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RUST

On ne nous croira pas — sur la foi d’autrui, nous ne l’avons pas cru nous-même — si nous disons qu’il est quelquefois aussi grand que Beethoven. Voilà pourtant ce qu'il faut dire, et ce qu’on voudrait, quand on vient de le découvrir, crier de cet inconnu.

Il avait onze ans quand mourut Jean-Sébastien Bach, et lorsque naquit Beethoven, il était dans sa trente et unième année. Fils d’un chambellan de la petite cour d’Anhalt-Dessau, resté de bonne heure orphelin, il eut pour protecteur et pour premier maître son frère aîné, lui-même élève du grand Bach. Un peu plus tard, il

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prit à son tour des leçons avec Friedemannet Philippe- Emmanuel, tous les deux fils de Jean-Sébastien.

En 1758, Léopold-Frédéric-François monta sur le modeste trône d’Anhalt. Élevés ensemble depuis l’enfance, le prince et l’artiste avaient alors moins de vingt ans. Pendant plus de trente années, ils allaient travailler, toujours ensemble, à la gloire de leur petite patrie.

Elle avait déjà ses titres d’honneur, Bach étant demeuré naguère (de 1717 a 1723 au service du premiei prince d’Anhalt qui fut musicien.

Peu d’années après son avènement, le jeune souverain emmenait en Italie Rust et quelques amis de son choix. Ils rapportèrent de Rome un désir plus vif et plus pur de beauté. L'effet ne s’en fit pas attendre, et bientôt, dans la petite cour allemande, les jours de la Renaissance, et de la Renaissance italienne, semblèrent revenus.

Rust commença par augmenter les ressources, le personnel et le répertoire de la « chapelle » de Dessau. Il appela près de lui des musiciens de tout genre : instrumentistes, chanteurs et cantatrices; parmi celles-ci, les deux sœurs Niedhart, dont l’une devint sa femme. Les concerts, profanes ou sacrés, ne tardèrent pas à se multiplier. Anniversaires princiers et visites augustes, entrées et cérémonies, inauguration d’un théâtre ou du nouveau château de Wœrlitz, une merveille d art et de nature dans le goût italien, tout était occasion de musique. Et cette musique de fête ou de gala, cantates, opéras, pantomimes ou pastorales, Rust en était 1 infatigable auteur.

Les années 1775-1786 marquèrent l’apogée de son activité et de sa gloire. Gœthe, qui fut l’hôte du prince et l’admirateur de l’artiste, eut alors une certaine influence sur le goût de la cour. Rust aimait à mettre en musique les lieder du poète, et quelque chose du sentiment ou de l’idéal de Werther passa dans des œuvres comme Kolma, Fingal in Lœchlin et Ina morulla.

C’est surtout à la musique d’église et de chambre que Rust consacra la fin de sa carrière. Heureux, populaire, aimé non seulement de son souverain, mais des princes voisins, qu'il visitait volontiers, il vieillissait en suivant le conseil de l’oracle: « Ne faites plus que de la musique. » Sa femme, sa belle-sœur, ses enfants et ses neveux, ses élèves et ses amis, tout le monde en faisait avec lui et autour de lui.

Mais le malheur vint briser d’un seul coup cette harmonieuse destinée. En 1794, le fils aîné de Rust, un garçon de vingt ans, se noya. Deux ans plus tard, le père mourait à son tour, de sa douleur.

Nous ne connaissons de Rust que huit sonates pour piano. Elles suffiraient à sa gloire. Dans le « genre » de la sonate, Rust annonce Beethoven, et de si près, qu’entre les deux il n’y a place pour personne. L’un et l’autre se touchent, se tiennent et parfois se ressemblent au point de se confondre. Telle page de Rust, donnée pour une page de Beethoven, pourrait être acceptée, admirée comme telle. On ne trouve pas, dans toute l’histoire de la musique, un précurseur pareil, et d’un pareil dieu.

La mélodie, c'est-à-dire l'élément premier et la cellule vivante, la mélodie de Beethoven apparaît souvent chez Rust. Il a des thèmes qui, dès la première mesure, par l'éclat du lyrisme, par l'humanité, la cordialité profonde, sont purement beethoveniens.

Analogue par sa nature à la mélodie de Beethoven, la mélodie de Rust lui ressemble encore par le caractère de son évolution, parce que le développement de son être a pour principe, au lieu de la scolastique, le sentiment, la passion et la vie. Et ce développement est tel, que la sonate de Rust, comme celle de Beethoven toujours, atteint souvent à la plénitude, à la puissance du quatuor ou de la symphonie.

Tout est Beethoven en ce style : non seulement la démarche ou le progrès régulier, mais la fantaisie ellemême. Rust a des sursauts et des écarts, des inégalités et des contrastes, des ruptures de mélodie, de rythme ou de tonalité, de ces hardiesses enfin et de ces caprices farouches, que le Beethoven des suprêmes chefsd’œuvre passait jusqu’ici pour s’être permis le premier.

Chez l’un aussi bien que chez l’autre, et par un merveilleux détour, la fantaisie, loin de briser l’unité, la fortifie et la consomme. A la fin d’une sonate (en ré mineur), Rust ramène — très ralenti — le thème initial du premier allegro, et par ce rallentando seul il l'amplifie, le dilate et l’échauffe; il en fait un cercle et comme une auréole, où l’œuvre entière s’enferme et s’inscrit.

Ce que Rust a surtout de commun avec Beethoven, c’est le sentiment pathétique. Il l’éprouve et le mani-

feste dans la joie autant que dans la douleur. L 'Erotica répond mal à son titre, fùt-ce en un duettino (Scher^ando con tenere\\a ), qui n’est qu’un badinage aimable, sans rien de violent, encore moins de troublé. Mais la sonate qu’on pourrait appeler de Marlborough car elle a d’abord pour thème la fameuse chanson) renferme deux morceaux qui débordent d’une somptueuse et triomphale allégresse. Dans cette meme sonate, je ne vois à leur égaler, en les leur opposant, que les premières pages. Celles-ci respirent le plus noble deuil. Le motif populaire s’y développe avec magnificence. Il y prend autant de grandeur qu’il a de grâce ailleurs, à l’autre pôle de l’art, dans la romance du Chérubin de Beaumarchais. Au lieu de la complainte d’un page, c’est ici l’oraison funèbre d’un héros.

Après la sonate héroïque, lisez la sonate paternelle et douloureuse. Lisez Yadagio, la tragique Wehklage, cette « Couronne funèbre pour un enfant », où de sa souffrance l’artiste a fait de la beauté. Il y a.deux versions du chef-d’œuvre : l’une chantée, sur des vers de Matthison; l’autre, pour piano seul, est une paraphrase du chant. Et le chant est peut-être le plus admirable. Par la pureté des formes, par la puissance autant que par la tendresse du modelé, cette Pietà sonore en rappelle une autre, taillée par Michel-Ange dans un marbre à peine plus beau. Et c’est encore, toujours, au Michel-Ange des musiciens que la sublime déploration nous ramène. Oui, l’auteur de cette plainte, où tant de douleur se trahit et se contient, est bien le précurseur de Beethoven. Il est venu pour rendre témoignage

non seulement à la lumière, mais à la force, à la force de souffrir et de vaincre la souffrance. Et cela est le fond ou l’essence même du génie beethovenien.

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