STENDHAL
Critique musical, il ajoute au pseudonyme le plagiat.
Les Lettres écrites de Vienne en Autriche sur le célèbre compositeur Joseph Haydn (18141, par Louis- Alexandre-César Bombet, — lequel ne s’appelait pas encore Stendhal, mais était déjà Henri Beyle, — ces lettres ne sont qu’une « adaptation », pour ne pas dire autre chose, des Haydine de Carpani. La Vie de Mozart. qui leur fait suite, est la traduction d’un opuscule de Schlichtegroll. Enfin la Vie de Rossini, publiée en 1823, offre la plus grande ressemblance avec les Rossiniane de Carpani, déjà cité. Et de ces trois emprunts, le second est le seul que l’emprunteur n’ait pas dissimulé.
C’est donc sur les idées qu’il a prises et qu’il donne pour siennes qu’on peut juger Stendhal musicien.
Nous disons les « idées » ; mais nous devrions plutôt dire les « sensations », car en musique ou par la musique, cet amateur et cet épicurien d’Italie n’éprouva guère autre chose.
Quand il se mêle de penser, on ne saurait croire à quel point il pense faiblement. Sur l’histoire ou sur la nature de l’art, sur le caractère et le rôle respectif des grands artistes, la plupart de ses vues sont d’une étroitesse qui n’a d’égale que leur fausseté. Il appelle
Palcstrina « ce génie immortel auquel nous devons la mélodie moderne ». En réalité, nous avons envers le maître de Préneste de tout autres obligations. A qui pareillement ferait-il. croire que le caractère de la musique instrumentale de Haydn « soit d’être pleine d’une imagination romantique » ?
Etonnant lorsqu’il définit, Stendhal n’est pas moins extraordinaire quand il compare. Pergolèse et Cimarosa lui paraissent les Raphaèls de la musique; Durante en est le Léonard de Vinci; Hasse, le Rubens; Gluck, le Caravage; Sacchini, le Corrège; Mozart, le Dominiquin. « Je vous confie, ajoute-t-il, mon recueil de comparaisons, à la condition que vous n’en rirez pas trop. » Heureusement il ne nous défend pas d’en sourire. Aussi bien on peut juger du goût de Stendhal en peinture par ce regret qu’il exprimait un jour : « Que n’eût pas fait Léonard de Vinci, s’il avait eu la chance de connaître le Guide! »
Toutes les observations de Beyle ne sont pas de cette valeur. Il a très bien senti la difficulté, sinon la vanité de la critique musicale, et quelle peine, inutile peutêtre, nous prenons tous, pour dire ou rendre quelque chose des sons avec les mots. Et puis, il n’a pas mal défini, d’avance et sans y songer, un genre qu’il eût haï s’il l’avait connu : l’opéra symphonique. « Une musique, dit-il, où la voix ne fait presque que nommer Les sentiments que les instruments réveillent avec une si grande puissance. » C’est de la musique dé Mozart qu’il parlait ainsi, et il avait tort. Mais avouons qu’on ne parlerait pas mieux de la musique de Wagner.
Amateur, disons-nous. Stendhal le fut, en effet, avec ce que le terme implique d'insuffisant et d’un peu médiocre, mais avec plus de passion aussi que n’en comporte le mot. Son amour pour la musique allait jusqu'à la frénésie. « Combien de lieues ne ferais-je pas, s’écrie-t-il, et à combien de jours de prison ne me soumettrais-je pas pour entendre Don Juan ou le Ma trimonio segreto! Et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort. » Il se félicite d’avoir vu a Brescia, en 1790, l’homme d’Italie qui était peut-être le plus sensible à la musique. « Il passait sa vie à en entendre. Quand elle lui plaisait, il ôtait ses souliers sans s’en apercevoir; si le pathétique allait à son comble, il était dans l’usage de les lancer derrière lui sur les spectateurs. » Et l’on sent que Stendhal n’était pas lui-même fort éloigné d'approuver, sinon d’imiter ce transport.
Il ne goûte ni toute musique, ni la musique tout entière. C’est la partie ou la beauté sensible des sons, et seulement celle-là, qu’il aime du plus sensuel, du plus voluptueux amour. La musique, selon lui, ne diffère des autres arts et ne les surpasse, que parce que « chez elle le plaisir physique senti par le sens de l’ouïe est plus dominant et plus de son essence que les jouissances intellectuelles. La base de la musique est ce plaisir physique ». Il pourrait ajouter, car il le pense : non seulement la base, mais le centre et le sommet. L’esthétique musicale de Stendhal se réduit à cette formule : « La musique doit faire naître la volupté. »
Toutes ses opinions particulières dérivent de cette idée générale, à moins qu’elles n’en soient la source,
car on peut douter si la musique de l’époque et du pays où Stendhal vécut a formé son goût, ou si elle y a seulement répondu. L’un et l’autre, en tout cas, furent merveilleusement d’accord.
Stendhal a toujours admiré Haydn et Mozart, mais souvent sans les comprendre et pour ainsi dire à contresens. Il n’a presque rien su de Beethoven, qu’il nomme à peine. C’est de Cimarosa et de Rossini qu’il avait fait ses dieux. Encore n’a-t-il pu suivre Rossini jusqu’à Guillaume Tell, ou seulement jusqu’à Mosé. Déjà la Ga^a ladra l’effarouche, et, quand il se définit luimême un rossiniste, il a bien soin d’ajouter : « de i8i5. » Le Mariage secret, Y Italienne à Alger, T ancre de et ce qui leur ressemble, voilà ses plus chères amours. Voilà les chefs-d’œuvre d’un art qui, pour lui, se résume en eux et s'y arrête. Ils sont la musique véritable et toute la musique, parce qu’ils ne sont que mélodie et mélodie vocale ; or la musique n’est pas, elle ne peut ou ne doit pas être autre chose; elle n’a pas d’autre élément, d’autre grâce et d’autre beauté que le chant.
Le chant, ce charme irrésistible et si mystérieux, que Stendhal a désespéré de le définir; le chant, et le plus léger, le plus facile, voire le plus frivole; le chant, que l’harmonie et l’orchestre gâteraient sûrement, qu’hélas! ils gâtent déjà et chaque jour davantage, le chant seul procure à Stendhal la sensation délicieuse où consiste pour lui sinon le tout, au moins le meilleur de notre art. Il en jouit éperdument, follement. Et j’accorde que la sensation le conduit quelquefois au sentiment, à la passion peut-être; ce n’est pas à la passion
noble, c’est au sentiment sans profondeur, sans énergie, et dans les divers états — de joie, de tristesse, d’amour — où la musique le plonge, les sens continuent d’avoir plus de part que le cœur.
Cela n’est pas sublime sans doute, et cela ne saurait suffire; mais aujourd’hui surtout quelque chose de cela ne serait point à mépriser. Quand on revient d’Italie et qu’on entend quelques-uns de nos opéras nouveaux, on se rappelle les vieilles mélodies qui chantent encore là-bas, dans leur pays de joie et de lumière, et l'on se plaint qu’il y ait parfois dans la musique tiop peu d’agrément, de plaisir et de volupté.