GABRIELLE KRAUSS
A la place où nous avons coutume de ne parler que des morts, le jour est donc venu d’inscrire ce nom et d’offrir à la noble artiste qui l’illustra le dernier hommage d’une longue admiration et d’une fidèle amitié!
Noble, c’est bien le mot qui s’offre d’abord pour définir la figure musicale et dramatique de Gabrielle Krauss. Mieux que tout autre, il est fait pour sa mémoire et pour sa louange.
Le conseil du jeune moraliste : « Aimer les passions nobles, » fut vraiment la règle de ce talent et la devise de cet art. Autant que les diverses passions, l’amour ou la douleur, c’était les modes et les degrés de la passion même qu’ennoblissaient la voix et le chant, le visage et la physionomie, les attitudes et les mouvements, la démarche et jusqu’au silence de cette femme.
Admirable, quand il le fallait, d’énergie et de puis-
sance, une souveraine dignité, une eurythmie supérieure la sauvaient, même alors, de l’exagération et du désordre. Le génie qui l’animait et l’enflammait tout entière était si pur, que, l’entraînant toujours, jamais il ne l'égara.
C’était merveille de voir la Krauss et de l’entendre en quelque sorte au paroxysme, lorsqu’elle chantait le Roi des Aulnes, Icli grolle nicht ou la Marguerite au rouet, le premier acte d'Alceste, ou le quatrième acte des Huguenots, ou encore, se traînant sur le cadavre d’un père, le tragique récit de donna Anna.
Mais autant que parla violence, et peut-être davantage, elle atteignait au sublime par le calme et par l’apaisement. Les adieux de la reine Catherine à ses femmes, la mort de Selika sous le funeste ombrage, celle de Sapho sur le promontoire de marbre, quelle sérénité presque divine la Krauss ne donnait-elle pas à ces augustes épilogues! Quelle détente et quel détachement de l’âme y exprimait tout son être ! Quel pardon, et de quelles offenses! Après quelle douleur et quelle lassitude, quel repos et quel oubli !
Ainsi la grande artiste nous apparaissait doublement et toujours souveraine. Maîtresse de l’action, elle l’était aussi de la paix.
Héroïque par la nature et l’essence même de son talent, une Krauss, ainsi qu’une Viardot, ne se contenta point d’être une seule héroïne. Avec une souplesse, une variété rare, elle fut presque toutes celles, et les plus diverses, que créa le triple génie de l’Allemagne, de l’Italie et de la France : Norma, Pamina, comme Sa-
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pho ; Lucrezia Borgia, Semiramide et Desdemona, aussi bien qu’Élisabeth et qu’Elsa, que Rachel, Alice et Valentine; la Pauline de Poliuto naguère et, depuis, celle de Polyeucte; Agathe, Aïda, Marguerite après Lèonore, et l’Anna de la Dame blanche elle-même, longtemps avant de devenir celle de Don Giovanni.
Cantatrice non seulement d’opéra, mais d’oratorio, de concert et de salon, ou plutôt de « chambre », — je préfère le dernier mot, plus intime et plus grave, — je doute s’il est un sentiment, profane ou sacré, de la femme, que cette voix de femme n’ait point exprimé.
« On ne chante plus, écrivait Musset naguère, on parle ou on crie. » La Krauss, elle, chantait. De tous les éléments de la musique, le rythme, le mouvement, la mesure, son chant attestait l’intelligence, le respect et l’amour. Sa voix savait poser et soutenir les sons. Elle excellait à lier la phrase, qu’on brise et qu’on hache aujourd’hui. Autant que le sentiment, l’exécution faisait belle une simple gamme dans la prière d’Agathe, ou, dans le « Trio des masques », les traits qui couronnent lentement la partie de donna Anna. En ce style à la fois si complexe et si pur, il semblait que la vocalité italienne fût au service du génie ou de l’idéal allemand.
Je ne saurais dire, avec les professeurs et les professionnels, où la Krauss « plaçait » ou « prenait » sa voix. Mais je sais que cette voix paraissait venir de très loin, de très haut, et comme de l’au delà. Elle vous arrivait à travers du mystère. Une espèce de clair-obscur flottait, frissonnait autour d’elle, et lui donnait ce timbre,
cette couleur de poésie et de rêve dont certaines de ses notes étaient comme teintées.
Parmi les termes italiens du langage de théâtre, il en est un qui malheureusement est tombé dans le jargon du métier. On aimerait, pour l’appliquer à Gabrielle Krauss, lui rendre sa dignité naturelle : c’est le mot de prima donna. Oui, de toutes les femmes qui parurent depuis quelque trente ans sur la scène actuelle de l’Opéra, celle-là fut assurément la première. Aucune autre n’y conféra plus de noblesse et de grandeur à « l’éternel féminin ».
Enfin, la Krauss a possédé ce que Musset encore, à propos de Pauline Garcia, appelait si bien « la rare faculté de puiser l’inspiration tragique dans l’inspiration musicale ». Admirable tragédienne, elle ne l’était pas à côté, je dirai même en dehors, mais au dedans et comme au sein de la musique. Il suffisait, pour s’en convaincre, de l’entendre ailleurs qu’au théâtre. Alors, les bras tombants et les mains jointes, sans le prestige du costume et du décor, sans un mouvement et sans un geste, elle savait être au besoin — avec quelle vérité! — même le personnage dont elle avait le moins l’extérieur et le visage, par la seule vertu de la voix et du chant. La musique, en un mot, était l’élément nécessaire et suffisant à son art; à celui de plus d’une, elle n’est, de notre temps, qu’un élément étranger.
On a souvent cité le compliment que Rossini fit autrefois à Gabrielle Krauss : « Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle. » Sans doute on ne saurait chanter, et la Krauss ne chantait pas seule-
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ment ainsi. Mais aujourd’hui que cette voix s’est tue, on est heureux de croire que cette belle àme chante encore, et pour jamais.
Janvier 1906.