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MESSIEURS LES CURÉS DE PARIS

Janvier 1904.

L'un d’eux, et non des moindres, déclare, en prenant possession de sa cure, que, pour lui, la musique d’église commence à la Messe de sainte Cécile, de Gounod. Hélas! il a trop fait ou laissé entendre à ses paroissiens que cette musique finit ailleurs, et moins haut.

Un autre n’a de cesse qu’il n’ait chassé les maîtres vraiment saints du sanctuaire où le zèle de leur plus fervent apôtre les avait glorieusement établis.

Tous, ils prétendent et paraissent être musiciens, car il n’y eut jamais plus de musique en leurs églises. Mais ils ne le sont pas; ou plutôt (et c’est pire , ils le sont mal et comme à rebours, car jamais la musique ne fut moins d’église, plus contraire aux convenances, qui

sont Ja règle et presque la définition de l’art, surtout de l’art religieux.

More theatrico à la manière du théâtre), ces deux mots de saint Thomas d’Aquin disent exactement ce que la musique d’église ne doit pas être et ce qu’elle est. Dans la plupart des paroisses parisiennes, elle est cela tout entière et toujours. Hormis le baptême et l’extrême-onction, qui se donnent, l’un dans l’intimité, l'autre à domicile, et tous les deux en silence, il n’y a peut-être pas un acte de la vie religieuse qu’une musique de théâtre n’accompagne.

« Très bel opéra, » disait Taine après une messe de mariage, analogue au cinquième acte de Robert le Diable; seulement Robert le Diable e st plus religieux. » Une messe de mariage aujourd'hui ne ressemble plus à un opéra de Meyerbeer, mais c’est encore un opéra. Il est tantôt de Gounod et tantôt de Wagner. Il peut être aussi de Hændel. Nous vimes récemment échanger les « alliances » aux sons du fameux air de Xerxès. Le ténor avait beau le hurler sur le texte de l'Ave Maria , les vraies paroles chantaient en notre mémoire :

Lascia ch'io pianga La dura sorte,

E ch'io sospiri La libertà.

Et nous nous demandions si c’était le jeune homme ou la jeune fille qui pleurait la dureté du sort et soupirait après la liberté.

Du Hændel, passe encore pour les mariages de raison; mais il n’y a que M. Massenet pour les mariages

d amour. La « Méditation » de Thaïs (admirez le choix de l’héroïne! est entrée dans la liturgie; elle constitue aujourd’hui le « propre » du temps ou de l’office nuptial. On ne pouvait mieux choisir, et certain jour, dans un salon, une jeune femme avait bien raison de dire que si la réforme de la musique sacrée s accomplissait, « les mariages ne seraient plus amusants ».

Ils le sont encore.

Et les funérailles ne sont pas moins extraordinaires. Qui dira 1 impertinence, voire l’ironie de certaine musique, et quelles modestes, quelles bourgeoises dépouilles accompagne souvent la « Marche funèbre pour la mort d’un héros » ! Le monde ne quitte pas si vite celui qui vient de le quitter. C’est surtout à la fin du « service » que la musique de salon ou de théâtre se donne carrière. Vous savez ce qu’est une « absoute » et ce qu elle dure. La chose comporte quelquefois plusieurs morceaux pour soli, chœurs et orchestre. Un Libéra, composé par un de nos meilleurs maîtres de chapelle, est parmi les numéros les plus pathétiques et les plus demandés. On peut y ajouter quelques airs du répertoire que le défunt préférait. Ainsi le concert et 1 opéra nous suivent jusqu’après la mort. Le même goût règle des cérémonies contraires, et notre deuil, à 1 église, est profane autant que notre amour.

« Ma maison est une maison de prière, » et la musique, les jours de fête, permet à peine d’y prier. Elle détourne l’esprit et le dissipe, au lieu de le diriger et de le recueillir. Elle gâte les plus simples offices et les

plus beaux. En outre, elle les allonge, elle les délaye autant qu’elle les dénature. Une « messe en musique » est quelque chose d’interminable. Je sais une paroisse où le « salut » de Noël a duré quarante-cinq minutes. Schumann, Berlioz et quelques vivants de moindre importance en faisaient les frais. Le programme, ou l’affiche, se lisait à la porte de l'église. Il s’y vendra peut-être un jour, avec la biographie et le portrait de tous les artistes.

Mais ce n’est pas seulement notre vie et notre mort à nous ; ce n’est pas seulement l'homme, ou le chrétien, c’est le Christ lui-même, de sa naissance à sa mort, qu’une telle musique défigure. M. Thiers disait de Renan : « Il m’a endimanché Jésus-Christ. » La musique actuelle fait mieux, ou pire : elle le travestit en héros de théâtre, et devant la crèche ou devant la croix, elle ne trouve à chanter que des Nocls, des Stabat et des Sept Paroles d’opéra.

Enfin, il n’y a pas jusqu’à l'idée religieuse que cette musique ne corrompe ou plutôt ne détruise. Uniquement sensible à l’apparence, à l’extérieur, à la matière, c’est tout cela qu’elle exprime et qu’elle exagère. Le reste, qui est le principal, j’entends la pensee intime et profonde, l’essence purement spirituelle de la croyance et de l’amour, tout cela lui demeure étranger. Le temps n’est pas encore venu, pour la musique, d’adorer Dieu en esprit et en vérité.

Mais il va venir, il vient. Habemus pontificem. Les musiciens, les vrais, n’ont pas été les derniers à s’en réjouir. Et voici que déjà le pontife qui leur fut donné

remplit toute leur espérance. De leurs vœux, qu’il accueille et consacre, il fait ses ordres souverains. Il parle, et d’une voix assez haute pour être entendue, assez ferme pour être obéie.

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