lit., Ul., Lotlrc de Sébastiani, aa nov. i8o
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Cependant il était urgent de ménager jVapoléon établi sur 3a Yistule. Sélim lui écrivit, le 25 novembre, une lettre tou- •chantc ; il exprimait sa joie au sujet de la victoire d'Iéna ; il assurait l'Empereur de ses intentions amicales ; il avait hâte ■de les pouvoir manifester : « Depuis longtemps notre désir tendait à ce que les fruits salutaires de l'arbre de Tamitié si heureusement planté dans nos cœurs vinssent enfin orner le plateau du grand jour'. »
Les vaillantes dispositions du sultan Sélim furent mises à une rude épreuve. Au moment où il croyait avoir satisfait les Russes par la réintégration des hospodars et Napoléon par d'éloquentes protestations d'amitié, une armée russe franchissait le Dniestr (lo novembre) sur trois points: 6000 hommes occupaient Choczim sous le commandement du prince Dolgorouki ; 10 000, sous le général en chef Michelson, entraient dans Yassy sans coup férir, marchaient sur Biicharest et paraissaient tendre vers la Serbie insurgée ; 20000 s'emparaient de Bender et attaquaient Ismail, sous la direction du général Tomanski.
L'émotion fut considérable à Constantinople. Le ministre russe lui-même fut surpris et embarrassé par cette nouvelle ; il ne sut quelles explications donner à la Porte, il fut assez longtemps ignorant des intentions de son gouvernement. Ce n'est que le 10-27 novembre que le chancelier de Russie, le baron de Budberg, lui écrivait de Saint-Pétersbourg une lettre ^{ui ne lui parvint qu'au milieu de décembre. Voici comment le gouvernement russe expliquait à son agent cette résolution imprévue.
A la nouvelle de l'arrivée de Sébastiani à Constantinople et <lc la destitution des princes Ypsilantiet Morousi, la Russie, en envoyant son ultimatum k Italinski, avait préparc une armée sur le Dniestr. — On sait que cet ultimatum ne fut remis à la Porte que le 29 septembre. — Le i" octobre, explique Budberg, on n'en avait pas de nouvelles. — Il n'était pas possible d'en avoir ; le i"' octobre du calendrier russe ne correspond qu'au 12 octobre du calendrier grégorien. — On fut
I. Aff. étr., Corr. de Turquie, Sélim à Napoléon, 20 nov. 1806.
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|)crsuadé à Pétcrsbourg que la Porte avait repoussé Tultimalum ; le tsar cependant voulut bien patienter jusqu'au iS-a^ octobre. — Le sultan réintégra les liospodars le jour même ; la nouvelle n'en pouvait pas parvenir à Pétersbourg avant le commencement de novembre. — Donc, le 16-28 octobre, le gouvernement russe envoya à Michelson l'ordre d'entrer en Moldavie, « pour y rétablir les anciens rapports des traités, arrêter la domination française qui mcna(;ait la Porte dun asservissement total, paralyser les efforts de Sébastiani à Constantinople, et faire face, au besoin, aux troupes françaises de Dalmatie ».
Le 23 octobre — !\ novembre, la nouvelle arriva à Sainll*élersbourg de la réintégration des hospodars ; celle nouvelle n'étant accompagnée d'aucjino explication, l'empereur Alexandre attendit pour donner de nouveaux ordres à Michelson. et, quand il eut reçu des dépêches plus explicites, il décida que cette satisfaction n'était pas sudisanle : cette dénionstra lion isolée el faite de mauvaise grAco ne donnait pas toutes •les garanties nécessaires sur les dispositions de la Porte ; les ministres ottomans continuaient d'avoir de longues conférences avec l'ambassadeur de France ; ils ne donnaient aucune certitude, n'avairnt encore exprimé aucun ordre matériri au sujet de l'exécution de la reintégration. La Valachic, envahie par les bandes de Pasvan-Oglou, était dans le plus triste élal. el la llussie avait sohnnellement garanti son repos. C'est pour quoi l'empereur Alexandre avait résolu de ne pas rappeler encore le général Michelson en deçà du Dniestr. Il fallail (jue la Porte s'engageAt à laisser les vaisseaux russes passer dans le Bosphore, j\ renouveler le traité d'alliance de 1798 avec l'Angleterre et la Russie, « pour éviter que le ressenti ment de celle-ci ne fût funeste à l'inlégrilé du lerriloire ollo man ». En deux mots cela voulait dire : alliance de la Porlr avec la Russie, ou occupation indélinie des Princi|)aulés |>ar les Russes. C'était assurément une réponse ferme aux pro niiers succès de Sébastiani.
11 excita de son mieux les Turcs à la vengeance ; il leur expliqua que l'ambition des Russes était évidemment d'at teindre la Serbie et le Monténégro pour y soutenir la rebel
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lion, de soulever loule la Grèce et les îles, de chasser tous les Turcs de l'Europe :. c'était le terme constant de leur politique depuis Catherine II. Le général Michelson traduisait les événements d'une autre façon ; il annonçait, en entrant en Moldavie, les intentions les plus pacifiques, invitait les autorités ottomanes à conserver leurs fonctions dans l'intérêt du bon ordre ; car il ne voulait que défendre la Turquie contre la domination française ; Bonaparte avait l'intention manifeste de détruire les janissaires et d'aider Sélim à établir le Nizam pour se faire ensuite empereur d'Orient. Comme la Russie au contraire ne voulait que du bien à la Porte, il promettait de se retirer dès que la Porte aurait tenu ses engagements ; en attendant, aucune hostilité n'aurait lieu de sa part, à moins de provocation ' .
Ainsi la France et la Russie se disputaient l'honneur d'être utiles à la Turquie. Il n'est point question de prendre ces alhrmations au pied de la lettre. Napoléon et Alexandre étaient peut-être aussi ambitieux l'un que l'autre de devenir empereurs d'Orient, de régner sur Constantinople. Mais Alexandre, petit-fils de Catherine II, souverain de l'armée de Moldavie, [)aralssait beaucoup plus près que Napoléon de l'Eglise Sainte- Sophie, donc beaucoup plus dangereux. Dans la pensée d'ailleurs que la présence de Napoléon sur la Vistule empêcherait les Russes de prononcer leur action sur le Danube, dans l'espérance qu'une victoire française obligerait Michelson à reculer, le Sultan demeura relativement docile aux conseils de Sébastiani, mais avec quelle anxiété, dans quelle attente fiévreuse des événements de la guerre de Pologne I
Aussi bien la situation de l'empire ottoman était-elle fort critique et les inquiétudes de Sélim justifiées. Les ressources militaires les plus indispensables lui manquaient. Les défenses du Bosphore et des Dardanelles étaient dans le plus mauvais état. Les pachas du Danube ignoraient les ordres du gouvernement, n'écoutaient que leur intérêt personnel, se conduisaient de la façon la plus indépendante ; connaissant
I. AIT. étr., Corr. de Turquie, IVoclamalion du général Michelson, 3o novembre 180G.
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rapproche des troupes russes, leur apparition à qucilqucs lieues au nord du fleuve, ils négligeaient d'en informer le suhan «l de demander des instructions ; Mustapha le Bairarlar, à Uoutcliouk, recevait les communications du général Michelson ei ses assurances de bon vouloir, ne paraissait pas très décidé sur la politique à suivre. Le reis-eflendi lui même se mon trait « tout à fait russe », assure Sébastiani, cl était « sans doute vendu aux Morousi ' ».
Deux vaisseaux anglais arrivèrent inopinément, sous le commandement du contre amiral Lewis, et jetèrent Tancro devant Constantinoplr. Il ne dit point la raison de sa mission. Le sultan n'en fut que plus inquiet, se hâta de montrer au ministre d'Angleterre les plus aimables dispositions, demanda son intervention auprès de son collègue de Russie, afin d'obtenir des explications rassurantes sur l'invasion des Principautés'. L'énergie de la Porte faiblissait.
Cependant Napoléon intervenait sans cesse, sliiiniiail sou courage, redoublait les lettres amicales. Le i" décembre, de Pqsen, il écrivait personnellement à Sélim, renouvelait les termes très chaleureux de son amitié et de son dévouement: « La Prusse, qui s'était liguée avec la Russie, a disparu. Mes armées sont sur la Vistule et Varsovie est en mon pouvoir. La Pologne prussienne et russe se lève et forme ses armées [K>nr reconquérir son indépendance. C'est le moment de reconqur rir la tienne... Si tu as été prudent jusqu'à cette heure, une plus longue condescendance envers la Russie serait faiblesse et perdrait ton empire'. » Tallevrand, h la même date, liait le sort de la Turquie ti celui de la Pologne : « La l'orte, écri vait-il à Sébastiani qui devait le redire aux ministres ilu sultan, n'a perdu son indépendance que depuis l'anéantissement de la Pologne; elle ne peut la reirouxcr (jue dans le rétablissement de cette monarchie*. » Kt l'Kuipereur autorisait Sébastiani à « signer un traité secret oHcuisif et défensif par lequel il garantirait à la Porte l'intégrité de ses pmvinces de
I. AIT. élr., Corr. <lo Ttir(|iiic, Drpôche de Sél>asliani, 8 déc. 1806.
a. Id., id., Arbtitlinot au drogniaii de la Porte, i.'i di'-c. i8i>(i.
3. Correspondance do Najtoii^on, \IV, 1 1 338, i»' dëc. i8o().
/|. AIT. élr., Corr. do Turquie, Dépêche de Tallrjrand, *'» dcc. i8t»<'.
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Moldavie, de Valachie et de Servie : « Pressez-la de réunir ■des troupes du côté de Choczim et je m'engagerai à ne faire la paix avec la Russie que de concert avec elle*. »
Ainsi la Porte ne se soutenait que par la main de TEmpereur; lui seul redonnait quelque souffle à ce corps moribond. Pouvait-elle paraître moins forte que la Perse, qui armait So Goo hommes et luttait vaillamment contre les Russes au sud <lu Caucase.'* Ne voulait-elle pas saisir Toccasion, agir avec les Français de la Vistule, les Persans de l'Arménie, refouler «nfm la Russie dans ses déserts ? C'était le moment de reprendre d'un coup tous les avantages qu'elle avait dû céder i\ la Russie depuis xm demi-siècle, de se sauver peut-être pour jamais d'une ruine menaçante.
Les circonstances étaient si évidemment favorables que la Porte se décida à l'action. Elle compta que l'Angleterre ne soutiendrait pas la Russie ; elle ménagea de son mieux le gouvernement anglais et ne rompit jamais formellement avec lui. Elle estima que les Russes des Principautés ne pouvaient pas être tout de suite très dangereux, à cause de la présence <\e Napoléon en Pologne qui devait les empêcher de s'éloigner beaucoup vers le sud. D'ailleurs une résolution ferme était urgente ; les Russes tenaient un morceau de l'empire ottoman, inauguraient le démembrement ; la Porte n'y pouvait consentir. Elle avait un intérêt capital à répondre aux exhortations de Napoléon, à se conller à Sébastiani.
Elle se fixa à ce parti au milieu du mois de décembre 1806. Le 16, Sébastiani eut une audience du Grand Seigneur au Kiosque des eaux douces ; il remit la dernière lettre de Napoléon ; le sultan se montra disposé à déclarer la guerre à la Russie. Puis l'ambassadeur fut admis à une conférence de tous les ministres ; ils y décidèrent la guerre, et Sébastiani eut la permission d'en informer son souverain. Il obtint que le ministre et la légation de Russie ne subiraient pas les vexations coutumières en pareille circonstance, que le gouvernement ottoman adopterait à cet égard les pratiques des nations civilisées, que les Russes auraient la permission de