qui domine tout le poème, la variété et l'harmonie de la nature vivifiée par une âme immense. Le premier livre est consacré à des considérations générales sur l'agriculture et sur les travaux de chaque saison. Le deuxième traite de l'arboriculture. De la nature du sol et de ses différentes propriétés, le poète s'élève au règne végétal. Dans le troisième, l'intérêt va grandissant •: il ne s'agit plus des vignes ni de Tolivier, mais des animaux domestiques qui partagent nos travaux.
Avec le quatrième, nous touchons au règne humain, puisque Virgile accorde aux abeilles une parcelle de l'intelligence divine. Que
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dis-je? la dernière moitié de ce quatrième livre, dans lequel le poète nous raconte avec tant de complaisance le malheur d'Orphée et d'Eurydice, ne peut-on pas la regarder comme le complément naturel de son œuvre? Ce n'est pas un simple épisode, qui aurait Tinconvénient d'efifacer par son importance et son étendue le sujet principal, c'est l'achèvement du cycle, le dernier anneau de la chaîne qui relie la terre au ciel. C'est l'humanité avec ses douleurs et avec ses joies faisant son apparition dans l'univers, à son heure et en son lieu, et couronnant l'édifice que le poète a construit sur le modèle de la nature.
Non seulement la disposition des matières est nouvelle, non seulement le plan est bien de Virgile, mais il y a encore une chose qui n'appartient qu'à lui. C'est son âme, c'est son style qui en est la vivante image, cette sensibilité vraiment exquise, cet art profond dont on peut dire du mal, mais qu'on ne pourrait surpasser. C'est là, Messieurs, ce qui fait le mérite et le caractère propre de Virgile, la fusion intime de l'art et de la poésie, de la science et de l'inspiration. Quand on
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songe au nombre des matériaux qu'il a mis en œuvre, à Tétonnante érudition dont il a fait preuve à chaque page, à cette aisance, à ce naturel qui, dans un sujet didactique, ne peut être que le fruit d'un long travail, on n'est plus étonné que Virgile ait mis sept ans à composer les Géorgiques. Il s'est identifié avec son œuvre, et a fait passer en elle le meilleur de sa substance. Dégager ainsi l'esprit de la matière, rendre son âme visible et transparente à travers le tissu du style, établir un accord parfait entre la pensée et son expression, entre l'image et son objet, ne serait-ce que dans quelques pages, ceux qui s'imaginent que c'est là chose facile, n'ont jamais eu l'honneur de l'essayer sérieusement, ils n'ont vu que des ombres dans la caverne de Platon.
Pour résumer, car il faut en finir, Virgile est donc bien l'auteur des Géorgiques^ au double sens de ce mot : il en a conçu le plan de lui-même, et Ta exécuté par ses propres ressources. Il a rencontré un appui dans Mécène, et un sujet d'émulation dans l'exemple de ses prédécesseurs ; mais l'ensemble et les détails de ce chef-d'œuvre sont bien de lui,
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même les vers qu'il a empruntés, car il les a passés au creuset de sa méditation et leur a donné la forme de son art. La tendresse de son âme douce et mélancolique apparaît dans tous ses écrits. L'élégance la plus exquise fait partie de son originalité; même lorsqu'il imite, il nous laisse une vive empreinte de son génie. A mesure qu'on l'étudié, on apprend à l'estimer davantage, on reconnaît avec Horace que c'était l'âme la plus sincère et la plus honnête, et les accusations dont on a voulu flétrir sa mémoire tombent d'ellesmêmes. Pour ne vous en donner qu'un exemple, permettez-moi d'aborder, en terminant, Tune de ces accusations les plus répandues.
Les critiques et les historiens de la poésie latine ont fait tour à tour de longues dissertations pour condamner ou justifier les relations de Virgile avec Auguste, et ce qu'ils appellent son rôle politique. Les uns lui font un mérite d'avoir aimé et servi la cause du prince, les autres lui font un crime de l'avoir adulé et d'avoir célébré son apothéose.Virgile ne mérite « ni cet excès d'honneur, ni cette indignité ». Il avait horreur des guerres civiles,
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et regarda comme un dieu celui qui lui avait rendu son domaine et les loisirs de la sécurité : O Melibœe^ deus nobis hœc otia fecit. Est-ce à dire pour cela qu'il fut un vil flatteur et prostitua sa muse, qu'il fut un habile politique, un courtisan vulgaire î Non, Messieurs, je ne reconnais pas Virgile sous ces traits calomnieux. Le poète qui répand son âme sur toute la nature, sur la fleur coupée par le tranchant de la charrue, flos succisus aratro languescit moriens^ sur les herbes desséchées, sitientes herbus j sur le jeune taureau qui pleure la mort de son frère, mœrentem abjungens fraterna morte jupencunty qui compatit avec Didon au malheur de son héros, haud ignara malt miseris succurrere disco, le poète qui s'attendrit sur le sort des choses inanimées, qui fait dire à Enée, en présence du tableau qui lui rappelle les derniers jours de Troie, à la vue de la porte Scée et de la citadelle de Pergame devenues la proie des flammes, sunt lacrymœ rerum et mentent mortalia tangunt, les choses elles-mêmes nous arrachent des larmes et tbut ce qui est mortel a droit de nous émouvoir, ce poète, à l'âme naïve et gé-
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néreuse, à rémotion pénétrante et communicative, n'était pas, ne pouvait pas être un courtisan. Ceux qui, sous Tinfluence de préoccupations politiques, portent de pareilles accusations ne devraient pas quitter le champ de la polémique quotidienne, ni s'immiscer dans des questions qui, pour être traitées convenablement, exigent avant tout le calme de Tesprit et l'absence de tout préjugé. Je n'approuve pas les éloges excessifs que Virgile prodigue à Auguste, mais ils s'expliquent et ne devraient pas nous étonner. — Nous y reviendrons.
D'autres adversaires, des philosophes ceuxci, ou plutôt, car il ne faut pas dire du mal de la philosophie, des théoriciens à vue étroite, à système préconçu, qui voudraient voir dans chaque homme leurs abstractions réalisées, reprochent à Virgile de ne pas avoir des qualités qu'il ne pouvait avoir, étant donnés son caractère et le milieu dans lequel il s'est développé. Epris d'un idéal chimérique, ils voudraient faire de tout homme un Caton aux yeux secs, inaccessible à la crainte et à l'espérance, impassible au milieu des ruines de
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Tunivers. Mais il n'est donné à personne d'étoufifer en soi la nature, ni même d'en réprimer toutes les faiblesses. Ces superbes stoïciens n'oublient qu'une chose, c'est que pour juger les hommes il ne suffit pas de les rapprocher d'un idéal abstrait, mais il faut les voir aux prises avec la réalité, et tenir un égal compte et de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils pouvaient faire. Tous ne sont pas appelés au même degré de force et d'élévation morale. La loi est la même pour tous, mais chacun n'est tenu de l'appliquer que dans la mesure de ses forces : les plus parfaits ne sont jamais que ceux qui l'accomplissent le moins mal.
Or, il ne faut pas craindre de l'avouer, Virgile n'était pas un héros. C'était une âme timide et humiliée par le malheur, qui se repliait souvent sur elle-même, sans avoir le courage de se regarder en face, et de compter suffisamment sur ses propres forces. Il souffrait de cet esclavage, et il a toujours envié la noble indépendance du sage. Pour y atteindre, il songeait même vers la fin de sa vie à composer un poème philosophique. La lettre à Auguste, dont Suétone nous a conservé un
fragment, nous apprend en effet qu'il regrettait d'avoir entrepris YEnéide et qu'il était occupé d'études autrement sérieuses. Mais à cinquante ans on a pris son pli, et je doute que l'auteur des Géorgiques eût réussi à se dégager de la servitude qu'il avait contractée en se dévouant toutentier au culte des Muses. Virgile a chanté la nature et exprimé les passions humaines avec une grâce et une douceur inimitables : il a rarement entrevu la beauté incréée, qui, au dire de l'étrangère de Mantinée, mérite seule de captiver nos regards, il a rarement senti les attraits supérieurs de la vérité éternelle et du bien absolu qui enchantaient l'âme d'un Pindare et d'un Platon. Non, Messieurs, qu'il fût étranger au sentiment religieux qui fait le fond de toute âme humaine. Il était religieux, mais d'une religion confuse et incertaine; il n'a jamais secoué définitivement le joug de la nature, ni brisé les entraves du panthéisme. Il lui manque un peu de cette élévation que nous avons remarquée dans Hésiode, et de cette vigueur impétueuse qui fait parfois éclater la mesure dans les vers de Lucrèce. Vir-
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gile en entreprenant les Géorgiques a eu le mérite de choisir le sujet qui convenait le mieux à son génie, il a très bien fait ce qu'il voulait faire, et la perfection est chose si rare et si délicate qu'il est beau de l'atteindre même dans un genre secondaire; mais il est permis d'avoir ses préférences et de réserver à des génies plus fortement inspirés le meilleur de son admiration. Il est difficile, je le sais, de se défendre contre les séductions d'un génie si harmonieux. Tant qu'on a son livre entre les mains, on en subit le charme, on est réjoui par cette clarté lumineuse et cette élégante netteté de l'expression qui ne laisse aucun nuage dans l'esprit, on se laisse envahir par les sentiments que le poète a reproduits avec tant d'émotion et de naturel.
Mais quand on le compare à ceux qui fréquen- "tent les sublimes horizons de l'éternel « au delà », on regrette de le voir confiné dans la région de la nature et du sentiment.
On m'objectera peut-être que c'est précisément le rôle de la poésie d'exprimer le beau sous une forme sensible, et de parler au cœur et à l'imagination. Je n'entre
Digiti;
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pas dans cette discussion qui nous entraînerait trop loin, mais il me semble qu'on trouve dans Homère et dans Platon, et pour ne pas oublier les modernes, dans les tragédies de Corneille et dans les sermons de Bossuet^ des éclairs de génie, des élans de Tâme qui nous fflèvent au-dessus de nous-mêmes et nous donnent un avant-goût de je ne sais quelle jouissance immatérielle et divine. Les autres sont beaux et touchants, ils nous agréent, ils nous émeuvent; ceux-là sont vraiment grands, parce qu'ils s'oublient euxmêmes, parce qu'ils ont le privilège de nous " arracher à nos préoccupations mesquines et maladives, et de nous transporter par l'admiration aux pieds de ce Dieu trois fois béni qui mérite seul nos hommages et nos adorations.