‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 36 sur 52 · GOUNOD · texte numérisé non relu

GOUNOD

l’analyse, on ne découvrirait que des formules très simples, en petit nombre. Les combinaisons accessoires, on peut les noter; sa méthode, on peut la dire : elle est si constante et si claire en ses applications, qu’un écolier, semblerait-il, n’aurait plus qu’à la suivre... Le seul secret qui lui appartienne et qu’il n’ait jamais livré... c’est ce point impondérable, insaisissable, cet atome irréductible, ce rien qui, dans toutes les choses de ce monde, s’appelle l’inspiration, la grâce ou le don, et qui est tout. »

Ainsi parle Fromentin de l’un des plus grands parmi les peintres. Et tout cela peut se dire aussi d’un de nos plus grands musiciens. Essayons pourtant de saisir le point et de réduire l’atome, de surprendre l’inspiration, le don ou la grâce, et, s’il se peut, de la définir.

En tout, ou du moins à plus d’un égard, il semble

bien que, sans se contredire, le génie de Gounod se partage. Beaucoup plus que dans le parti pris et l’intransîgeance, il consiste dans la conciliation et l’accord. Il est classique et moderne à la fois; l’amour, profane ou sacré, qui tout entier l’inspire, est l’harmonie — et non pas la confusion — de deux amours.

Je ne sais pas un art qui respire aussi constamment que celui de Gounod une passion unique; pas une musique dont les formes (mélodie, harmonie, instrumentation) conviennent et concourent mieux à l’expression de la seule tendresse. La tendresse, ou, pour reprendre le mot nécessaire, commun d’ailleurs aux choses divines et humaines, l’amour, voilà par où les œuvres dramatiques et les œuvres religieuses du maître se touchent. Et les Pharisiens seuls ont pu trouver impie le contact de deux éléments ou de deux natures que Dieu même, fait homme, voulut réunir en lui.

De l’amour divin comme de l’autre, la musique de Gounod a marqué des degrés et noté des nuances nouvelles. Dans le Gounod des oratorios autant qu’en celui des opéras, la sensibilité féminine surtout a trouvé son interprète élu. Je songe à la scène ardente et pure de Rédemption : « Les saintes femmes au tombeau. » Je me souviens aussi qu’un jour, m’expliquant le petit chœur de Mors et Vita : Beati qui lavant stolas, le maître ne traduisait point : « Ils lavent », mais, avec insistance : « Files lavent, elles lavent du lin; » comme si, derrière et malgré le texte, le tendre et féminin génie avait voulu voir et qu’on vit avec lui je ne sais quelles lavandières mystiques, trempant leurs robes dans le sang de l’Agneau.

L’âme de Gounod fut de celles dont parle Fénelon, « qui sont toutes dans le sentiment », et dont le goût n’est pas de « manger le pain quotidien de pure foi ». Il ne nous Ta pas non plus dispensé. Les Bach et les Hændel nous avaient donné le nécessaire; il nous apporta les délices. Il n'est pas jusqu'à la croyance, jusqu'à la vérité même, que Gounod n’ait enveloppée et comme baignée de tendresse. Aux clartés de la foi (rappelez-vous « la Promesse de la Rédemption ») il préférait encore les ardeurs de l'amour. Et cet amour, qui fait la douceur exquise d’un pareil épisode, confère à tel autre : Judex , une souveraine grandeur. Est-ce l’amour divin, ou peut-être encore un trop mortel amour? « Je n’ai pas de nom pour cela, dit Faust à Marguerite. Le sentiment est tout; le nom n’est que bruit et fumée, enveloppant et obscurcissant l’ardente splendeur du ciel. » Ainsi l’art de Gounod a ramené toutes les affections, toutes les ferveurs de notre âme, à l’unité d'un sentiment, et d'un sentiment délicieux.

Un autre accord s’est fait en lui.

Gounod — c’est le plus pur de sa gloire — a donné pour ainsi dire à la musique française un cœur nouveau ; sinon peut-être un plus grand cœur, ou plus héroïque, un cœur du moins qu'une émotion aussi vraie, aussi tendre, aussi intime, n’avait pas fait battre encore.

Avec le sentiment ou le fond de notre art, il en a renouvelé les formes : l'une d’elles surtout, la mélodie. Elle a vraiment enrichi notre héritage de beauté, cette pure et noble ligne qu’il a dessinée le premier et que tant de mains, plus lourdes ou plus faibles que la sienne, ont

voulu retracer depuis. Qui ne la connaît et pourrait ne la pas reconnaître à la grâce de ses contours, à ses périodes qui se reproduisent ou s’étagent, à sa cadence enfin, à sa manière exquise, et sereine, et presque heureuse de mourir !

Moderne par l’invention mélodique, l’auteur de Faust et de Roméo l’est par d’autres qualités, subsidiaires, mais précieuses encore : originalité de l’harmonie, finesse de l’instrumentation, recherche en tout et toujours du style, de l’expression et de la vérité.

Mais ce maître de notre temps est un fils des maîtres d’autrefois. Nous étions, quand il parut, près de les oublier. Il a ranimé leur souvenir et notre piété. L’ordonnance de la mélodie, l’eurythmie des périodes similaires, les modulations et jusqu’à la chute de la phrase, tout cela, chez le musicien de Faust , est classique.

Par le sentiment de l’antiquité, dans une langue plus pure, sinon plus grandiose, que celle de l’auteur des Troyens, l’auteur de Saplw et d "Ulysse a rappelé Gluck. Et surtout, seul entre les musiciens de notre âge, on dirait, au parfum de ses mélodies, qu’un moment il a reposé sa tète sur la poitrine de Mozart.

Enfin le vieux Bach lui-même eût peut-être applaudi, le jour où de son prélude impassible une ardente cantilène a jailli. Certes, cette mélodie ne ressemble point à ces accords. Elle est de notre temps : ils sont du leur, plus austère et plus grand. Mais, puisqu’elle est née d’eux, elle était donc en eux contenue et comme impliquée. Elle est de leur race; elle garde en soi quelque

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chose de leur être et de leur vertu ancienne, pour soutenir sa jeune grâce et pour la fortifier.

Ici mieux que partout ailleurs, la personnalité moderne et la filiation classique de Gounod se révèlent ensemble, et ce n’est pas le moindre mérite du célèbre Ave Maria, que de nous apprendre à faire, dans la nature du maitre, la part de la tradition et celle de la nouveauté.

Le monument élevé par un grand sculpteur à la mémoire du grand musicien figure bien ce partage. Des trois gardiennes de la gloire de Gounod : Marguerite, Juliette et Sapho, deux paraissent la garder avec plus de tendresse, la dernière avec plus de majesté. Près d’elles, un bel enfant ailé joue de l’orgue; il a l’air d’un ange, ou d’un Amour, et ce doute possible n’est pas une offense, mais un hommage encore au génie qu il fallait tout entier comprendre afin de l’honorer tout entier.

Un soir d’été, sortant de la maison où Gounod a vécu, j’ai traversé le jardin où il semble revivre. Le ciel était pur, l’air tiède; au pied de la stèle un iris avait fleuri. Alors, en contemplant celui qui fut mon maitre et mon ami, j’ai songé que l’entendre, 1 admirer, le chérir, avait été l’une des joies de ma jeunesse, et le marbre que tarde à consacrer la publique louange, j’ai voulu seul, et tout bas, l’inaugurer dans mon cœur.

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