‹ Etudes musicalesChapitre 13 sur 19 · STEPHEN HELLER · texte numérisé non relu

STEPHEN HELLER

Le 13 janvier 1888, mourait à Paris un grand artiste, un musicien de génie : Stephen Heller. Cette mort passa plus inaperçue encore que celles de Mozart et de Beethoven : il n'y eut pas dans les airs le terrible ouragan de neige qui emporta dans ses flocons glacés le divin oiseau chanteur, ni l'effrayant éclat de tonnerre qui ébranla le ciel, à l'heure où expirait le pauvre grand Titan. Stephen Heller était un sage, un philosophe doux et contemplatif, un penseur profond, modeste et solitaire, sans ambition, indifférent au succès momentané

1. Article écrit à propos du monument de Stephen Heller (mars 1907).

ou à venir, créant des chefs-d'œuvre pour le seul plaisir de créer des chefs-d'œuvre, parce que sa conscience d'artiste le lui commandait, et que la divine inspiration soufflait en lui. Le monde n'accorde guère son attention à ceux qui vouent à leur art un culte aussi pur et aussi désintéressé, à ceux qu'anime pour lui une passion aussi chaste et aussi exclusive. Stephen Heller n'a jamais composé pour le théâtre, et tout le reste, n'est-ce pas, compte bien peu... Encore s'il avait construit quelque vaste pièce symphonique... mais non. même pas cela : il n'a jamais écrit que pour le piano. Comment dès lors s'intéresser à un musicien de si peu d'importance? Quelques amis accompagnèrent le convoi au Père-Lachaise; l'un d'eux, le plus ancien et le plus fidèle, A. Marmontel père, conduisit le deuil, représenta la famille, et couvrit les frais. Et puis, ce fut l'oubli. Aujourd'hui, une simple pierre tombale effritée, en mauvais état, commémore seule et d'une façon tout à fait insuffisante, le souvenir du grand artiste. Mais l'heure a peut-être sonné, où le Temps, ce grand justicier, va accomplir son œuvre de justice. Un comité d'initiative composé des noms les plus illustres de la musique et de l'enseignement musical, vient d'être organisé par un des derniers amis du Maître M. A. Schmoll. Grâce à lui, la pauvre

tombe sera restaurée ; un monument perpétuera le souvenir du disparu. Cette justice tardive ne doit pas se bornera des réparations purement matérielles; le comité s'occupe aussi de répandre et de faire aimer les œuvres charmantes de l'exquis « poète du piano » que fut Stephen Heller; et je voudrais, de mon côté, essayer de faire connaître brièvement l'artiste que le grand public ignore presque totalement, et qui, par ses procédés particuliers et sa manière toute spéciale d'écrire pour l'instrument, exerça une influence immense sur l'art moderne du piano.

Stephen Heller naquit à Pesth, le 15 mai 1814. Son père n'était pas musicien et n'aimait pas la musique; c'était un homme « vertueux et rigide comme un républicain de Rome », raconte E. de Froberville, un des premiers amis d'Heller en France; il jugeait les fatigues et les privations nécessaires au développement des facultés humaines, et ne les épargnait pas à son fils. On devine les soins que prit ce père de famille austère pour soustraire le jeune Stephen à l'influence amollissante de la musique et de l'art. Mais la divine petite flamme, que rien ne peut éteindre, palpitait déjà dans l'âme de l'enfant — par quel phénomène

allumée? — et le monde de l'imagination, seul, s'ouvrait à son esprit rêveur. Il se blottissait dans un recoin de la maison froide, pour lire de belles histoires de brigands et de fantômes qu'il se-procurait en cachette , et c'étaient de dures réprimandes lorsque le père s'en apercevait. Au collège, où de bonne heure il dut apprendre les rudiments de grec et de latin nécessaires en ce temps-là à tout Hongrois qui voulait communiquer avec ses semblables, on ne pouvait obtenir quelque chose de lui qu'en lui permettant, comme récompense, de rester dans la tribune pendant que l'organiste jouait. Cet organiste était un vieux brave homme, et s'appelait Cibulka; il prit en affection l'enfant pensif et mélancolique qui venait écouter avec tant de ravissement ses improvisations médiocres. Il lui donna quelques leçons à l'insu de son père, et Stephen fit en peu de temps de tels progrès, qu'un beau dimanche il put remplacer son maître malade pendant l'office sacré. Le petit élève n'avait pas sept ans. Devant la révélation d'une nature si exceptionnelle, le père Heller n'hésita pas, et dominant avec quelque noblesse ses goûts personnels, partit avec son fils pour Vienne, où il le remit aux mains d'Anton Salm et de Czerny.

De mauvaises années commençaient pour l'enfant. Suivant une méthode vicieuse et ordi-

naire, le mécanisme fut le but exclusif de son travail. L'agilité des doigts, un faux vernis d'assurance, une affectation dans les nuances, qui, chez quelques artistes, tient lieu du sentiment véritable, ce fut tout ce que ses maîtres lui apprirent. Les progrès, en tout cas, furent rapides, puisqu'en 1823, à peine âgé de neuf ans, Stephen partit comme virtuose avec son père pour sa première tournée de concerts.

Stephen Heller nous a laissé, dans quelques cahiers de souvenirs, ses impressions sur ce premier voyage, et sur tous ceux qu'il entreprit de 1823 à 1832, « vie de nomades, écrit-il, sans repos, sans espoir, sans but! » Pendant neuf ans, métropoles, villes, bourgs, villages, virent l'affiche inévitable du « jeune improvisateur »; car c'était là sa rubrique, son attraction, comme disent les Anglais : il improvisait sur les motifs donnés par l'honorable société. Il visita ainsi la Plongrie, la Pologne, l'Allemagne, toujours conduit par son père dont les inflexibles principes sur l'éducation, faillirent plus d'une fois mettre sa vie en danger. C'est ainsi que pendant l'hiver rigoureux de 1828-29, les deux voyageurs traversèrent la région glaciale et presque déserte qui sépare Pesth de Varsovie sans opposer au froid d'autres vêtements que de petits manteaux de drap, dans lesquels ils

manquèrent geler. « A Cracovie, raconte Heller, on conseilla à monpère de se pourvoir de pelisses de fourrure, mais il ne crut pas devoir le faire, afin de m'accoutumer à supporter le froid... Arrivé à Varsovie, je tombai malade. » Neuf années passèrent ainsi, années de fatigue, d'épuisement phvsique et moral. « Triste carrière, écrit Heller, que celle d'un exécutant parcourant l'Europe avec quelques morceaux de concert et de misérables chiffons de papier qui attestent ses succès, la conviction dans L'âme qu'il est engagé dans une mauvaise voie, et qu'il finira par y tomber, haletant, couvert de sueur et de boue. » Stephen Heller approchait cependant du terme de ce périlleux voyage. Ce fut à Augsbourg qu'il trouva le calme, le repos, et presque le bonheur.

Le succès d'un concert décida de tout; des personnes hautement placées — comme le comte Fugger — le prirent en affection, et décidèrent son père à le laisser séjourner dans leur ville; il y donnerait des leçons, des concerts, lorsque sou état de santé le lui permettrait. Son père le quitta à regrets. L'affreuse vie de virtuose nomade était finie pour Stephen Heller; une autre commençait, aisée et douce, où s'épanouit enfin sa nature calme, rêveuse, tranquille et méditative, où se développèrent les germes de talent que son

métier n'avait pu encore étouffer. Un musicien réfugié à Augsbourg, le Français Chélard1, initia le jeune artiste aux études d'harmonie et de composition. Les savants et les écrivains qui rédigeaient la Gazelle Universelle d'Augsbourg l'admirent dans leur groupe, et c'est dans leur intimité qu'il devint véritablement grand musicien. Lorsque Chopin s'intéressait à un élève, il lui demandait : « Que lisez-vous? » Car une instruction générale aussi complète que possible est nécessaire à l'artiste quel qu'il soit, musicien ou peintre. L'artiste ayant à exprimer la vie, c'est-à-dire tout, devrait aussi tout savoir : qui ne sait rien n'exprime rien. A Augsbourg, StephenHellerlut beaucoup, tout en étudiant beaucoup de musique; en même temps que Mozart et Beethoven, Shakespeare, Calderon, Goethe, Jean-Paul lui apparurent : tous les penchants de

i. Singulier personnage que ce Chélard, fils d'un clarinettiste de l'Opéra, né à Paris en 1789, mort à Weimar le 12 février I SGI - Prix de Home en 1812, il étudia à Naples avec Paesiello, il fut ensuite violon à l'Opéra, et éditeur de musique, ruiné par la Révolution de 1830. Il composa quelques opéras, — dont Macbeth sur un livret de Rouget de Lisle, — tour à tour siffles à Paris et applaudis à Munich. L'échec de Paris le faisait partir pour l'Allemagne, d'où son succès le ramenait à Paris. Ce jeu de vaet-vient se renouvela trois ou quatre fois. A la lin, Chélard prit le sage parti de ne plus s'exposer aux sifllets de ses compatriotes et de mmv en Allemagne où il était très apprécie. Envoyé à Londres pour y diriger l'Opéra allemand, il lit faillite en moins d'un an, et ce nouvel insuccès l'ancra de plus en plus dans sa patrie d'adoption. 11 fut chef d'orchestre de la cour à Weimar de 1830 a 1 850, concurremment avec Liszt pendant quelques années.

DE MABLIAVE. 1"

son âme l'attiraient invinciblement vers eux; il se plongea tout entier dans la fantaisie, le fantastique, et dans tout ce que la poésie germanique a de rêveur, de fugitif et de nuageux.

La transition fut trop brusque entre la vie errante qu'il venait de vivre sous la dure discipline paternelle et la vie de joies intellectuelles, d'enthousiasmes juvéniles qu'il passait en compagnie de tous ces demi-dieux. Le caprice devint la seule règle de sa vie; il abandonna peu à peu sa clientèle d'élèves, négligea ses devoirs de société, se livra en entier à la rêverie et au farniente, qui lui paraissaient le comble du bonheur. « Cet état très naturel pour le millionnaire, raconte E. de Froberville, offrait des inconvénients graves pour l'artiste qui n'avait pas encore d'éditeurs. Heller le sentit bien. Il y eut lutte intestine; les tiraillements de sa conscience l'avertirent qu'il fallait pour vivre autre chose qu'une nourriture poétique. Mais il n'était plus temps de changer de conduite. Gœthe, les cigares, Jean-Paul et l'indépendance avaient jeté de trop profondes racines dans son cœur; il prit le parti de mépriser les élèves qui se plaignaient de ses absences réitérées, de vivre sans voir d'autres personnes que celles qui lui plaisaient, de rompre enfin les derniers liens qui l'attachaient aux besoins matériels. »

Stephen Heller travaillait beaucoup cependant, et composait sans relâche. Schumann, qui était un peu son frère — son grand frère — de caractère et de talent, s'était enthousiasmé pour les œuvres manuscrites qu'il envoyait. Il les fît éditer à Leipzig et leur consacra dans ses Neue Zeilschrift fur Musik les articles les plus chaleureux. Cet hommage répété par plusieurs journaux d'Allemagne grisa le jeune poète. « Il faut que Paris, œil et cerveau du monde, le connaisse et consacre sa réputation, Augsbourg lui pèse; Paris l'attend. Rien ne l'arrête. Il part, il est parti. » C'est ainsi qu'en 1838, Stephen Heller, riche de talent, de rêve et d'espérance, mais aussi mal taillé pour la lutte que le fut jamais jeune musicien-poète de vingt-quatre ans, quitta Augsbourg et les chers souvenirs qui l'attachaient à cette ville, pour venir affronter Paris.

Tous les désappointements, les désillusions, les déboires de sa première année parisienne sont consignés dans les petits cahiers de souvenirs, que, chaque soir, le pauvre Allemand, timide et effrayé, écrivait, le cœur gros, dans sa petite chambre obscure et froide de la cité Bergère. La multiplicité de ses occupations, de ses démarches et même de ses sensations l'obligea d'interrompre bientôt ce petit travail quotidien, qui était une habitude

d'enfance. C'est dommage. Ce journal d'un artiste en 1840 serait aujourd'hui d'un intérêt capital. Une série de chutes humiliantes et douloureuses éteignit pendant quelque temps la chaleur délicate et expansive qui faisait le fond du caractère de Stephen Heller. Il appartenait à cette classe d'âmes généreuses qui s'affligent delà perte d'une illusion, comme d'autres pleurent la mort d'un parent ou d'un ami. Plus d'un an s'écoula ainsi. Heller, découragé, pensait à repartir pour sa bourgeoise mais hospitalière Allemagne, lorsque quelques artistes s'intéressèrent à lui, et surent y intéresser la presse. Le 5 janvier 1840, la Bévue et Gazette musicale, que Fétis avait fondée, publiait un article des plus élogieux, signé Maurice Bourges, sur Quinze mélodies de Schubert, transcrites par St. Heller (op. 33-34). Quelques mois après, nouvel article sur des Caprices, et successivement analyse de toutes les productions nouvelles du jeune musicien. C'était un commencement de notoriété. Lui-même prenait bientôt place parmi les rédacteurs de la célèbre revue, et le 27 décembre 1840, publiait son premier article : un éloge chaleureux et sincère d'une Transcription pour le piano d'un air russe de Naroff, par Henselt. C'était agir en bon confrère, sans fiel et sans rancune. Stephen Heller ne fut pas payé de retour. 11

n'avait d'ailleurs aucune des dispositions qui, plus que le talent, contribuent au succès. L'appui de la Gazette musicale ne lui manqua cependant jamais : ce n'était malheureusement pas grand'chose. Ses premières œuvres, notamment le Scherzo (op. 8), jouées par le pianiste Halle dans un concert de musique de chambre, séduisirent quelques artistes ; mais le gros public ne comprit pas tout ce que lui apportait de fraîcheur et de santé ce jeune étranger, ce poète enivré de la senteur des bois et de la solitude des champs. Il est nécessaire pour expliquer cette indifférence, ou mieux cette hostilité, de rappeler l'état dans lequel était, en 1840, la musique de piano.

Liszt et Chopin étaient, il est vrai, dans tout l'éclat de leur réputation et de leur gloire; mais ces deux éblouissants météores brillaient trop haut dans le ciel artistique pour que le gros public levât aisément les yeux jusqu'à eux. Leurs aventures retentissantes les avaient mis en quelque sorte en dehors du commun des artistes; ils apparaissaient, même en ce temps, comme des héros d'un autre âge. Ils étaient, d'ailleurs, presque retirés du courant musical parisien : en 1840, Chopin déjà malade, se tenait confiné dans le petit cénacle du square d'Orléans, et ne se produisait plus que très rarement en public. Liszt n'était plus

en France, et se promenait triomphalement à travers l'Europe, avant de se fixer à Weirnar. Enfin, chez tous les deux, le prestigieux virtuose avait, peut-être aussi, fait oublier le compositeur génial. Lorsqu'on parcourt les journaux et les revues du temps, on est frappé de ce fait, qu'il est très rarement — autant dire jamais — question des compositions de Chopin et de Liszt. Si l'on parle du premier, c'est seulement pour vanter son art merveilleux de conduire et de moduler le son, sa manière expressive et mélancolique de le nuancer, son toucher souple et moelleux, les effets de fluidité vaporeuse dont il a seul le secret. Liszt est encore moins bien partagé; car, si les critiques éclatent en admiration passionnée devant son jeu inouï, surhumain, unique, devant la formidable patte de lion qu'il abat sur le clavier, ils ne parlent de ses œuvres que pour les blâmer, les trouver excentriques et peu musicales. En 1840, les vrais rois de la musique de piano étaient Thalberg, Kalkbrenner, leurs élèves et leurs imitateurs. A cette époque-là, on avait du renom pour avoir signé de son nom un certain nombre de notes plus ou moins barrées, nulles peut-être, mais d'une exécution difficile. L'engouement du public était énorme pour des morceaux comme YAjax, de Kalkbrenner, ou la Sérénade erotique « pour la

main gauche seule » (!!!) de Willmers. « De ces maladies du piano, la fantaisie à la Thalberg est devenue endémique », constate W. de Lenz. Hien d'ailleurs n'est amusant comme l'ironie rageuse de l'auteur de Beethoven et ses trois styles, lorsqu'il parle de ces musiciens abhorrés. « Un mineur de Thalberg ressemble à un saule pleureur du jardin Mabille... Jamais nous n'avons entendu jouer à Thalberg une note de bonne musique; invariablement il se contentait de macadamiser irréprochablement sur son piano ce que les affiches appelaient la sienne1. » « Kalkbrenner, que nous avons nommé comme on nomme une maladie, sans en nommer les variétés, est l'auteur de Yeffusio musica, du Rêve du Fou, scène dramatique pour piano, dans laquelle un jeune artiste trompé dans ses premières affections du cœur — texte Kalkbrenner — exhale à son piano un élégant désespoir en triples et quadruples croches, alternant ingénieusement entre la dominante et la tonique. Il existe un « Traité du prélude », de Kalkbrenner, « à l'usage des pianistes ». En musique même, il n'y a qu'une vérité. Il est ingénieux d'avoir inventé une harmonie à l'usage des pianistes. Que n'entreprendront pas les pianistes, une fois que Kalkbrenner leur aura appris à préluder ! Un prélude, ne pouvant

Page 1