‹ Études NapoléoniennesChapitre 110 sur 177 · LES FRANÇAIS SLR LA COTE DE L ADRL\TIQUE · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS SLR LA COTE DE L ADRL\TIQUE

l'approvisionnement de Corfou ; les Français pourraient faire passer i5ooo Ijommes, s'il le fallait, et les Turcs se joindraient à eux contre les Anglais'. — Puis les ministres turcs revinrent sur ces bonnes dispositions; après la raison, ils furent pris d'un « accès de folie et d'aveuglement ». Le reiselîendi y était pour quelque chose et peut-être aussi les intrigues d'Ali, surtout les passions fanatiques des janissaires et des ulémas, toujours rebelles à toute intervention des puissances chrétiennes dans l'empire, surtout en ces temps de troubles. Ils craignirent ou affectèrent de craindre que le passage des troupes françaises ne fût qu'un prétexte pour occuper une ou plusieurs provinces ottomanes ; sans doute c'était le résultat de l'accord franco-russe conclu à Tilsit ; la Russie garderait la Moldavie et la Valachie, la France prendrait les îles Ioniennes et l'Albanie ; c'était le commencement du démembrement ^

Le reis-effendi essaya de traîner les choses en longueur, demanda des explications complémentaires du gouvernement français. Sébastiani refusa de se prêter à ces délais, exigea une réponse immédiate. Trois conférences furent tenues au divan sans résultat, les ministres du sultan redoutaient les colères des janissaires et quelque nouvelle révolution qui serait funeste à Mustapha et peut-être à tous les Européens. Sébastiani menaça de quitter Constantinople en déclarant « qu'un ambassadeur de France ne peut plus rester près d'une puissance qui refuse à Sa Majesté le passage d'un corps de troupes peu considérable et nécessaire pour la conservation d'une de ses provinces^». Les ministres lui répondirent, très adroitement : « Les chefs des janissaires consentiront au passage des troupes françaises si l'ambassadeur de France veut prendre par écrit l'engagement que les provinces de Valachie et de Moldavie seront conservées à la Porte. » Sébastiani, très embarrassé, déclara que Sa Majesté avait d'excellentes intentions à l'égard de la Porte et que des représentations avaient déjà été faites à la Russie au sujet de la

I. Corr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, if) février 1808. a. Id., id., Dépêche de Sébastiani, 26 février 1808. 3. Id., id., Dépêche de Sébastiani, 26 février 1808.

Moldavie et de la Valachie, mais qu'il lui éuit impossiblo de prendre un engagement écrit sans ordre |X)silif.

Il est intéressant de rappeler que trois semaines auparavant, la lettre de NajX)léon à Alexandre T*", du 2 février, paraissait ouvrir à l'alliance franco-russe les [)lus cxtraordi naires destinées et à la question d'Orient une prompte solution. Nous avons pensé qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre cette manifestation de l'élcKpiencc imjwriale. Kllc est capable néanmoins, bien qu'elle soit alors demeuréo secrète, d'excuser les inquiétudes du gouvernement do Constanlinoplc.

Le 27 février, Sébastiani, fidèle à ses instructions, faisait un dernier effort pour emporter le succès ; il adressait au divan une note sur le passage des troupes destinées àCorfou ; il expliquait que cette demande de l'Empereur n'avait rien que de juste et de modéré. « Il est inoui, disait-il, qu'une puissance amie ait refusé un passage de celte nature ; un pareil refus ne se trouve dans les annales d'aucune nation... Et dans quel niompnl.'* Quand Sa Majesté s'occupe d'assureila restitution de la Moldavie et de la Valacbie à la Porte, quand Elle vient d'obtenir que les hostilités ne seront pas reprises malgré la non-ratification de l'armistice?.. On objecte l'opposition du peuple et des janissaires ; mais le peuple est bon ; les chefs des janissaires sont des militaires estimables qui aiment leur patrie, et, s'ils n'étaient pas trompés par des hommes perfides qui veulent la guerre pour conserver leurs emplois, ils ne mettraient aucun obstacle à un passage qui ne peut donner aucun ombrage. » Et il demandait à avoir lui-même une conférence avec l'aga des janissaires et les chefs de l'Odjak.

Il n'était pas bien sûr que cette démarche serait approuvée de son gouvernement, et il s'en excusait : << J'éprouve quelque peine à exjwser mon caractère à la brutalité de ces hommes excités depuis longtemps contre moi ; mais Sa Majesté me pardonnera sans doute en faVeur de mon zèle si cettr démarche compromet la personne de l'un de ses ambassa deurs. Je ne parle point du danger que peut courir ma vie. Elle ne m'est précieuse qu'autant que je la puisse sacrifier au

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service de mon souverain et de ma patrie. Si cette dernière tentative échcue et si je n'en suis pas victime, je partirai de Constantinople avec l'idée consolante de n'avoir rien négligé et d'avoir tenté tous les moyens qui sont au pouvoir de l'humanité'. »

Le succès lut complet et rappela en quelque manière à l'ambassadeur quelques-uns des meilleurs moments qu'il eût passés à Constantinople^. Le reis-effendi mit tout en œuvre pour empêcher la conférence de Sébastiani avec les janissaires ; elle eut lieu néanmoins. « Les chefs des janissaires, écrivit aussitôt Sébastiani, m'ont quitté persuadés qu'on les avait trompés et me promettant d'agir sur le peuple pour le disposer favorablement. » Les résultats obtenus furent en effet extraordinaires. Le reis-effendi fut déposé et remplacé provisoirement par un caïmacan bien disposé à l'égard de la France. La Porte se déclara toute prête à répondre aux désirs de l'Empereur, et le sultan Mustapha en écrivit immédiatement une lettre personnelle à Napoléon. Un capidji-bachi ou commissaire fut désigné pour se rendre à Janina et Scutari, préparer l'approvisionnement de Corfou et de Sainte-Maure et faciliter le passage entre Cattaro et Butrinto. « La Porte, annonçait Sébastiani à ce sujet, ne doute nullement que les pachas se soumettront à tout. » Il est vrai qu'elle ne pouvait pas avouer le contraire. Deux aides de camp de l'ambassadeur, MM. de Traci et de Coigny, devaient partir aussi pour l'Albanie. Les ministres ottomans promettaient de faire toute hâte ; Sébastiani était résolu à ne pas leur permettre de se ralentir. Cela lui rappelait, presque exactement un an après, le temps oij il excitait l'enthousiasme des Turcs et armait les murailles de Constantinople pour éloigner les Anglais.

Les firmans de la Porte étaient rédigés en termes très nets. Elle écrivit aussi au nom du sultan à Ali-pacha et à Ibrahim, pacha de Scutari. « Le gouvernement fait ce qu'il peut, écrivait Sébastiani ; mais ses ordres sont adressés à des gouverneurs plus ou moins indépendants, et je ne dois pas

I. AIT. ctr. Corr. de Turquie, Dépêche de Scbasliani, 26 février 1808. 3. Id., id.. Dépêche de Scbasliani, 5 mars.

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laisser ignorera Votre Excellence que l'exécution des commandements du sultan dépendra en grande partie de Thabilèté et de Tesprit de conciliation que sauront employer les généraux français chargés de traiter directement avec ces pachas ; je ne manquerai pas de les en avertir. Le peuple turc et son gouvernement ne ressemblent à aucune nation européenne et il faut employer avec eux des ménagements sans nombre. » Du moins, l'ambassadeur, ce jour-là, com]> tait-il absolument stir les bonnes dispositions du sultan et du nouveau caïmacan, et il concluait par cette leçon : « La France, en protégeant la Turquie contre les entreprises des Russes, régnera en souveraine à Constantinople, et, sans les craintes et les soupçons que donne au peuple l'union de S. M. avec l'Empereur de Russie, je n'aurais eu aucune diflicultc dans mes dernières négociations. Je n'ose prévoir ce qui arriverait ici si Sa Majesté jugeait à projX)s de favn riser les Russes aux dépens de cet enqjire : le Seïman-bachi, chef des janissaires, m'a dit toute la peine qu'il avait à mai triser le peuple '. »

Quelques jours après, tout était à recommencer. La Poric ne s'était point pressée d'expédier en Albanie un capidji bachi ; le mufti et le reis-effendi Ilalet avaient agité le peuple ; quelques ortas de janissaires s'étaient réunies à l'Etniculaii, lieu ordinaire de leurs rassemblements en cas de révolte. L»* lendemain, le caïmacan était dé|K)sé, et c'était une perte imparable pour le parti français dans des circonstances aussi critiques. Sébastiani courut h la Porte : on lui promit que le capidji-bachi partirait le lendemain ; mais le caïmacan le prévint que ce capidji avait des ordres pour aller lentement et faire échouer les opérations qui lui étaient confiées. Car beaucoup des chefs janissaires demeuraient persuadés que le ravitaillement de Corfou n'était qu'un prétexte pour intro duire des troupes en Albanie et Morée et pour s'emparer de ces provinces. D'autres intrigues se nouaient pour une négo ciation séparée avec la Russie; et le gouvernement russe, selon Sébastiani, ne paraissait pas éloigné d'y consentir; il

I. .\fl'. élr. Corr. de Turquie, S<5basliani à (iham|)8gny, 5 mars 180S

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