HARMONIES ROMAINES
Au Marquis Piero Misciattelli.
Rome, mai 1905.
’ai toujours à l'esprit, quand j’entends une mélodie italienne en Italie, ces mots de M. Paul Bourget dans son ingénieux Paradoxe sur la musique : « Allez donc jouer ces airs-là dans le Nord; autant vaudrait y planter des orangers. » Il faut écouter là-bas certains airs comme on y respire les orangers en fleur. Alors, mais alors seulement, de fines et parfois de profondes harmonies se créent ou se rétablissent. Dans l’ordre même de la musique, Rome possède et nous révèle, si nous savons l'interroger, le secret de rapports et de contrastes qui, loin d’elle, nous demeureraient mystérieux. La poésie de ses matins et de ses soirs, le charme de chacune de ses heures, est fait de sons autant que de clarté.
Connaissez-vous, presque appuyée au flanc du Palatin, une vieille église de briques en forme de rotonde? On lit à la porte cette brève dédicace : Sancto Theodoro militi et martyri . Songeant, hélas! à nos soldats, nous y entrâmes un dimanche. Elle était presque vide. L’autel illuminé portait, comme une étrange et blanche
architecture de bois, un double étage de rinceaux et de volutes à jour. De chaque côté se tenait un moine à genoux, la tête et le corps perdu sous le capuchon et les plis de sa robe d’ivoire. Un paysan, le front contre le pavé, priait aussi, mais tout haut, et des pleurs, quelquefois des sanglots, se mêlaient à sa prière. Soudain, par la porte entr’ouverte, une musique lointaine arriva. Un piano mécanique jouait la fameuse phrase du Trovatore, l’adieu de Manrique à Léonore après le Miserere. Alors, malgré l’instrument grossier, malgré l’imprévu, presque l’impertinence de la rencontre, ce fut un instant de beauté rare et de vérité profonde. Il nous sembla que jamais l’admirable plainte ne s’était accordée avec une plus simple, plus rude et plus sincère douleur.
Le lendemain, nous suivions le chemin qui monte à Sainte-Sabine entre les murs des vergers. Les bras chargés de fleurs, des jardiniers de l’Aventin nous croisaient en chantant. Au-dessous de nous, sur l’autre rive du Tibre, une procession passait. On distinguait les robes rouges des enfants et le dais de soie blanche et d’or qui se balançait au soleil. Un régiment rencontra le cortège. Il jouait la marche d 'Aida. Cette fois encore, au lieu d’une dissonance, une harmonie se créa. Par son éclat pareil à celui des couleurs, par sa joie égale à la joie du matin d’été, cette musique brillante, et qui jamais n'eut rien d'égyptien, nous parut tout avoir de l’Italie sa mère, et pour un moment, parmi tant de signes visibles, elle fut le signe et l'àme sonore de sa patrie.