A PROPOS DU SONGE DE GÉRONTIUS
L'Angleterre est le pays du monde qui a le moins produit, non seulement de compositeurs de musique, mais même de simples exécutants. C'est un fait qui surprend; aussi a-t-on l'habitude de dire : « les Anglais ne sont pas musiciens ». Cela n'est ni tout à fait faux, ni tout à fait juste. Les Anglais ont été musiciens; ils ont eu une musique curieuse, originale, personnelle, une musique nationale, issue du génie, des sentiments et des idées de la race. Ils l'ont abandonnée depuis plus de deux siècles ; mais rien ne dit qu'un jour, leurs compositeurs ne reprendront pas conscience d'euxmêmes, et ne continueront pas une tradition long-
temps interrompue. Cette suspension dans la production musicale d'un pays est un phénomène bizarre, unique, je crois bien, dans l'histoire de la musique. Les circonstances dans lesquelles il s'est produit permettent, sinon de l'expliquer complètement, au moins de tenter pour cela une hypothèse. Le fait brutal, le voici : le moment précis où cesse la production de musique véritablement anglaise, est marqué par les deux révolutions protestantes du xviie siècle; comme un foyer qui va s'éteindre jette encore un brusque et dernier rayon, Purcell paraît, et la musique s'éteint après lui.
Incontestablement, les Révolutions protestantes jetèrent le trouble dans les esprits d'outre-Manche. Dans son admirable Histoire de la littérature anglaise, M. Taine a montré avec beaucoup de vigueur la transformation volontaire de l'Anglais après la Restauration.
Par dégoût et par contraste, une révolution se préparait dans les inclinaisons littéraires et dans les habitudes morales, en môme temps que dans les croyances générales et dans la constitution politique. L'homme changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il comprenait qu'il
D'esl point viveur ni mondain, mais réfléchi et intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour qu*il puisse sans danger se lâcher du côté de la jouissance; il lui faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses débordements »...
Il n'est sans doute pas téméraire de penser que cette barrière de raisonnements moraux s'est dressée aussi devant l'art profond par où s'épanchait, jusque-là, lame anglaise. Au moment de sa transformation puritaine, l'Anglais a eu la pudeur — ou le respect humain, la honte, en tout cas — du « violent courant de vie animale » dont parle Taine, et de toutes les forces sauvages qu'il sentait en lui. Il a travaillé à les refouler dans l'abîme obscur du cœur; mais il est plus facile de changer sa conduite que sa pensée; on ne refoule pas impunément son émotion intérieure; on l'étouffé seulement. Ainsi l'Anglais étouffa son inspiration artistique et les germes de l'art lyrique qui en étaient l'expression. Il se commanda ailleurs, selon l'expression de M. Romain Rolland, « une musique saine, claire, forte, soucieuse des convenances artistiques, mondaines et religieuses, sans écart d'imagination, et sans originalité blâmable2. Il
1. Taine, Histoire de la littérature analaise, tome III, p. 142 Pans, Hachette, 1885.