REQUIEM » DE M. GABRIEL FAURE
une lente et longue mélodie se déroule, faite des notes moyennes de la voix, de notes à la fois peu nombreuses et peu distantes. Elle se meut, cette mélodie, sans hâte et sans écarts ; elle use avec calme, avec modération, et du temps et de l’espace. Ainsi procède volontiers la phrase vocale de M. Fauré, non seulement ici, mais ailleurs encore, et cette restriction du champ ou de Yambitus mélodique donne à l’œuvre tout entière un caractère de réserve et de retenue, le charme, le mystère du recueillement et de l'intimité.
Car ce Requiem ne conviendrait pas à toutes les funérailles. Il ne siérait pas davantage à toutes les douleurs, ni même à toutes les formes, à tous les moments de la douleur. Il n’est pas fait pour des héros. Que dis-je! il semble, en dépit du texte, ne prier que pour une seule mémoire. Les voix ont beau chanter : Doua eis> « donnez-leur le repos », c’est : ei, au singulier, et au féminin surtout, que je crois, que je veux entendre. « Donnez-lui le repos, à elle. » C’est pour une jeune et douce morte que cette musique féminine prie. En ce Requiem indulgent, le Dies irœ ne se chante pas. Rien n’est terreur ni colère; tout est amour. Les dernières pages rappellent vaguement le verset final du Stabat de Pergolèse : « In Paradisum... In sanctam civitatem Jérusalem. .. » Ces grands et beaux noms flottent dans une lumière douce, et lorsque viennent les mots : « Cum La^aro quondam paupere , Avec celui qui fut autrefois le pauvre Lazare, » ils sont notés si tendrement, qu’ils font pressentir et comme entrevoir l’éternelle réunion des malheureux et des bienfaisants, et qu’avec
l’impression de la foi, de l’espérance, ils donnent encore celle de la charité.
Rien non plus n’est ici le désespoir, à peine la douleur; la tristesse plutôt, dont on a dit finement qu’elle « est une sorte de crépuscule qui suit la douleur 1 . » Ce que chante la musique un peu crépusculaire du Requiem , ce n’est pas l’ardeur et comme le midi dévorant, mais le soir apaisé de la souffrance; c’est la commémoration plus que la présence et l’actualité de la mort.
S’il vous plaît d’en sentir le terrible aiguillon, et qu’il vous perce le cœur, rouvrez les deux premiers recueils de lieder de M. Fauré. Vous trouverez là quelquesunes des plus belles choses, des plus ingénieuses ou des plus émouvantes qu’on ait écrites de nos jours et dans notre pays : les Berceaux , les Roses d’Ispahan, le Clair de lune ou encore, sur des paroles italiennes : Levati, sol, che la lima è levata, un chant vraiment admirable et qui rappelle les plus pures can\ones de la vieille Italie. Mais surtout, après le Requiem , et comme au sortir de l’église, allez jusqu’ « au cimetière ». Lisez la déchirante mélodie qui porte ce nom. Alors vous saurez à quel transport, à quelle violence la musique de M. Fauré atteignit un jour, et non plus quels soupirs, mais quels sanglots, quels cris lui peut arracher la douleur.
i. Prévost-Paradol.