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LE MUSICIEN PAUVRE

C’est le titre d’une nouvelle de Grillparzer, lequel fut sans doute le plus grand poète de l’Autriche et, parmi les poètes de l’Allemagne, peut-être le plus musicien.

A Vienne, autrefois, le dimanche qui suit la pleine lune de juillet était jour de fête populaire. La ville se pressait au Prater, sur les bords du Danube et dans les prairies avoisinantes, pour se promener et se divertir. On rencontrait là des gens de toute espèce, et le conteur y trouva l’humble et touchant héros d’un récit délicieux.

C’était un petit homme de soixante-dix ans peut-être, chauve et barbu, vêtu d’une longue redingote usée, mais très propre. Avec un air heureux et comme se souriant à lui-même, il jouait d’un misérable violon fendu en vingt endroits. Son chapeau était posé par terre, en guise de sébile, à côté de lui. Son pied, ses épaules et tout son pauvre corps voûté marquaient la mesure. Ses lèvres tremblaient, ses yeux ne quittaient pas le petit cahier de musique placé devant lui sur un léger pupitre. Indifférente ou moqueuse, la foule passait, et le chapeau restait vide. Quand le vieillard eut joué longtemps, il parut sortir d’un rêve et regarda le ciel où montait le soir. Snnt certi detiique fines, soupira-t-il, et, remettant son chapeau sur sa tête, son violon sous son bras, il s’éloigna.

Le poète le suivit et ne tarda guère à le rejoindre. Il jouait de nouveau — des valses maintenant — pour des gamins qui l’en avaient prié. Dans le chapeau toujours vide, Grillparzer jeta deux pièces blanches. Satisfait de la modique aumône, le bonhomme remercia son bienfaiteur et prit honnêtement congé de lui. « Voyezvous, monsieur, je ne suis pas un coureur de nuit... Afin de ne pas tomber dans le désordre, il faut bien

régler sa vie. J’ai fait trois parts de la mienne. Le matin, je travaille. J’étudie les œuvres des maîtres. J’en ai copié beaucoup de ma main... L’après-midi, je sors. Dans les rues, dans les cours, je joue de belles choses pour les pauvres gens... J’essaye de leur faire du bien, tout en gagnant de quoi vivre... Mais le soir, le soir est à moi et au bon Dieu... Le soir, je reste dans ma chambre, et tout seul, pour moi tout seul, je joue à ma fantaisie. Les savants appellent cela, je crois, improviser. »

Dans sa chambre, sous le toit d’une mauvaise baraque de faubourg, le poète alla voir un matin le musicien. Et celui-ci lui conta son histoire. Il dit sa naissance honorable, supérieure à sa destinée; son enfance timide et gauche; son goût pour la musique, non pas contrarié, mais incompris, ses débuts et ses déboires de collégien à l’esprit lent, que ralentissait encore la sévérité paternelle.

Il grandit ainsi, médiocre et toujours rebuté. Puis il dut abandonner la musique et prendre un modeste emploi. Mais un jour, sous sa fenêtre, il entendit une femme chanter. Alors il lui sembla que la musique se réveillait en lui. Il saisit son violon, depuis longtemps oublié, et quand il mit les doigts sur les cordes, il crut sentir se poser sur son âme les doigts mêmes de Dieu.

Chanteuse et chanson, toutes les deux venaient d’entrer dans sa vie, pour jamais. L’une était la fille d’un épicier voisin et se nommait Barbara. On le sépara d’elle. Mais il emporta l’autre en sa mémoire. Son père mourut, lui laissant quelque bien. Aussitôt il revint à

la boutique où Barbara chantait toujours, comme une fauvette. Entre deux chansons, elle lui parla de mariage et d’acheter un petit magasin de modes. Hélas! un dépositaire infidèle avait, le matin même, emporté l'héritage. « Dieu soit avec toi, Jacob, et pour l’éternité. Amen. » Ayant ainsi parlé, non sans chagrin, Barbara dut quitter la ville avec son père et prit un boucher comme époux.

Le pauvre garçon n’avait plus qu’à vivre pour sa musique et, s’il était possible, de sa musique : musique de salon d'abord et de société; puis, le monde s’étant lassé de lui, musique de la rue; humble mais honnête musique, et qui ne laissa pas un seul jour manquer de pain, et surtout de joie, son courageux et fidèle serviteur.

Le temps avait passé. Barbara revint à Vienne avec son mari. Ils ouvrirent une boutique de boucherie dans un faubourg. Deux enfants leur étaient nés. « Le plus grand, monsieur, s’appelle Jacob, comme moi. Je lui donne des leçons de violon. Il n’a pas beaucoup de talent et le temps lui manque pour étudier. Mais le lied de Barbara, que je lui ai appris, marche déjà très bien, et quand nous le travaillons ensemble, la mère vient quelquefois le chanter avec nous... Oh! sans doute elle a bien changé... Elle est devenue un peu forte et elle ne s’occupe plus guère de musique. Mais sa voix est toujours aussi jolie. »

Et le vieillard prit son violon, et, sans faire attention a son interlocuteur, il joua la chanson chérie. Grillparzer se leva, laissa quelque monnaie sur la table et sortit pendant qu'il continuait de jouer.

Quelques années après, le poète voulut revoir le musicien. Une inondation venait de ravager le faubourg. Des voisins rapportèrent qu’en sauvant des eaux les enfants de Barbara, le petit homme avait pris froid et qu'il était mort. Grillparzer frappa chez le boucher et sa femme, et les pria de lui vendre le violon de leur ami. D’un geste rapide et farouche, Barbara décrocha l'instrument de la muraille où il était suspendu, entre le miroir et le crucifix : « Qu’avons-nous besoin de quelques ducats! Le violon est à notre Jacob. » Puis, avec un soin, une tendresse jalouse, elle l'essuya, le serra dans un tiroir qu’elle referma brusquement, et deux ruisseaux de larmes coulèrent sur ses joues.

Il y a dans ce récit autre chose qu’un récit. Autant qu’à l’ordre littéraire il touche à l’ordre esthétique. L’humble joueur de violon n’est pas seulement un personnage, mais un interprète. Il exprime la pensée ou le sentiment de Grillparzer musicien. Et ce sentiment est l’amour, l’adoration de la musique seule, de la musique en soi et pour soi.

Il la voulait si pure et si libre, sa musique chérie, qu’il s’étonne, s’indigne même qu’on ait pu jamais associer les mots aux notes et renouveler ainsi le sacrilège des enfants de Dieu, lorsqu'ils s'unirent jadis aux filles de la terre.

C’est à dessein que Grillparzer a choisi pour son héros un instrumentiste plutôt qu’un chanteur. On ne savait pas toujours, dit-il, ce que jouait le singulier virtuose, mais cela n’ôtait rien au plaisir de l’entendre. Son jeu ne ressemblait à nul autre. Il ne consistait

souvent qu’à former des accords ou des intervalles, de préférence les plus simples et les plus harmonieux. Le vieillard connaissait la vertu des notes et leur mystère. Il trouvait que la sensible s’élève comme l’espérance et que toute dissonance finit toujours, comme l'orgueil, par être abaissée et confondue.

Quelquefois il ne donnait qu’une note unique. Il la tenait longuement, avec pureté. Très douce d’abord, il l’enflait jusqu’à la plénitude, puis il la réduisait à la faiblesse d’un soupir. Ainsi, pour s’enivrer en quelque sorte de la musique tout entière, il n’avait besoin que d’un son. « Voilà ce qu’il appelait improviser. »

Mais surtout, à travers la forme, ou plutôt au-dessus d’elle, il s’élevait jusqu’à l’idée, au principe et à la fin. « Voyez-vous, disait-il, ils jouent tous Wolfgang-Amédée Mozart, ils jouent Sébastien Bach; mais Dieu, mais le bon Dieu, celui-là, personne ne le joue. » Et quand il parlait de la sorte, il ne faisait que rendre hommage à l’essence et à la beauté — divine en effet — non pas de telle ou telle musique, mais de la musique elle-même.

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