MÉHUL
C’est l’un des grands parmi les nôtres. C’est l’un des graves aussi, l’un de ceux qui contredisent le plus fortement à l’opinion, longtemps reçue, que la musique française se réduit, ou peu s’en faut, au vaudeville et à la chanson.
Il naquit le 22 juin iy63, en ce pays des Ardennes, sérieux et même un peu sévère, qui semble avoir fait à son image un Turenne, un Méhul, un Taine, trois de ses illustres enfants.
Dès ses premières années, le fils du cafetier de Givet aima la musique, et les braves gens qui formaient sa famille ne lui défendirent pas de l’aimer. Il l’apprit d’abord d’un vieil organiste aveugle, qui le mit en état lui-même, à dix ans, de tenir l’orgue d’un couvent de Récollets. Bientôt après il entrait à l’école, ou plutôt à la maîtrise fondée par les Prémontrés en leur magnifique abbaye de Laval-Dieu. Un grand artiste souabe, Guillaume Hanser, venait d’en prendre la direction. Là, dans un site admirable et solitaire, parmi les moines, les arbres et les fleurs, l’enfant acheva son enfance, tout entier à sôn art, à la nature et à Dieu.
Peut-être eût-il souhaité de leur consacrer sa vie; mais quelqu’un de la ville, un officier qui le protégeait, emmena l’adolescent à Paris. Il y arriva, comme il l’a raconté plus tard, ne possédant que ses seize ans, sa vielle et l’espérance. Il vit Gluck, et la première fois au moins, nous savons, par lui-même toujours, en quel
étrange appareil: en pantoufles, caleçon, camisole d’indienne à ramages, les bas à peine tirés, un bonnet de velours noir sur la tête et tapant de toutes ses forces sur son clavecin.
Mais un peu de l’âme du vieux maître passa dans son jeune visiteur.
« J’aime la gloire avec fureur, » écrivait Méhul un jour. En 1790, Euphrosine et Cor radin , son premier ouvrage dramatique, la lui donne. Durant quinze années, l’auteur de Stratonice (1792) et de Joseph (1807) sera le plus grand des musiciens français; celui du Chant du départ et du Chant du 25 messidor, le plus grand musicien de la France.
Nous ne nous en souvenons guère. Stratonice n’est plus qu’un chef-d’œuvre de bibliothèque. On se borne à citer un admirable duo d’ Euphrosine et Corradin. Le quatuor — non moins fameux — de Ylrato n’a pu sauver cet aimable pastiche italien. Connaissez-vous, même de nom, Plirosine et Mélidore, ou cet Horatius Coclès dont la musique, au dire de Méhul même, était de fer? Le répertoire des catéchismes a conservé, sur d’autres paroles, la romance « Femme sensible », d'Ariodant. Quant à l’opéra d 'Uthal, si peut-être vous savez que, pour le faire plus sombre, Méhul en exclut les violons, je doute que vous en sachiez davantage.
Le grand artiste se plaignait déjà de l’ingratitude publique, à la fin d’une carrière pourtant remplie et glorieuse. Mêlé, toujours avec éclat, aux destinées de son art et de sa patrie, la Révolution, le Consulat et l’Empire lui furent également favorables. Il compta parmi
les créateurs du Conservatoire; l’Institut et la Légion d’honneur l’accueillirent un des premiers, sinon le premier des musiciens.
Malheureux en ménage, on assure que hors de son ménage il eut de quoi se consoler. Les « plaisirs » meme auraient abrégé sa vie. Le monde le recherchait. On l’admirait pour son esprit et ses talents de conteur. Sa politesse et sa bonté le faisaient aimer.
La vieillesse,'ou seulement la maturité, —car il mourut à cinquante-quatre ans, — altéra son humeur. Devenu méfiant et jaloux, tout lui portait ombrage, et plus que tout le succès d’autrui. Il le disait le premier, « pour l’expier », ajoutait-il en le disant.
Il s’enfonça dans la mélancolie et la retraite. Après la chute d’un de ses derniers ouvrages, il écrivait avec amertume : « Il faut du bonheur. Le mien est usé. »
Sa santé n’était pas moins compromise. Atteint de phtisie, le soleil de Provence ne le put guérir. Il mourut le 18 octobre 1817 à Paris, après un dernier été passé dans sa petite maison des champs, parmi ses tulipes et ses roses. Autant que la musique, Méhul avait toujours chéri les fleurs. On aime à le rappeler, et que leur grâce, leur parfum, tempère un peu l’austérité de sa mémoire.
Ni la grâce pourtant, ni la tendresse ne manqua toujours à son génie. Debout au chevet du « jeune malade », la Stratonice du musicien, comme celle du peintre, a l’élégance exquise d’une figurine antique et, pour n’ètre point amoureuse, on ne saurait prétendre que la musique si profondément filiale, paternelle et religieuse de Joseph, soit une musique sans amour.
Il arrive même (témoin le duo d Euphrosine , et dans Joseph la scène des remords de Simeoni que Mehul s’emporte jusqu’à la plus dramatique violence. Mais le fond, la nature et l’habitude de son art, c’est le sérieux, la force et la grandeur.
Il y a tout cela, mais tout cela seulement dans le Chant du départ, et tout cela n’a pu l’égaler à la Marseillaise. Rien que les premières notes, les trois ou quatre premières, marquent la distance de 1 un à l’autre. Elles descendent chez Méhul ; chez Rouget de l’Isle, au contraire, elles montent, elles s’enlèvent. Et si toute la différence n’est pas là, — car elle se poursuit jusqu’à j a là du moins, et tout de suite, elle se déclare. Le Chant du départ « nous ouvre la barrière ». La Marseillaise la brise d’un seul coup. Monsigny, je crois, appelait Méhul don Serioso. C’est don Furioso qu’il aurait pu surnommer Rouget de l’Isle.
Avec d’aussi graves beautés, le Chant du 25 messidor en a de plus gracieuses et de plus grandioses. Méhul écrivit cette cantate à la gloire du vainqueur de Marengo. Le 14 août 1800 elle fut exécutée aux Invalides. Trois orchestres et trois chœurs se répondaient à distance, et du haut de la coupole, à certain moment, un petit chœur de femmes, accompagné par un cor et deux harpes, laissa doucement descendre un cantique délicieux.
Ainsi, ne fût-ce qu’une seule fois, un génie sobre, économe entre tous, un maitre du dessin et de la fresque sonore, a cherché la richesse et le coloris des sons. Il a montré la route au Berlioz du Requiem et au Wa-
gner de Parsifal, ces deux génies prodigues et somptueux.
Son pays, qu'il a glorifié, ne l’honore plus guère et jamais plus ne l’écoute. Stratonice est inconnue, et Joseph s’oublie. Je songe souvent à la parole deLéonard de Vinci : « Cosa bella montai passa , ma non d'arte . » Hélas! nous la faisons mentir. De l’art musical surtout, trop de belles choses passent, parce que nous les laissons passer.