EUGÈNE DELACROIX
« Vous pouvez l'affirmer, écrivait George Sand un jour, Delacroix est un artiste complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure, qu’il eût été probablement un grand mucisien, s’il n'eût choisi d’être un grand peintre. »
Il se souvenait lui-même d’avoir montré de bonne heure autant de goût pour la musique que pour la peinture. « Un vieux musicien, organiste de la cathédrale de Bordeaux (mon père y est mort préfet 1 , donnait des leçons à ma sœur. Pendant que je faisais des gambades, ce brave homme, qui avait beaucoup de mérite et qui avait été l'ami de Mozart, remarquait que j accompagnais le chant avec des basses et des agréments de ma façon, dont il admirait la justesse. »
Delacroix jouait de la guitare, ainsi que Berlioz; du violon aussi, peut-être comme Ingres, qui d’ailleurs, au dire de Liszt, n’en jouait pas si mal que d'autres 1 ont dit. Chopin avait fait placer un piano dans l'atelier de Delacroix, qui l’admirait et l’aimait plus que tout autre musicien de son temps. Le peintre s’animait et s’exaltait par le son. Quant il travaillait à sa Pietà de 1 église Saint-Denis du Saint-Sacrement, son meilleur jour était le dimanche, pendant les offices. L’orgue et les chants lui faisaient l’àme plus chaude, l’œil plus juste et la main plus légère.
Il ne tenait pas la musique en moindre estime que la peinture. L’une et l’autre se partageaient sa pensée. Au terme de sa carrière, enfin glorieuse, il s’écriait avec joie et comme dans une double ivresse : « Quelle vie que la mienne!... Au lieu de penser a des affaires, je ne pense qu’à Rubens et à Mozart. Ma grande affaire pendant huit jours, c’est le souvenir d’un air ou d’un tableau. »
Delacroix eut toujours le projet — qu'il n’exécuta jamais — de rédiger un mémoire sur les arts comparés. Il y voulait montrer leurs analogies et leurs différences et que, par exemple, « dans la musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps en faveur des beautés du génie ». C’est la môme question que Rossini, je crois, avait posée plus clairement en ces termes : « La musique, art viager. » De nos jours, un philosophe anglais l’a reprise et développée avec autant de largeur que de finesse. Dans son bel ouvrage : les Bases de la croyance , M. Balfour établit qu’en musique « un niveau constant de sensation esthétique ne saurait être maintenu qu’au moyen d’une quantité croissante d’excitation esthétique ». Et de cette théorie, ou peut-être de cette loi particulière à la musique, les éléments ou les principes se rencontrent dans le Journal d’Eugène Delacroix.
On y lit encore : « Je retrouve dans M mc de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art et la musique sont au-dessus de la pensée ! De là leur avantage sur la littérature, par le vague. » Il semble
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ici que 1 expression trahisse un peu l'idée et la dépasse. Rien n est au-dessus de la pensée. La vérité, c’est que la musique en approche de très près : de plus près que la littérature par l'infini (mais non pas du tout par « le ^ague »), et de plus près que la peinture par la spiritualité. Celle-ci tenait fort au cœur de Delacroix. Sensible, comme la plupart des peintres, à l'idéalisme des sons, il en était pour ainsi dire jaloux et ne manquait pas une occasion de le défendre contre les « littérateurs », qui, pour la plupart, le contestent et meme le nient, parce qu'il ne le conçoivent pas.
Quant au goût de Delacroix en musique, un mot suffit pour le définir : il fut exactement le contraire de son génie en peinture.
Delacroix aima les Italiens, à l'exception de Verdi, le seul peut-être qu'il aurait dù chérir. La musique de Tancrèdee t des Puritains lui fit longtemps grand plaisir. Celle de Norma, qu’il savait par cœur, lui paraissait délicieuse. L audition de Sémiramis laissait dans son anie « 1 impression du sublime ». Il est vrai que cette impression finit par s’affaiblir et s’effacer. A Bellini, à Donizetti, voire au Rossini de Sémiramis (car Guillaume Tell ne cessa jamais de chanter en sa mémoire), Delacroix vieillissant devint infidèle. Mais il garda sa prédilection pour Cimarosa, et le peintre du Massacre de Scio fit du Mariage secret ses éternelles amours.
Delacroix ne pouvait souffrir Berlioz, auquel on le compare volontiers et non sans raison, comme le Faust de 1 un et celui de l’autre en témoignent. Sans mépriser
les sonorités, ou les timbres, cette couleur des sons, le grand coloriste estimait plus encore en musique la forme et le dessin. La beauté, l’originalité des lignes, — c’est-à-dire des mélodies, — n’est pas ce que Delacroix admirait le moins dans le génie, où presque tout lui paraissait admirable, de son bien-aimé Chopin.
« On n’a pas, disait-il, assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat. »
C’est en quelque sorte de Chopin ou par Chopin — et la voie paraît singulière — que Delacroix s’élève jusqu’au maître qu’il place au-dessus de tous les autres. Et celui-là n’est pas, comme on pourrait s’y attendre, Beethoven : c’est Mozart.
Admirateur de Beethoven, ainsi que de Shakespeare, Delacroix ne les admire l’un et l’autre ni sans réserve ni sans incertitude. Il ne se sent pas de leur famille. Il ne décline pas seulement par modestie l’honneur que lui fait un de ses élèves de le ranger « dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine ». Leur sauvagerie le déconcerte, et leurs « irrégularités » font irréguliers ses jugements. S’il a qualifié la symphonie en la de « divine », il a varié sur Y Héroïque. Il a parlé quelque part de « l’admirable ouverture de Coriolan »; ailleurs, de « l’ouverture entortillée de Léonore ». Le « ti'io de Rodolphe » lui paraît contenir « des passages communs à côté de sublimes beautés ». En lui quelque chose résiste à l’unité — qu’il appellerait volontiers monotonie et rigueur — du principe symphonique de la répétition et du retour. Il eût haï,
s’il lavait connu, Wagner, qu’il ne fait que nommer une fois, avec défiance. Enfin il se plaint que les derniers quatuors de Beethoven soient remplis d’obscurités. « Cependant, ajoute-t-il, ne nous prononçons pas encore. Il faut toujours parier pour le génie. » Assurément, il parie pour Beethoven; mais ce n’est pas sans arrière-pensée et sans peur.
Mozart, au contraire, lui donne toute assurance. Mozart est son favori, son dieu. Mozart ne le trouble jamais, n’étant lui-même jamais troublé. Pour lui, Mozart est parfait, d’une perfection totale et constante, que rien de relatif ou d inégal ne vient jamais altérer. Entre Beethoven et Mozart, il voit la même différence qu entre 1 ébauche ou la ruine, grandiose peut-être, mais incomplète, et le chef-d’œuvre achevé, sans défaut et surtout sans excès. Plus Delacroix écoute Mozart, plus il le trouve « varié, sublime et plein de ressources ». Enfin, c’est en se rappelant Don Juan , qu’il se promet de développer un jour cette formule, où son idéal, mais non son œuvre, se résume : « Le Beau est la rencontre de toutes les convenances. »
Tracée par une telle main, la définition nous étonne. Elle a 1 air d un paradoxe et presque d’un démenti. Elle est seulement un contraste. Elle est une preuve aussi que les mots, comme les idées et les sentiments, comme les esprits et comme les âmes, ne sont pas d’une seule pièce. Les plus inflexibles se courbent; les plus éloignés se rapprochent, se touchent et se mêlent un peu. Delacroix voyait en romantique; c’est en classique qu’il entendait. Et peut-être parce qu’il a saisi dans
l’ordre visible et dans l’ordre sonore les deux modes * opposés de la forme et de la vie, il fut 1’ « artiste com- ; plet » dont George Sand a parlé.