‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 45 sur 52 · BIZET · texte numérisé non relu

BIZET

Aux portes d’Arles, dans le cimetière antique des Alyscamps, on voyait autrefois « une pierre étroite, indifférente » et cachée à demi parmi les herbes. Trois mots latins y étaient gravés : Jàm matura placebat. Et l’on songeait que frappée, elle aussi, dans la grâce et déjà dans la force de sa jeune maturité, la muse de Bizet eût aimé cet asile, cette épitaphe et ce tombeau.

Elle vécut une vie brève, mais intense, et le premier

caractère des deux chefs-d’œuvre qu’elle a laissés : ÏArtésienne et Carmen, c’est d’être vivants.

Ils le sont tout entiers : non seulement dans les parties principales ou « les endroits forts », mais dans les passages, les accessoires et les alentours. Rappelezvous le premier acte de Carmen : le chœur des gamins, celui des jeunes gens et celui des cigarières; moins que cela : des accents ou des touches éparses et sans nombre, une ritournelle de l’orchestre, une réplique de la voix. Alors vous sentirez combien la vie de la foule et de la rue enveloppe celle des personnages, lui répond et la multiplie.

Rien d’une telle œuvre n’est indifférent, surtout inanimé : pas même au second acte, quand frappe à la porte du bouge l’indiscret lieutenant, trois ou quatre notes sinistres, grosses de péril et de malheur. Au dernier acte, entre le défilé de la cuadrilla qui s’achève et le duo qui va commencer, au lieu du vide — ou du remplissage — qu’on pouvait craindre, quelle plénitude! Et quelle plénitude légère! Dans les conseils de prudence murmurés à l’oreille de Carmen par ses compagnes de Bohême, dans le babil des flûtes, palpite une vie inquiète et menacée, mais encore, mais toujours la vie.

Dans Y Artésienne aussi, plus intime et plus solitaire, les choses mêmes vivent; elles ont une voix et des pleurs. Le soir, avant de s’endormir, la plaine ardente répond à l’appel des bergers ralliant leurs bêtes. Une plainte sort de l’étang de Vaccarès et traîne sur les eaux. Enfin, à l’heure nocturne où l’enfant affolé d’a-

mour va consommer son affreux suicide, les convives attardés de ses noces tragiques s’éloignent en chantant. Ils chantent la vieille chanson de Provence, la Marche des rois, sur un mode lugubre, déjà presque funèbre, et c’est comme un dernier soupir, un dernier rayon de la vie, que gagne l'ombre et le silence de la mort.

Musicien de la vie et de la mort, Bizet fut de l'une et de l'autre un musicien véridique. Il a donné de toutes les deux des images sonores dont la musique avait jusque-là rarement connu la franche et forte réalité. Les maîtres de l'opéra-comique, ou le maître — plus grand qu’eux — des Saisons, firent-ils jamais chanter des paysans comme chantent, par la voix de l’orchestre, le vieux Balthazar et la maman Renaude, la douce Vivette et le malheureux Frédéri? Quelle tragédie rustique mêla jamais à plus de poésie une plus humble et plus populaire, une plus poignante et plus criante vérité ?

Familière et dramatique, la même vérité perdit Carmen au premier moment et l’a sauvée pour jamais. Il reste dans Carmen des traces de romantisme : le goût du pittoresque et, sinon de l’étrange, au moins de l'étranger; mais la part et la nouveauté du réalisme y est plus considérable encore.

Vous savez si l’on commença par s’en indigner. Sujet, personnage et style, tout fut taxé de vulgarité, voire de bassesse. Comme dit le Remendado, « ce n’était pas distingué ». Mais, comme a dit Bizet lui-même, un jour qu’il défendait Verdi d'un semblable reproche :

« Quand un tempérament passionné, violent, brutal

meme... dote l’art d’une œuvre vivante et forte, pétrie d’or, de boue, de fiel et de sang, n’allons pas lui dire froidement : « Mais, cher monsieur, cela manque de goût, cela n’est pas distingué. »

On ne se fit pas faute de le dire à Bizet. Heureusement on ne le dit plus de lui. Nous tenons enfin pour nôtre, celui peut-être de nos maîtres modernes qui fut le plus à nous, le plus nous. On aurait peine à trouver dans YArlésienne et dans Carmen la trace d’une influence étrangère, un écho d’Allemagne ou d’Italie. La vérité et la vie se conçoivent et se manifestent ici selon le goût ou l’idéal, dans la mesure et par les moyens propres au pur génie français. Symphonie au théâtre, mélodie continue ou infinie, fusion de l’orchestre et des voix, leitmotive ou motifs rappelés, Bizet ne nous a donné de tout cela que ce que nous pouvons, je ne dis pas supporter, voire aimer — et passionnément — chez d’autres, mais produire nousmêmes sans forcer notre talent, sans le fausser et sans risquer de le perdre.

Le musicien de YArlésienne et de Carmen a renouvelé sans doute et fort élargi le genre du mélodrame et celui de l’opéra-comique. Il ne les a point excédés ni rompus. Dans Carmen surtout — car, avec plus de brièveté, YArlésienne a plus d’étendue et de profondeur — Bizet demeure fidèle à l’esprit moyen et concret de notre art. Entendez par là que ses personnages vivent encore plus qu’ils ne représentent ou ne signifient. Il arrive rarement qu’ils se dépassent ou se débordent eux-mêmes. Individuels avec force, avec plénitude,

ils sont figurés par des formes sonores comme eux, précises, éclatantes, mais particulières. De la musique de Bizet ainsi que de toute musique vraiment nôtre, on dirait volontiers qu'elle nous conduit au seuil du mystère ou de l’infini, et qu’elle nous y laisse.

En quoi d'ailleurs elle n’est pas seulement française, mais latine, mais classique. Et c’est par où sa valeur de représentation, comme sa beauté, s’accroît.

C est aussi par où nous pouvons comprendre comment un Nietzsche, lorsqu’il se détacha* de Wagner, s’attacha — désespérément — à Bizet. « Il faut, s’écriait-il. méditerraniser la musique. » Et dans cette Carmen, qu'il nommait lui aussi « ma Carmen adorée », il saluait la mémoire, et la dépouille, hélas! de l'homme qui, s'il eût vécu, pouvait sauver ou rétablir dans la musique les droits de la Méditerranée.

S il eut vécu, s’il nous eût donné d’autres chefsd œuvre de lumière, plus d’une œuvre de ténèbres ne serait pas née en notre patrie. Il nous aurait aidés, contraints à nous reconnaître et à nous ressaisir nousmêmes. Il aurait fait sur nous le ciel plus clair, et plus droits les chemins devant nous. Il aurait été la voie, comme il fut la vérité et la vie.

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