LES COI«FÉRE?ICES DE SAINT-PETERSBOURG
Alexandre, en finissant, qu'il n'avait voulu que « causer » : « J'ignore, dit-il, les intentions de l'Empereur. Je ne puis ni accepter, ni refuser, ni donner. Je n'ai d'autre mission que de présenter les moyens de s'entendre et de raisonner dans ce sens. Si j'ai donc dit trop ou trop peu dans la négociation, je prie Votre Majesté d'en rejeter le blâme sur moi ; car l'Empereur ne m'a donné aucune autre instruction que celles qui sont dans la lettre qu'Elle a reçue de lui. » C'était une retraite sur toute la ligne; notre ambassadeur, ajoute M. Vandal ', « se rappelant alors que sa mission se bornait à pénétrer les vues de la puissante copartayeante » — cette épitbcte peut paraître prématurée — « jugea inutile de prolonger le débat et crut l'heure venue de transmettre à Napoléon les résultats de son travail ». Il semble que l'Empereur avait voulu seulement connaître le jeu de son adversaire ; car la Russie était bien plutôt son adversaire que son alliée.
Le gouvernement russe attendit avec intérêt l'opinion du gouvernement français sur ces débats, se montra disposé à hâter l'entrevue impériale où devaient se régler les derniers détails. Napoléon n'exprima aucune opinion ; il remit à plus lard toute discussion définitive. « Napoléon, dit Talleyrand, ne voulait aucun mouvement en Europe jusqu'à ce que ses desseins sur l'Espagne fussent accomplis. Jusque-là les projets de guerre dans l'Inde, les projets de partage de l'empire ottoman semblent des fantômes produits sur la scène pour occuper l'attention de la Russie ^ »
Cependant, quand il reçut le rapport de Caulaincourt, il ne pensait pas que les affaires d'Espagne pussent détourner longtemps son attention de l'Orient; il ne prévoyait pas qu'il dût rencontrer au delà des Pyrénées de sérieux obstacles. Il fut satisfait d'avoir retenu la Russie par des négociations séduisantes, d'avoir gardé la Porte dans son « système », d'avoir empêché entre la Porte et la Russie la reprise des hostilités ; la perspective d'une prochaine entrevue avec lui
I. Vandal, Napoléon et Alexandre I'^'', 1, p. 3oo. 3. Mémoires de TaUeyrand, I, Sgg-Aoo.
29^ l'A POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
empêchait le tsar de brusquer les événements en Orient, prolongeait pour un temps indéterminé la suspension des hostilités dans la région du Danulx?. La lettre du 2 février produisait ainsi tous les avantages politiques que son aulcMir en avait espérés.
Pour comble de [)récautions, il avait engagé le tsar à prendre la Finlande aux Suédois, lui avait promis le concours des troupes que Bernadolte commandait entre l'Elbe et l'Oder, puis avait empêché ces troupes d'agir elTicacenienl, retardé ainsi la conquête de la Finlande, obligé les Russes à y porter un plus grand effort, à y consacrer une partie des troupes qu'ils destinaient à l'armée de Moldavie, suscité ainsi de nouvelles difficultés qui occupaient suflisamment lo gouvernement de Saint-Pétersbourg.
Alexandre l" manifesta son mécontentement, fut surtout inquiet que Napoléon refusât de donner suite aux négocia tions de Caulaincourt, craignit de la part do la France « \m changement de système », revint à ses défiances du mois do janvier précédent, s'en ouvrit à Caulaincourt. L'ambassadeur fit de son mieux pour maintenir le tsar dans ses l>onncs dis positions; il souffrait personnellement de paraître avoir trompé le gouvernement russe ; pour prouver sa bonne foi, il donna des conseils sur la campagne de Finlande, fit pro fiter le tsar de l'expérience militaire qu'il avait acx^piise dans les armées de Napoléon, prouva de la sorte qu'il désirait sincèrement le succès de l'armée russe. Alexandre en lui louché. Napoléon écrivit brutalement h son ambassadcui : c( Souvenez-vous de rester Français ! » La leçon était ruile : elle froissa cruellement Caulaincourt ; l'Empereur guérit l.i plaie qu'il avait faite en conférant à son ambassadeur le titre de duc de Vicencc. Il était content do ses services ; mais il no voulait pas que la Hussio tirj\l profil de son alliance ; il voulait notamment qu'elle fût retenue le plus longtemps possible à la guerre contre la Suède. Est-il possible {l'admollre, en prô sence de tels faits, que Napoléon ait été disposé, à quelque moment, à partager l'empire ottoman avec les Russes, h donner Constanlinople au tsar? Bien au contraire, il avait l'intention arrêtée de les en écarter le plus loin |>ossible.
FIN DE l'ambassade DE SÉBASTIAN! 295
Il ne pouvait le dire à Caulaincourt ; outre qu'il n'avait aucun confident de sa pensée, il auiait craint que Tambassadeur ne le servît moins bien ; il fallait lui laisser supposer •qu'il était décidé au partage turc pour pouvoir arracher au gouvernement russe le secret de son ambition. Il ne pouvait pas le dire au sultan : outre qu'il n'était point résolu à défendre sans compensation l'intégrité de l'empire ottoman, il retenait le sultan dans son alliance par la crainte de la Russie et écartait ainsi l'Angleterre de Constantinople. Il se réservait à lui-même tout l'avenir; politique extrêmement fine et délicate ; jamais peut-être FEmpereur n'a manifesté un art diplomatique plus consommé. La sincérité n'y trouve pas son compte; mais est-elle une vertu diplomatique? La politique n'est-ellc pas le plus souvent un jeu au plus fin ?