LE POÈME DE LUCRÈCE
Sommaire. : Lucrèce poète et philosophe. — I. Doctrine cTEpicure, — Sa lutte contre la nécessité physique et contre le destin.— Etrange idée qu'il se fait de la divinité. — Négation de la Providence et de la vie future. — Morale du plaisir. Son introduction à Rome.— II. LucrècCy disciple d'Epicure, — Son enthousiasme pour les doctrines de son maître. — Sa violence et son fanatisme. — Ce génie sombre et passionné est sensible au charme de la poésie et de la gloire. — III. Analogie entre notre temps et celui de Lucrèce. — Gravité des questions qu'il soulève. — Nécessité de les étudier à nouveau. — Conclusion : la religion chrétienne a délivré la conscience humaine des ténèbres de l'ignorance et de la superstition.
Messieurs,
*ous allons revenir sur nos pas, rétrograder de Virgile à Lucrèce, de la perfection du siècle d'Auguste à la rudesse d'un âge moins avancé. Ce recul, il est vrai, ne sera qu'apparent; nous allons revenir aux choses sérieuses, philo--
sophia duce regredimur. Ce que nous perdons du côté de Télégance et de l'harmonie poétique sera amplement racheté par la gravité et la vigueur de la pensée. Notre horizon va s'agrandir et notre commisération s'étendre à toute l'humanité. Au gracieux tableau des riantes campagnes et des fraîches vallées va succéder le vaste panorama de l'univers : l'espace infini s'ouvre devant nous. Il ne s'agit plus seulement de réhabiliter la condition méprisée du laboureur, mais d'affranchir le genre humain, jusque-là courbé sous le joug de divinités impitoyables. Virgile avait contemplé de loin les grands problèmes agités par son prédécesseur et admiré son audace, mais il s'était contenté de chanter la campagne, les nymphes et autres divinités qui l'habitent ; Lucrèce fait table rase de toutes les fables et prétend asseoir le bonheur de l'homme sur les ruines de la superstition. Si, comme le veut JoufFroy, la vraie poésie n'exprime qu'une chose, les tour- -ments de l'âme humaine devant la question de sa destinée, nous sommes en présence d'un vrai poète, car le poème de la Nature est tout entier consacré à la solution de ce problènie.
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Quelle est la signification et le but de la vie ? Dans quel rapport sommes-nous avec la divinité? Que deviendrons-nous après la mort?
Lucrèce donne à toutes ces questions une réponse aussi nette que désolante, A ses yeux, c'est la religion qui empoisonne la vie, et tous ses efforts tendent à éliminer de la pensée et de l'activité humaine toute préoccupation religieuse. C'est un laïcisateur à outrance, auprès duquel nos modernes iconoclastes ne sont que de pâles imitateurs. La doctrine du De Natura rerum est détestable, et le style en est dur ; ce poème laisse donc beaucoup à désirer comme œuvre d'art; mais, pour me servir d'une expression consacrée, comme document humain, c'est un monument de premier ordre au même titre que les Pensées àt Pascal.
Cette étude sera doublement intéressante, car nous avons à la fois devant nous un poète et un philosophe. Ces deux personnages se font peut-être tort l'un à l'autre, mais l'homme en qui ils se réunissent mérite de fixer notre attention. C'est, il est vrai, une mauvaise recommandation auprès de la postérité que de se présenter à elle avec une doctrine justement
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discréditée. Mais il ne faut pas juger les hommes d'après leur étiquette; le masque du désintéressement et de la vertu recouvre souvent des âmes bassement cupides et égoïstes, c'est à l'user qu'on les reconnaît. Or, Lucrèce se présente à nous tel qu'il est, avec ses emportements et ses défaillances, le visage contracté par la douleur, dans une attitude à la fois hautaine et tendre. Quelle que soit notre répugnance pour sa doctrine, nous ne pouvons refuser notre admiration au génie du poète et notre sympathie à la sincérité du philosophe. Il se trompe, mais avec enthousiasme; ses idées sont fausses, mais son émotion est réelle; à travers le tissu de l'argumentation la plus aride, on sent vibrer l'âme du poète. En y regardant de près, sous le disciple d'Epicure on découvre un homme, et rien de ce qui est humain ne doit nous laisser indifférents.
Non, Messieurs, que le génie du poète nous fasse oublier la funeste tentative du philosophe. Il a dépassé le but lorsqu'il a nié la Providence; mais en présence des divinités païennes qui étaient en honneur autour de lui, Lucrèce est excusable d'avoir levé l'étendard
de la révolte et cherché le bonheur dans Tindépendance de la pensée et le détachement des biens extérieurs. Je n'en dirais pas autant des philosophes contemporains qui continuent l'œuvre de Lucrèce en essayant d'étouffer toute idée religieuse dans l'âme des générations nouvelles. Depuis que la Lumière a lui au milieu de nos ténèbres, il faut être bien téméraire et bien aveugle pour rejeter les enseignements de la révélation chrétienne et substituer de misérables hypothèses aux ineffables clartés de la parole divine.
Avant d'entrer en discussion, je voudrais aujourd'hui, ^Messieurs, déblayer [le terrain et faire une exploration aux alentours du De Natura t^erum. Lucrèce ayant emprunté sa doctrine à Epicure, il importe pour bien saisir sa pensée de l'étudier à sa source et de vous rappeler les principaux traits de la doctrine épicurienne. Nous nous demanderons ensuite comment Lucrèce est devenu l'apôtre d'Epicure, et après avoir indiqué le but qu'il se propose, nous détacherons de son poème un certain nombre de questions qui se ront l'objet de nos prochaines conférences.
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Epicure avait composé un grand nombre d'ouvrages qui ne nous sont pas parvenus.
Comme il avait horreur de la dialectique et que sa doctrine était un peu diffuse, il avait lui-même éprouvé le besoin d'en faire un abrégé qui pût servir d'introduction à tous ses écrits. Il a renfermé cet abrégé dans trois lettres qui nous ont été conservées par Diogène Laërce. La première lettre est adressée à Hérodote, et roule sur la physique; la deuxième, à Pythoclès, sur les phénomènes ce lestes ; la troisième, à Ménécée, sur la morale ou conduite de la vie. Le meilleur moyen de ne pas se payer de mots et de ne pas dénaturer la pensée d'Epicure, comme on le fait habituellement, est de rapporter ses paroles : c'est ce que je vais faire en détachant de ces lettres les passages qui m'ont paru les plus significatifs.
Il faut d'abord bien comprendre le sens des mots et admettre ce principe que « rien ne vient de rien ». L'univers est corporel et
infini. Les atomes sont dans un mouvement continuel ; ils n'ont point de principe, car avec le vide ils sont la cause de toutes choses. Ils sont doués d'un clinamen qui leur permet de se grouper et de former des corps. Des corps se détachent des formes ou images qui frappent nos organes, et toutes nos idées viennent des sens. L'âme est corporelle, composée d'atomes ronds et légers ; la partie déraisonnable de l'âme est dispersée dans tout le corps, et la partie raisonnable réside dans la poitrine, car c'est là que la joie et la crainte se font sentir.
« Quant aux corps célestes, à leurs mouvements, à leurs changements, les éclipses, le lever et le coucher du soleil et autres phénomènes de ce genre, on ne doit pas s'imaginer qu'ils se fassent par le ministère de quelque être qui les ordonne, les arrange et qui réunit en lui-même la béatitude et l'immortalité, car les occupations, les soucis, la colère et la joie ne sont point compatibles avec la félicité : tout cela ne peut venir que d'infirmité, de crainte et du besoin des choses nécessaires... Ainsi il faut penser que ces mouve-
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ments s'exécutent suivant des lois établies dès Torigine du monde et que ce sont des monvements périodiques qui se font nécessairement... Si on prend garde à tout cela, on s'apercevra d'où viennent le trouble et la crainte qu'on ressent, et on s'en délivrera, soit qu'il s'agisse des choses célestes, ou des autres sujets qui épouvantent les hommes, et on saura en rendre raison. »
Tel est en raccourci le contenu de la lettre à Hérodote. C'est dans le même esprit qu'Epicure traite des météores dans la lettre à Pythoclès : la fin qu'on doit se proposer dans cette étude est de conserver son esprit exempt de troubles et de le préserver des opinions fabuleuses. Je vous fais grâce des nouvelles observations sur le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres astres, sur la formation des nuages et les éclats de la foudre; qu'il me suffise de relever l'opinion d'Epicure sur les présages tirés des astres ou des animaux:
« On ne doit point se mettre dans l'esprit que le départ des animaux d'un certain lieu soit réglé par une divinité qui s'applique ensuite à remplir ces pronostics. Il n'y a point d'ani-
mal, pour peu qu'il mérite qu'on en fasse cas, qui voulût s'assujettir à ce sot destin : â plus forte raison ne faut-il pas. avoir cette idée de la nature divine, qui jouit d'une félicité parfaite.»
La lettre à Ménécée débute par une exhortation à l'étude de la philosophie qui convient à tous les âges. Puis le philosophe invite son ami à suivre ses préceptes. Qu'il se rappelle tout d'abord que les dieux sont immortels et bienheureux; ce sentiment, dit-il, est conforme à l'opinion qui s'en est répandue parmi les hommes, mais qu'il prenne garde en définissant la divinité de lui donner aucun attribut qui profane la grandeur de son essence en diminuant son éternité ou sa félicité suprême.
« Il y a des dieux, ajoute-t-il ; la notion que nous avons de leur existence est évidente, mais cette existence est tout à fait différente de celle qu'ils trouvent dans l'imagination des hommes. Celui-là donc n'est point un impie téméraire qui bannit cette foule de divinités à qui le simple peuple rend des hommages, c'est plutôt cet autre qui veut donner à des êtres divins les sentiments ridicules du vulgaire. »
Suivent des considérations sur la mort qui n'est rien à notre égard, sur les avantages d'une vie réglée, sur Texcellence de la prudence, source de toutes les vertus et du bon^ heur qui en est inséparable. Et par une contradiction qui lui fait honneur, Epicure termine sa lettre par ce magnifique éloge de la dignité humaine : « Soyez persuadé qu'il vaut mieux être malheureux sans avoir manqué de prudence, que d'être au comble de ses souhaits par une conduite déréglée, à qui néanmoins la fortune a donné du succès ; il est beaucoup plus glorieux d'être redevable à cette prudence de la grandeur et du bonheur de nos actions, puisque c'est une marque qu'elles sont l'effet de nos réflexions et de nos conseils. Ne cesser donc jamais de méditer sur ces choses ; soyez jour et nuit dans la spéculation de ce qui les regarde, soit que vous soyez seul ou avec quelqu'un qui vous ressemble: c'est le moyen d'avoir un sommeil tranquille, d'exercer dans le calme toutes vos facultés et de vivre comme un dieu parmi les mortels. Celui-là est plus qu'un homme qui jouit pendant la vie des mêmes biens qui font le bonheur de la divinité. »
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Vous le voyez, Messieurs, tout n'est pas à mépriser dans cette doctrine tant décriée.
Parmi ceux qui condamnent Epicure sans le connaître, il en est beaucoup qui sont incapables d'atteindre par eux-mêmes à des idées aussi élevées. Quand on songe aux terreurs qui obsédaient Tâme de la foule, aux spectres malfaisants qui hantaient son imagination, aux préjugés de toutes sortes qui prosternaient son intelligence sous le joug des pratiques les plus superstitieuses, on comprend l'enthousiasme de Lucrèce pour celui .
qui venait rassurer les âmes épouvantées et les délivrer de la croyance à des divinités implacables et jalouses. L'affranchissement, la libération intellectuelle et morale, telle est bien, l'idée fondamentale du système. Affranchir l'homme des tourments de l'incertitude, de l'intervention capricieuse de la divinité et des lois fatales de l'inexorable destin, de la crainte de la mort et de la vie future, tel est le but que poursuit constamment Epicure.
Chose remarquable ! Epicure passe à juste titre pour un corrupteur de la morale et pour un contempteur de la divinité, et c'est.
de tous les philosophes de Tantiquité, celui qui a fait la part la plus grande à la liberté de rhomme, et celui qui a rendu aux dieux les hommages les plus désintéressés, tellement qu'on a pu le regarder comme l'ancêtre, assez inattendu, de la doctrine du pur amour. Il adore et ne prie pas.
Il a encore plus d'horreur pour la doctrine de la nécessité universelle que pour les aberrations d'une religion mal éclairée. « Il était encore meilleur, dit-il, d'ajouter foi aux fables sur les dieux que d'être asservi à la fatalité des physiciens. La fable, en effet, nous laisse l'espérance de fléchir les dieux en les honorant, mais on ne peut fléchir la nécessité. » Epicure est ainsi amené à établir l'existence de la liberté, de cette puissance affranchie du destin, grâce à laquelle chacun de nous va où sa volonté le conduit :
Fatis avulsa potestas Per quant progredimur quo ducit quemque voluntas (i).
(i) Cette théorie de la volonté a donné lieu de nos jours à de nombreuses discussions qui ne sont pas encore terminées, et dans lesquelles on semble quelquefois perdre de vue la pensée d'Epicure. On peut
Sa piété était inefiFable, nous disent les anciens, il avait même fait un livre sur la sainteté ; mais il faut avouer que sa théologie laisse beaucoup à désirer. Il se fait des dieux une idée assez bizarre et par piété leur enlève le gouvernement du monde. « Ce qui est bienheureux et immortel, dit-il, ne s'embarrasse de rien et ne fatigue point les autres ; la colère est indigne de sa grandeur et les bienfaits ne sont point du caractère de sa majesté, parce que toutes ces choses ne sont que le propre de la faiblesse. » Pour lui, Dieu, ou plutôt les dieux, car il est polythéiste, font partie du monde, mais ils ne le dominent pas ; ce sont des êtres à part, vivant dans une béate sécurité, indifférents à la haine et à l'amitié, insensibles aux bienfaits et étrangers à la bienveillance. Il est beau de les honorer et de contempler en eux l'idéal de notre bonheur, mais nous n'avons aucune obligation à leur égard. Ils sont impassibles et c'est vainement qu'on essayerait de les fléchir et de se
contester la rigueur de ses arguments, mais son opinion n'est pas douteuse : il croyait par la déclinaison échapper à la nécessité du destin.
les concilier par des expiations et des prières. On ne doit pas s'étonner après cela de voir Epicure rangé au nombre des athées les plus célèbres. Il suffit de s'entendre. Si pour être athée, il faut nier l'existence de toute divinité, Epicure ne mérite pas cette flétrissure ; il est même remarquable que ce prétendu coryphée de l'athéisme est Tauteur de la preuve de l'existence de Dieu par le consentement universel, (c II a vu le premier, nous dit Cicéron, qu'il y a des dieux parce que la nature a imprimé leur notion dans l'âme de tous les hommes (i). » Et qu'on ne voie pas dans cette profession de foi une précaution hypocrite contre l'indignation de la foule qui n'aurait pas goûté son indiscrétion : il était forcé par les règles de sa canonique d'admettre des divinités. Nos idées, d'après lui, sont des simulacres ou parcelles qui se détachent des objets et viennent frapper nos sens. Or, à toute image correspond un objet. Si nous avons l'idée des dieux, il faut donc qu'ils existent. Mais, direz-vous , ces dieux n'ont rien de
(i) Cicéron, De nat. Deor. i, 16.
divin, ils ne répondent en aucune façon aux besoins de Thumanité, et Epicure en dépit de sa piété doit être regardé comme le fondateur de Tathéisme. Soit, mais à ce compte il y aura beaucoup d'athées. S ivant la remarque du savant historien de la philosophie des Grecs, M. Zeller, « si Ton entend par divinité Tesprit incorporel ou la force organisatrice du monde, séparée de la matière, l'ancienne philosophie tout entière est foncièrement athée. »
Maintenant, si le sentiment religieux est avant tout un sentiment de dépendance à l'égard d'une puissance supérieure, si la religion, comme le mot l'indique, est l'expression des relations entre le ciel et la terre, il est évident qu'Epicure fut un impie, et en dépit de ses contemplations platoniques, des impies le plus dangereux, un impie systématique, un fauteur d'irréligion. Comme il arrive souvent, il avait passé d'un extrême à l'autre. On raconte que, tout jeune encore, Epicure allait avec sa mère, qui faisait le métier de magicienne, lire des formules lustrales dans les maisons pauvres. Des pratiques su-
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perstitieuses de son enfance, il ne lui restait plus que le culte d'un vague idéal.
Cette manière d'envisager la divinité est peut-être ce qu'il y de plus» original dans la doctrine épicurienne, et c'est pourquoi je n'ai pas craint d'y insister. Il y avait eu des impies avant Epicure, l'école cyrénaïque avait même ouvertement professé l'athéisme ; mais on n'avait pas encore trouvé ce biais pour concilier l'existence des dieux avec leur exclusion des affaires humaines. Aristote, il est vrai, avait mis les esprits sur cette pente, mais il n'était pas allé jusqu'au bout de son système. Il y en a qui prétendent que le matérialisme d'Epicure découle en ligne directe de la théorie d'Aristote sur Torigine de nos connaissances : je n'oserais pas être de leur avis; mais bien que leur ontologie soit complètement différente, il me semble qu'il y a un lien visible entre les conclusions théplogiques de ces deux philosophes. Le dieu d'Aristote ne connaît pas le monde qu'il meut à son insu. Epicure recommande aux hommes de se tenir tranquilles à l'exemple de la divinité et de lui rendre indifférence pour indifférence. Il ensei-
gne qu'il n'y a rien de commun entre les dieux et nous, et que c'est folie de compter sur leur intervention. Ils vivent heureux sans se soucier de se qui se passe en dehors de leur sphère, faisons de même et ne les fatiguons pas de nos vœux importuns et ridicules.
Epicure n'a pas été plus heureux lorsqu'il a voulu nous rassurer contre la crainte de la mort. Il n'a pas trouvé d'autre moyen que de nier la vie future. La mort n'est rien pour nous, dit-il dans Tune de ses maximes, car ce qui est une fois dissous est incapable de sentir, et cette privation de sentiment fait que nous ne sommes plus rien. Pour les malheureux, la mort est la fin de leurs maux, après l'agitation c'est l'éternel repos : pour ceux qui ont assouvi leur âme, ils doivent quitter la vie avec joie, semblables au convive rassasié qui se retire d'un banquet. Quelle étrange consolation pour ceux qui souffrent desavoir que la vie n'a pas de lendemain ! C'est froisser de gaîté de cœur nos aspirations les pins intimes. Le désir d'exister est de tous nos désirs le premier et le plus fort, et l'homme supporte mieux encore la menace de souffrir que la perspective de ne plus être. Nous nous
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sentons beaucoup plus malades après qu'Epicure nous a guéris : il nous enlève notre dernière espérance et nous plonge dans le désespoir.
La négation de la Providence entraînait la négation de la vie future. Ces deux vérités sont solidaires, et la vie présente n'a pas de signification si elle n'est pas ordonnée par Dieu en vue|d'une vie meilleure (i). On s'est naturellement demandé comment un homme, qu'on appelait sage, a pu présenter cette doctrine de mort et d'anéantissement à des hommes raisonnables. On a essayé plusieurs explications. D'après les uns, Epicure serait l'homme fatal en qui se sont résumés les idées et les besoins de son temps : sa doctrine, élaborée au milieu de la confusion de l'empire macédonien que se disputaient les capitaines d'Alexandre, serait l'expression de l'affaissement moral de ses contemporains. Le monde était en proie à la perfidie et à la violence. Quoi d'étonnant si les âmes se sont abandon-
(i) Selon Platon la croyance à la vie future et la foi à un Dieu juste et bon sont deux vérit'îs unies par des chaînes d'or et de diamant.
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nées, si Ton s'est mis à vivre au Jour le jour, à douter du lendemain, et, à plus forte raison, de Tavenir e'ternel? Les hommes amollis et découragés en venaient naturellement à douter d'une Providence supérieure, à croire au hasard et aux combinaisons fortuites. Ces considérations, tirées de l'influence des mœurs et de Tétat social sur le mouvement des idées philosophiques, ne sont pas sans valeur, mais les arguments de ce genre sont toujours un peu arbitraires. Outre que le patriotisme était le moindre souci des Epicuriens, ce n'était pas la première fois qu'un philosophe se trouvait en présence de l'injustice triomphante et des désastres de sa patrie. Platon avait assisté pendant sa jeunesse à la guerre du Péloponèse, il avait subi la domination des trente tyrans, il n'avait pu arracher son maître à une mort violente, et cependant il ne cessa pas d'être optimiste et d'avoir pleine confiance en la Providence. Il faut donc recourir à une autre interprétation et chercher dans l'histoire de la philosophie elle-même la principale cause de l'avènement de l'épicurisme.
Quand Epicure vint ouvrir une école à Athè-
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nés, on avait essayé de toutes les hypothèses, on était las des théories. A la philosophie de la nature, représentée par les philosophes antérieurs à Socrate, avait succédé la philosophie de ridée, de la connaissance intellectuelle préconisée par Socrate et développée par Platon et Aristote. L'esprit humain fatigué des hautes spéculations de ces grands philosophes se tourna vers les idées d'un ordre différent, la pensée se détourna de l'objet pour se replier sur elle-même. Avec Epicure commence le règne de la morale pratique : la sagesse, ce n'est plus la science désintéressée, la recherche du suprême intelligible, c'est la poursuite d'un genire de vie conforme à la nature, c'est le plaisir, c'est l'indépendance et l'ataraxie.
On étudie encore la nature, on construit des systèmes qu'on appelle scientifiques, mais avec l'idée bien arrêtée de s'en faire une arme contre les préjugés que Ton veut combattre.
C'est ainsi qu'Epicure emprunte sa physique à Démocrite, parce qu'avec les atomes il pouvait, croyait-il, expliquer la formation du monde sans le concours des dieux. Tout est
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subordonné dans son système à cette morale étroite et sans issue qui, pratiquée dans toute sa rigueur, réduirait l'homme « à l'état d'un atome perdu, ignoré dans l'immensité du vide (i) ». Pour échapper à la nécesité des physiciens, il prête aux atomes un mouvement spontané de déclinaison. II adopte la morale d'Aristippe, mais en la modifiant de manière à sauvegarder l'indépendance et l'ataraxie du sage : au plaisir en mouvement, à la jouissance brutale, il substitue le plaisir stable, le repos qui succède au trouble de la jouissance. Quant aux dieux, nous avons vu qu'il leur avait gardé une petite place dans son système, mais il a eu soin de les désarmer ; ils sont impassibles et inoffensifs, et rien au ciel ni sur la terre ne peut déranger l'harmonie intérieure ni troubler le calme et la sécurité du disciple d'EpicjLire.
C'est cette 'philosophie d'un peuple vieilli et dégénéré qui de la Grèce conquise passa à Rome dans le butin du vainqueur, Elle y trouva un terrain favorable. Les Romains,
(i)M. Nourrisson, Tableau des progrès de la pensée humaine y p. 94.
gens positifs et pratiques avant tout, avaient peu de goût pour les fictions de la fable et pour les spéculations philosophiques. Ils étaient tout disposés à accueillir les saillies irrévérencieuses des poètes et des philosophes grecs. On trouve, en effet, des traces de scepticisme et d'impiété dans les premiers monuments de leur littérature. Ennius ne se contente pas de reproduire en les exagérant les hardiesses de ses modèles, on dirait qu'il s'inspire directement d'Epicure, lorsque, dans Tune de ses tragédies, il fait dire à Télamon : « Il y a des dieux habitants du ciel, je l'ai toujours dit et le dirai toujours ; mais ils n'ont pas souci, je pense, du genre humain ; s'ils s'en souciaient le bonheur serait pour les bons, le malheur pour les méchants, ce qui n'est pas. » Lucrèce ne fera donc que continuer la tradition philosophique inaugurée par les poètes dramatiques de l'âge précédent, et spécialement par cet Ennius <c qui, le premier des enfants de l'Italie, rapporta des riants sommets de l'Hélicon une couronne au feuillage toujours vert, digne d'être éternellement célébrée ».
Nous pourrions, semble-t-il, aborder dès
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maintenant le poème de la Nature, mais avant d'exposer les idées du poète philosophe, il est bon de faire connaissance avec lui, et de lui demander le secret de son enthousiasme.
Lucrèce est un croyant : il fait profession de croire en la parole d'Epicure. Ce qu'il annonce aux hommes, ce n'est pas sa doctrine, mais les découvertes du sage par excellence, « dont le génie a éteint toutes les gloires, comme le soleil efface toutes les étoiles ».
En d'autres termes, Epicure est Dieu, et Lucrèce est son prophète. Nous n'avons donc pas à rechercher la genèse doctrinale, si je puis ainsi dire, du système qu'il développe, puisqu'il n'est pas de lui. Nous pouvons tout au plus nous demander comment Lucrèce a pu^êtreamenéà donner ses préférences à Epicure. Le peu que nous connaissons de sa vie ne nous permet pas de donner une réponse définitive à cette question ; cependant nous pouvons, en nous appuyant sur son poème,
Ç^f£^SÊÊ^
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faire des conjectures plausibles et approcher de la vérité. D'abord il est possible qu'il n'ait pas été à même de choisir et que ses maîtres épicuriens ne lui aient pas fait connaître les doctrines opposées à leur système. Ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part Lucrèce ne prend directement à partie Platon et Aristote. Dans le i^^ livre, il combat les théories physiques des anciens philosophes, et si ses attaques contre la superstition rejaillissent par contre-coup sur la doctrine de la Providence et de l'immortalité entrevues par Socrate et proclamées par Platon, le nom de ces philosophes n'intervient jamais dans la discussion.
D'ailleurs, les épicuriens ne faisaient aucun cas de ce qu'on avait enseigné avant eux. Epicure se vantait d'avoir tout tiré de lui-même ; ce qui faisait dire à Gicéron : « Je le crois aisément ; aussi ne lui voit-on rien qui sente l'Académie ni le Portique ; rien même qui prouve les plus simples études (i). »
Ses disciples n'avaient pas l'esprit plus large: toute secte, par cela seul qu'elle se constitue
(i) De Nat, deor,y I, 26.
en dehors du courant général, est forcément exclusive. Avec un génie plus calme et moins prompt à s'enflammer, Lucrèce aurait pu se soustraire à cette étroite discipline ; mais du premier coup il fut saisi par la parole du maître et s'y attacha avec un enthousiasme qui ne lui permettait plus d'exercer son jugement.
Tout enivré de la joie de sa délivrance, il ne s'aperçoit pas qu'il abdique entre les mains de son libérateur.
On dirait un homme poursuivi par les Furies et qui trouve tout à coup un refuge inespéré dans le temple de la sagesse. Il n'est pas douteux en effet qu'il a souffert des terreurs qu'il a voulu épargner à son ami Memmius. Suivant la remarque d'un brillant et ingénieux commentateur de Lucrèce, en argumentant contre les dieux il a l'air de plaider sa propre cause, de venger une injure, d'exhaler le chagrin d'une âme longtemps opprimée, et, nouveau Prométhée, de pousser des cris de révolte contre la tyrannie céleste. Il parle en toute rencontre des blessures de la vie, vulnera vitœy en homme qui en a subi les atteinte^. Ce n'est pas seulement avec une
gle
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pitié compatissante, mais avec une espèce de rage concentrée, qu'il nous dépeint les « malheureux mortels errant à l'aventure, tandis qu'ils cherchent au hasard le vrai chemin de la vie, luttant de génie, rivalisant de noblesse, faisant nuit et jour des efiForts surhumains pour atteindre au faîte de la fortune et du pouvoir (i) ». Je suis tenté de croire, avec le même commentateur, ce que Lucrèce a été engagé dans ce terrible conflit de rivalités romaines, que son âme a été violemment froisée ou meurtrie dans la mêlée, et que ce langage irrité et méprisant exprime l'amertume des espérances déçues» (2). De même, au IV* livre, il parle des tourments et des déceptions de l'amour avec un réalisme et une brutalité qui nous autorisent à croire qu'il avait fait l'essai de toutes les misères humaines. Il avait trouvé l'amertume au fond du calice, et ce n'est qu'en désespoir de cause qu'il demande à la philosophie des consolations que nous avons coutume de demander à la religion.
Que cette conversion soit l'effet d'un retour