I. Corr. de l'erse, 3 octobre
33o LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
la Perse que rinlégrité de son territoire actuel, et qu'alors €lle avait déjà perdu la Géorgie, que, du reste, depuis Tilsil, la France ne s'engageait plus qu'à de bons oflîocs et ne garan tissait pas Tévacualion des pays occupés par les Russes.
Le 2 novembre, au moment où les Persans adressent à Napoléon de si pressants appels, Champagny déclare encore •que les négociations entre la Perse et la Russie ne peuvent pas être conduites à Paris ; les distances sont trop considérables, et l'ambassadeur russe en France, le comte Tolstoï, n'a pas d'instructions de son gouvernement : « Cherchez donc, écrit-il à Gardanc, à rapprocher les deux puissances, sans charger la France de l'embarras d'une discussion qui ne peut point l'intéresser personnellement et qui, d'ailleurs, ne pourrait qu'afl'aiblir ses rapports d'amitié avec la Perse, si elle ne se terminait pas au gré de cette cour. » 11 annonce en outre que l'empereur Napoléon n'a pas encore ratifié la convention d'achat de 20000 fusils par le roi de la Peisc ; il ■attend l'avis du ministre de la Guerre. 11 reproche à Gardanr <l'avoir signé un traité de commerce sans instructions sufli santés ; son projet d'ailleurs est moins avantageux que les traités de 1708 et de 1715.
Vraiment la mission de Gardane ne devenait point facile. Son ministre lui rejetait toutes les difficultés sur les bras aver une incomparable désinvolture. •
Le même jour, Champagny adressait à Mir/a-Chefy, à Abbas-Mirza, de banales assurances d'amitié qui ne pouvaient que les exaspérer. Le 5 novembre, il envoyait deux mots à Gardane au sujet de l'entrevue d'Erfurt, de riiarmonic de toutes les puissances de l'Europe, delà paix continentale, de la guerre maritime, de l'entreprise contre l'Espagne : « Toute l'attention de la France est tournée par là. » Le gouvernement français n'avait plus le temps de s'occu|)er de la Pci*se. Napoléon est obligé, pour l'instant du moins, de renoncer à son grand dessein sur l'Inde. Gardane se tirera d'aflairo -comme il pourra.
La guerre éclate de nouveau entre les Persans et les Russes '.
I. Correspondance de Perse, i3 octobre 1808, Lamjr & (lardano.
Le 2 octobre, Goudovitch lève son camp et se transporte à Pembek. Le 3, il est à Anamlou, le !\ à Ortnan sur la frontière. Le lo, il établit ses troupes aux Trois -Eglises, à trois lieues et en vue d'Erivan ; il prépare Tattaque de la place. \bbas-Mirza veut se battre ; il écrit à Napoléon : « Lorsque l'aigle du désert se livre au sommeil, le faucon se garde bien de venir troubler son repos, et lorsque le loup se sent pressé par une faim dévorante, il ne s'approche pas du lion. Cependant le maréchal Goudovitch vient d'attaquer soudain Érivan ».
Aussitôt Gardane envoie M. de Lajard au camp russe, porteur d'une véritable sommation ; il notifie officiellement au comte Goudovitch que la Perse est alliée de la France, que la France a garanti l'intégrité du territoire persan, que toute attaque sera considérée comme une provocation à la France, qu'il faut attendre les communications que Tempereur Napoléon adressera à Saint-Pétersbourg. Cependant, il ne veut pas que des officiers français se trouvent aux prises avec les Russes, et il rappelle d'urgence Verdier et Lamy à Téhéran. La cour persane en témoigne quelque étonnement.
Les hostilités s'engagent'. Erivan est investi. 2 ou 3oo cavaliers russes ont suffi à chasser tous les Persans de la rive gauche de l'Araxe. Le général-major Nebolsin se porte sur Nakchiwan, est attaqué par Abbas-Mirza ; les Persans sont battus, 3 000 sont mis hors de combat. Nakchiwan est enlevée. La consternation est générale au camp du prince ; Lajard y passe à ce moment, entend des paroles malsonnantes, sur la conduite de la France, les relève avec fermeté. Lajard offre à Abbas-Mirza de négocier une suspension d'armes avec les Russes, car il constate que l'armée persane est dans la plus déplorable situation.
Il est ainsi convenu. Lajard arrive au camp russe ^, est reçu par Goudovitch le 22 novembre, cause avec lui avant de lui remettre la sommation de Gardane. Le général russene veut rien entendre ; Érivan va être prise, et toute la gar-
I. Correspondance de Perse, 17 novembre 1808 : Lajard à Ghanopagny, <lu camp de Caban- Bassan.
a. îd., a4 novembre 1808: Lajard à Gardane, d'Erivan.
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nison passée au fil de Tépée. Si la Perse ne traite pas, la guerre continuera, et la Russie gardera tout ce qu'elle prendra ; elle prépare une flotte sur la mer Caspienne pour opérer une descente sur la côte persique. — Les garanties que le général Gardane a cru devoir donner à la Perse sont absolument incompatibles avec les ordres que Goudovilcb a reçus de Saint-Pétersbourg, Gardane a tort de cbercber à faire pencher la balance en faveur de la Perse ; il aurait dû rester neutre ; car, dans le traité de Tilsit, la Russie n'a pris aucun engagement à l'égard de lacour dcTébéran. — D'ailleurs, la France a bien d'autres embarras : l'Espagne est soulevée, l'Autriche arme, l'empereur Napoléon a besoin de l'amitié de la Russie, qui a d'ailleurs été resserrée étroitement {\ Krfurt. (jardanc fera donc mieux de ne pas protester contre ce que font les Russes.
Lajard se relire ; il veut réfléchir avant de remettre au maréchal la protestation de Gardane ; il veut lire les gazettes que les Russes lui ont communiquées. Réflexions faites, il se décide à ne pas remettre sa protestation : ce serait une démarche inconvenante et parfaitement inutile ; il serait im prudent de troubler l'amitié de la France et de la Russie j)<>nr une alliance en somme secondaire. Le lendemain, 23 noveiii bre, il revoit Goudovitch, ne lui remet jias la note de Gar dane, le prie de considérer ce qu'il lui a dit comme confi dentiel et nul. Ils échangent les meilleures paroles. Lajard va se retirer au couvent d'Ftchmiad/.in et s'y reposer ; il est malade et ne peut retourner pour le moment h Téhéran '.
Le même jour, 23 novembre, Gardane dut supporter 1»choc de la colère de Feth-Ali. Le schah l'avait fait ap|>eUT. Il lui demande s'il a enfin des nouvelles do France ; Gardane répond qu'il attend un courrier très prochainement. — Files sont longues à venir, dit le roi, et nous craignons qu'elles n'arrivent que quand il n'en sera plus temps. Goudfivileh s'est joué de la France et de la Perse. Verdier a été rapp<*lé au moment où les nombreuses troupes (ju'il avait formées uvaienl
I. Correspondance de Perse, aô novembre i8o8. — Lajard k Cham- ]iagny, — même jour, Gardane ï Champagny.
le plus besoin de lui. Lajard est parti depuis trente-six jours et on n'a aucune lettre de lui. Vraiment, l'empereur Napoléon abandonne ses alliés de singulière façon. — Gardane explique que Napoléon est en Espagne, mais que, quand il sera instruit de la conduite de la Russie, il en demandera une réparation éclatante ; semblable à la foudre, il tombera sur ses ennemis elles anéantira. — Pourquoi donc, réplique Feth-Ali, ce foudre n'a7t-il pas frappé depuis dix mois? La gloire de Napoléon, si grande en Orient comme en Europe, va-t-elle donc s'éteindre et faire place au mauvais renom de n'avoir point tenu des engagements sacrés? Les Anglais offrent des présents, des armes, des garanties contre la Russie ; ils sont tout près, ils menacent et ils promettent. Considérez notre position, au nord et au midi, les Russes et les Anglais également redoutables, l'éloignement et le silence de la France. Que nous conseillez-vous ? Pouvons-nous soutenir la guerre contre la Russie et contre l'Angleterre à la fois ? Répondez, général. — La Perse, répond Gardane, se repentirait si elle écoutait les propositions de l'Angleterre ; même si l'Angleterre lui faisait rendre la Géorgie, elle ne pourrait la garder qu'avec le consentement de l'empereur Napoléon. D'ailleurs, si un ambassadeur anglais était reçu à Téhéran, lui, Gardane, est bien décidé à se retirer aussitôt. — Le schali s'étonne que la France puisse songer à reprendre la Géorgie à la Perse, si celle-ci venait à l'obtenir. Il ne faut pas que Gardane parte : la Perse a fait tout ce qu'il a demandé. Ne voit-on pas en Europe des ambassadeurs français et anglais résider ensemble ? Ne le voit-on pas aussi à Bagdad et à Bas- .sorah, malgré l'alliance franco-turque? D'ailleurs, un ambassadeur anglais ne peut apporter à Téhéran que des reproches, et la Perse ne peut qu'être humiliée de sa présence ; pourquoi donc le général Gardane s'en formaliserait-il davantage ? — L'ambassadeur répète sa déclaration qu'il s'en ira dès l'approche des Anglais. — Feth-Ali se calme ; il espère que la France sortira avec honneur de ses engagements avec la Perse ; alors il fera une guerre acharnée aux Anglais. Il attendra encore quelque temps des nouvelles de Paris avant de recevoir leurs ambassadeurs. Combien faut-il de temps
334 'A l'OLlTlylE OniENTALE DE KAPOI.ÉON
pour cela ? — Gardane demande soixante jours, — Le schal» attendra donc jusqu'au 20 janvier ; il a peu d'espérance d'ail leurs d'avoir des nouvelles positives ; car il crainl les dislances et les dilTicultés que la Turquie fait toujours au passage des courriers. — Pour cette raison, le général demande quinze jours de plus ; on pourra évidemment alors connaître l«'> intentions de l'empereur Napoléon. — Feth-Ali lève l'audience en demandant à (îardane une déclaration t)nirit'Il(' que la mission française a été reçue et traitée toujours avec les plu>grands égards.
C'est presque déjà une audience de congé. Le même jour, Malcolm, qui n'était pas retourné dans l'Inde, fait |>asser ses^ propositions h Téhéran par Ismaël-bey : il demande à être reçu en même temps que ramhassadenr français ; il laissem trois mois à Gardane pour laire rentlre la (îéorgie à la Pers»; ; ce délai écoulé, Malcolm j)rendra l'aHairc en mains, et on verra lequel a le plus d'influencf sur la Uussie et le plus i\v crédit sur .son ministère. — En même tenq)s, le parti" anglai»^ répand le bruit, dans l'entourage de Feth-Ali, que la Franc» et la Russie sont d'intelligence pour le démembrenn-nt d< l'empire |)ersan.
Gardane a encore devant lui quel(|ues semaines, mais sa mission est désormais compromise. La nqiturc parait incN i table, et les présents anglais sont anx portes de Téhéran.
Les Anglais, en elîet, sentent que les circonstances devien ncnt plus favorables. Ils multiplient et pressent leurs intri gués, les précisent par des menaces'. On dit qu'ils ont rt'solu de s'emparer de l'île de Kichmich, qui se trouve au milieu (lu détroit d'Ornju/.d ; s'ils l'occiqiaieiit, ils domineraient toul le golfe Persi(pie, Bagdad, Bassorah et toute la côte orientale (le l'Arabie. Le golfe Persique d('j{\ est plein de leurs val» seaux, qui en suivent tous les rivages, couinK» <Ii«r(li.iiil l'endroit où ils frapj)eront le coup décisif".
De tous les cnt('*s, la Perse est enveloppée de cette aclinn souple et p«*nétrantc. A ce moment, ils reforment leur alliant ( avec la Porte; et Sébastiani a quitté Conslantinople. .\ l'est.
I. Corrcspoiulance de Perse, Garclanc à Cliampagn^, 3o nov. i8u8.
les Afghans sont en armes et menacent le Khorassan. Au sud, les Anglais eux-mêmes conduisent cet assaut contre toutes les frontières persanes, entamées ailleurs par les Russes. Mirza-Chefy est très inquiet et communique ses inquiétudes à Gardane : que faut-il faire en ces terribles circonstances ? Fcth- Ali lui-même tremble pour son trône ; car les Anglais menacent de lui opposer un prétendant, un descendant de la vieille dynastie de Kérim-khan, Mohammed Ali-khan, fds d'Ali- Mourad-khan. On trouve toujours facilement en Orient de ces dynasties princières en disponibilité.
Gardane sent bien qu'il lui va falloir partir ; il y fait ses préparatifs depuis la dernière audience du schah ; il quittera Téhéran à la première nouvelle de l'approche de l'ambassade anglaise, sans doute vers la fin de janvier prochain. Il laissera {leut-être quelqu'un derrière lui pour le représenter, se retirera à petites journées, s'arrêtera en tout cas à ïrébizondc pour y attendre des ordres de son gouvernement : car il n'a rien reçu de Paris, ni même de Constantinople, depuis le i4 septembre. A ce moment d'ailleurs, Champagny lui annonce qu'il lui envoie du vaccin, et encore que Napoléon est arrivé à Madrid, qu'il se heurte encore par là aux intrigues des Anglais, qu'on les retrouve en Espagne et en Portugal comme au Candahar et en Perse \ En effet, d'un bout à l'autre de la ligne médiane de l'ancien continent, du Portugal à l'Inde par la Méditerranée, l'Asie antérieure, Bagdad et le golfe Persique, les Anglais tiennent Napoléon en échec, brisent son action à Constantinople, la menacent et vont la briser à Téhéran, le rejettent déjà en Europe, l'enserrent luimême dans les limites de ses possessions immédiates. C'est la réponse au blocus continental. C'est le nœud du grand drame napoléonien.
Cependant, la Perse se tira de ces redoutables complications. Le 29 novembre, les Russes donnèrent l'assaut aux mauvaises fortifications d'Erivan ; ils furent repoussés et firent de grosses pertes. Peu de jours après, Goudovitch leva
I. Correspondance de Perse, i3-i7 décembre 1808, Champagny à. Gardane.
le siège et ordonna la retraite, expliquant à Lajard que l'hiver seul l'obligeait à se retirer, et qu'une autre armée viendrai! au printemps. Lajard suivit les Russes jusqu'à Tiflis.
A Téhéran, on est très étonné de ce succès, et on n'y croit pas d'abord. Puis on se persuade — et Gardane partage cettr opinion — que les Russes se sont retirés parce que la guerre vient sans doute d'éclater de nouveau entre la France et la Russie ; et Gardane, content peut être de se retrouver dans les premières conditions de sa mission, demande d'urgence à Paris des instructions pour la diversion militaire (jue l'on pourrait opérer vers le (lancascV Son illusion ne fut j)as dr longue durée.
Sir Ilarford Jones a débarqué à Bender-Rouchir. 11 vient par la roule de Chiraz. Des cadeaux le précèdent, ouvrant le passage. Le 3o décembre, vingt caisses de miroirs arrivent à Téhéran ; leur convoi a retardé le transport des canons de Kabvier. Carie schah est plus pressé des miroirs anglais que des canons français.
Feth-Ali va prendre une résolution décisive. Il fait venir Gardane au palais, le 2f\ janvier. Il demande des nouvelles de la France. — L'ambassadeur n'en a pas ; mais il attend prochainement des instructions ; il exige d'ailleurs le renvoi de l'ambassadeur anglais. — Le schah déclare qu'il est bien obligé de recevoir Jones, n'ayant pas de prétexte pour l'écar ter. Du reste, il est totalement abandonné par la France ; il lui faut bien se pourvoir d'autre côté. — Gardane répt'tc qu'il quittera Téhéran dès qu'il saura que l'ambassadeur anglais aura dépassé (Miiraz. — Feth-Ali s'emporte, s'écrie qu'il ne le laissera pas partir ; les Anglais ainsi se jKïurraient van ter d'avoir fait renvoyer les Français, et le prestige de la France en souffrirait.
La conversation reprend. Gardane, infatigable, expose que le gouvernement persan a tort de se hAler ; évidemment, il a été question de la Perse à l'entrevuo d'Frfurl entre \a|)o léon et le tsar Alexandre ; sans doute il a été parlé des satis factions qu'il conviendrait d'assurer à la Perse au sujet des
I. Correspondance de Perse, i a janvier 1809, Gardane ii ^ l>a»i|>agriv
attaques de Goudovitch (il eût été bien difficile pourtant qu'il en fût ainsi, l'entrevue d'Erfurt étant de septembre et l'attaque de Goiîdovitch d'octobre ; mais Gardane était mal renseigné sur les dates, et sans doute aussi les Persans). — Aussi bien le scliah n'est-il point satisfait : il n'a point de nouvelles de tout cela, et il est résolu à s'arranger directement avec ses ennemis. — Si la Perse cède la Géorgie, dit Gardane, la Russie voudra ensuite le Gliilan et le Mazandéran ; il ne faut pas laisser une porte ouverte à l'ennemi. — Que vous importe, s'écrie Feth-Ali, puisque vous voulez quitter mes Etats? Et, la séance se prolongeant d'une manière désagréable, le vizir en indiqua la fin.
Le 4 février, Sir Harford Jones reçut la permission de venir à Téhéran. L'ambassadeur français en fut informé bientôt. 'Il demanda une audience du schah ; il fut reçu le 8, et annonça son prochain départ de Téhéran. Feth-Ali lui en exprima ses regrets, mais se plaignit encore du silence obstiné de la France. — Gardane protesta qu'on ne pouvait savoir si la France avait vraiment abandonné la Perse : il y avait des négociations en cours, et peut-être même des résultats obtenus. — Rien ne le pouvait indiquer, réplique le schah ; d'ailleurs, c'est à Tilsit qu'il aurait fallu s'occuper de la Perse. — Alors, répondit Gardane, le traité de Finkenstein n'était pas ratifié, et on ne pouvait rien faire.
L'audience fut très courte. Feth-Ali exprima sa constante affection pour la France, en dépit de tout. Gardane annonça qu'il laisserait encore quelque temps à Téhéran MM. Jouannin et deNerciat, et sollicita les bonnes dispositions du schah à leur égard.
Le i3 février, après une dernière audience de Mirza-Chefy, Gardane quitta Téhéran ; il se retirait à Tauris ; son intention était d'y rester quelque temps et de gagner de là Eizeroum et Trébizonde ' .
Feth-Ali voulut, autant que possible, pallier la gravité de cette rupture. Il adressa à Napoléon, le i/| février, des pro-
I. Correspondance de Perse, Gardane à Cliampagny, 12 février 1809. Driault. — Napoléon. a a
testalions amicales plus éloquentes que jamais : « Dès les premiers jours du printemps où naquit notre alliance, notre cœur avait fait son plus doux plaisir de cultiver les bosquets et les vergers de Tamitié, d'entretenir dans la plus grande fraîcheur le rosier de Tunion en Tarrosant des ondes qui, découlant de la plume, serpentent dans les canaux de la cor respondance ; ce cœur enfin avait formé sa volupté la plus grande de voir les envoyés des deux cours, semblables h des rossignols, moduler d'harmonieux accents de fidélité et de bonne intelligence. » Le schali, dans cette lettre, ne faisait aucune allusion aux dissentiments qui s'étaient produits, ni au départ de Gardane. Il était fier seulement de dire les dernières « victoires » remportées ?ur les Busses : « Car les roses du jardin de notre empire n'ont jamais à redouter les ouragans de l'automne. Ainsi la hache dévastatrice a trancln'' jusqu'aux racines l'arbre de la perfidie que la Russie nourrissait dans son cœur, et les champs de son àme ambitieuse, dans lesquels cette puissance avait semé des graines de trahi son, ne lui ont offert jK)ur moisson que l'ivraie de l'opprobri' et du désespoir. » Pourtant Feth-Ali se plaignait encore du silence inexplicable de la France : « L'œil inquiet de Taltentc est fixé sur les chemins de l'Europe. » 11 espérait que le bon accord persisterait cependant entre les deux puissances. L'espoir était vain, et sans doute peu sincère : Feth-.\li ne devait pas revoir Gardane ni aucun autre ambassadeur de ^Jlpoléon.
Presque tout à lait à la mr-iue date, le .io j.invier iSixj, Asker-khan reçoit de Napoléon l'autorisation de retourner en Perse. Il perçoit qu'il s'agit d'une rupture ; il s'inquiète, supplie Champagny d'éviter ce malheur. « Avant la création du monde, lui écrit-il, lorsque les esprits innés reçurent de l'Etre suprême leur destination, la grande ûme de S.i Majesté l'Empereur et Roi et celle de mon auguste souverain avaient déjà formé les liaisons de l'intimité. » Comment donc briser une aussi vieille alliance ? Ce serait comme un ellrovahlf sacrilège.
L'ambassadeur partit quelques jours après, laissant des dettes, 3 078 fr. 8/j centimes, à plusieurs tailleurs, Go francs
ÉCHEC DE LA MISSION GARDANE 33q
de livres à Boyer, libraire, l'ue du Pont-de-Lodi, notamment pour un ]N,ouveau Testament et une Histoire de Joseph ' .
Feth-Ali et Napoléon n'avaient plus d'ambassadeurs accrédités l'un auprès de l'autre. Le grand plan de Napoléon sur rOrient et l'Inde s'en allait en lambeaux.
Jones est arrivé à Téhéran le i/i février, le lendemain du départ de Gardane. 11 est accompagné de ^li cipayes. Il parle aussitôt très haut : il faut que la Perse rompe tout de suite toutes relations avec la France ; il faut céder à l'Angleterre les îles du golfe Persique et des ports sur la côte ; des agents anglais seront établis à Ghiraz, Téhéran, Gaswin ; moyennant quoi, il chassera les Russes de la Perse et restera trois ans auprès du schah Feth-Ali. D'autre part, il faut que tous les Français soient expulsés ou môme arrêtés, chargés de chaînes, envoyés à Bombay ; il faut que toutes leurs correspondances soient saisies. Le schah et le grand vizir ne sont pas disposés à de telles exécutions. Alors, écrit Jouannin, Jones soudoie sept brigands pour assassiner les deux Français ; une autre fois, on leur adresse un livre dont les feuilles sont subtilement empoisonnées ; une nuit, de Nerciat est réveillé par un individu qui est monté sur le toit de sa chambre ; il le poursuit, et ne peut l'atteindre ^.
Le 17 mars, Gardane envoie le sous-officier Finot à Téhéran. Il exige le départ immédiat des Anglais ; sinon, il quittera Xauris dans les vingt-cinq jours. Le 28 mars, Jouannin solhcite une audience du schah pour tenter ce dernier effort. « Si la France nous fait restituer la Géorgie, déclare Feth-Ali, Jones est chassé avec ignominie, et l'instant où les Russes se retireront sera celui où les Anglais sortiront pour jamais de notre empire. Sinon, nous serons forcés de ménager l'Angleterre, sans d'ailleurs jamais consentir à nous déclarer contre la France. » Finot rapporta cette réponse le 12 avril. Le 16, Gardane prit congé du prince Abbas-Mirza, qui protesta de son attachement à la France et de sa volonté de faire revivre
i. Correspondance de Perse, 3o janvier-2i février 1809. 3. Id., Jouannin à Gardane, 16-21 février, 5 mars 1809.
34o LA POLITIQUE ORIENTALE DE SAPOLÉON
l'alliance quand il aurait succédé à son père. Le 17, Gardano quitta Tauris, en route pour Tiflis.
Cependant, Jones a de continuelles conférences avec Mirza- Chefy. Le vizir parait lutter vigoureusement contre les cxi gences anglaises. « Mais il est sans force et attend tout de la France, écrit Jouannin le 1 2 avril ; n'arrivera-t-il donc rien (jui puisse le soutenir et le mettre à même de chasser nos ennemis, et d'écraser ses adversaires .** »
Il n'arriva rien. Jouannin et de Nerciat durent bientôt partir. La séparation ne fut pas cordiale, à en juger par le récit qu'en fit Jouannin à Gardane'. Il voulait, avant de <juitter Téhéran, se faire rembourser 200000 tumans que lui devait la cour, et comme le vizir les lui refusait, il menaçait de s'en [)laindre à Gardane. « Les discours sont inutiles, dit le vizir; le général a maintenant quitté Tauris et vous ne l'y retrouverez pas ; vous ne devez donc pas craindre des reproches d»' sa part, et d'ailleurs nous vous donnerons des firmans et des |)ièces justificatives qui serviront à votre décharge. 11 faut, au reste, vous accommoder des volontés de Sa Hautesse, qui iw donnera point encore cet argent, parce que rien ne presse. »
— « Le reste de cette réponse est si dégoiitanl, continue Jouannin, que je n'ose le mettre sous les yeux de Voire Excellence, et j'y répliquai avec le ton de Tindignation où me jetaient l'injustice et la mauvaise foi de celle cour : « iv « ne conçois pas qu'un roi consente à se perdre d'honneur « aux yeux de l'Europe entière pour quelques milliers de lu- « mans. — Le roi, ri()osta le vizir, n'a pas besoin de l'opi- « nion de l'Europe pour conserver ou flétrir sa gloire; il « serait fort malheureux de la voir attachée aux discours des « Frangins. »
Celait la fin : on ne disait même plus « les l'rançais ».
Jouannin et de Nerciat quittèrent de la sorte la capitale d»» Felh-Ali. Ils arrivèrent à Tauris le i/| mai. A la même date, (lardane était ù Tillis, d'où il gagna la France, non {)ar lu Turquie — il y aiirait eu du danger à prendre cette rouU'
— mais par Moscou, Varsovie, Drcstle et Maycnce.