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ADOLPHE NOURRIT

Un jour qu’il avait chanté pour les pauvres, le maire de Lyon le remerciait en ces termes : « Vous venez, Monsieur, de confirmer une vérité généralement reconnue, c’est qu’une âme noble et élevée, un cœur bon et généreux, accompagne presque toujours les grands talents. » Cette vérité n’est peut-être pas aussi générale que le croyait l'honnête magistrat; mais elle a trouvé dans Adolphe Nourrit un de ses témoins, un de ses martyrs.

Heureusement il ne reste plus aujourd'hui personne pour nous dire : « Ah! si vous aviez entendu Nourrit! » selon la formule agaçante et vaine, qui ne nous apprend rien de ceux que nous n’avons pas entendus. L’auteur de la Juive , en ses Mémoires, a vanté « le charme, la chaleur persuasive et la conviction entraînante » du grand artiste qui, le premier, fut Éléazar. Dès ses débuts, à vingt ans, Nourrit avait mérité ce compliment de Talma : « Mon jeune ami, si quelque motif vous faisait renoncer à la scène lyrique, vous pouvez venir chez nous. » Cela dit assez la valeur du comédien. Et ceci donne quelque idée du chanteur : « Depuis que Nourrit, écrivait Édouard Thierry, s’en est allé de l'Opéra,

i. [Jn Artiste d'autrefois : Adolphe Nourrit, par M. Étienne Boutet de Monvel. — Paris, Plon, Nourrit etC io , 1903.

il est venu un maître dans un art nouveau, qui a mis le récitatif au-dessus du chant et obligé le chant de se faire récitatif. » D’où nous pouvons conclure que dans l’art ancien, où le chant dominait encore, Nourrit avait été le maître.

Aussi bien, sans jamais se vanter, il s’est quelquefois défini lui-même. Il écrivait àTun de ses amis : « Pense au charme, qui est la plus grande puissance de la musique... Rappelle-toi bien que pousser la voix n’est pas la faire sortir, car crier n’est pas chanter. »

Autant que ses conseils, ses regrets nous le font connaître. Touchant au terme fatal de sa campagne italienne, il s’accuse et se repent d’avoir sacrifié, pour chercher « la belle voix à tout propos », les « nuances fines et délicates », et « ces qualités, ajoute-t-il, auxquelles j’attache tant de prix et que nous estimons encore en France ».

On n’en saurait douter, Nourrit possédait la puissance; mais il y joignait, pour la tempérer, la sensibilité, la grâce et le goût. Il tirait de la voix de tête et de la voix mixte des effets aujourd’hui perdus. Enfin, d’après tout ce qu’on en rapporte, son talent devait ressembler moins à celui de M. Alvarez qu’à celui de M. Jean de Reszké.

Les maîtres d’alors trouvaient aussi dans leur éloquent interprète un conseiller judicieux. C’est au « créateur » d’Éléazar et de Raoul que le quatrième acte de la Juive et celui des Huguenots doivent de finir, l’un par un air, dont le chanteur écrivit lui-même les paroles, et l’autre par un duo qui, succédant à l’ensemble le plus

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grandiose, l’égale, si peut-être il ne le surpasse point. Aussi Meyerbeer disait-il à Nourrit : « Nos Huguenots . » Rossini l’appelait son « poète adjoint »,et Donizetti, plus tard, composait non seulement pour lui, mais de concert avec lui, ce Poliuto que le pauvre Nourrit ne devait jamais chanter.

La carrière de Nourrit est connue. On sait Téclat trop bref (il mourut à trente-sept ans) et l’horreur suprême de son destin. Après quinze ans d’une gloire sans mélange et sans partage, après avoir « créé » — pour une fois peut-être le mot n’est pas trop fort — non seulement tous les opéras, mais l’opéra même de son temps et de son pays, il se vit menacé touj à coup et presque aussitôt abattu. Il était assez généreux, l'histoire en porte témoignage, pour accepter, même pour souhaiter un émule, et Duprez, arrivant d’Italie, n’entra que grâce à lui dans la place. Mais il ne pouvait, il ne devait pas supporter un maître, et devant une usurpation décidément injurieuse, ce n’est pas l’amour-propre, c’est l'honneur qui lui commanda de se retirer.

Il se retira donc, et, fors l’honneur, tout fut perdu pour lui. La province d'abord l’entendit et l’acclama, sans le satisfaire. Il ne se contentait plus lui-même : sa voix et son courage commençaient de le trahir. Alors il voulut fuir encore plus loin. Il alla demander à l’Italie les secrets que son heureux rivai avait obtenus d’elle. Capricieuse ou jalouse, elle les lui refusa. Naples venait de faire un grand artiste ; Naples en défit un autre, peut-être encore plus grand. Les choses et les gens, un théâtre en désordre et un directeur aux abois, un

répertoire misérable : au lieu de Meyerbeer et de Rossini, Mercadante; Poliuto retenu par la censure et Guillaume Tell interdit, tout conspira contre Nourrit, et surtout lui-même.

Exilé de France, il avait voulu se faire une autre patrie, la faire vraiment sienne, digne de son idéal ou de son rêve. Pour se développer « au profit de l’Italie ou de Fart italien », il avait eu la patience et l’humilité de redevenir écolier. Il s’était flatté « de renaître à une nouvelle vie et de découvrir un monde nouveau ». Bientôt il reconnut son erreur, ou sa faute. Il vit son effort inutile, peut-être impie, et sa propre métamorphose impossible. Alors la raison et la volonté l’abandonnèrent. Il crut avoir tué ce qu’il y avait de meilleur en lui, et quand il se brisa le front sur le pavé de Naples, il ne voulut qu’achever de mourir.

Sa mort fut l’unique faiblesse de sa vie.

Pour grand qu’ait été son talent, il ne l’était pas plus que son caractère. En lui, par un accord admirable et trop rare, le bien et le beau se sont égalés et fondus. Jamais il ne les sépara l’un de l’autre. Simple et modeste lui-même, avec le respect et l’amour de son art, il en eut aussi la fierté. Il croyait fermement à la vertu morale et presque religieuse du théâtre, auquel il demanda non la gloire, encore moins la fortune pour luimême, mais, pour le public, ou plutôt pour le peuple, pour tous ses frères de France et d’Italie qu’il aimait, de saines et de saintes leçons.

Tout entier à son art, il fut le moins possible de sa profession ou de son métier. Plus haut que la fumée

toujours vaine et souvent impure, il ne regarda, ne respira que la flamme immortelle et vraiment divine.

On ne trouverait pas dans la correspondance de Nourrit une ligne, un mot qui sente le comédien. L’homme, au contraire, et le plus honnête, le plus sensible, le plus généreux, le plus croyant, se révèle à chaque page. En lui jamais la vie de théâtre ne domine ou ne déforme l’autro$ la vraie, celle de l’esprit et du cœur. Loin d’emprunter à ses héros leur grandeur de représentation et d’apparence, il leur prêtait sa grandeur réelle, et c’était comme lui, c'était de lui qu’il les faisait grands.

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