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HARMONIES ROMAINES

Plus haut, sur le sommet de l'Aventin, des conformités plus nobles et plus profondes se découvrent. L’abbaye de Saint-Anselme est à Rome l’asile et l'école par excellence du chant grégorien. Saint-Anselme est quelque chose à la fois de très simple et de très grand; quelque chose que Solesmes, hélas! et tant d’autres monastères bénédictins ne peuvent plus être en notre pays : un des lieux du monde, honorés partout et chez nous seuls maudits, où la prière de l'homme a le plus de beauté.

Qu'ils viennent ici comprendre et ressentir cette beauté, ceux qui s’obstinent à la méconnaître. Plus que toute autre forme sonore, peut-être plus que la polyphonie palestrinienne elle-même, dont l’origine ou le berceau fut ailleurs, la mélodie grégorienne éveille dans l’atmosphère de Rome des harmoniques sans nombre. Au dedans, au dehors, Saint-Anselme les rassemble toutes. Dans l’église, imitée des basiliques primitives, les colonnes de marbre lisse, le plafond à solives, les lignes droites et les surfaces planes, tout appelle en quelque sorte le plain-chant et lui répond. Sortons maintenant. Le ciel est pur, une lumière égale baigne les choses, et devant nous, jusqu'aux montagnes albaines, les formes de la nature s’étendent, nobles, simples comme celles de l’édifice et comme celles des chants. Ces chants enfin, qui se taisent à peine, dont l'écho résonne encore à nos oreilles, ils étaient mélodie, rien que mélodie. Et pour cette raison dernière, qui résume et domine toutes les autres, la voix que nous venons d’entendre en eux, c'est la voix primitive et peut-être immortelle du génie latin.

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Latins aussi, prêtons l'oreille à cette voix salutaire. Nous avons besoin aujourd'hui de mélodie et de monodie. Dans un art qui se décompose, afin de le resserrer et de le raffermir, il faut réintégrer l'élément individuel et le corps simple. Le chant grégorien nous offre à cet effet son exemple et son secours. Hors de l'église même, la musique en pourrait éprouver les bienfaits. Sa vertu va plus loin qu’on ne pense. Elle produit, à force de sobriété, des effets où la polyphonie, pour avoir abusé de la complication, finira par ne plus atteindre. J’eus l’honneur, un dimanche, d'être l'hôte des religieux de Saint-Anselme. Le déjeuner s’achevait, une cloche ordonna le silence. Quelques secondes s’étaient écoulées, quand tout d’un coup et tout d’une voix, de leur voix unique faite de leurs cent voix, les moines entonnèrent la prière d'actions de grâces. Il n'y avait pas là de mélodie, mais une psalmodie a peine, et, sur une seule note, longuement tenue, comme une coulée de pure lumière. A la fin, par degrés diatoniques, le robuste unisson descendit d’une tierce, lentement, puis s’éteignit.

Ce fut tout, mais ce fut assez. J’aurai toujours dans l’oreille, et dans lame, l'admirable cadence. J'ignorais, avant de l’entendre, mais je sais maintenant, et pour jamais, ce que la démarche sonore la plus simple peut avoir de noblesse et de puissance, d’humaine et de vivante beauté.

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A Madame la Comtesse Frignet.

Rome, 1904.

§fâjp ANS un e rue étroite, à quelques pas du Capitôle, une façade haute et sombre s’élève. Elle a peu de fenêtres, et grillées. Ce matin, les pavés, ou les dalles plutôt, luisent de pluie. Entre les nuages et les ondées printanières sourit l’azur du ciel latin. C’est ici que, vers 1 an 1430 , sainte Françoise Romaine fonda 1 ordre de ses Oblates. Ici elle acheta pour ses compagnes une petite maison que dominait une tour appartenant à l’ancienne famille des Specchi. La famille est depuis longtemps éteinte. Il reste de la tour quelques débris à l’intérieur du couvent et ce nom brillant des « Miroirs », que portent encore les Nobili signore di Tor de ’ Specchi .

Françoise naquit en i38q, de parents nobles et pieux. Toute petite, elle ne montra de goût que pour la prière,

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l’aumône et la pénitence. A treize ans, belle déjà de la beauté romaine, elle dut, sur l’ordre de son père, renoncer à Dieu, qui l’appelait, et devenir la femme du seigneur Lorenzo Ponziani. Comme autrefois la vierge Cécile, elle n’entra qu’à regret dans le palais d’un époux. Mais Lorenzo, qui l’aimait, ne tarda point à la comprendre, et, durant leur vie commune, qui dura quarante années, il ne souhaita que de servir en quelque sorte la sainteté de sa compagne et de 1 imiter.

Une main de femme a tracé le portrait de cette femme, en des pages où nous renvoyons le lecteur 1 . Il y verra la sainte partout et toujours égale à ellemême, soit à son foyer, soit dans le monde, où longtemps il lui fallut demeurer, soit enfin dans sa pieuse retraite. Il y trouvera le récit de ses travaux, de ses visions, et des miracles que, parmi les périls et les épreuves que Rome et l’Église eurent alors à traverser, la prière et la charité de Françoise accomplit.

Attirées par tant de vertus, plusieurs patriciennes de Rome avaient formé autour de « Madonna Ponziani » un petite association de prières et de bonnes œuvres. Pour se lier plus étroitement ensemble et sanctifier leur lien, Françoise leur proposa de s’affilier, en qualité d’Oblates, à la grande famille bénédictine. Elles acceptèrent et, le i5 août 142 D, dans une petite église du Forum, Santa-Maria-Nuova, qui depuis a reçu le corps et le nom de la sainte, elles firent, non pas leur « profession », mais, comme elles disaient, leur « offrande ».

1. Sainte Françoise Romaine, 1 vol., par M mB la comtesse de Rambuteau.

Quelques années encore elles n’eurent de commun que l’esprit, non l’asile, et chacune continua de vivre en sa maison. Mais bientôt la sainte entendit en son âme des appels plus pressants et plus précis : « Tes filles, lui disait une voix, auront le cœur pur et les mains innocentes. Elles seront chastes, généreuses, pacifiques, promptes à obéir. » Une autre voix, où Françoise crut reconnaître celle de saint Paul, lui dicta la règle de son ordre. Une autre encore, celle de saint Pierre, fixa le costume : robe noire et voile de blanche étamine, que les vierges et les veuves du noble institut portent encore aujourd’hui.

Dans la retraite où Françoise les avait enfin rassemblées, elle-même ne put venir les rejoindre qu’après la mort, adoucie et sanctifiée par elle, de Lorenzo son époux. Elle avait perdu naguère deux de ses enfants; le seul qui lui restait, un fils, était marié. Nul soin désormais ne la retenait plus.

Pourtant, un suprême devoir allait la rappeler encore. Un jour, un message lui fut apporté. Mourant de la fièvre, son fils la demandait en hâte. Elle accourt, le soigne et le guérit. Mais elle prend le mal à son tour, et si prompt, si violent, qu’elle n’a même pas la force de regagner sa chère cellule. Le monde, qu’elle avait méprisé et qu’elle avait fui, se vengeait. Il la reprenait pour une heure, la dernière, et ce n’est pas dans son couvent, c’est dans son palais que la sainte dut accepter de mourir.

Mais sa vraie demeure est ici. Ici les plus nobles filles de Rome, gardiennes d’un idéal ou d’une vocation près de cinq fois séculaire, partagent encore leur vie entre la prière, la pénitence et la charité. Leur porte, qui ne s’ouvre guère, s’ouvre toute grande à certains jours de fête. J’avais appris que le jeudi saint est de ceux-là. J’entrai donc, et la première impression que je ressentis fut en effet de noblesse. Des salles, des galeries peintes à fresque, une chapelle oblongue, avec son pavé de vieille mosaïque, ses parois revêtues de boiseries brunes, et plus haut de damas cramoisi, son riche plafond à caissons dorés, tout respirait la beauté, j’allais écrire l’àme romaine, faite de gravité et de grandeur.

Après la messe, la procession se forma pour se rendre au « Tombeau », disposé dans une chapelle souterraine. Par des couloirs et des escaliers sombres, le long cortège des prêtres, des religieuses et des fidèles descendit lentement. Il pénétra dans la crypte, et soudain ce fut comme si l’on se trouvait au milieu du soleil. Autour de nous tout rayonnait, tout était lumière, et lumière d’or. Sur l’autel, devant l’autel et dans toutes les mains, des cierges brûlaient par centaines. Des lustres de cristal pendaient des voûtes. Fixée à chaque pilier de la nef, une « applique » d’or, portant un faisceau de bougies, élevait devant une glace le bouquet de ses flammes légères. Ce n’était plus la tour des Miroirs, c’en était la grotte étincelante et vraiment féeri-

que. Des nattes de paille, étranges et splendides, tressées et brodées d’or, à grands ramages, revêtaient les murailles de lourdes chapes de vermeil. Au fond, l’autel semblait un buisson ardent deux fois, du double éclat de ses feux et de ses fleurs. Alors ces vers de Dante nous revinrent à la mémoire :

Io vidi più fulgor vivi e vincenti Far di noi centro e di se far corona.

Comme du pèlerin ébloui, « les éclairs vivants et vainqueurs se faisaient de nous un centre et d’euxmêmes une couronne ». Étincelles et flammes, rayons et reflets, la lumière à tous ses degrés et sous toutes ses formes honorait, adorait Celui qui l’aima plus que toute chose, puisque avant toute chose il la voulut créer.

Bientôt les sons à leur tour lui rendirent hommage. Portées par les accords d’une harpe, deux voix de fem mes s’élevèrent en tremblant. Elles chantaient, les deux cantatrices invisibles, le chant sublime de la désolation : G vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus . La musique, les voix, le style, tout était purement italien. Par la forme ou la formule extérieure, sinon par le sens profond, ces mélodies, strophes ou duos, en rappelaient d’autres, celles-là divines, qu’au pied de la croix où se tient la mère douloureuse, Pergolèse mourant jadis a soupirées.

Ce fut assez de cette ressemblance lointaine pour créer un moment de beauté. Dans l’air trop vibrant de rayons, trop chargé de parfums, que la harpe était frêle

et qu’elles paraissaient faibles, les voix! Comme elles semblaient venir de loin ! Du fond de quelle solitude, ou peut-être de quel abîme! Que leurs notes, filées lentement, et leurs modulations, et leurs cadences défaillantes, avaient de mélancolie et de langueur! Dolor, dolor sicut dolor meus , les mêmes mots revenaient sans cesse. Puis ils ne revinrent plus. Les paroles, les sons, tout finit par s’éteindre et mourir, et les dernières notes exprimèrent une si affreuse, une si poignante détresse, que nous doutâmes un instant si jamais douleur avait égalé cette douleur.

Mais où donc étions-nous? Et quel jour? Assemblés pour quelle cérémonie et par quels souvenirs? « Un tombeau! s’écrie Roméo dans le caveau de Juliette, non, mais une salle de fête, pleine de lumière! » A cette fête somptueuse, on eût dit que l’Italie d’autrefois, l’Italie telle que l’ont vue les de Brosses, les Goethe, les Stendhal, l’Italie sensuelle et voluptueuse jusque dans sa religion et dans sa prière, nous avait conviés ce matin. Elle n’avait rien oublié pour l’embellir. Ou plutôt je me trompe et je dirais volontiers le contraire, elle avait oublié trop de choses. Avec la mémoire d’abord, avec la figure et l’âme de la sainte dont nous étions les hôtes, avec l’esprit que ses filles ont hérité d’elle et la règle qu’elles suivent et les œuvres qu’elles accomplissent, ce charmant appareil, cet apparat magnifique étaitil tout à fait d’accord? S’il est vrai que Françoise fut

du monde, il n’est pas moins certain qu’elle ne l’aima jamais et que dans sa retraite, avec elle, après elle, rien de lui n’a jamais pénétré.

Pas plus qu’à sa vie et à sa vocation, les splendeurs de l’office qu’on célébrait en sa demeure ne se rapportaient à son temps, au siècle terrible, fécond en catastrophes de tout genre, baigné de larmes et de sang, qui fut le sien.

Le maître enfin qu’elle avait servi, que ses Oblates servent encore dans l’austérité, dans la mortification et dans la pénitence, était-ce bien ainsi qu’au jour anniversaire de celui qui précéda sa mort, la musique aurait dû le servir?

Si est dolor sicut dolor meus . Je me rappelai tout à coup, sur ces mêmes paroles, un motet de Vittoria, tragique, sublime et plein d’une vraiment sainte horreur. Alors, un retour et comme un renversement se fit en moi. La délicieuse complainte était achevée. Et voici qu’elle me parut mondaine et profane. Si douloureuse qu’elle m’eût semblé tout à l’heure, jusqu’à faire monter à mon cœur un vague désir de larmes, la douleur qu’elle avait chantée — je le comprenais à présent — n’était ni celle de la Jérusalem de la terre, ni celle de la Jérusalem de l’àme, souvent plus vide encore et plus désolée; celle enfin dont à l’église, en un tel jour, il eût convenu de souffrir et de pleurer.

C’est à l’église surtout, on ne saurait trop le redire, que la musique apparaît « flottante et variable » de sa nature, telle que le Souverain Pontife a si bien su la définir, en ordonnant de la réformer. A l’église surtout, il peut arriver que la musique, au lieu de nous diriger, nous détourne, qu’elle nous abuse et nous égare. Je me souviendrai toujours de ce matin d’avril, et de l’avril romain, où, dans un décor de fête, parmi les flambeaux et les fleurs, elle chanta. Vaine et comme enivrée de son pouvoir, elle chanta pour elle seule, n’ayant qu’elle seule pour objet et pour fin, et par elle seule, par sa beauté personnelle, indépendante, elle sut d’abord me surprendre et me ravir.

Mais bientôt je reconnus sa flatterie et sa captieuse douceur. Avec sa mission sacrée, elle avait trahi l’heure, et le souvenir, et le mystère. Infidèle sans le vouloir, sans le savoir même, et croyant célébrer le jour où l'Hote divin avait distribué « le pain de pure foi », elle ne nous donnait, en mémoire de Lui, que les délices. La vérité n’était pas en elle. Elle manquait aux rapports nécessaires, aux convenances suprêmes sans lesquelles il n’est pas d’art parfait et contre lesquelles, au fond de nous, le plaisir ne saurait prévaloir. Tout cela me devint ou me redevint présent, et c'est alors que je sentis se dissiper — après l’avoir trop goûté peutêtre — le charme d’une méprise ou d'un paradoxe esthétique et religieux.

DANS LA SIX TI NE

A Don Loren^o Perosi Direttore perpetuo délia capella pontificia.

Rome, mars 1906.

In pourrait écrire un beau livre sur ce sujet et sous ce titre : Les Harmonies de Rome. Rome a ses harmonies, comme son parfum. Les unes, qui se forment par analogie ou par identité, ressemblent à des unissons. Les autres — ce ne sont pas les moins nombreuses — naissent au contraire d’antithèses quelquefois grandioses, quelquefois délicates, et qui ne manquent jamais de se résoudre en sublimes ou subtils accords.

La plus haute, en même temps que la plus profonde de ces harmonies, celle qui les domine, si peut-être même elle ne les résume toutes; celle où vibre pour ainsi dire la beauté tout entière de Rome, où parlent et chantent toutes ses voix, c’est la rencontre, ou mieux le contact du christianisme avec l’antiquité. A chaque instant, à chaque pas, « dans les murs, hors des murs », on sait combien de signes le révèlent. Les archéologues ne sont pas encore arrivés à le rompre partout, pour le

plus grand bien de la science et pour le plus grand mal de la pensée ou de la rêverie. Ils ont « désaffecté » le Colisée et dépouillé de sa dernière croix, avant de le fouiller jusqu’aux entrailles, le sol qui but le sang des martyrs. Mais leur curiosité, parfois plus heureuse, a découvert un des premiers sanctuaires chrétiens, Santa Maria Arnica, blotti contre le palais des Césars. Les colonnes d’Antonin et de Faustine servent— jusques à quand? —de portique à l’église de San Lorenzo in Miranda, et deux autres colonnes, de porphyre antique, s’élèvent devant l’humble rotonde de briques dédiée aux saints Cosme et Damien.

Ailleurs encore qu’au milieu des augustes débris du Forum et du Palatin, de plus modestes témoignages trahissent la ville, et même la race harmonieuse, où tout ne s’oppose que pour se concilier. Les fleurs d’un printemps parent des siècles de ruines. Des linges sèchent sur des pierres sacrées et des chevaux boivent la pluie d’hier dans un sarcophage antique. On a vu des pâtres de la campagne entrer chez un revendeur de vieux livres, près de la porte San Giovanni, et demander si leurs quelques « baiocchi » mis ensemble faisaient assez d’argent pour acheter un Dante. Espérant éconduire un cicérone importun, certain voyageur se vantait un jour, au Colisée, de tout connaître : les souterrains où l’on enfermait les fauves, et la loge des Vestales, et la porte des gladiateurs. Le guide alors — c’était un vieillard — lui répondit gravement : « Vous avez encore de la barbe blonde et vous croyez tout connaître! Regardez-moi. J’ai près de quatre-vingts ans et la barbe

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blanche. Voilà plus de cinquante années que je vis parmi ces pierres, et je ne sais pas le quart de ce qu’elles ont à m'apprendre. » L’étranger garda le silence, heureux d’avoir surpris une harmonie encore, et toute romaine, entre d’aussi humbles gens et d’aussi hautes pensées.

Dans ces contrastes ou ces conformités profondes, la musique entre plus d’une fois comme élément. C’est assez l’habitude, et l’injustice aussi, des hôtes de Rome, d’y trop oublier la musique. Au-dessous des autres arts, elle y eut pourtant sa place et sa beauté. Un grand Romain, saint Grégoire, n’a-t-il pas sauvé naguère, pour les faire chrétiens, les accents de l’antique mélodie latine? Dans le sanctuaire où nous allons entrer, n’est-ce pas le génie romain qui porta jadis à la perfection la forme, étrangère, mais adoptée par lui, de la polyphonie vocale? Sous le patronage indulgent d’un saint aimable, un couvent de Rome vit naitre l’oratorio, dont l’un des premiers et des plus grands maîtres, Carissimi, devait bientôt descendre du penchant des montagnes albaines. Entre Rome et la musique, voilà peut-être assez de rapports, étroits et glorieux. Voilà comment l’air léger et limpide qui baigne ici tant de formes admirables, y a lui-même formé d’admirables sons.

Franchissons maintenant le seuil de la chapelle vaticane. Commençons par la regarder; puis, quoiqu'elle se taise, écoutons-la. A la splendeur des figures présentes, ajoutons, comparons, par le souvenir ou l’imagination, la beauté des chants évanouis. Alors nous

reconnaîtrons peut-être que la musique sixtine est une harmonie deux fois : par elle-même d’abord, puis par rapport au vaisseau merveilleux que si longtemps elle a rempli de ses ondes.

Au premier aspect, il semble qu’ici tout soit peinture et que la peinture y soit tout. La paroi du fond, derrière l’autel, est occupée entièrement par le Jugement dernier . Sur les faces latérales, trois étages de fresques se partagent l’espace qui s’élève du sol à la voûte. Le premier ne figure que des étoffes, de soie ou de brocait, drapées et retombant le long des murailles. Plus haut, comme une frise divisée également en tableaux rectangulaires, qui se suivent et se ressemblent, se développe l’œuvre des peintres auxquels Giovannino dei Dolci, l’architecte de la Sixtine, en confia la décoration première i Cosimo Rosselli, Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandajo, Pinturicchio, Pietro Vanucci (le Pérugin), et un peu plus tard Luca Signorelli. Au-dessus d’eux, les maîtres d’autrefois, trône le maître de toujours. Mais d’abord, à leur doux et calme génie, son génie farouche ne paraît toucher qu’avec respect et piété. Les premières figures de Michel-Ange (entendez les plus basses, auxquelles nous reviendrons tout à l’heure) sont aussi les plus calmes. Puis, à mesure que la surface monte et se courbe, 1 artiste s exalte, il s échauffe, il s’enivre, et c’est du bord et du sommet de la voûte qu’il rayonne et qu’il foudroie.

Partout présente ici, la peinture prétend, arrive à

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