‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 18 sur 52 · Taine, Thomas Graindorge · texte numérisé non relu

Taine, Thomas Graindorge

nière fois, des sonates du maître. Et par là nous entendrons, au moment de nous séparer d’elles et pour ne l’oublier jamais, qu’elles nous offrent, avec un intérêt de sympathie ou d’émotion, des exemples de conduite et des leçons de volonté.

Chaque sonate de Beethoven (chacune au moins des plus grandes, des plus belles) est un combat. Elle est la lutte, non pour la vie, mais de la vie, la lutte qu’est la vie elle-même. Elle nous montre l’âme en proie aux forces ennemies, tantôt à celles du dehors, tantôt à celles du dedans, quelquefois encore plus redoutables.

Chaque sonate de Beethoven est une victoire. De tous les conflits, fùt-ce les plus atroces, Beethoven finit par sortir triomphant. « Je ne suis heureux, disait-il, que lorsque je surmonte quelque chose. » Son œuvre est le chant sublime de ses héroïques bonheurs. Frappé toute sa vie, mais frappé en vain, il est pareil au chêne blessé dont parle le poète, qui retenait la hache en sa blessure, et grandissait

... élevant vers le ciel dans son cœur,

L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur.

Pour vaincre la fortune et lui-même, le musicien des sonates a des recours et comme des armes différentes. Le plus souvent il se jette ou se rejette dans l’action. Après la marche funèbre, la tombe à peine fermée, le finale de la sonate en la bémol retourne et se reprend à la vie. Au début du finale de la sonate en ut dièse mineur (à Juliette), sur le dernier temps de chaque mesure, deux accords, frappés avec rage, brisent les furieux

assauts de la douleur. Enfin cette parole fameuse du maître : « Je veux saisir le destin à la gueule, » semble passer de Tordre de la pensée à Tordre de la réalité et de la vie dans la strette frénétique du finale de Y Appassionata.

Mais Beethoven a parfois des échappées plus hautes, on pourrait dire plus saintes. Alors il ne s’enivre plus de sa force, mais de sa douceur et de son sacrifice. Il possède son àme dans la patience. Il s’opposait, il se résigne, et nous ne savons rien de plus beau que sa révolte, hormis son acceptation. Ce n'est plus par la violence qu’il se libère : c’est par la contemplation et, comme nous le disions tout à l’heure, par le ravissement et par l’extase. Au cours de ses trente-deux sonates, les andante, les adagio sans nombre, ont préparé sa rédemption; le dernier morceau de son dernier chetd’œuvre, Yarietta suprême, est le sommet où elle s’a chève et se consomme en apothéose.

Parmi les plus grands artistes, en est-il beaucoup, en est-il un seul qu’on puisse, en prenant congé de lui, saluer deux fois, comme celui-là, du nom de maître? En est-il un dont le génie domine et règle conformément l’un à l’autre Tordre de l’art et celui de l’àme, notre vie esthétique et notre vie morale! Un conseil et même un commandement sort de l’œuvre entier de Beethoven. Il se résume dans les deux mots et dans les trois notes qui servent de thème au premier morceau de 1 une de ses grandes sonates : « Lebe wohl! Vis bien! » cette admirable formule de l’adieu allemand.

J.-S. BACH. — LE MUSICIEN-POÈTE

Page 1