LA MUSIQUE
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l’église, comme dans le Prophète , des événements qui pourraient aussi bien s’accomplir ailleurs. Non : 1 action et le décor, le fait et le lieu se commandent et pour ainsi dire se conditionnent l’un 1 autre; on ne saurait les diviser, et les rites chrétiens, loin d’entourer seulement le drame et de l’orner, en font le principal ressort et comme la matière morale elle-même.
Dès les premières scènes, extérieures encore au sanctuaire, une influence mystique se répand. Depuis Guillaume Tell et le modeste chœur de la chapelle, le sentiment de Dieu dans la nature s est étendu et fortifié. Là-bas une humble cloche seule sanctifiait 1 heure. Ici résonnent d'augustes sonneries, des fanfares suaves et lentes, et, le soir, les bois, les eaux, toutes les choses sont bénies, toutes semblent prier.
L’homme n’a jamais prié comme prient, autour de l’autel qui porte le cristal sanglant, les serviteurs du Graal. Voici la plus sublime représentation que l’Église catholique ait trouvée encore de ses plus sublimes mystères. La plus sublime, et la plus complète aussi : car le sentiment et le culte, l’esprit et la lettre, les attitudes et les mouvements, aussi bien que l’oraison, la méditation et l’extase, que la foi et que l’amour, toute notre Église, ou tout de notre Église est figuré musicalement ici. Cherche-t-on par quelles figures? Il apparaît aussitôt que c’est par celles-là justement, par ces deux-là, qu une longue tradition consacre, que la pratique moderne avait abandonnées, et que les instructions pontificales se proposent et nous imposent de rétablir. Cette longue, très longue scène de Parsifal ne comporte pas un
solo, pas un morceau qui sente le théâtre, ou seulement le concert, pas un éclat, pas un soupçon de ce style profane — je veux dire dramatique et passionné — où se développe et s’épanouit pour elle-même une musique étrangère, quand ce n’est point indocile, aux paroles ainsi qu’aux rites sacrés. L’orchestre même — l’orchestre de Wagner! et de sa dernière partition — ne craint pas, à l’occasion, de s’effacer devant la voix, ou mieux, car l’ensemble de la scène est choral, devant les voix, tantôt devant leur unisson, tantôt devant leurs accords. Mais il est un instrument ou plutôt un organe sonore, et vraiment d’église, dont cet orchestre a reconnu et subi volontairement ici la souveraineté sainte : c’est la cloche. Lamennais, dans sa Philosophie de l'art, avait défini le caractère grandiose et surnaturel de la cloche; Wagner, dans Parsifal, la rendu sensible et magnifiquement réalisé. Extérieure à l’église, la cloche lui apporte, afin qu’elle les unisse *à celles de l’humanité, les voix de la nature ou de l’univers, de ces dehors dont elle vit elle-même environnée : voix de la terre, au sein de laquelle elle fut arrachée; voix du ciel, dans lequel elle se balance; voix de la plaine, de la montagne et de la forêt, de l’horizon enfin, que, du haut de sa tour, elle domine et remplit tout entier de ses ondes. Cloches de deuil ou de fête, de mort ou de nativité; couvre-feu mélancolique ou tocsin meurtrier des Huguenots; à l’autre extrémité et comme au pôle opposé de notre art français, dans Fra Diavolo, gai carillon de Pâques fleuries; cloches fidèles de Marling, qu’en un de ses lieder les plus touchants Liszt écoutait pieusement
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et déjà de si loin; cloches imitées par l’orchestre, par le piano même accompagnant la voix, ou cloches véritables; cloches des cathédrales ou des chapelles, des cités ou des hameaux, jamais jusqu’à Parsifal vous n’aviez sonné, chanté, prié ainsi. Jamais vous n’aviez été les interprètes ou les annonciatrices d’une foi si robuste et d’un si tendre amour; jamais surtout vous n’aviez donné l’idée et l’exemple de ce que la musique à l’église pourrait vous devoir de grandeur religieuse et de liturgique beauté.
Et jamais non plus, à l’église, les chants ne furent depuis longtemps aussi purs, aussi pieux. On l’a fait observer avec justesse : dans les parties religieuses de Parsifal, Wagner s’est proposé, voire imposé, d’ « éviter toute harmonie pathétique et toute mélodie sentimentale 1 ». Or, pour y réussir, il n’a pas trouvé de plus sûr moyen que de revenir — sans rien sacrifier pourtant de son génie moderne — de revenir, par un libre mais fidèle retour, aux deux formes par excellence de la musique d’église : la monodie grégorienne et la polyphonie alla Palestrina.
Parmi les thèmes sacrés de Parsifal, celui qu’on peu nommer le principal, parce qu’on l’entend le premier et que peut-être il surpasse tous les autres en ampleur comme en beauté, ce thème approche de près du type grégorien. Il en possède les caractères essentiels. A peine accompagné par un sourd et monotone roulement de timbales, il n’est que mélodie; il n’existe et ne vaut,
1. Parsifal, de Richard Wagner, par M. Maurice Kufl'erath. Paris, 1890; Fischbacher.
du moins en son premier état, que par la succession et non par la combinaison des notes. En outre il évolue, il se développe avec tant de lenteur, que la mesure en devient pour ainsi dire insaisissable. Elle se fond, elle se perd dans un rythme très large, un peu lâche, et qui enveloppe, au lieu de la partager, l’immense période tout entière. Et cela aussi est de style grégorien. Une certaine asymétrie générale de la phrase fortifie ce caractère. Il n’y a pas jusqu’à la tonalité ou, pour parler plus exactement, jusqu’au mode, qui n’y ajoute encore. C’est le mode hypolydien pur, un de ceux qui de la musique antique ont passé dans le plain-chant 1 . Ce thème enfin, — si nous le prenons toujours à son origine, avant qu’il s’anime et se dramatise au contact de la passion et de la douleur humaine d’Amfortas, — ce thème est doué d’une expression ou d’un éthos vraiment surnaturel et comme divin. Aussi Wagner l’a-t-il choisi pour traduire les paroles de la consécration : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang. » Paroles saintes entre toutes, si redoutables à la musique, qu’elles lui sont même interdites par la liturgie, et que, dans la réalité du sacrifice, le prêtre les parle à peine et les prononce tout bas. Sébastien Bach les avait chantées avant Wagner. Mais le musicien de Parsifal l’emporte ici sur celui de la Passion selon saint Matthieu , et c’est l’honneur du génie ou de l’idéal grégorien, qu’une mélodie qu’il inspira nous paraisse, plus que toute autre, digne du plus