II. — Les Français sur la côte de la mer Adriatique
On se rappelle « les articles séparés et secrets » du traité de Tilsit qui concernent la Porte : Art. i*"" : les troupes russes remettront aux troupes françaises le pays connu sous le nom de Cattaro. - — Art. 2 : Les Sept-Iles seront possédées en toute propriété et souveraineté par S. M. l'empereur Napoléon. Des ordres avaient été donnés aussitôt pour l'exécution de ces clauses ; Napoléon y tint lui-même la main et parut y donner la plus exacte attention.
Il avait intérêt à rétablir par la mer Adriatique le commerce de la France avec le Levant dont l'accès par la Méditerranée était impossible au milieu des croisières anglaises. Un rapport du ministre de l'intérieur à l'Empereur et Roi constatait la décadence du commerce français en Orient depuis le commencement de la Révolution et étudiait les moyens d'y remédier ; Napoléon l'examinait et
le renvoyait à Chain pagny pour une prise en considération'. Cependant il est probable que l'Empereur ne pensait pas se contenter des avantages économiques que les Capitulations réservaient à la France. Il voulait s'établir fortement à Corfou et occuper le rivage voisin de TAlbanie, avec les places de Parga, Prevesa, Butrinto, Delvino, pour prendre pied sur le territoire ottoman, pour surveiller les destinées de l'empire turc, en achevant de faire de la mer Adriatique un lac italien. C'était la suite des aiTaires de la République de Venise. N'en trouverait-on pas trace encore aujourd'hui dans les secrètes menées du gouvernement italien en Albanie !*
Le général César Berlhier fut chargé de prendre possession des Sept-Iles et l'opération se fit sans beaucoup de dilïirullés. Cependant il fallut tout de suite compter avec la mauvaise volonté du pacha de Janina. .\li était le mailre de l'Albanie et de rÉpire ; il voulait le rester, et il avait besoin de ses libres débouchés sur la mer Adriatique, c'est-à-dire justement des forteresses que la France revendiquait connue d'anciennes possessions de Venise. Il ne goûtait pas plus le voisinage de la France que celui de la Russie. Il s'était elTorcé depuis i8o3 de chasser les Russes des îles Ioniennes et il avait alors accablé Napoléon de ses protestations d'amitié et de ses offres de services'. Le traité de Tilsil changeait naturellement toutes ses dispositions. Or les Anglais, dont les vaisseaux surveillaient tous ces rivages, avaient été maintes fois solli cités par Ali ; jusque-là ils avaient refusé de le soutenir pour ne pas mécontenter leurs alliés les Russes. Désormais ils n'avaient plus de raisons pour s'abstenir ; ils écoulèrent les appels d'Ali-pacha ; ils encouragèrent ses prétentions, son hostilité à l'égard de la France. Il en devint plus audacieux.
Il avait sur le divan de Constantinople la plus grande auto rite; il avait des amis dans l'entourage inunédial du sultan; il connut les inquiétudes qu'on y éprouvait à l'endroit des secrets desseins de la France ; il les excita. Il commença
I . Aff. ûlr. Corr. de Turquie, Rapport k l'Empereur et Roi. février i8od.
a. Cf. Rodocanachi, Bonaparte et les Iles Ioniennes (1797-1810).
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d'être un intermédiaire actif entre le gouvernement anglais et la Porte; il ^prépara peu à peu un faisceau d'hostilités contre l'empereur Napoléon.
Legouvernementfrançais pouvait s'en douter, il connaissait Ali ; il ne tarda pas à s'en apercevoir. Dès le i/i janvier 1808, Champagny se plaignait à Sébastiani des « mauvais procédés » d'Âli. Les Anglais menaçaient déjà Corfou, et, maîtres de la mer, pouvaient intercepter tous secours venus d'Italie ou de France. L'amiral Gantheaume devait essayer de franchir leurs lignes ; mais son succès était douteux, et Corfou pouvait être bientôt bloquée, avant d'avoir des ressources pour un long siège. Cette récente conquête de Napoléon lui était disputée aussitôt qu'occupée. Il y attachait du prix et ne voyait d'autre moyen de la soutenir que de faire passer des troupes de Dalmatie et Cattaro le long de la côte albanaise. Mais justement cette route de terre ferme était à la merci du pacha de Janina.
Sébastiani fut chargé d'intervenir auprès du gouvernement ottoman. « Si les Anglais attaquent Corfou, écrivait Champagny, et s'ils coupent les communications de cette île avec l'Italie, la Porte peut-elle obliger Ali-pacha à approvisionner la forteresse et à protéger le passage du courrier et des troupes par la terre ferme Pline faudrait que 4 à 5 000 hommes pour secourir Corfou ; leur passage pourra-t-il s'effectuer librement? Il y faut des garanties de la Porte... Il ne suffît pas qu'elle ait à cet égard de bonnes intentions ; on n'en doute pas ; mais a-t-elle des moyens sûrs de contraindre Ali-pacha à faire sa volonté ? Youdra-t-elle prendre et pourra-t-elle tenir l'engagement d'obliger ce vi/ir à suivre l'intérêt de la France?.. Sa Majesté désire connaître les dispositions de la Porte et surtout l'étendue de son pouvoir'. »
Le danger devient plus pressant de jour en jour ; les Anglais menacent Corfou qui n'est pas encore pourvue des ressources indispensables. Sébastiani reçoit des instructions plus précises. Il faut assurer, contre les Anglais, le passage de 6000 hommes de Cattaro à Butrinto. Il faut obtenir de
I . Air. étr. Corr. de Turquie, Champagny à Sébastiani, i^ janvier 1808.
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la Porte des firmans pour forcer le pacha de Janine et les autres pachas de TAdriatique : i" à fournir du blé, du riz, des bœufs pour rapprovisionnement de Corfou ; •:?'' à favoriser pendant tout le siège Tapprovisionnenient de la place et ses communications ; 3° à établir des stations de chevaux de Cattaro à liutrinto pour qu'un officier puisse y aller en trois ou quatre jours. — Si les Anglais débarquent à Corfou, le général français de Cattaro le saura quatre jours aprt's: il faut que les ordres de la Porte soient si précis qu'une division française puisse être portée en dix jours de Cattaro à Hutrlnto. — Il faut préj^irer les mémos facilités et les mêmes secours pour l'île de Sainte-Maure. — Il faul demander à la Porte de couvrir de batteries et de garder for tement la pointe de Hutrinto : si le général français avait besoin de i 5oo hommes de cavalerie turque pour achever la déroute des Anglais et les empêcher de se rembarquer, l.i Porte les mettrait h sa disposition : « Faites entendre, écril Champagny à Sébastiani, combien Sa Majesté aurait lieu de se plaindre d'un refus. » Les firmans oibtenus, Sébastiani expédiera un officier à Janina et Corfou, écrira aux pachas de Janina, de Scutari, de Vallona, à Marmont. L'oflicier envoyé à Janina restera en Albanie pour assurer les relais el la fourniture des vivres. Le paiement sera garanti par des lettres de change sur Venise, signées du gouverneur de Corfou et payables j\ Venise à l'ordre du pacha de Janijia'.
Sébastiani n'avait pas beaucoup de confiance dans la bonne volonté de la Porte qui croyait avoir tant à se plaindre de I.i conduite de la France à son égard. « Cette cour, ménagt'e el soutenue, écrivait-il le 12 février, aurait montré un dévouement sans bornes. Abandonnée, elle n'aura plus de vœux à remplir. » Il espérait pourtant que les ministres d»i sultan chercheraient encore par quelque comj>laisanre à mériter l'estime de Sa Majesté*.
En effet, tout d'abord, la Porte ne fil aucune dinirullé j>our le passage des troupes : Ali fournirait les vivres pour
I. AfT. élr.Corr. de Turquie, CItampagnj à Scl)a$liani, aa janvier i8u^. a. Id.. i(l.. Dépêche de SélMsliani, la fôvrier 1808.