LE P. GRATRY
Il a parlé, dans les Sources, de « cet unique travail que l’oracle imposait à Socrate dans sa prison, pendant les quelques jours qui le séparaient de la mort, lorsqu’il lui dit ce mot que nous ne savons pas traduire : Ne fai tes plus que de la musique , mot qui doit signifier qu’il faut finir sa vie dans l’harmonie sacrée ». Ce travail unique a été tout le travail du P. Gratry, le travail de son \ esprit et de son cœur. Il a pratiqué, dans le sens le plus ] étendu et le plus noble, le précepte qu’il croyait ne pas \ savoir traduire, et sa vie ne s’est pas seulement achevée dans l’harmonie : elle s’y est écoulée tout entière.
La musique véritable et qui n’est que musique, cellelà même, il la comprit et l’aima. Il l’aima jusqu’à la fin, comme tout ce qu’il aimait. « Quinze jours avant sa mort, a raconté le cardinal Perraud, un musicien ambulant s'était arrêté sous ses fenêtres et avait joué je ne sais plus quelle mélodie d’un grand maître. « Ce « n’est pas cela, dit le Père, c’est beaucoup trop lent.
« Tenez, dit-il à mon frère, portez-lui cette pièce, dites- « lui qu'un grand musicien l’écoute, et demandez-lui ou « de cesser de jouer cet air, ou de le jouer plus vite. » i Le Savoyard ne se le fit pas dire deux fois. La mesure fut accélérée, et le Père dit : « Bien, bien, c’est cela « maintenant. »
Un mot vient de nous échapper, que nous regrettons déjà, et que le P. Gratry le premier nous eût fait reprendre. « La musique qui n’est que musique. » Il n’y a pas, il ne saurait y avoir de musique pareille, de musique en soi, n’ayant aucun rapport, que dis-je? n’étant pas elle-même le rapport des sons avec l’esprit et le cœur. Le P. Gratry le savait bien. C’est à dix-sept ans qu’il devint tout à coup musicien. « J’appris, dit-il, à transposer en musique ce que je savais en littérature et en philosophie. Je vis et sentis les concordances de la musique. Je compris l’identité de la critique littéraire et de la critique musicale 1 . » II a tout compris de la musique le jour où il en a compris cela. Les « concordances de la musique » le conduisaient à des analogies plus hautes, et de l’harmonie première il s’élevait aux suprêmes harmonies. « La musique est le symbole de la création. La musique, comme la création, se compose de sens et désignés, d’esprit et de matière. Comme dans la création, le sens, dans la musique, c’est l’intelligence, c’est l’amour, c’est la liberté, c’est le libre et lumineux mouvement de l’àme et de l’esprit. Et le signe, la matière, ce sont des nombres, des rapports de nombres, des figures géométriques, des sphères. Ces formes expriment cet esprit; ce signe exprime ce sens; c’est un fait. Voilà donc des nombres et des rapports de nombres, des formes géométriques, des sphères ou des ellipses formées dans l’air, qui expriment des mouvements de l’àme, de l’amour, de la passion, de la
. Souvenirs de jeunesse.
É T r D E S MUSICALES
sagesse, de la liberté. 11 y a donc quelque ressemblance et quelque analogie entre ces nombres et formes et ces mouvements d’âme, entre cette morale et cette géométrie 1 . »
Autant que l’intelligence de la musique, l'auteur de cette belle page en eut l'amour. Elle fut pour lui toute sa vie « une compagne, une admirable et ravissante amie », dont il ne pouvait supporter longtemps l'absence. « Je ne connais, a-t-il dit dans les Sources, qu’un seul moyen de repos dont nous ayons quelque peu conservé l’usage ou plutôt l’abus dans l’emploi du soir: c’est la musique. Rien ne porte aussi puissamment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement et opère pour l’esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu’opère pour le corps le sommeil, qui rétablit dans sa plénitude et son calme le rythme des battements du cœur, de la circulation du sang et des soulèvements de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueille et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l’âme la sève des sentiments, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, elle ramène vers le ciel, lieu du repos. »
Le soir, à l’heure de la poésie et de la prière, le P. Gratry aimait qu’on fit de la musique autour de lui. Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je vois encore, très loin et comme au bout de mon enfance, quelquesuns de ces soirs harmonieux. C’était rue Barbet-de-
i. Connaissance de l'âme.
DERNIERES SILHOUETTES DE MUSICIENS ?5y
Jouy, dans le grand cabinet de travail du Père. On découvrait par une large baie le dôme des Invalides et le ciel des nuits d'été. Debout auprès de la fenêtre, le P. Gratry parlait des astres. Il me souvient que sa voix était douce, un peu couverte, mais pénétrante et comme lumineuse au travers d’un voile. Nous étions peu nombreux : le P. Adolphe Perraud (depuis le cardinal), son frère Charles, mes parents et moi-même, un peu troublé. Quand la nuit était complète, on allumait des flambeaux, on ouvrait le piano : « Mes petits enfants, disait-il alors, il faut jouer pour les Muses et pour nous, » et l’on croyait, tellement l’heure était recueillie, presque auguste, jouer en elfet devant des témoins invisibles et divins.
Toutes ces choses sont passées, mais encore aujourd hui je ne saurais lire une page ou seulement entendre le nom du P. Gratry, sans remercier la musique d’avoir mis quelque chose de commun entre ses dernières et mes premières années.