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d’une nuit d’étoiles; pensez à la « cavatine » du treizième quatuor, qui n’a d’italien que le nom. Souvenezvous du remerciement austère, dans le mode lydien,, offert à la Divinité par le maître guéri et reconnaissant. Songez enfin et surtout à cette morne introduction du quatorzième quatuor, dont Wagner a pu dire avec vérité que rien de plus douloureux ne s’était jamais exprimé par les sons. Évoquez le souvenir de tant de pages intimes,, intenses aussi, et vous reconnaîtrez que la mélodie de Beethoven, sublime quand elle s’épanche, ne l’est pas moins lorsqu’elle se rassemble et se concentre.
Un autre signe encore, et nouveau, paraît en elle. De plus en plus elle se multiplie et devient partout présente. Wagner a fait, dans Opéra et Drame , une remarque très juste, et dont la seconde partie s’applique surtout à la dernière manière de Beethoven. Tandis que Mozart, observe-t-il, travaille en quelque sorte sur des mélodies entières, qu’il partage et qu’il rompt, Beethoven, au contraire, prend des fragments épars, les plus menus, les plus indifférents en apparence, et, sous nos yeux, il en construit ses plus grandioses architectures. Tout est bon, tout suffit à la mélodie de Beethoven pour être mélodie. Il ne lui laut parfois qu une seule note, et la première venue, incessamment répétée suivant un rythme persistant (scherzo du quatuor op. 5 (), n° i . Que dis-je! même en se taisant elle chante encore, et dans les premières mesures du quatuor suivant [op. 59, n° 2), comme ailleurs dans une des trente-trois variations pour piano sur un thème de Diabelli, je sais des mesures ou des demi-mesures muettes et pourtant
mélodiques, en un mot (qui est de Hans de Bulow), des « silences parlants ».
Enfin, tandis que dans les premiers quatuors la mélodie ne demandait encore aux autres parties que de l’accompagner, elle veut, dans les derniers, qu avec elle et comme elle tout chante. Tout chante alors, et 1 un quelconque des derniers quatuors de Beethoven pourrait se définir une quadruple mélodie, une polyphonie, serrée et libre, non pas de notes, mais de chants. Mélodie infinie; le mot, que vous attendiez et qui s’impose, ne date que de Wagner; mais la chose, ou plutôt les choses qu’il signifie : l’accroissement dans tous les sens de la pensée musicale, l’entrée dans le concert mélodique et chantant de tous les éléments et de tous les facteurs, de la moindre parcelle et du dernier atome sonore, tout cela fut déjà le suprême effort de Beethoven et le dernier effet de son génie.
De son âme enfin, de son âme héroïque, la série des quatuors, aussi bien que celle des sonates, peut-être mieux que celle des symphonies, nous découvre le progrès et l’ascension constante. Les quatuors de Beethoven le conduisent et nous mènent avec lui par la nuit à la lumière, à la joie par la douleur, par le combat à la victoire. Son œuvre, ainsi que sa vie, n'a pas d autre sens et d’autre but, elle ne suit pas d’autre chemin. Les tout premiers quatuors, sans être d'un enfant, comme les premiers vers d’un de nos grands poètes, sont d’un adolescent, et d’un adolescent heureux. Les musiciens d’Autriche ont nommé le second ( op . 18, n° 2) le quatuor « des compliments », d’un nom qui ne lui sied pas
mal, en exprimant bien la grâce facile, les dehors aimables et presque mondains. L 'adagio du quatuor en fa , le premier paru, mais par l’époque de la composition le troisième op. 18, n° i l, porte déjà le sceau d’un plus sérieux et plus sombre destin. Sur les pages du sixième quatuor où Beethoven écrivit ce mot : la Malinconia , voici que s’allongent les ombres. La tristesse approche, et même la souffrance. Mais, pour les éloigner, il suffit encore à la jeunesse du maître de nouer autour d’une valse allemande la guirlande légère de ses danses et de ses chants.
Bientôt, contre des assauts plus rudes, Beethoven ira chercher des recours plus héroïques, de plus secrets et plus sacrés asiles. Tantôt il se réfugiera dans le mouvement et dans l’acte, dans la révolte, la lutte et la fureur, dans l’àpre ironie et dans je ne sais quel humour farouche; tantôt ce sera dans l’abîme intérieur, inviolable, de la pensée pure, de la méditation et de la prière. C’est ainsi que ses adagios et ses allégros seront les chefsd’œuvre égaux et contraires de la passion et de la patience, de la joie et de la douleur, de l’angoisse ou du désespoir et de la paix ou de la foi. Mais la patience, l’allégresse, la paix, finiront par être les plus fortes. Beethoven est le demi-dieu dont nous disions plus haut que Nietzsche a parlé, « qui parvient à vivre dans des conditions effroyables, et à en vfvre vainqueur ». Au terme de chacune de ses œuvres, ou d’un cycle de ses œuvres, ou de son œuvre tout entier, le souvenir, je ne dis pas unique, mais le plus grand et le dernier qui nous reste, c’est le souvenir de sa victoire.
Beethoven enfin n’est pas seul dans ses quatuors, bien qu’il y soit tout entier. Personnelle et lyrique au plus haut degré, sa musique est autre chose encore. Avant tout et plus que tout intérieure, il n’est pas rare qu’elle s’échappe au dehors et s’y répande. Musique de chambre, dit-on, et cela est bien dit; quelquefois aussi musique d’église, par la gravité, par la sainteté même; ailleurs, par la verve et la libre joie, musique de rue, pleine de sérénades et de chansons; musique populaire, témoin les thèmes russes introduits dans Yop . 59, témoin surtout le finale éblouissant, alla Zingara, du treizième quatuor, ce morceau qui dut, sur la demande de l’éditeur, remplacer la fameuse fugue, déclarée impossible, et que Beethoven écrivit sur son lit de mort. La nature même a sa part dans les seize chefs-d’œuvre, et des éclairs comparables à ceux de la Symphonie Pas torale sillonnent le tumultueux finale du quatuor en ut majeur ( op . 59, n° 3 ) que les Allemands encore ont surnommé le quatuor « des héros ».
Ainsi, de ce que nous sommes et de ce qui nous entoure, en notre âme et hors de notre âme, il n’est rien que le génie de Beethoven ne représente et n’évoque, ne saisisse et n’embrasse. Il y a dans ses quatuors de la musique pour tous les degrés et pour tous les instants, pour tous les états et pour tous les aspects de la vie.
L’exécution des quatuors de Beethoven par « le quatuor » Joachim a été ce qu’il peut y avoir, dans l’ordre de l’interprétation musicale, de plus simple et de plus pur, de plus élevé et de plus profond. Encore voudrait-
on trouver ici un autre mot que celui d'interprétation. Il a le sens d'intermédiaire, et l’art de Joachim et des siens ne consiste, en s’effaçant, en s’oubliant euxmêmes, qu’à supprimer toute entremise, à créer entre l’œuvre et nous la communication directe et le contact absolu. « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Le serviteur fidèle parle ainsi de son maître, et, depuis plus d'un demi-siècle, les vrais, les grands maîtres, ont trouvé dans Joseph Joachim un de leurs plus fideles serviteurs. Quels disciples aussi : un Halir, un Wirth, un Haussmann, qu’avec lui nous venons d'entendre, il a formés à les servir comme lui! Admirable concert, où l’un commande sans rigueur, où les autres obéissent avec amour! Concert unanime, où vit en quatre personnes, où chante par quatre voix un esprit unique! « Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier. » Et puis, on ne saurait dire de tels musiciens qu’ils font de la musique. Mais plutôt ils sont la musique, et elle est eux, n'étant que 1 exercice naturel de leur activité, le mode essentiel de leur être.
Admirable interprète, — puisqu'il faut nous contenter de ce mot, — Joseph Joachim est de plus un illustre témoin. Lorsqu'il naquit, il y avait quatre années seulement que Beethoven était mort. Les Mendelssohn et les Schumann, puis les Brahms, l’ont eu pour élève et pour ami. Contemporain d’un âge glorieux de la musique, il y survit glorieusement. Enfin, rien n’est égal à la noblesse de son art, hormis la dignité de sa vie. « Veglio OJiesto y » disait Dante d'un grand Romain qu il rencontra parmi les ombres. Pour honorer la vieillesse de Joseph Joachim, on ne saurait trouver de plus beau nom.
A Édouard Risler.
Mars 1906.
Toujours du Beethoven, mais longuement cette || fois, et tout ce qui te viendra. » Taine parlait
un soir de la sorte à son ami Wilhelm le musicien 1 . Neuf fois, et non point une seule, chaque samedi, de la hn d'octobre à la fin de décembre dernier, M. Edouard Risler nous a joué du Beethoven, toujours du Beethoven. Et ce qui « lui vint », à l’admirable artiste, au cours d’une saison qui n’avait pas encore eu parmi nous sa pareille, ce ne fut rien moins que l'œuvre de piano presque tout entier, les trente-deux sonates du maître.
Neuf soirées consacrées à un seul musicien, par un seul interprète! Il n’y a que Beethoven pour mériter, j’allais dire pour supporter un tel hommage. Il n’y a que M. Risler aujourd'hui pour le lui rendre. Un public heureusement s’est trouvé, chaque fois plus nombreux, plus attentif et plus ému, pour y participer et pour y applaudir.