‹ Etudes musicales. 3e SerieChapitre 9 sur 52 · II. — SIEGFRIED · texte numérisé non relu

II. — SIEGFRIED

Siegfried est la seconde des trois journées ou des trois époques composant avec le Rheingold, qui leur sert de prologue, l’ensemble de la Tétralogie . Dans le quadruple drame de Y Anneau du Nibelung, Siegfried forme la péripétie et marque l’avènement du héros. En voici le sujet, résumé jadis par deux de nos confrères qui furent parmi les ouvriers de la première heure; parmi les ouvriers, ou les serviteurs, et non les esclaves; parmi les plus zélés, mais les plus sages aussi.

« La Walkyrie , écrivaient, il y a quelque vingt ans, MM. Albert Soubies et Charles Malherbe, la Walkyrie est un drame passionné où l’on retrouve encore, en partie, l’économie savante d’une action bien ménagée et bien suivie. Avec Siegfried, nous entrons dans le domaine de la poésie pure. Plus de pièce, à proprement parler, plus de composition dans le sens exact du mot; mais une simple succession de scènes familières ou grandioses, une suite d’épisodes découpés, sans aucun souci de l’intérêt dramatique, dans la féerique histoire de la jeunesse d’un héros. Médiocrement pressé d’arriver au but, l’auteur s’attarde volontiers en chemin. L’ouvrage dure plus de quatre heures, et on peut le raconter en deux minutes.

« Fils de Siegmund et de Sieglinde, qui est morte en lui donnant le jour, Siegfried a été recueilli par le nain Mime, dont l’affection apparente masque une secrète pensée de convoitise. Le géant Fafner a pris la

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forme d’un dragon pour mieux défendre son trésor, et le rusé frère d’Alberich compte se servir du bras puissant de son fils adoptif pour reprendre au monstre l’anneau des Nibelungen.

« Doué d’une force prodigieuse, inaccessible à la peur, également habile à manier le marteau du forgeron et l’épieu du chasseur, Siegfried a grandi dans une solitude seulement troublée, à de rares intervalles, par les visites d’un voyageur mystérieux, le dieu Wotan, désireux de s'assurer par lui-même des progrès de son petit-fils.

« Un jour, le jeune héros s’empare des tronçons de l’épée brisée de Siegmund, emportés jadis, comme un gage d’espérance, par la malheureuse Sieglinde, et il se forge l’arme qui lui donnera la victoire. Voilà tout le premier acte. — Il tue le dragon Fafner et aussi le nain Mime, qui avait essayé de l’empoisonner pour s’approprier plus sûrement l’anneau fatidique. Voilà le second. — Guidé par un oiseau merveilleux, il franchit la muraille de feu élevée par le dieu Loge, réveille Brunnhilde, la délivre et se fait aimer d’elle. Voilà le troisième. — Est-il rien de plus simple et ne fallait-il pas une imagination puissante et une fertilité de ressources prodi gieuse pour tirer d’une donnée si mince la plus séduisante des féeries 1 ? »

« Féerie » n’est pas assez dire, et de cette donnée matérielle, de ces faits insignifiants et sommaires, la musique a tiré de plus humaines et souvent de plus qu’humaines beautés.

i. MM. Albert Soubies et Charles Malherbe : l’Œuvre dramatique de Richard Wagner , i vol., 1886, Fischbacher.

Quand Lohengrin fut représenté pour la première fois en Italie, — c’était, si je ne me trompe, à Bologne, — Wagner exprima, dans une lettre à M. Arrigo Boito, l’espérance et le désir de voir se fondre un jour le génie de F Allemagne avec celui de l’Italie, 1 àme de rêve avec Pâme de joie. Il souhaitait même que le chevalier du Graal pût être le héraut de ces noces mystérieuses. Elles ne se sont point accomplies. Mais, sans atteindre son but, inaccessible sans doute, c’est peut-être dans Siegfried que Wagner en a le plus approché. Entre toutes ses œuvres, Siegfried , et non pas Lohengrin, et non pas du tout les Maîtres Chanteurs, Siegfi ied est son œuvre de joie.

Il ne l’est, —entendons-nous bien et tout de suite,— il ne l’est que sous d’expresses et nombreuses réserves, après abstraction faite, en esprit au moins, car elle est impossible en réalité, de longs et mornes ennuis. Des scènes insipides et fastidieuses offusquent dans Siegfried les scènes rayonnantes; elles y entravent la vie allègre et l’action ailée. Trop souvent, plus souvent que dans la Walkyrie, cette action cesse nous ne parlons, cela va de soi, que d’action intérieure et passionnelle'. Alors commencent et durent les interminables récits, les monologues ou les dialogues désespérants. Au premier acte, c'est la scène entre W otan et Mime. On sait que dans Siegfried le Jupiter du Nord a pris le nom et le costume d’un mystérieux pèlerin ( der Wanderer , le Voyageur). Il n'est plus un personnage agissant, mais « agi », dominé par les événements qu il créait et dirigeait naguère. Il les subit désormais, sur-

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tout il les raconte, et par surcroît il se les fait raconter. Son dialogue avec Mime ne consiste que dans une interrogation respective, un examen réciproque sur la métaphysique et la mythologie de la Tétralogie . « Mime interroge le premier : « Quelle race habite sous la terre?» Wotan répond : « Les Nibelungen. » — Suit l’histoire du Nibelheim. « Quelle race habite sur la terre? — Les « Géants. » — Suit l’histoire de Fafner. « Quelle race « habite dans le ciel? — Les Dieux. » — Suit l’histoire de Wotan. A son tour le voyageur interroge 1 ... » Tout cela, c’est le Rheingold rappelé. Plus tard, dans la première scène du troisième acte, entre le Voyageur et la déesse Erda, ce sera la Gôtterdammerung annoncée. Qu’arrive-t-il alors? De deux choses l’une : ou nous assistions avant-hier au Rheingold , nous entendrons demain la Gôtterdammerung , et nous savons et nous saurons tout cela; ou Siegfried seul nous est offert, et nous n’avons besoin d’en rien savoir. Tout cela, c’est l’inutile et l’encombrant appareil; c’est le poids mort sous lequel ploie Siegfried, et qui çà et là menace de l’écraser.

D’autres passages ne sont pas moins cruels : au second acte, la conversation d’Alberich et de Wotan, la querelle de Mime et d’Alberich, et même et surtout la rencontre héroï-comique, plutôt comique, de Siegfried et du dragon Fafner. La chose est, paraît-il, renouvelée des Grecs et de leur nome pythique. Vous n’êtes pas sans ignorer que Timosthène, entre autres, amiral

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