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Revue et Galette musicale du i 5 janvier

LE LIED ALLEMAND

également sublime et familier. Admirable tour à tour par l’élévation et par la simplicité, le lied allemand ne redoute, ne méprise rien ni personne. Aucun sujet n’est si haut qu’il n’y atteigne; nul personnage n’est trop humble pour qu’il l’honore. Schumann, et Schubert avant lui, plus que lui peut-être, ont prodigué dans leur œuvre lyrique les témoignages de ce double génie. Que de fois, l’un et l’autre, ils se sont ainsi donnés tout à tous, sans compter ni choisir, avec le même cœur et le même amour! Le Schubert des Astres ou de la Toute- Puissance devient sans déchoir le Schubert de la Poste ou du Poteau indicateur, un chef-d’œuvre dont le titre français est bizarre, le sujet trivial, et la beauté infinie. Ainsi l’un des plus purs idéalistes de notre art en est également le réaliste le plus sincère, et sa tendresse pour le rêve ou le mystère n’a d’égale que sa passion pour la vérité.

Réaliste dans toute l’étendue de ce terme, Schubert « a des sons pour les plus subtils sentiments, idées, événements même et états de la vie. Autant de formes variées revêtent les pensées et les actions des hommes, autant, à son tour, la musique de Schubert 1 . »

Mais parmi les actions des hommes et leurs pensées, parmi les états et les événements de la vie, il semble que les moindres attirent Schubert, l’inspirent et l’émeuvent le plus. Un poétique historien du lied, M. Schuré, nous a conté naguère l’aventure du chevalier qui avait trouvé la première violette. Il courut l’annoncer à la duchesse

. Schumann.

de Bavière. Elle, aussitôt, se hâte de sortir avec des joueurs de flûte et de violon pour souhaiter la bienvenue à la jeune saison. Mais dans l’intervalle un paysan a cueilli la fleur; il l’apporte en triomphe au préau, l'attache à une branche verte et s’écrie : « Réjouissez-vous, j’ai trouvé l’été. » Dans la musique de Schubert il en est souvent comme dans la légende : ce n'est point le chevalier, mais le paysan qui cueille la première violette et chante l’Alléluia de l’avril.

L’art de Schubert et des autres musiciens du lied possède encore une qualité, je dirai même une vertu précieuse entre toutes et que Fromentin, parlant des « Maîtres d’autrefois », a très justement définie : « La cordialité pour le réel. » Le réalisme des compositeurs allemands, comme celui des peintres de Hollande ou des romanciers d’Angleterre, est à base non pas d’ironie ou de dédain, moins encore de haine, mais de sympathie et d’amour. Humble et, si l’on veut, petite par l'action ou le personnage, telle mélodie de Schubert est par le sentiment, par la tendresse ou par la pitié, infinie. Y a-t-il une scène plus banale, un plus menu, plus vulgaire incident de la vie quotidienne, que le passage du courrier, ou, pour nommer les gens par leur nom, du facteur? que l’attente, déçue, d’une lettre ardemment — et vainement — espérée? Voilà tout le sujet de la Poste . Mais pour l’élever, et jusqu’au sublime, il ne faut qu’un accent, un cri; et chaque fois que reviennent, sur deux notes admirables, ces deux mots : « Mein Her\! Mein Her\! » c’est notre cœur, notre cœur à tous, qui bat d’inquiétude et se brise de chagrin.

LE LIED ALLEMAND

Bientôt, sur le même chemin où la trompe du postillon sonne encore, un joueur de vielle paraît. Vieux, sordide, il tourne d’une main défaillante son instrument comme lui misérable. Mais voici qu’au pauvre hère et à sa pauvre machine, le génie confère en un moment, en quelques notes, le don mystérieux et sacré. Le mendiant soudain s’égale aux plus hautes, aux plus grandes, parmi les figures immortelles de la douleur. Jérusalem n’était pas plus noble, pleurant elle aussi sur la route, et désormais, non moins que dans le psaume du Roi- Prophète, on entendra toute la souffrance humaine chanter et gémir dans la frêle ritournelle d’un chemineau allemand.

Rien ne borne le domaine du lied et son pouvoir. Il règne à la fois sur l’âme et sur la nature, ou l’univers; il nous prend, il nous tient par le dehors et par le dedans de nous. « Mehr Ausdruck als Malerei, » disait le Beethoven de la Symphonie Pastorale : « Plus d’expression que de description. » Le lied exprime et décrit tour à tour, quand ce n’est pas en même temps. Schubert et Schumann, les deux maîtres sans pareils du lyrisme allemand, le sont peut-être, l'un d’un lyrisme plus pittoresque, l’autre d’un lyrisme plus intime et plus personnel. Mais ils ont, l’un et l’autre, mêlé, fondu la vie de l’âme et celle des choses dans les plus beaux de leurs chants. Des exemples aussi nombreux que célèbres en témoigneraient. Parmi les chefs-d’œuvre familiers de Schumann, il suffirait de rappeler le cycle entier de Y Amour du Poète et le Waldgespràch (la Sorcière 1, enfin cette enivrante Frühlingsnacht y emportée dans le

tourbillon de toutes les brises, de tous les parfums et de tous les désirs du printemps.

Schubert également, alors même qu'il décrit et qu'il peint, a des retours ou des rentrées en soi qui sont admirables. C’est le poignant : « Me in Her\! Mein Herz! » de la Poste, que nous citions plus haut. A la fin du Poteau indicateur, c’est la strophe suprême et pour ainsi dire intérieure, après les strophes pittoresques; la strophe assombrie, attristée jusqu’à la mort par la vision ou plutôt par la pensée d’un autre poteau, qui marque à l’horizon, non plus du paysage, mais de la vie, un chemin inévitable et sans retour.

D’un bout à l’autre du siècle et jusque chez les maîtres contemporains du genre, les Brahms et les Richard Strauss, les deux courants, ou les deux esprits, se partagent le lied allemand. Liszt a donné dans sa Loreley sur les paroles de Henri Heine) un magnifique exemple de cette harmonieuse dualité. C’est d’abord un tableau que ce lied, et puis c’est un poème, presque une méditation. Debout sur un rocher qui domine le fleuve, la fille du Rhin peigne sa chevelure d’or avec un peigne d’or. Elle chante, et son chant attire le pêcheur et le perd. Voilà pour l’élément pittoresque, dramatique, de la scène, et la musique l’a vivement rendu. Tout est sensible à notre oreille, et presque même à nos yeux. Nous entendons, nous voyons le paysage et la vierge attirante, le fleuve et son murmure, la sirène et sa chanson. Mais quand vient le dénouement et, sinon la morale, au moins la leçon de mélancolie, de malheur et de mort; quand

LE LIED ALLEMAND

la voix redit plusieurs fois, et chaque fois plus pénétrante, les derniers vers :

Und das hat mit ihrem Singea Die Loreley gethan,

alors il semble bien que la musique entre plus avant en nous, et que la belle devise, ou plutôt la belle démarche de l’àme : « Ab exterioribus ad interiora, » se réalise également dans l’ordre de l’esprit.

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