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M. Maurice Kufferath

LA MUSIQUE D’ÉGLISE AU THEATRE

grand de tous les mystères et de tous les miracles chrétiens.

C’est une mélodie à l’unisson. Et le chœur des chevaliers, sur un rythme de marche, est un unisson aussi. Mais à ces chants homophones d’admirables polyphonies vocales répondent et font équilibre. Partout, en ces pages véritablement liturgiques, partout et toujours dominent les voix. Les voix, non l’orchestre, expriment tous les degrés et comme tous les modes de la prière, de la méditation, de l’adoration et de l’extase. Elles ne font pas autre chose que prier. Mais comme elles prient! Comme leur oraison, qui tout à l’heure se rassemblait pour ainsi dire en une seule coulée sonore, se divise maintenant, se décompose en accords subtils et en atomes harmonieux! « Durch Mitleid wissend, Der reine Tinor / » Rappelez-vous quel mystérieux et mystique soupir promet au martyre d’Amfortas le sauveur « innocent et pur, instruit par la pitié » ! Telle autre phrase, polyphonique aussi, l’est avec plus d’abondance et se développe davantage. Déplus en plus, on dirait que des harmonies sixtines remplissent et font chrétienne, catholique meme et presque romaine la chapelle du Montsalvat. Un thème très court, mais très caractéristique, n’est autre chose que la formule d’un Amen en usage dans la liturgie de l’église de Dresde. Certains musicologues allemands ont cru pouvoir l’attribuer à un maître de chapelle italien, et des successions harmoniques semblables à celles qui le constituent se rencontrent constamment dans les messes de Palestrina.

Ainsi, répétons-le, la plus belle scène d’église que le

génie moderne ait conçue et réalisée au théâtre, se partage entre les deux formes par excellence de la musique d'église : celles-là justement que le chef de l’Église, il y a peu de mois, a jugé convenable et nécessaire de remettre en honneur. Une œuvre telle que Parsifal est peut-être, bien que théâtrale, assez pure, assez sainte, assez chrétienne, pour témoigner indirectement de cette convenance et de cette nécessité. Relue à l’occasion et sous l’impression des préceptes du Saint-Père, il semble que, par une sorte d’harmonie préétablie, elle s’accorde avec eux, qu’elle les éclaire et les confirme, et que, leur soumettant d’avance, et comme d’instinct, la musique religieuse, même dramatique, elle montre assez tout ce que la musique liturgique gagnerait à leur obéir à son tour.

Il est un point particulier des instructions pontificales que peut élucider l’exemple de Parsifal , ou plutôt une objection qu’on leur a faite, et qu’il résout. Après avoir ordonné le retour au chant grégorien et à la polyphonie classique, le Motu proprio se garde sagement d’interdire la musique moderne dans l’église. Il l’y subordonne seulement à plusieurs conditions, dont la première — qui n’est pas la moins libérale — consiste dans une certaine analogie ou communauté de sentiments et de style avec le plain-chant et le chant palestrinien. D’aucuns ont cru pouvoir conclure de cette restriction et de cette direction indiquée, au péril inévitable de l’imitation et du pastiche, à l’asservissement et par conséquent à la paralysie et à la mort de l’art religieux. Que l’exemple de Parsifal suffise à dissiper de trop

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promptes alarmes! Le régime établi par le Motuproprio n’a rien de si funeste ou seulement de si rigoureux, puisque le plus grand des musiciens modernes a pu le supporter sans dommage et sans apparence même de contrainte. Créé sous l'influence du génie grégorien et du génie palestrinien, Parsifal n’en demeure pas moins l’œuvre d’un génie auquel il est difficile de refuser l’originalité, la nouveauté et l’indépendance. Aussi bien il serait aisé, en reprenant les divers passages cités plus haut, de montrer tout ce que Wagner a su introduire de son âme et de la nôtre, de notre âge et du sien, tantôt en des mélopées issues du plain-chant, tantôt en des accords inspirés de Palestrina.

Voilà ce que la musique a fait hier pour la représentation de l’église au théâtre. Pourquoi ne le ferait-elle pas demain à l’église même, et pour l’église? Alors on saura ce que peut être un art vraiment liturgique et comment il peut l’être : par le sentiment et le respect de la parfaite convenance, sans laquelle il n’est pas de beauté parfaite, et par l’accord, invariablement cher au christianisme, de la tradition avec le progrès et de la discipline avec la liberté.

Maintenant, au moment de conclure, il n’est pas inutile de prévenir une objection, pour y répondre; une équivoque même, afin de la dissiper. Rien ne serait plus contraire à notre dessein, — à peine avons-nous besoin de le dire ou de le répéter, — non pas que d’introduire la musique dramatique à l’église, puisque, hélas! elle y a pris place, mais que de l’y fortifier. Entre le sanctuaire et la scène, nous demandons plus que jamais

que rien ne soit commun : non seulement les morceaux profanes, tels que l’entr’acte de l’ Artésienne , l’intermezzo de Cavalleria rusticana , la marche d 'Alceste, le Preislied des Maîtres Chanteurs — fût-ce, exécuté par l’orchestre de l’Opéra, le « Sommeil de la Walkyrie », — mais les passages même les plus religieux, presque les plus liturgiques, des opéras que nous venons d’analyser. Nous ne conseillons pas à nos curés et à nos maîtres de chapelle d’emprunter un Te Deum au Roi d’Ys ou au Prophète, et nous aimerions pouvoir interdire à nos organistes d’accompagner avec les motifs de Parsifal l’offertoire ou la communion. De quoi s’agit-il donc? Tout simplement de ceci, que nous annoncions tout à l’heure et que nous voudrions avoir démontré : c’est que le théâtre, quand il l’a fallu, s’est renoncé luimême pour se faire, en quelque sorte, l’église, qu’il avait le devoir et l’honneur de figurer. Il a dépouillé le caractère mondain, profane, théâtral en un mot, que l’église au contraire n’a pas honte d’affecter ou de revêtir. Ainsi la représentation ou la fiction des choses saintes est devenue plus sainte et plus vraie que leur réalité. Cela suffit peut-être pour que la musique d’église reçoive de la musique de théâtre — nous parlons de la plus grave, de la plus pure — de piquantes et justes leçons.

Septembre 1904.

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