‹ Études musicales. Seconde sérieChapitre 4 sur 18 · IÔ · texte numérisé non relu

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dix-septième siècle, ceux de Florence, de Venise et de Rome, les créateurs du récitatif et de la mélodie, de l'opéra et de l’oratorio. Enfin les maîtres de la polyphonie vocale elle-même, ceux-là non plus ne haïrent point la vérité, si le beau nom « d’imitateur de la nature » ne fut pas le titre le moins glorieux dont les contemporains saluèrent Pierluigi de Palestrina.

Voilà les grands Italiens du passé, les grands véridiques ; voilà les fondateurs et les gardiens de l’alliance sacrée, nécessaire, et qui fut latine aussi, entre la beauté et la vérité. Elle se relâchait et menaçait de se rompre. La gloire du maître à' Aïda, d ’Otello et de Falstaff est de l’avoir raffermie. Mais il ne l’a raffermie, et c’est la gloire de l’Italie elle-même, que sur les bases que l’Italie jadis avait posées.

Enfin il est un dernier don et comme une vertu suprême qui vint consommer ou couronner chez Verdi le génie de sa race: je veux parler de la joie. Dans l'histoire de la poésie et de l’art italien, un grand critique, Emile Montégut, distinguait un jour deux Italies : l’une heureuse et légère, celle de Boccace et de l’Arioste, de Cimarosa et de Rossini ; l’autre, celle de Dante, de

Machiavel et de Michel- Ange, douloureuse et tragique. C'est de celle-ci que Verdi parut d’abord le fils obstinément sombre. Que dis-je, d’abord! A soixante-treize ans, Otello fut son dernier et son plus grand chef-d’œuvre de douleur. Mais à quatre-vingts ans il donna Falstaff, son premier, son unique chef-d’œuvre d’allégresse. Italien jusque-là par la passion et par la violence, il le devint, à Page où l’on ne sourit plus guère, par le rire étincelant « Un octogénaire chantait!» Et des chansons comme celles qui s'envolèrent alors de ses lèvres, deux jeunes hommes seulement avant lui, et presque divins, en avaient chanté : Mozart, toute sa vie, et le Rossini du Barbier de Séville à vingt ans.

Alors, ayant rempli toute sa destinée, le maître dut se sentir pleinement, totalement de sa race. Il avait élevé sans l’altérer l’idéal de sa patrie; au lieu de le dénaturer ou de le contraindre, il l’avait épanoui magnifiquement. Debout et triomphant sur le faîte, le vieillard put regarder audessous de lui. Ses pieds n’avaient foulé que la terre natale; c’était bien une Alpe italienne que le glorieux pèlerin avait gravie.

Il est mort, et la musique a perdu quelque

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chose de sa force, de sa lumière ei de sa gaieté. A l’équilibre, ou plutôt, — c’est le cas de le dire, — au concert européen, il manque désormais une grande voix, une voix nécessaire. De la couronne du génie latin, la Heur la plus éclatante est tombée. Je ne puis songer à Verdi sans me rappeler un mot de Nietzche : « Il faut, disait le philosophe allemand, alors qu’il n’était pas fou tout à fait, il faut méditerraniser la musique. » Et sans doute il exagérait. Mais aujourd’hui qu’a disparu le vieux maître, l’hôte glorieux de ce palais génois, d’où son regard profond s’étendait chaque hiver sur les flots de la mer ligurienne, je me demande avec inquiétude qui va venir sauver dans la musique l’influence et les droits de la Méditerranée.

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« Quand meurt un homme qu'on admire, a dit Flaubert, on est toujours triste. On espérait le connaître et s’en faire aimer. » J’ai dû naguère à la bonté de Verdi de n’avoir formé en vain ni l’une ni peut-être l’autre de ces ceux espérances. Vous me permettrez de m'en souvenir en terminantet dene point oublier que le maître accueillit, vivant, l’hommage que je viensd’essayerde rendre à sa mémoire.

Un jour que j’avais loué quelqu’un de ses ouvrages et lui-même, il m’écrivit ces mots : « C’est dommage que vous n’ayez pas eu entre les mains un sujet plus important. Quoi qu’il en soit, je ne me plains pas. Vous et tous les critiques peuvent parler de l’artiste comme ils veulent. Mais je vous remercie d’avoir eu des paroles pour

l’homme. Oui, j’ai la conscience de n’avoir jamais...

« Je m’arrête », ajoutait-il. Mais moi qui viens de parler de l’artiste, je ne saurais m’arrêter sans avoir une fois encore des paroles pour l’homme que fut Verdi.

Celui-là, véritablement, on pouvait le saluer de ce nom de maître, que nous prodiguons trop. Maître de son œuvre d’abord, il en fut, j’ai tâché de le montrer, un maître de plus en plus sévère. Depuis Oberio diSan Bonifacio jusqu’à Falstaj quel long chemin! Il monte entre des lauriers, quelquefois entre des cyprès. Aux jours de sa jeunesse, Verdi avait perdu les enfants de sa chair. Et parmi ceux de son esprit, il en est aussi qui vécurent peu. Mais ceux-ci ne lui parurent pas dignes d’un long deuil. Il les oublia donc et ne les regretta pas plus qu’un arbre vigoureux ne regrette le surcroît de ses fruits tombés et séchés à terre.

Supérieur à son œuvre, Verdi ne l’était pas moins à sa gloire. Au milieu d’acclamations et de transports inouïs, je l’ai vu la porter avec respect, avec dignité, mais sans orgueil et sans trouble. A la critique, à la louange, il opposait le

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même front serein. Voici ce qu’il écrivait en 1 85q, après la chute bruyante d’un de ses opéras : « Les scandales au théâtre ne m’ont jamais surpris... A vingt-six ans, je savais ce que signifie le public. Depuis lors jusqu’à aujourd’hui les succès ne m’ont jamais fait monter le sang à la tête et les échecs ne m’ont jamais découragé. Si j’ai continué dans cette carrière malheureuse, c’est parce qu’à vingt-six ans il était trop tard pour faire autre chose et que je n’avais pas le physique assez robuste pour retourner à mes champs. »

Libre en quelque sorte des autres, il souhaitait que les autres fussent également libres de lui. « Je ne puis, écrivait-il encore en 1869 à un critique italien, je ne puis prendre votre article en mauvaise part. Si parmi beaucoup de louages vous avez cru devoir faire quelques réserves, vous étiez pleinement dans votre droit et vous avez bien fait de le faire. Du reste, vous le savez, je ne me plains jamais des articles hostiles, comme je ne remercie jamais, — peutêtre ai-je tort, — des articles favorables. J’aime mon indépendance en toutes choses et je la respecte chez les autres. C’est pourquoi je vous sais beaucoup de gré de votre réserve pendant mon

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séjour à Milan, parce que, comme vous deviez nécessairement écrire un article sur mon opéra, il était bon que vous ne fussiez influencé ni par une poignée de main ni par une visite faite ou reçue. »

Enfin et surtout c’est de lui-même que Verdi vivait affranchi et pour ainsi dire dépouillé. A ses visiteurs, à ses convives, son hospitalité n’imposait qu’une loi : celle de ne parler ni de ses ouvrages ni de sa personne. Il lui plaisait d’être absent même de ses bienfaits, et les hôpitaux, les asiles qu’il a fondés ont tout obtenu de lui, sauf son nom.

Peu d’années avant sa mort j’eus l’honneur et la joie d’être son hôte à la campagne, l’été. Certain après-midi nous lui demandâmes d’aller visiter avec lui son village natal, son église et l’orgue qu’avaient touché ses doigts d’enfant. Il y consentit, non sans peine, et l’on se mit en route. Je me souviens de tout : du jour, — c’était un dimanche, — de l’heure chaude et sombre, de la plaine lombarde et du ciel où lentement un orage montait. Quand nous entrâmes dans l’église, on chantait les vêpres. L’assistance était nombreuse et nous dûmes rester près de la porte.

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Par-dessus les têtes, coiffées de mouchoirs jaunes ou rouges, des femmes à genoux, on apercevait les flammes des cierges et les ors de l’autel. Soudain l’orgue joua; de quelle voix chevrotante et casséel Je regardai Verdi : ses yeux brillaient dans l'ombre d’un éclat humide, et me touchant le bras, il me dit : «Sortons! »

Le retour fut silencieux ; les chevaux allaient vite, à cause de la pluie qui commençait à tomber. Le soir, nous retrouvâmes le maître taciturne et sombre, et comme nous en montrions quelque inquiétude, il s’excusa de sa faiblesse et murmura seulement : « Je n’y étais pas retourné. »

Pourquoi? Parce que lui, qui vivait d’une vie intense et qui créait la vie, il n’aima jamais à se regarder vivre; parce qu’il ne se cherchait pas lui-même et qu’il ne se complaisait pas dans l’orgueil ou seulement dans le souvenir de son illustre destin. Et ce soir-là je compris que si le grand artiste avait aidé naguère à la délivrance de sa patrie, il avait conquis, en s’affranchissant de lui-même, une plus glorieuse et plus précieuse liberté.

Le lendemain, je lui dis adieu. Je le vois en-

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core, debout dans une allée de peupliers qu’il aimait, droit et fort comme un de ses arbres. Et cette force jusqu’à la fin ne devait pas le trahir.

L’année dernière, et justement en ces jours de Pâques où nous sommes, je reçus une lettre par laquelle il me plaît de finir. Elle est du grand artiste qui s’était fait le serviteur d’un maître encore plus grand que lui. On sait comment il l’a servi : avec quelle modestie, mais avec quel éclat et quelle fortune aussi, puisque sans le poète d'Otello et de Falstaff, nous n’en aurions jamais eu le musicien.

Voici ce que m’écrivait M. Boito :

» Milan. Pâques 1901 .

« C’est aujourd’hui le jour du pardon : il faut donc me pardonner.

« Je passais tous les ans cette journée à Gênes avec lui. J’arrivais le vendredi saint. Il gardait en son cœur le culte des grandes fêtes du christianisme : Noël et Pâques. Je restais jusqu’au lundi. Le charme tranquille de cette visite annuelle me revient à l’esprit, ainsi que les entretiens du maître; la table patriarcale, strictement rituelle,

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avec les mets d’usage; la douceur pénétrante de l’air et ce grand palais Doria, dont il était le doge.

« C’est la première fois que j’ose parler de lui dans une lettre. Vous voyez bien qu’il faut me pardonner. J’étais victime d’une espèce d'aboulie partielle. Ma pensée allait vers vous presque tous les jours... Ma volonté était impuissante à vous répondre, car il aurait fallu vous dire quelque chose de cette grande mort et ;e ne pouvais pas...

« Verdi est mort. Il a emporté avec lui une dose énorme de lumière et de chaleur vitale. Nous étions tous ensoleillés par cette vieillesse olympienne. Il est mort avec magnificence, comme un lutteur formidable et muet. Le silence de la mort e'tait tombé sur lui une semaine avant de mourir...

« Connaissez-vous l’admirable buste du maître, exécuté par Gemito?... Ce buste, sculpté il y a quarante ans, est l’image exacte de Verdi tel qu’il était le quatrième jour avant la fin. La tête inclinée sur la poitrine et les sourcils sévères, il regardait en dessous. Il paraissait toiser des yeux un adversaire inconnu et calculer mentalement

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