‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 19 sur 52 · A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT · texte numérisé non relu

A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT

J.-S. Bach. — Le musicien-poète, par M. Albert Schweitzer, avec la collaboration de M. Hubert Gillot ; préface de M. Ch.-M. Widor. i vol. Leipzig , Breitkopf et Hærtel, igo5.

’est un livre d’érudition et c’est un livre d’art, où s’ajoutent à l’étendue des connaissances la profondeur et la finesse du sentiment. Que laisse-t-il donc à désirer? On le dira peut-être avant de finir. Mais, pour commencer, on aime à reconnaître que sur la vie et l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, rien n’avait encore été publié d’aussi complet en France; en Allemagne, rien d’aussi concis. « La vie et l’œuvre. » Au fond, et sous une apparence plus libre et plus diverse, tel est bien l’ordre — classique en de tels sujets — que l’auteur a suivi. Des cinq grands chapitres qui partagent son livre, l’avant-dernier : le Langage musical de Bach , est, par l'importance et l'originalité, le premier. Il traite d’une question que sous-entendait déjà le sous-titre de l’ouvrage : le Musicien-Poète. Et cette question dépasse ou déborde l’intérêt que peuvent offrir la personne et le génie du musicien, parce qu’elle touche à la nature, à l’essence de la musique même.

Ce que Bach eut de moins extraordinaire, c’est sa vie. Elle n’est en quelque sorte à la taille ni de son génie ni meme de sa famille.

Une longue race de musiciens le précède, ou le prépare; une autre le suit. Né en i 685 , le huitième enfant d’un père qui s'était marié deux fois, il eut lui-même deux femmes et vingt et un enfants un de plus que nous n’avions cru jusqu’ici). Huit seulement, quatre garçons et quatre filles, survécurent à leur père. Et cela fait comprendre assez pourquoi, dans certaines cantates du cantor sublime, tant de douleur se mêle à tant de piété.

La seule de ses filles qui se maria devint la femme d’Altnikol, un élève du maître. La dernière, Régine- Suzanne, ne mourut qu’en 1809. Elle était dans l'indigence. La charité publique finit par s'émouvoir pour elle, et Beethoven fut le premier à la secourir.

Quant aux fils, on connaît leurs destins. Friedemann commença par être organiste à Halle. Le comte de Lippe prit Jean- Christophe-Frédéric à son service. Jean-Christian succéda à Haendel comme directeur de la chapelle royale d’Angleterre. Il fut « le Bach de Londres ». Son frère Philippe-Emmanuel, claveciniste du grand Frédéric, était celui de Berlin.

Le père vécut assez vieux pour être témoin du succès de ses fils, mais non pas heureusement pour l'être de la déchéance de l’un d’eux. Friedemann, dont il avait le plus estimé les talents, se jeta dans le désordre et la débauche. Il abandonna sa famille, sa maison, et se mit à boire. Son violon sous le bras, il courait les cabarets et les mauvais lieux. On l’y ramassait le soir à demi mort.

J.-S. BACH. — LE MUSICIEN-POETE

Quelquefois pourtant, une lueur de raison, de fierté même, lui revenait. « On raconte qu un jour, dans une auberge, entendant dire que les sonates pour violon seul de Jean-Sébastien Bach n'étaient pas jouables, il prit son violon et les joua de mémoire, tout ivre qu’il était. » L’anecdote est à la louange au moins du fils et du musicien.

« L’âme d’un grand mystique confiné dans l’existence d’un paisible bourgeois du dix-huitième siècle. » M. Schweitzer définit l’àme de Bach en ces termes, d’après certaine cantate : Von der Vergnilgensamkeit (Éloge du contentement ) 9 qui lui parait en quelque sorte un portrait du maître par lui-même. A la bonne heure. Bourgeoise, c’est-à-dire honnête, intime et recueillie; ordinaire même si l’on veut, pourvu que ce ne soit point à dire basse, ou seulement vulgaire, l’existence de Bach fut en effet tout cela. Elle n’eut rien, comme celle de Haendel, d’officiel et de public. Rien non plus d’incertain d’abord et d’errant, puis, à la fin, d’étranger à la patrie allemande. La carrière de Bach peut se résumer en quelques étapes modestes, et qu’il a toutes parcourues sur les chemins de son pays.

Au sortir du collège de Lunebourg, les premières et très humbles «places » du futur musicien de la Passion selon saint Matthieu furent celles de violoniste dans l’orchestre de Weimar, puis d’organiste dans les deux petites villes d’Anhalt et de Mülhausen. En 1708, âgé de vingt-trois ans, il retourne à Weimar. Bientôt, n’ayant point à se louer de son maître, il le quitte pour un autre, le prince de Cothen, dont il dirige la chapelle

pendant six années. Enfin, en 1723, il se fixe à Leipzig. Il y succède à Kuhnau comme cantoi' de la Thomas schule, c’est-à-dire en la double qualité de maître d’école et de maître de chapelle. Il fit ce métier, car c’était à peine davantage, pendant un peu plus d’un quart de siècle et jusqu’à sa mort.

Le génie du maître s'accommoda mieux que son humeur d’un état qui lui créait des devoirs étroits et de vastes loisirs. Dans cette période, la plus importante de l’existence de Bach, son biographe a très bien fait la part des grandes œuvres et des petites misères. La besogne du cantor était peu de chose : quelques leçons de musique, voire de latin, à de pauvres gamins; chaque samedi, répétition, et le dimanche, exécution de l’office dans les deux principales églises de la ville, tour à tour. Voilà pour le travail.

La condition était moindre encore. Avec peu de considération, elle ne comportait aucune indépendance. Or, c’est de l’une et de l’autre que Bach était le plus avide et le plus jaloux. Constamment en lutte avec le conseil municipal, puis avec le consistoire, puis avec tous les deux ensemble, cet étrange et farouche serviteur entendait n’obéir qu'à lui-même. Non seulement audessus, mais à côté, mais au-dessous de lui, sa droiture, et parfois sa rigueur, suscitait à tout instant des conflits et des querelles. Il ne s’accordait pas beaucoup mieux avec ses subalternes et ses égaux qu’avec ses supérieurs, et Thistoire a parlé de certaine perruque par lui jetée à la tête d’un de ses collègues, d’où, préalablement, il l’avait arrachée.

J.“S. BACH. —■ LE MUSICIEN-POETE

Et puis, dans la vie comme dans l’art, il voyait tout en grand. D’un léger incident il faisait une affaire grave. Enfin il regardait toujours droit devant lui et réglait sa marche selon son regard. Alors il donnait contre 1 obstacle que, plus adroit, il eût tourné peut-être, et, sans l’ébranler, il ne faisait que s’y meurtrir.

C’est pourquoi son école, son église même, lui fut quelquefois amère. Mais il ne trouva que douceui en sa maison. Autant que du sanctuaire, Bach est un grand musicien du foyer. « Avec ma famille, écrit-il à l’un de ses amis, je puis déjà former un concert vocaliter et instrumentanter, surtout que ma femme chante un très beau soprano et que de son côté ma fille aînée exécute sa partie pas mal non plus. » Quant aux autres enfants, nous avons vu comment ils étaient doués.

Était-on las de faire de la musique, on en copiait avec le même amour. Dans la cantate : Ihr die ihr euch von Christo nennet , une simple partie de second hautbois évoque un gracieux tableau. « Les en-tête et les clefs sont de la main d’Anne-Madeleine 1 ; mais les notes, gauches et raides, trahissent une main d entant. Au bas setrouveun petit monogramme, très primitif, qui s’efforce de combiner les trois lettres \\ . F. B. \\ ilhelm Friedemann Bachï. La cantate est très probablement de 1723. L’enfant avait alors treize ans; c’était sa première belle copie. » Et l’écrivain, suivant son aimabla rêve, croit voir la mère et le fils assis à la même table. On

Page 1