III. — Napoléon empereur
Est-il possible, d'après ces faits et ces opinions, de définir la politique orientale de Napoléon.^ S'il est facile de déter miner ce qu'il a fait, il est plus délicat de dire ce qu'il voulait faire; on ne peut, pour ainsi dire, raisonner que par approximation, en écoulant ce qui se répétait couramincnl dans son entourage politique immédiat et en prolongeant par la pensée le sens des résultats acquis dans les fait». Il y a évidemment dans cette manière de faire une part d'hypothèse toujours sujette à discussions.
Il est pourUml acquis que Napoléon considérait la Russie
I. Mrmoirc (le Sébasliani adressé à l'Kmpcroiir. i*j juillet 1808. — Cf. Tpsta, Rerneil des Trniléx de In Pnrtr (Hlomnnr, II, .lio-JaQ. a. Mémoires de Tallcyrand, 1, iia-4i3.
NAPOLÉON EMPEREUR SgS
comme une puissance barbare, étrangère à l'Europe, et qu'il avait la mission' de tenir à l'écart du monde civilisé. C'était l'opinion de beaucoup de ses contemporains ; c'était, on l'a vu dans les pages précédentes, l'opinion du comte d'Hauterive. L'Empereur écrivait le 29 janvier 1807, dans un message au sénat, daté de Varsovie : « Nous avons ordonné que le rapport de notre ministre des relations extérieures sur les dangers de la Porte Ottomane fût mis sous vos yeux... Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de .barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, cette coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire '. »
Sans doute le ton ne fut plus le même à partir de Tilsit ; et les termes de la plus cordiale amitié furent alors échangés entre les deux empereurs. Mais Napoléon n'embrassait-il pas Alexandre pour le mieux contenir? Il obtenait en somme par des caresses ce qu'il voulait, l'écrasement de la Prusse, l'évacuation de la Méditerranée par les Russes ; il ne sacrifiait même pas l'idée de l'intégrité de l'empire ottoman, puisque le tsar promettait l'évacuation aussi des principautés de Moldavie et de Valachie. Il ressort nettement de l'examen des faits que, si Napoléon a quelquefois parlé du partage ottoman, il ne l'a jamais en rien favorisé, qu'au contraire il a en réalité arrêté les Russes sur le chemin de Byzance. Il est douteux qu'il ait jamais voulu consentir au démembrement de la Turquie.
Mais puisque la Turquie était unanimement alors consi-
I. Message au Sénat, 39 janvier 1807: Corresp. de Ndpoléon, 11733. - Moniteur du 18 février.
3gfl I.V POLITIQUE ORIE>TAI,E DE NAPOLÉON
dérée comme perdue, que ses continuelles révolutions paraissaient les signes avant-coureurs de sa remise, qu'est-ce que Napoléon pensait donc en faire ?
Il pensait la prendre pour lui tout entière, ou presque tout entière, directement ou indirectement. Il voulait l'absorber dans son' Empire, sous une forme quelconque. Il voulait réunir l'empire d'Orient à l'empire d'Occident qu'il avait restauré. Empereur, il voulait réaliser toute la signification de ce titre. Etait il donc plus diffîcilc de restaurer l'ancien empire d'Orient que j'cnq^ire d'Occident? Pour faire l'empire d'Occident et reprendre la puissance de Charlemagne, il avait fallu détruire le Saint Empire romain germanique, écraser l'Autriche et la Prusse, et le résultat avait été la domination de l'Allemagne et de l'Italie. En quelques coups d'épée, Napoléon avait atteint et dépassé les frontières de l'empire de Charlemagne, et Ton sait qu'il aimait à se dire l'héritier du grand Empereur. Et il n'était encore qu'au commencement de sa carrière inq)érialc.
Comment n'aurait-il pas été tenté de reprendre aussi l'empire d'Orient. L'empire ottoman était-il donc plus redoutable que le Saint Empire des Habsbourg? 11 l'était beaucoup moins ; il était comme une proie qui n'attemlait que le ravisseur. Successeur de Charlemagne, Napoléon pouvait l'être aussi de Const<mtin. Alors seulement il eût été vraiment l'Empereur.
Il faut nous abstraire de nos définitions contemporaines ; il y a de nos jours parmi les maîtres de la terre un si grand nombre d'empereurs que le mol a perdu sa signification véri table. Mais dans la pensée des contemporains de Napoléon, il ne pouvait y avoir qu'un empereur ; l'empereur était le souverain, le maître unique des autres princes. C'était la tradition classique, venue, h travers les siècles, des temps de l'empire romain.
Et Napoléon, par sa naissance, par ses origines, par k>us les caractères de son génie, tout pénétré du sentinienl de l'ordre, de la passion de l'unité, était véritablement un Romain. Ces dispositions naturelles étaient fortifiées en lui par le milieu. La génération à laquelle il appartenait était tout
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imprégnée de l'esprit classique ; elle l'appliquait à tout, aux lettres, aux arts, à la politique, aux formes mêmes du langage. On construisait des palais, des colonnes, des arcs de triomphe à la façon des Romains ; on empruntait aux Romains les plus nobles inspirations de la sculpture et de la peinture ; on représentait les Sabines, le Serment des Horaces. David, pour peindre le sacre, dissimulait les formes gothiques de Notre-Dame sous des colonnades et des tentures classiques. On reparlait de ïribunat, de Sénat, de Consuls ; on construisait une Rome nouvelle sur les ruines de la Révolution. Il n'y avait qu'à suivre cette pente pour aboutir à la Rome impériale. Le Consulat conduisait à l'Empire, et l'Empire, pour les Romains, c'était l'unité de domination assurée par le prestige militaire des aigles. h'Imperator, c'était le vainqueur montant au Capitole, tête du monde. Napoléon noua autour de son front le diadème impérial, conçut en sa pensée l'ambition de toute la fonction impériale ; par son profil net, . son menton volontaire, son regard hautain, sa face glabre et ses cheveux tondus, il était le type de l'empereur. Il voulut être l'Empereur.
Il le fut vraiment, autant qu'il était possible de l'être, plus qu'il ne paraissait possible de l'être au milieu des temps modernes. Il y avait trois empereurs à la bataille d'Austerlitz ; Napoléon vainquit les deux autres. Il détruisit le Saint Empire, vieux de plus de huit siècles, et saisit son héritage ; il prit l'Italie ; il eut comme Charlemagne la couronne de fer des rois lombards ; il respecta encore un temps le pape ; comme Charlemagne il étendit déjà son empire jusqu'à la mer Adriatique et à la mer Ionienne. Il prit l'Allemagne ; il fut le protecteur de la Confédération du Rhin ; il en porta la frontière à l'Elbe. Il écrasa la Prusse, qui osait arrêter ses destinées impériales ; il redressa la Pologne sous le nom de grand-duché de Varsovie ; il en fit une marche militaire de son empire ; l'ancien empire d'Occident avait aussi des marches aux confins de la barbarie. Il ne refit point la nation polonaise ; il ignora les droits des nationalités, il prétendit les broyer dans l'unité impériale ; car il ne fut pas de son temps, et c'est pourquoi lui-même il fut ensuite brisé.
SpÔ LA POLITIQUE ORIENTALE DE NAPOLÉON
Em|>ereur romain, il voulut régner sur la Méditerranée qui fut jadis un lac romain; il eût voulu, lui aussi, l'appeler « mare nostruni ». Donc il voulut l'Orient. 11 avait Aix-la Chapelle. Il voulut Constantinople, alors seulement il serait l'Empereur, et non pas seulement un emjjereur. Dans le même temps, comme le couronnement de son ambition, il voulut Rome ; il la prit. Désormais il dépassait Charlemagne, qui avait laissé le pape à Kome. Il dépouilla le paj)e ; il transporta les archives pontificales à Paris. Du temps de Constantin, le pape était l'humble serviteur de l'Empereur, recevait de lui l'investiture de sa fonction, ne brisait point de ses prétentions la majestueuse unité impériale. Il demanda pour un second mariage la main d'une grande-duchesse russe ; c'était une faiblesse personnelle ; il eut été plus fier d'épouser une grande-duchesse qu'une arclriduchesse, fille d'un empereur déchu ; peut-être songeait-il à rallier à sa couronne les orthodoxes de l'Orient, à s'approprier quelquesuns des droits historiques des tsars sur Sainte Sophie. Kebulé. il épousa la fille de l'Empereur ; il fut content, le jour du mariage, que le chancelier autrichien Metlernich portai la santé du roi de Home ; il y vit une abdication antici|>ée de tous les droits des Habsbourg à l'Empire, une confirmation des résultats d'Austerlitz. Son fils, le roi de Rome, fils d'empereur, pelit-lils d'empereur, lui succéderait plus naturellement à l'Empire.
Tout occupé de ces pensées antiques, d'ailleurs brillamment renouvelées, il ne fit rien directement contre l'Angleterre. Elle ne rentrait pas dans le cercle de l'activité impériale. En cela encore, il n'était pas de son temps, et devait être vaincu.
Comment aurait-il partagé l'empire ollonjan avec la Russie ? L'empire ottoman était sa chose à lui, son bien réservé, puisque c'était l'empire d'Orient ? Comment aurait-il pu fonder une alliance sincère et durable avec le tsar, qui voulait aussi être empereur d'Orient ? Selon la conception classique, il n'y a pas de place dans le monde pour deux empcreiirs : ce serait une monstruosité politique, une sorte d'hérésie.
Et Na{K)léon fut en efl'el un solitaire, il n'eut jamais d'al-