II. — Les Anglais devant Constantinopla
Dès le lendemain de son départ, Arbuthnot laissa au drogman de la Porte une note annonçant la prochaine jonction des vaisseaux russes et des vaisseaux anglais et le danger que courrait Constantinople si les Turcs refusaient de négocier sur les bases posées par le gouvernement de Londres. Le reis-eflendi répondit que la Sublime Porte, en présence de la grande surexcitation de l'opinion musulmane, n'avait pas le pouvoir de désigner un endroit sûr pour y tenir des conférences. Duckworth intervint alors, déclara que l'ambassadeur britannique considérait sa mission comme terminée, que, si pourtant la Porte venait à se défaire de l'influence étrangère, elle n'aurait qu'à envoyer son pavillon parlementaire, que même au milieu d'une bataille cette
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-ouverture serait aussitôt accueillie'. En même temps, des instructions étaient remises au contre amiral Lewis pour le •cas où des négociations seraient engagées avec un plénipo tentiaire ottoman. En voici le sens général :
Elles rappellent combien la Porte a eu à se plaindre dans Jcs dernières années de la conduite de la France et surtout do Bonaparte, qui, dès le début de sa carrière, ne parut pas avoir de plus ardente ambition que celle de démembrer l'empire ottoman ; au contraire, la Russie et l'Angleterre ont été, dans ces circonstances, les plus fidèles alliées de la Turquie, qui, sans elles, aurait déjà perdu ll-lgvpte et la Syrie. Les ministres du sultan jMîuvenl eux-mêmes décider •qui, de la France ou des alliés, a le plus de moyens de nuire.
L'ambassadeur de Napoléon a de beaucoup exagéré l'importance des succès de son souverain : la vérité est que l'armée française est en Pologne dans une situation très critique ; au contraire, les vaisseaux anglais sont tout près ; ils franchiront aisément les Dardanelles et réduiront Constantinople môme à la plus entière détresse ; toutes les parties maritimes de Pempire turc tomlieront l)ienl«*>t aux mains de TAngleterre. Si ces considérations ont quelque influence sur le divan et qu'il se montre animé enfin des sentiments que doit lui inspirer la gravité des circonstances, le contre-amiral ne doit accepter de discussion que sur la note du 'j5 janvier ; en particulier, « il est désormais hors de la question d'imaginer que l'ambassadeur français et un ambassadeur anglais puissent résider en mémo lomps dans celte capitale >>. L'Angleterre consent seuhincnt que l'expulsion du général Sébastiani ne soit pas mentionnée dans l'acte public à intervenir; elle pourra ne faire l'objet que d'un article strictement confidentiel et secret, et les moyens d'exécution seront laissés à la décision des ministres •de la Porte*.
Décidément, les Anglais attribuaient à Séhasliani loulo l;i
I. Aff. élr. Gorrpsp. do Turquie : déclaration d'Arbullinot, noie de Duckworlti.
a. Itt., id. : instructions au chevalier contre-amiral Thomas Lewis, a6 janvier 1807.
LES A^iGLAIS DEVA^iT COKSTAjNTIISOPLE 9I
responsabilité de la politique nouvelle de la Turquie, et ils avaient en grande partie raison. Pendant ces quelques semaines, il fut le conseiller intime du sultan ; mieux même, on sollicita son appui, son intervention effective; on parut lui reconnaître, par une sorte de foi fataliste, quelque chose de la toute-puissance de Napoléon. Dès le 27 janvier, il fut tenu au courant des prétentions de l'Angleterre, et toutes les notes dWrbuthnot, puis de Duckworth, lui furent <:ommuniquées. Il reçut aussitôt le grand ordre du Croissant. Le sultan fit préparer divers présents, des cassolettes à parfums pour ïallcyrand, une paire de pistolets garnis en or et brillants pour rempereiir ; l'envoi de ces armes fut retardé de quelques jours parce qu'on s'aperçut que les canons en étaient de fabrication anglaise*.
Il répondit à ces avances. Il envoya son aide de camp de Lascours, d'abord désigné pour Erzeroum, aux Dardanelles pour en organiser la défense ; il eut de longues conférences avec le divan et le trouva tout entier calme, confiant, docile à ses avis. Il constata les bonnes dispositions de la Porte et de tous les Musulmans. Il recommanda aux Grecs la plus grande fidélité envers Sélim ; il y fut aidé par le mandement du patriarche Grégoire à tous ses métropolitains, rappelant « la soumission dueau prince, à la puissance établie sur nous de la part de Dieu comme notre commune nourricière et bienfaitrice.. . Nous devons former constamment et de tout notre cœur des vœux et des prières pour notre très clément et auguste empereur, dont la puissance soit à jamais invincible et triomphante^ ».
Sébasliani y mettait beaucoup moins d'enthousiasme. Il n'avait aucune confiance dans les moyens de résistance que pouvait offrir la Porte ; il les estimait presque nuls. Il connaissait la lâcheté des ministres ottomans ; il craignait qu'il ne fût impossible de les tenir dans l'énergie dont ils se vantaient comme d'une exceptionnelle vertu. Il les sentait inquiets, énervés des bruits qui couraient de sanglantes défaites subies par les Français.
I. Aff. clr. Corresp. de Turquie : Sébasliani à Talleyrand, 37 janvier.
a. Id., ici., janvier 1807.
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C'étaient de fausses nouvelles que répandaient les Autrichiens. On annonçait, le 16 janvier, de Vienne: « Le corps entier de licrnadotle vient d'être défait. Les Russes sont à Varsovie; les Français ont perdu looooo hommes et reculent sur Posen ; ils sont réduits au\ dernières extrémités, et il faudrait que Bona|wrtc eut dix fois plus de bonheur et d'esprit qu'il n'en a pour se tirer d'affaire. Ses communications sont même coupées avec le Uhin par l'insurrection des Hessois, qui ont battu les lîavarois, détruit la garnison de Mayence et arrêté tous les conscrits venus de France. Les Russes et les Anglais ont débarqué à Naples ; Joseph s'est enfui jusqu'à Florence. Les troupes aulrichicnnes sont massées en Bohême. » Ces nouvelles étaient confirmées, le 19 janvier, de C/ernowitz : « Toute l'armée française est en déroute. Murât est mortellement blesse. Le mécontentement de celte armée est très grand, la désertion plus grande et le manqiie de vivres encore plus grand. Les généraux, mécontents de Bonaparte, se plaignent de ce qu'il a enterré l'honneur de l'armée française dans les marais de la Pologne. L'Autriche est à la veille de se déclarer contre lui'. »
Ces renseignements, en ])artie sincères et inspirés par les rudes condiats livrés autour de Varsovie à la fin de décembre, étaient surtout destinés à briser l'opposition des Turcs aux exigences anglaises, et ils en étaient émus, .\ussi Sébastiani ne faisait-il aucun fond sur la durée et la fermeté de leur résistance. Talleyrand n'y comptait pas non plus beaucoup ; il souhaitait un arrangement entre la Porte et l'Angleterre et facilitait le passage d'un courrier turc envoyé à Londres h travers le continent. Il craignait de voir les Anglais à Constantinople. Il souhaitait aussi que les Turcs n'eussent plus à lutter contre eux afin que leur diversion fût plus efficace sur le Danulxî contre les Busses. En quoi il se faisait illusion : les Turcs n'étalent en aucun cas capables d'une diversion efficace sur les frontières méridionales de la Bm<vJ,. Napoléon ne tarda pas à en faire l'expérience.
I. \fT. rtr. Corros|). do Turquie, 11 février: lettres du consul anglai» de Bucliarcst k Arbuthnot.
LES ANGLAIS DEVANT CONSTANTINOPLE g3
Cependant, les vaisseaux anglais achevaient leur concentration dans les eaux de Tile de ïénédos ; Arbuthnot reprit la conversation avec la Porte par l'intermédiaire de son drogman Pisani.
Il écrit du Canopiis, le 6 février : « La frégate V Active est arrivée. Les amiraux sir John Duckworth et sir Sydney Smith ont préparé une grande quantité degaliotes à bombes; de terribles malheurs sont inévitables si le capitan pacha ne se rend pas immédiatement des Dardanelles à Ténédos. C'est là une dernière sommation, une déclaration amicale, mais à laquelle il faut répondre dans le délai d'une heure. »
Le 8 février : « Les amiraux vont partir dans la journée. Que les châteaux des Dardanelles ne tirent pas, ou le carnage, ici et à Constantinople, sera terrible. Vous feriez bien de faire avertir votre femme de quitter Péra. Notre désir est la paix. Si les châteaux ne tirent pas sur nous, nous saluerons au passage le capitan-pacha de dix-sept coups de canon. Sir Sydney Smith a été envoyé exprès pour commander les vaisseaux de bombardement. Pensez seulement que nous avons trois amiraux dans celte flotte!!! (sic). Les Turcs doivent voir que nous sommes sérieux. »
Le 9 février : « Le gouvernement anglais sera satisfait si au moins le sultan donne l'ordre de cesser les hostilités contre la Russie ; mais il faut une réponse avant la soirée de demain. Quelle qu'elle soit, la flotte britannique doit nécessairement aller à Constantinople ; c'est aux Turcs à décider si ce sera comme amis ou comme ennemis. »
Le capitan-pacha se montre disposé à des conférences au château d'Asie. Le lo février, Arbuthnot écrit qu'il veut bien s'y rendre ; « mais un seul coup de canon dirigé contre nous durant le passage changera entièrement la nature de la question ».
Une conférence est tenue le i3. Mais le capitan-pacha déclare qu'il n'est pas autorisé à traiter avec l'ambassadeur. Arbuthnot, qui est monté sur le Royal-Georges, vaisseauamiral de sir John Duckworth, écrit le même jour à Pisani: « L'amiral a résolu de franchir les Dardanelles ; il consentira seulement à mouiller hors de portée de Constantinople
pour qu'on ne puisse lui supposer des intentions hostiles. » Nouvelle lettre, le ï5, du Royal-Georges : a Un accident a retardé le départ de la flotte. L'Ajax, vaisseau de 7/1, a tic détruit par un incendie ; la moitié de l'équipage a péri. » Il faut que Pisani se renseigne sur la situation des armées françaises pour aider Arbuthnot aux négociations qui vont commencer : « 11 est décidé qu'on ne saluera pas le c^pitan-pacha au passage : on pourrait i)rcndre ces coups de canon pour le commencement des hostilités. »
Encore une lettre le 17 février, toujours du noyai-Georges. Arbuthnot a un service personnel à demander au capitan pacha ; c'est qu'il « laisse passer une chaloupe contenant des habits pour mes enfants qui n'ont pas de quoi changer... L'amiral en chef, l'amiral Lewis envoient leurs respects à cet illustre Ottoman ».
Les Anglais redoutaient autant et plus que les Turcs une rupture irrémédiable. Ils n'élaionl peut-être pas très sûrs de leurs moyens : le vent contraire retardait l'entrée de leur ll<itlc dans les Détroits. Ils se seraient estimés heureux d'un semblant de succès diplomatique, qui eût ôlé à Sébastiani toute action sur la Porte. Ils étaient disposés h user de toutes sortes de ménagements, même de jîolilesses assez humbles pour empêcher le sultan de se jeter dans les bras de l'ambassadeur de l'rance. Ils s'efforçaient de bien établir que le passage des Dardanelles même ne serait pas un acte d'hostilité ; ce n'était pour eux qu'un mo\en d'intimidation ; ils ne doutaient pas qu'il dut suffire*.
Le 19 février, à huit heures du matin, le vent souillant du sud, l'amiral Duckworlh laissa deux vaisseaux h l'cnti-ée des Dardanelles et entra dans le détroit avec six vaisseaux de ligne, deux à trois ponts, trois frégates et un brick. Il passa entre les chAteaux. Les travaux n'étaient pas achevés, malgré l'activité qu'y avaient mise M. de Lascours et ses ofliciers. dépendant, les batteries turques ouvrirent sur les vaisseaux anglais un feu très vif, qui d'ailleurs eut peu d'effet ; pas un