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tout. On croirait que les autres arts plastiques, ayant pressenti sa puissance, lui firent d’avance l’abandon de leurs droits. Un hôte assidu, un ami passionné de la Sixtine, l’a remarqué naguère : « La sobriété propre à l'architecture romaine de cette époque 1480-1483) va jusqu’à l’extrême sécheresse dans la construction de Giovannino de Dolci : vaste vaisseau rectangulaire, où nul profil ni saillie ne vient arrêter le regard 1 . » A l’architecture en quelque sorte absente, avec quelle grandeur, avec quelle richesse, la peinture seule n’at-elle pas suppléé! Profils et saillies, articulations et reliefs, colonnes, corniches et balustres, elle a représenté jusqu’à l’illusion tout ce qui nous parait solide. Elle a, comme dit la Sagesse, disposé suivant le nombre, le poids et la mesure, non seulement les êtres, mais les choses, et la matière même autant que l’humanité.
Pour la décoration de la Sixtine, la sculpture non plus ne s’est pas mise en frais. Elle a ciselé délicatement, dans le meilleur style du quattrocento florentin, la haute et fine balustrade aux minces pilastres, à l’architrave légère, qui divise la chapelle en deux parties inégales. Elle a suspendu au mur de droite l’exquise tribune des chanteurs. Mais ce ne sont là que des accessoires, ou des détails, et d’ornementation pure. Quant à la statuaire proprement dite, la peinture encore, la peinture d’un Michel-Ange, était de taille, en même temps que d’humeur, à prendre seule sa place. On sait comment elle l’a remplie.
1. Julian Klaczko, Rome et la Renaissance (Études et Esquisses ). — Jules II, 1 vol.; Plon, 1898.
Ainsi le domaine entier de l’idéal semble d’abord occupé, peut être usurpé ici par une catégorie, par un mode unique et jaloux de la beauté. Mais arrêtons nos regards sur la eantoria, sur ce petit balcon de marbre discrètement rehaussé d’or. Il porte les armoiries des Rovere, le chêne au feuillage épais, dont les éphèbes sublimes forment là-haut des guirlandes et qui sur la musique elle-même étendit autrefois ses rameaux.
Sixte IV (Francesco délia Rovere), le créateur de la chapelle qui garde son nom, fut un pape musicien. C’est de son règne (1471-1484) que date le véritable et définitif essor de la maîtrise pontificale. Elle comprenait, en 1473, quatorze chanteurs. Cinq y furent adjoints en 1474; un autre, l’année suivante, porta leur nombre à vingt. Durant les treize années de son pontificat, Sixte IV ne publia pas moins de quatre bulles relatives et favorables à ses chantres (Nostros fcimilia res continuos commensales ), et leur état et leur faveur s’accrut en quelque sorte à mesure que s’élevait la nouvelle chapelle elle-même.
Le jour de l’Assomption 1483 vit l’inauguration de la Sixtine. Un tapis de couleur verte cachait entièrement le sol. Les murs, les bancs de marbre destinés au sacré Collège, tout était voilé d’une étoffe de même nuance. Le pape assistait à la cérémonie. Il avait ordonné qu’elle fût sans éclat, fort simple et presque intime. Un seul de ses cardinaux, le plus jeune, son neveu Raphaël Riario, l’accompagnait. Pour la première fois les mélodies, ou plutôt les harmonies sacrées, s’élevèrent doucement vers la voûte, dont le ciel d’azur
DANS LA SIXTINE
étoilé devait attendre vingt-cinq ans encore les foudres de Michel-Ange.
Dix jours après, une seconde « funzione », plus solennelle, fêta l’anniversaire du couronnement. Cette fois, le célébrant était un autre cardinal neveu, Julien délia Rovere, celui qui devait être Jules II, le pape terrible, le protecteur et le tyran du terrible peintre. Le vieux pontife était de nouveau présent, les doigts chargés des pierreries qu’il aimait, l’oreille attentive au concert des voix, qui peut-être lui plaisaient encore davantage 1 .
Il décida que désormais chaque jour, en sa présence ou non, l’office se chanterait à la Sixtine, afin de bien montrer aux visiteurs qu'ils étaient dans une maison de prière et pour les porter eux-mêmes à la piété.
Une année après avoir inauguré sa chapelle, Sixte IV mourut. Mais la plupart de ses successeurs ne devaient pas montrer moins de zèle que lui pour l’honneur et le progrès de la maîtrise pontificale. Il serait intéressant de suivre l’histoire de l’art, avec celle de la papauté, dans la Sixtine même, et comme au murmure ininterrompu de ses chants. Nous y verrions un jour Alexandre VI causer avec Ascanio Sforza durant toute la messe et ne pas s’agenouiller un instant, fùt-ce à l’élévation. Nous assisterions à ces matines glaciales de Noël 004, où Jules II parut, enveloppé de son grand manteau de soie cramoisi fourré d’hermine à cause du froid. On avait allumé des braseros dans toutes les pièces attenantes. Dans la chapelle même
1. Voir pour tous ces détails le magnifique ouvrage de M. Ernst Steinmann, Die Sixtinische Kapelle; München, 1901 (t. I #r ).
brûlaient trente-neuf énormes torches de cire blanche, les unes tenues par des gardes, les autres fixées aux chandeliers de la cancellata l .
Sept ans plus tard. Nous sommes le i 5 août 1 5 11 :
« Vigile et Fête de l’Assomption de la glorieuse Vierge. Le pape a voulu assister aux vêpres et à la messe solennelle célébrée par le sacriste dans la grande chapelle palatine. Car cette chapelle est dédiée à ladite Assomption, et le pape y est venu par dévotion, ainsi que pour voir les peintures récemment mises à découvert. »
L’année suivante, le 3 i octobre 1 5 12 : « Aujourd’hui dimanche, vigile de Toussaint, le pape a donné un dîner solennel aux ambassadeurs de Parme... et après dîner il a fait réciter deux comédies en langue vulgaire, avec quelques églogues. Si bien que, lorsqu’il fut temps de se rendre aux vêpres et que les cardinaux commencèrent d’arriver, il s’en alla se coucher et dormit, selon sa coutume, pendant une heure ou deux. Enfin réveillé, il vint aux vêpres, qui furent célébrées dans la cha pelle, more solito; dix-sept cardinaux y étaient présents. Notre chapelle fut ouverte aujourd’hui pour la première fois avec ses peintures complètement achevées {pingi finita). Pendant trois ou quatre ans, sa voûte était demeurée cachée p$ir l'échafaudage qui la couvrait en entier 2 . »
Ces deux jours-là surtout, on aimerait à savoir quelle musique entendirent les hôtes superbes de la voûte, écoutant pour la première fois.