Cf. plus haut, page
298 L\ POUTIQLE ORIENTALE DE >APOI.ÉON
.gnée'. » H redisait les services de Soulzo, que Sébastiani lui avait promis le gouvernement de l'une des principautés danubiennes, qu'il y avait été un moment nomme; qu'an lieu de cela, il laissait une veuve, trois orpbclins, un million cl demi de dettes, plus de 200 familles dans la désolation. Quant à son neveu, il demandait seulement en récompense « un coin de terre dans une partie du monde, une petite province en Europe ou en Asie, un îlot dans limmensité des mers ». Napoléon n'eut pas le loisir de lui donner satisfaction.
Tous les Français de Constanlinoplc étaient menacés par le fanatisme musulman; ils étaient sans cesse arrêtés, cl souvent retenus malgré les interventions de l'ambassade. Le i/| novembre, l'un d'eux fut assassiné sans motif d'un coup de couteau, sur la place publique, en plein jour; un autre fut presque assommé par une patrouille et dé|H)iullé : un marcband français, M. de Foa, fut violenté dans son comptoir par un employé turc. Deux Français furent torturés par le Boslangi-Bachi, ministre de la police turque, et restèrent estropiés. Sébastiani demanda la destitution du liostangi; il n'obtint que celle d'un employé subalterne, qui lut sans doute ensuite nommé en avancement dans un autre poste. En revanche, la Porte exigeait des réparations pour le •cas où des Français commettraient des excès sur des suj'ets ottomans, avec des excuses de l'ambassadeur. « Le conquérant Mahomet II, observait Sébastiani, n'aurait pas eu le ton de ce gouvernement vermoulu qui végète péniblement, qui n'existe qu'autant qu'il relient le courroux de l'Empereur par sa soumission. » Et l'ambassadeur prévenait les Français et les Italiens de Constanlinoplc de faire secrètement leurpréparatifs de départ, afin d'éviter les graves dangers d'une insurrection |K)pulaire*. Lui-même il sollicitait vivement son rappel ; il se plaignait de son état de santé : « Il est vrai 4iient pénible pour moi de voir que je n'ai inspiré aucun
I. Aff. tUr. Corr. «le Turquie, Michel Mano à l'Empereur, 5 févri» «808.
a. Id., id.. Dépèche de Sébastiani, 18 nov. 1807.
FIN DE L AMBASSADE DE SÉlîASTIAM 299
intérêt à Sa Majesté et que l'on me traite avec la plus grande insensibilité. J'ai le bras droit dans l'état le plus •déplorable et mon corps est une plaie ; j'ai une maladie de peau affreuse'. »
Il passa les derniers mois de son ambassade dans les ■épreuves les plus pénibles. Son ministre Ghampagny parut prendre plaisir à accumuler les difficultés, demandant à la même date si la Porte se sentait capable de reprendre aux Russes les Principautés danubiennes, et d'obliger Ali-pacba à laisser passer des troupes françaises sur la côte d'Albanie'. Sébastian!, en même temps, devait mécontenter le gouvernement ottoman et solliciter ses bons offices : on dirait une gageure ; on dirait que Napoléon voulait avoir la mesure de son influence sur la Porte.
Il ne l'eut pas d'ailleurs ; elle s'en tira par des concessions qui ne furent qu'apparentes, et elle comprit seulement qu'elle ne devait plus compter sur la France pour obtenir la restitution des Principautés ; elle fut en droit de reprocher à l'ambassadeur la mauvaise foi de son gouvernement, €t il en souffrit beaucoup.
Il notait avec amertume le contraste douloureux qu'il y avait entre ces instructions nouvelles et la situation de l'année précédente et les promesses qu'il avait faites et renouvelées, au nom de son gouvernement, au sujet de l'intégrité de l'empire ottoman : « J'ai éprouvé dans cette occasion, écrivait-il à Champagny, tout ce que les fonctions d'homme public ont de pénible. Ma santé, détruite par mon séjour dans ce pays, s'est trouvée tellement altérée par ce nouveau chagrin que je me suis cru jusqu'au dernier moment hors d'état de remplir moi-même le triste ministère dont j'étais chargé. » Et il regrettait de n'avoir pas été remplacé plus tôt à l'ambassade de Gonstantinople : « Un autre aurait mieux réussi à faire entendre un langage si fortement opposé à celui que j'ai tenu ici. »
Il accomplit son devoir. Il communiqua au divan les
I . Aff. élr. Gorr. de Turquie, Dépêche de Sébasliani, 9 décembre 1807. 3. Cf. plus haut, pp. 264-270.
dépèches de Champagny. II raconte ainsi la scène à son gouvernement : « Le Divan a écoute avec une noblesse digne d'un meilleur sort ; les ministres ont épargné à leur amour-propre Thumilialion de se plaindre. Le désespoir et rindignation étaient peints sur leur visage ; les amis de la France étaient accablés de chagrin ; le reis-effendi et les autres jouissaient de laccomplissement de leurs prédictions ; leur crédit va être sans bornes. »
L'ambassadeur désespéré laissait aller son imagination aux plus sinistres prophéties : « Le Divan fera connaître plus tard ses décisions. Ce sera sans doute la guerre avec la Hussie; l'opinion publique très exaltée n'acceptera pas un traité onéreux, un démembrement de l'empire... Les ministres seront obligés de préférer une guerre étrangère, même funeste, j\ une guerre intestine et à une révolte dont ils seraient les premières victimes. Or la Russie est puissante, surtout avec l'appui des Scrviens. Les Turcs feront des clTorls inouïs. L'.\sie accourra sur le Danube. Lue population immense prendra les armes, et celle population, plus brave, plus exaltée, qu'instruite et disciplinée, sera vaincue. Sa défaite entraînera véritablement la chute de cet empire. Au fanatisme religieux, au zèle palrioticjue, à l'exaltation de tous les sentiments succéderont rabattement et la consternation, et, si Sa Majesté n'est pas préparée à tous les événements, les Russes seront à Conslantinople avant que les troupes françaises aient franchi les montagnes de la Bosnie. L'armée russe se grossira de toute la population grecque et armé nienne schismatique, et veuille le ciel (pie la France ne regrette j)oinl la chute prématurée d'un empire dont la possession donnerait à la Russie un si grand accroissement •<le forces et de si grands moyens de puissance. La Russie est à 12 marches de Conslantinople \mv ses |K)ssessions tie la Moldavie et de la Valachie ; la Crimée lui offre la facilité d'envoyer en quarante huit heures une armée de débarque ment dans le Bosphore, et la France, sans moyens mari limes qui lui permettent d'opérer de ses côtes d'Italie, obligi'e de suivre la route littorale de la Dalmatic (route que l'Au Iriche peut rendre difficile el précaire), ayanl devant elle un
FI]V DE l'ambassade DE SÉRASTIANI 3oi
pays montagneux et la population la plus belliqueuse de la Romélie, ne peut se promettre des succès semblables à ceux de sa rivale. Car je ne puis appeler autrement la Russie.
« Je n'ai pas la ridicule prétention de vouloir donner trop de poids à mes réflexions; je ne pense point surtout, en les soumettant à Sa Majesté, les comparer à celles que son immense et prévoyant génie a pu lui suggérer. Mais je remplis le devoir d'un sujet fidèle et dévoué, celui d'un citoyen zélé et d'une scrupuleuse probité. Ma carrière en Turquie est maintenant terminée. Aux sentiments d'estime que j'avais cberché à mériter par une conduite franche et loyale vont succéder des sentiments d'éloignement et de haine. Ceux que je m'étais attachés et dont j'avais captivé les sentiments et qui étaient dévoués à Sa Majesté seront perdus sans retour. Ceux au contraire qui se sont fait distinguer par leur animosité contre la France seront seuls écoutés. Les Grecs de Constantinople, qui y sont si influents et qui n'ont d'autre soutien, d'autres sources de richesses que les deux Principautés, se réuniront tous, quelle que soit leur ihimitié, leur haine particulière, pour engager les Turcs à résister. La France ne peut compter désormais ni sur un seul Grec, ni sur un seul Turc. Elle ne le poiu-ra plus surtout tant que le caractère personnel de l'ambassadeur n'ofl'rira pas une sorte de garantie. Je regarde l'influence que pouvait avoir la mienne comme usée, comme détruite dans ce refus. Je n'aurai été que l'instrimient de la ruine des Turcs. Mais je l'aurai été et le premier mouvement de leur colère doit se porter sur moi. Loin de pouvoir être à l'avenir utile au service de Sa Majesté, je serai une cause continuelle de non-succès. Je suis loin de faire ces observalions pour obtenir de m'éloigner de Constantinople.. Dans des sujets d'une si haute importance, j'aurais honte de laisser influencer mes jugements par quelque caractère particulier', »
Sébastiani était égaré peut-être par son état de santé, par le désir qu'il avait de rentrer en France, par l'ingratitude du rôle qu'il avait à jouer, surtout par l'ignorance où il était de
1. Aff. étr. Gorr. de Turquie, Dépêche de Sébastiani, la février 1808.
.)02 I.A POI.ITIQLE OIUE>TALE DE NAPOLEON
la politique générale de son gouvernement. Il ignorait qu'à cette date les dispositions belliqueuses de la Russie contre la Porte étaient contenues par la Ictlrc du 2 février, que par conséquent la guerre ne recommencerait pas au printemps, {ju'ainsi la Turquie ne serait pas si vite jetée à la ruine, livn'c à la merci des Russes. Le divan aussi ignorait la conduite que Napoléon avait à l'égard de la Russie, les négociations où Caulaincourt entretenait el trompait sans le savoir Tavidité du gouvernement russe. Mais il savait très bien ce qu'il risquait h recommencer les hostilités sur le Danube ; il croyait même risquer davantage; il s'attendait à avoir ù la fois contre lui, en pareil cas, les troupes françaises et les troupes russes. Et que pourrait-il faire contre une telle alliance? C'est alors que vraiment la Turquie se fut précipitée à sa perle. Le divan comprit le véritable sens des questions de Champagny, qu'il lui fallait montrer quelque complaisance j)Our les intérêts français vers (i'orfou s'il voulait cpic l'Kmjiereur conlinuAl de garantir les intérêts de la Porte du côté du Danube. Certes il eût préféré obtenir cette garantie sans de nouveaux sacrifices ; il était réduit à céder aux exigences du gouvernement français par crainte d'être livré h la Uussie. Napoléon tirait de la confusion des événements tous les profits possibles.
En elTet la Porte ne se lança pas dans la guerre, ne jeta point l'Asie sur le Danube, n'appela |)oint à son secours toutes les forces du fanatisme musulman, ne réalisa point les prophéties de l'ambassadeur de France. Elle céda. Napoléon était bien sAr qu'elle céderait.
Les ministres ottomans d'ailleurs n'avaient pas tous la mauvaise volonté du reis-eflFendi. Quelques-uns avaient conservé le souvenir des services rendus par Sébasiiani l'année précédente et demeuraient fidèles h la France ; le plus influent |)armi eux était le caïmac^in du grand-vizir. Et cette politique était peut-être la plus habile, peut-être la seule capable de sauver l'empire ottoman dans les circonstances critiques que traversait l'Europe. Ces ministres du parti français n'avaient sans doute pas pour Napoléon des sympathies irrésistibles; leur admiration pour lui n'était certainement pas dépourvue
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d'inquiéludc, mais ils estimaient qu'il était imprudent de provoquer le conquérant, de prétendre lui barrer le chemin, qu'il était sage de ne pas lui donner l'occasion de manifester sa colère par quelque éclat. Ce fut du reste la politique de Metternich à partir de 1809, flatter le redoutable Empereur de peur de recevoir de lui un coup mortel. La Porte se résigna à demeurer dans le système français ; elle ne devait se décider à en sortir que lorsqu'elle pourrait le faire sans danger.
Le t\ février 1808, le caïmacan adressait à Cbampagny une lettre où il se plaignait de la lenteur que mettaient les Russes à évacuer la Moldavie et la Valacbie, des retards qu'ils apportaient aux négociations de Paris ; mais il renouvelait au gouvernement français l'assurance de la plus entière confiance \
Le divan délibéra le i5 février sur les dernières communications de Sébastiani. L'ambassadeur s'attendait qu'il en sortît des résolutions désespérées. Cependant « les hommes sages l'emportèrent encore une fois ». Ils accordèrent sans difficulté le passage des troupes françaises destinées à Corfou^ malgré leur crainte que ce ne fût qu'un prétexte pour préparer l'invasion et le démembrement de l'empire ottoman. Mais Sa Hautesse avait exprimé son grand chagrin, sa vive douleur au sujet des questions que l'Empereur lui posait sur la Moldavie et la Valachie ; elle avait résolu d'en écrire ellemême au gouvernement français par un courrier spécial de son sérail. En attendant, les Turcs étaient bien décidés à ne jamais consentir à Tabandon de leurs provinces, à recommencer la guerre plutôt qu'à subir une pareille humiliation : « Tous se lèveront, tous marcheront. On recourra, s'il le faut, aux ressources extrêmes. Les grands ont déclaré qu'ils y sacrifieraient leurs trésors et leurs bijoux. Chaque ministre a été mandé pour un travail particulier. Tous les détails ont été prévus et examinés. Des firmans ont déjà été expédiés pour la levée d'un corps de 5o 000 hommes de cavalerie et de 3oo 000 hommes d'infanterie. L'exaspération était si grande, que, sans l'effet des conseils de quelques hommes
I. Aff. étr. Gorr. de Turquie, le caïmacan à Champagny, /j février i8o8. — Dépèche de Sébastiani, 5 février 1808.
3o4 l.A POMTIQl E ORIENTALE DE NAPOLÉON
plus froids, l'appel au peuple serait déjà publié. Tous les avis se sont réunis en un seul ; il n'y a plus d'esprit de corps ni d'esprit de parti : ulémas, janissaires, gens de la cour, n'ont qu'une même voix qui varie seulement par l'énergie. » Et Sébasliani, qui semble avoir été un peu trop ému par ces éloquentes manifestations, avait la certitude absolue que, si les Russes persistaient à demander la Moldavie et la Valacbie, la guerre était inévitable ; « et ce sera, ajoutait-il encore, l'époque de la cbute de cet Empire' ».
Napoléon reprocbait alors à Caulaincourl, son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, de prendre trop à cnnir les intérêts de la Russie ^ De la même façon Sébastiani prenait les intérêts de la Turquie, parce quMI ignorait la pensée de son souverain. On l'avait envoyé à Constantinople pour relever la Turquie, pour l'opposer aux Russes, pour refaire l'inté grité de ses territoires; et on voulait maintenant qu'il Ira vaillât à son démembrement ; il sentit très vivement toute la déloyauté de sa conduite : ce n'était pourlant qu'une appa rence. Il réussit néanmoins à remplir toutes les intentions de son gouvernement ; certes il n'obtint pas le consentement, même indirect, de la Porte à l'abandon des Principautés ; il fit tout, au contraire, pour détourner l'Empereur de cett»* idée. Mais il obtint des assurances formelles pour le passage des troupes françaises en Albanie, à destination de Corfou : il est bien vrai que ces assurances furent toutes platoniques : mais c'est \m des traits essentiels de la diplomatie lurquc que de tout promettre et de ne rien tenir. D'ailleurs Corfou fut ravitaillée par mer\
Ainsi la dernière action diplomatique de Sébastiani parut aussi beureuse qu'il pouvait le désirer; il crut à la sincérité de la Porte. Il espéra qiie l'Empereur saurait récompenser cette bonne volonté qu'il jugeait si uïéritoire et tiendrait enfin les engagements d'autrefois. Pourtant il était très fatigué de tous ces efforts et de la situation fausse où il se débattait
I. Aff. rtr. Corr. de Turquie, Dép^hcdc Sébastiani, i5 février 1808.