BALZAC
Il a parlé musique, surtout en deux de ses ouvrages, qui sont d’ailleurs parmi les moindres : Gambara et
Massimilla Doni. Il l’a fait d’autre sorte qu’on ne commence à le faire aujourd’hui. Deux romans ont paru dernièrement 1 , dont le mérite— nouveau chez nous — consiste en ceci, que la musique s’y mêle et s’y fond avec la vie; elle y devient un des ressorts de l’action, un des mobiles et, pour ainsi dire, un des modes du sentiment. C’est un peu le procédé de la Sonate à Kreutzer, mais dans un esprit contraire à celui de Tolstoï, avec autant de sympathie et de tendresse pour notre art, que le maître russe lui témoigna naguère de défiance et de mépris.
Plus développée, — à ce point qu’elle dépasse et déborde parfois le roman, — la critique ou la philosophie musicale de Balzac est aussi plus extérieure, appliquée en quelque sorte ou plaquée sur le récit. Elle n’en est que plus apparente et laisse voir plus vite ce que Balzac a pensé de la musique et quelle musique il aimait.
Avant tout, il est, comme Stendhal, un Italien. Ces deux romanciers de l’énergie et de la volonté semblent avoir cherché dans la musique l’idéal contraire à leur génie. La musique italienne — et la plus facile, sinon la meilleure — régnait alors sur le monde; ils en ont, l’un et l’autre, porté, chéri le joug léger. Les deux récits musicaux de l’auteur de la Comédie humaine ont des noms et mettent en scène des personnages italiens. Si Balzac a compris, aimé Robert le Diable, c’est peut-
i. Dissonance, roman musical, par M. Jean d’Udine; éditions du tourner musical, 2, rue de Louvois, Paris. — La Mouette, par MM. Alain Morsang et Jean Beslière; Paris, Société du Mercure de France.
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être surtout pour ce qu’il restait d’italien dans le premier opéra français du compositeur allemand. Rossini, — le Rossini d’avant Guillaume Tell , —voila le maître auquel Balzac, ainsi que Stendhal, appartient tout entier. Le commentaire ou plutôt l’éloge exalté de Alose remplit une bonne part de Massimilla Doni.
Il arrive pourtant que Balzac rende justice au génie allemand. Une fois au moins il n’a pas mal parlé de Beethoven. En termes d’une équitable rigueur, il a même instruit le procès de la musique italienne de son temps. Je me trompe : il a feint de l’instruire, et 1 avocat du diable, ici comme à l’ordinaire, n’a plaidé que pour la plus grande gloire de Dieu. Tout parait divin à Balzac en un chef-d’œuvre tel que Aîosé , tout jusqu à l’instrumentation. « Il n’y a que Rossini pour faire dire tant de choses à des clarinettes et à des trompettes... Je ne vous dirai rien du tempo di marcia qui annonce le couronnement d’Osiride. Leur fameux Beethoven n'a rien écrit de plus magnifique. » Quant au motif admirable, il est vrai) de l’introduction, « un Italien pouvait seul écrire ce thème fécond, inépuisable ëttout dantesque. Vieux maîtres allemands, Hændel, Sébastien Bach et toi-même, Beethoven, à genoux! Voici la reine des arts, voici l’Italie triomphante ! »
Balzac la voit, la fait triompher toujours et de tout le monde. Lorsque Sabine de Guénic ( Beatrix ) cède à la puissance de la musique, c’est une phrase d'Otello : Il mio cor si divide, qui lui déchire le cœur. Cet art italien, Balzac y est sensible à l'italienne : il en aime jusqu'aux faiblesses, qu’il sait tourner en beautés. La
musique de chant semble seule exister pour lui. Citet-il un air célèbre du Mariage secret ou de Lucie, il ne manque pas de joindre au nom du compositeur le nom, pour lui presque aussi glorieux, du virtuose. Amoureux de la voix, il n’est pas moins épris des vocalises. La roulade, dont Massimilla Doni contient une théorie d'ailleurs ingénieuse, lui parait « la plus haute expression de l'art... l'unique point laissé aux amis de la musique pure ». Ainsi Balzac accepte et professe tous les principes dont se composait de son temps le goût italien.
Ce goût manque parfois d'information et de sûreté. Sur l’histoire des époques et des genres, sur l’évolution de la musique, Balzac a des vues incertaines. Il ne craint de rapprocher ni des oeuvres dissemblables ni des noms inégaux : l'O filii et le Dies ira ?, Beethoven et Walter Scott, Marcello et Giotto, le Pria che spunti Vaurora du Mariage secret et le finale de Don Juan . Quand il nous dit que Lulli « classa le premier les dissonances », il n’entend sans doute pas très bien ce qu’il veut dire. Il énonce ailleurs cette opinion plus générale : « Tout ce qui nous reste du monde musical antérieur au dix-septième siècle m'a prouvé que les anciens auteurs n’ont connu que la mélodie; ils ignoraient l’harmonie et ses immenses ressources. » Pour le coup, et toujours sans le savoir, il avance à peu près le contraire de la vérité.
Abstraction faite de sa doctrine ou de son idéal, Balzac analyse les œuvres particulières en littérateur beaucoup plus qu’en musicien. Sa critique de Robert
le Diable ( Gambara) et de Mosé [Massimilla Doni) consiste principalement dans une espèce de récit en musique, ou par la musique, avec indication de rythmes et de tonalités, de l’un et de l'autre opéra; fort peu dans la définition et dans l’étude de cette musique elle-même.
Et pourtant, parce que Balzac était un grand esprit, quelques-unes des vérités essentielles ne lui ont point échappé. Lorsqu’il fait observer par un musicien sourd que « la musique existe indépendamment de 1 exécution », il définit en peu de mots, qu'on développerait aisément, l’idéalisme particulier et transcendant de notre art.
Il en connaît aussi l'étendue et la puissance. « Vous ne voyez que ce que le peintre vous montre; vous n’entendez que ce que le poète vous dit. » Cela, sans doute, n'est pas tout à fait exact : peinture et poésie vont plus loin. Mais la musique va beaucoup plus loin encore, et quand Balzac ajoute qu'elle seule « nous fait rentrer en nous-mêmes, tandis que les aurres arts nous donnent des plaisirs définis », surtout quand il affirme que « la voix du chanteur vient frapper en nous non pas la pensée, mais les éléments de la pensée, et fait mouvoir les principes mêmes de nos sensations », Balzac alors a pleinement et profondément raison.
Çnfin il a dit d'une mélodie : « Ce chant entrait dans l'âme comme une autre âme, » et voilà peut-être sa plus belle parole de musicien. Pour l'âme, en effet, rien ne ressemble à une autre âme, rien ne la représente et rien ne l'exprime comme un chant. Rien, dans l’ordre de l’art, n’est âme autant que la musique, et jamais les
critiques ou les philosophes n'ont mieux exprimé que le romancier, en deux mots, ce qu’il y a d’immatériel, d'immédiat et d’infini dans la nature de la musique et dans son pouvoir.
C’est par la musique de son temps, par elle seule, que Balzac a connu la musique meme. Il a deviné quelque chose de l’éternelle essence derrière des formes passagères et comme à travers un idéal qui n’est plus. Nous faisons tous ainsi. Dans son beau livre sur les Bases de la croyance, M. Balfour observe avec raison que chaque génération ou chaque siècle est satisfait de sa propre musique et n’en demande ou n’en rêve pas d’autre. La foule n’est le plus souvent rebelle à l’art qui s’appelle de l’avenir, que parce que celui du présent lui suffit. Et pour le vulgaire, si cela n’est pas une condition de progrès, c’en est une au moins de bonheur.