‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 49 sur 52 · LÉON X · texte numérisé non relu

LÉON X

Épris de la beauté sous toutes les formes, passionné pour la poésie et les livres, pour les peintures, les statues et les orfèvreries, Jean de Médicis aimait aussi la musique. Si nous en croyons un de ses protégés, le Florentin Pietro Aron, il l’aimait par-dessus tous les arts. L’aimer à son exemple était un titre à sa faveur, et comme, au temps de Périclès, Athènes avait, dit-on, choisi des ambassadeurs pour leur beauté, au siècle de Léon X, un Paolosa, un Morino, étaient nommés, l’un archidiacre et l’autre archevêque, pour leurs talents de musiciens.

Raphaël a flatté le goût de son maître. Il a mêlé des instruments de musique aux motifs de la décoration des Loges. Sur la fresque des Stance, œuvre d’un de ses élèves, où Léon III couronnant Charlemagne a pris les traits de Léon X, la « chapelle » pontificale occupe une place d’honneur.

Le magnifique portrait qu’on voit au palais Pitti rend encore un plus fidèle et plus délicat témoignage. Sur la table devant laquelle est assis le Saint-Père, à côté d’une sonnette d’un travail précieux, un missel grand

1. D’après l’ouvrage de M. L. Pastor, directeur de l’Institut .historique d’Autriche à Rome : Geschichte der Pâpste } vol. IV, i ro livraison (Léon X). — 1905.

WF*** ■ .. • A - ■

ouvert est placé. L’une des mains, des admirables mains, s’y appuie ou plutôt s’y repose. L’autre tient la loupe dont le pontife myope vient d’aider le regard de ses yeux gros et ronds.

Le feuillet gauche du livre est orné d’enluminures exquises. Au-dessous, par une allusion flatteuse au prénom de son auguste modèle, le peintre a tracé les premiers mots de l’Évangile selon saint Jean : « In principio erat Verbum. » Il a fait plus que les écrire : il les a notés musicalement. C’est aussi de ces deux manières que le pape, sans doute, vient de les lire. Léon X a 1 eleve la tetej on dirait qu il écoute encore et que la mélodie, avec les paroles, continue de chanter en lui.

Des sa première jeunesse, Jean de Médicis avait eu l'oreille juste et la voix belle. Plus tard, étant cardinal, il s’était essayé à la composition. Devenu pape, il fit à son art favori, dans sa vie publique et privée, une large part. Les fêtes et les festins qu il donnait, et jusqu’à ses repas intimes, étaient mêlés ou suivis de musique. Les soirs de gala, fort avant dans la nuit, le Vatican retentissait de concerts. Assis, la tête inclinée et les yeux clos, le Saint-Pere semblait se plonger et se perdre dans 1 ivresse des sons, que, par moments, il accompagnait tout bas.

Sur les registres de ses comptes, après des noms d’orfèvres, on trouve surtout des noms de musiciens. Jolis noms quelquefois, comme Lorenzo di Mutina ou Niccolo de Albis; noms qui sont eux-mêmes une musique, quelles visions ou quels échos! — de la Renaissance ils éveillent en nous !

« A celui qui chante de VOrlando (de Lassus), quatre ducats... »

« Deux cents cinquante ducats à Giovanni Maria, Ebreo. » (C’était un juif, surnommé, du nom même du pape, dei Medici .

« Deux ducats à celui qui joua de la harpe au château de Viterbe. » Des ducats encore, toujours, à certain « sonator de la citara, che canta de improviso ... A trois sonatori de harpe, de tambourin et de petite viole, pour avoir joué devant Sa Sainteté le soir delà Saint-Jean. »

Enfin, pendant un séjour du pontife en sa maison de chasse de la Magliana, cent soixante-douze ducats « ali cantori, piffari, trombetti ». Cette fois, on croit déjà les entendre, ceux que, deux siècles et demi plus tard, Pergolèse appellera sous la fenêtre de sa Ninette, afin qu’ils la réveillent et che non donna più.

Autant que son plaisir, et peut-être davantage, Léon X avait coutume de chercher dans la musique le service et la gloire du Seigneur. Soucieux de la beauté des offices, il tenait à leur liturgique beauté. « Nous souhaitons, écrivait-il, en conférant à ses musiciens quelque privilège, nous souhaitons que, pour honorer Celui qui habite sur les hauts lieux, notre chapelle résonne d'hymnes vraiment divins. » Le pape se faisait envoyer de toutes parts, de l’Italie ou de l’étranger, des manuscrits et des artistes, des œuvres et des voix. C’est à un Français, au Provençal Éléazar Genêt, dit// Car pentrasso , qu’il confiait la direction de la maîtrise pontificale. 11 priait avec instance le marquis de Mantoue de lui céder un excellent chanteur, Michèle Lucchese,

afin de le pouvoir employer dans la Sixtine, « sanctuaire entre tous illustre et sacré, qui renferme en lui la piété et la joie de toute la terre ».

J'ai souvent pensé qu’il y aurait un beau livre à écrire sur la papauté et la musique; une riche galerie de portraits à composer avec les pontifes musiciens.

On y verrait d’abord Silvestre I er , qui parait avoir, au quatrième siècle, fondé la première schola; près de lui, cet Hilaire II qui, dans le siècle suivant, organisa la vie en commun des chanteurs du Latran. A la place d'honneur, inaugurant le moyen âge et le remplissant tout entier, siégerait le moine du Cœlius, saint Grégoire, « le consul de Dieu ».

Plus tard, beaucoup plus tard, l’exil meme ne romprait pas la suite des images augustes. Un pape d'Avignon, Jean XXII, chérit la musique et fit beaucoup pour elle. Un document daté de son règne prescrit au chant d’église le sérieux, la modestie et la tranquillité des modulations. Tout cela ne serait pas mauvais à rappeler aujourd’hui.

Après le moyen âge, la Renaissance a compté plus d’un pontife sensible à l’enchantement des sons : Sixte IV, Innocent VIII, Jules II, avant Léon X; après lui, Clément VII, Paul III, et toute la série des papes qu'on pourrait appeler palestiniens.

Arrêtons-nous. Le temps nous manquerait, ne fùt-ce que pour nommer tous les successeurs de l’Apôtre qui servirent bien notre art et que notre art a bien servis; tous ceux qui marquèrent la musique de l’Église du signe de la beauté et de celui de la foi.

On les avait séparés l’un de l’autre. Le pontife qui règne aujourd’hui veut les réunir à jamais. Hélas! rarement une volonté plus sage, et qui devrait être souveraine, fut moins comprise et moins obéie. Après le Motuproprio, nous espérions n’avoir plus à vous entre, tenir de MM. les curés de Paris. Pourquoi faut-il que depuis déjà deux ans un trop grand nombre d’entre eux n’aient encore rien sacrifié de leurs pratiques anciennes et de leur « répertoire » condamné? Exemple singulier d’opiniâtreté dans l’inconvenance esthétique et l’indiscipline religieuse; édifiante rencontre, où, pour la résistance commune, les ouailles conspirent avec les pasteurs! Du concert, du théâtre même, l’église hésite à se séparer. Mariages et funérailles continuent d’avoir lieu à grand orchestre, et je sais une paroisse où la bénédiction nuptiale se donna cet hiver avec le concours de la Société moderne des instruments à vent.

Que peut-on faire alors, et quels recours nous restet-il? Si vous le voulez, nous invoquerons les saints, patrons de nos églises parisiennes, et nous dirons ensemble : « Saint Pierre, souvenez-vous de votre sanctuaire de Chaillot! Saint Philippe, n’abandonnez «pas votre paroisse du Roule! Et vous enfin, vous surtout, sainte Monique, obtenez une seconde fois la conversion de Saint-Augustin ! »

Janvier iyo6.

Page 1