LE MUSICIEN-POETE
— fort inégal d’ailleurs — de la pensée de Bach entre l’idéal de l’Allemagne et celui de l’Italie est une question qu’on avait rarement abordée. Il n’en est pas une autre que M. Schweitzer ait mieux éclaircie.
Je me trompe : il en est une autre, et d’intérêt plus général, que les deux mots de « musicien-poète » suffisent à poser, si ce n’est, d’avance, à résoudre. « Musicien-poète », qu’est-ce à dire, sinon qu’un grand musicien n’est jamais un musicien seulement; qu’il y a dans la musique autre chose et quelque chose de plus que la musique même; enfin que son objet essentiel et sa raison dernière ne consiste pas dans sa beauté particulière et spécifique, mais dans la manifestation, par cette beauté même, de l’ordre de l’esprit et surtout de celui de l’àme.
Vous reconnaissez la doctrine, éternellement débattue, de « l’expression musicale ». Elle eut toujours et toujours elle gardera ses ennemis et ses adeptes, ses « athées », comme on les nomma jadis, et ses croyants. Il nous plaît qu’une précieuse recrue vienne accroître et fortifier le parti de la foi. Nous sommes heureux que l’auteur d'une étude aussi considérable comprenne et qu’il admire, qu’il fasse admirer et comprendre la musique de Bach non seulement comme pure musique, mais, pour ainsi dire, en fonction de ses facultés et de ses beautés expressives. Tel est bien le principal, sinon l’unique dessein de ce livre, son plus grand effort et son dernier effet. Sous les formes sonores : mélodie, rythme, harmonie, l’auteur va* droit au fond, à la pensée ou au sentiment que ces formes contiennent et qu'elles tradui-
sent. Il estime avec raison que la psychologie a son mot à dire en esthétique, et qu’une étude d’art ne se réduit pas sans doute à une étude d’âme, mais qu’elle s’y rattache et finit toujours par y revenir.
C’est l’âme, il n’y a pas d’autre terme, dont M.Schweitzer nous signale, dans l’œuvre entier de Bach, la présence, l’action et la vie. Le sentiment, que dis-je, tous les sentiments : joie, douleur, amour, et bien d’autres encore; tous, à leurs degrés différents, avec leurs nuances infinies, voilà l’ordre que l’écrivain nous montre ne faisant qu’un, chez Bach, avec l'ordre de la musique, ou de toutes les musiques, Bach étant, à lui seul, tant de musiciens et de si divers!
Nous devons avouer pourtant — et c’est la réserve annoncée au début de ces pages — que dans la définition et l’analyse psychologique, ou par la psychologie, du génie musical de Bach, M. Schweitzer a peut-être passé la mesure. Aussi bien, les excuses ne lui manqueraient pas. Cette vérité, que la musique n’est pas autre chose que le mode sonore de l’esprit et de l’âme, cette vérité ne saurait être traitée ou maniée avec trop de prudence. Il faut l’entendre largement, ne la point suivre ni poursuivre jusque dans le détail, enfin ne pas la serrer de trop près, de peur de la voir nous échapper et s’évanouir. A force de « poetisiren », comme disait Schindler à Beethoven, on finirait par tomber dans le raffiné, l’artificiel et l’arbitraire. On a beau ne prêter qu’aux riches, si riche que soit la musique en ressources expressives, c’est une erreur, ou plutôt un abus, de les lui prêter toutes. Le langage ou le symbolisme