LE NEVEU DE RAMEAU
Le drôle était musicien par pensée, par paroles et par action.
Par action d'abord. « J’ai composé, dit-il, des pièces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la postérité, qui les jouera. » On sait comme il jouait lui-même, ou plutôt comme il feignait de jouer. Mais cela suffisait,
tant il savait donner h ses feintes l'aspect ou l'air de la réalité.
« Il se met dans l’attitude d’un joueur de violon; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli; son bras droit imite le mouvement de l’archet; sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche; s’il fait un faux ton, il s’arrête, il remonte ou baisse la corde; il la pince de l’ongle pour s'assurer si elle est juste, il reprend le morceau où il l’a laissé. Il bat la mesure du pied, il se démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps, comme vous avez vu quelquefois au concert spirituel Ferrari ou Chiabrau, ou quelque autre virtuose dans les mêmes convulsions, m’offrant l’image du même supplice et me causant à peu près la même peine; car n’est-ce pas une chose pénible à voir que le tourment dans celui qui me cause un plaisir? »
Après la sonate de violon, qui l’avait mis en eau, voici qu’il fait semblant de s’asseoir au clavecin. Comme tout à l’heure sur les cordes, ses doigts voltigent sur les touches, « tantôt laissant le dessus pour prendre la basse, tantôt quittant la partie d’accompagnement pour revenir au dessus ». Cette fois encore, à le voir, on croit l’entendre. « Les passions se succédaient sur son visage; on y distinguait la tendresse, la colère, le plaisir, la douleur; on sentait les piano , les forte, et je suis sûr qu’un plus habile que moi aurait reconnu le morceau au mouvement, au caractère, à ses mines et à quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalle. »
Ce n’était pas seulement un clavecin, un violon, que cet homme. C’était un orchestre, un opéra tout entier. Le génie et la folie de l’étrange personnage, ses façons mêlées de sublime et d'ignoble, ses contorsions et ses grimaces, ses discours, ses chants, ses pleurs et ses soupirs, Diderot nous décrit tout en des pages qui sont vraiment de la musique, presque de la symphonie. Merveilleux exemple de ce qu’on pourrait appeler, en empruntant le mot à Nietzsche, « la transmutation des valeurs », la transposition des sons dans les mots. Et cela — soit dit en passant et pour notre gouverne — cela fait presque tout l’objet de la critique musicale. Elle n'a pas d'autre mission ni de plus grande difficulté que celle-là.
Telle était Faction et la pantomime de ce diable d’homme. Quant à ses propos, avec autant de verve et de flamme, ils avaient quelquefois moins de justesse et de vérité.
La faiblesse de Diderot — car son héros est son représentant ou son interprète — consiste à ne voir que le chant dans la musique, et, dans le chant, que la parole. Il fait la part trop grande au verbe. On dirait qu’il oublie, ou qu’il l’ignore, la musique indépendante, celle qui se passe des mots et les dépasse. Mais à cellelà même qui s’unit avec eux, il ne demande guère que de leur ressembler.
« Quel est, interroge Diderot, le modèle du musicien ou du chant? » Quand il répond : « C’est la déclamation, » nul ne prétendra qu’il ait tort. Mais il n’a raison qu’à demi, et pour ainsi dire avec étroitesse. Pour tra-
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duire les mots il faut sans doute que les notes les imitent. Mais cette imitation n’est que le premier degré d'une ressemblance supérieure, ressemblance de la pensée, du sentiment, de l’âme enfin, celle que la musique, plus que tous les autres arts, est capable de saisir et d’exprimer immédiatement.
« Il faut considérer la déclamation comme une ligne et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la première. » Cela non plus ne suffit pas à l'honneur, à l'éminente dignité de la musique. Elle est autre chose encore et bien davantage. « Quand on entend : Je suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d’un avare; s’il ne chantait pas, c’est sur les mêmes tons qu’il parlerait à la terre, quand il lui confie son or. » Assurément, « s'il ne chantait pas ». Mais il chante. Et ce que Diderot néglige, ce n’est rien moins que le chant luimême et tout entier, tout ce qu’il comporte et contient de musique, tout ce qu'il ajoute à la parole de sa puissance propre et de sa spécifique beauté.
« Musices seminarium accentus . L’accent est la pépinière de la musique. » D’accord, mais il n’en est pas le jardin, ni la forêt. Elle y germe ses premières pousses, mais c’est ailleurs qu’elle s’épanouit.
Avec cela, ce partisan qu’est Diderot d'une musique surtout verbale, admire et prône surtout les musiciens qu’on appellerait volontiers les plus musicaux. J’ai nommé ceux d’Italie. Aussi bien, il les nomme luimême. Pergolèse, le Saxon, Terradellas, Traetta et les autres, on sait comme il parle d’eux, avec quel enthousiasme et quel amour!
A l’entendre, pour épargner à la musique française une comparaison fatale, et peut-être mortelle, « on devrait défendre par une ordonnance de police... de faire chanter le Stabat de Pergolèse. Ce Stabat , il fallait le faire brûler par la main du bourreau ».
Poursuivant le dialogue avec son bizarre interlocuteur, Diderot ajoute :
« Si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Moret, et même, soit dit entre nous, celle du cher maître — il s’agit de Rameau ■— soit un peu plate.
« Lui, s’approchant de mon oreille, me répondit :
« — Je ne voudrais pas être entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent : c’est qu'elle l’est aussi. »
Pour le coup, il semble bien qu’en pratique Diderot brûle ce que ses principes lui commanderaient d’adorer. Entre sa doctrine et ses goûts, il y a place ici pour l’inconséquence, voire pour la contradiction.
Il aborde aussi la question de la morale et de la musique, et du rapport qu’en fait au moins elles peuvent avoir ensemble.
« Comment se fait-il qu’avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l’art musical, vous soyez aussi aveugle en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?
« Lui. — C’est apparemment qu’il y a pour cela un sens que je n’ai pas, une fibre lâche qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas; ou peut-être que j’ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens. »
Le dernier trait est noir. Et sans doute, en faisant un aussi bon musicien d'un aussi vilain homme, Diderot flatte peu la musique. Mais par contre il Phonore en s’étonnant qu’on puisse être à la fois un aussi vilain homme et un aussi bon musicien.
Enfin retenons, s’il vous plait, ô mes frères en critique musicale! et faisons nôtre, humblement, cet aveu : « Du train dont Part s’avance, je ne sais où il aboutira. » Le plus souvent, et la plupart d’entre nous, qui nous mêlons de prophétiser, je crains fort que nous n’en sachions pas davantage.