RETRAITE DES ANGLAIS IO
quarts de sa longueur par un boulet de marbre pesant plus <le 800 livres', de plus de deux pieds de diamètre. Les Anglais eurent beaucoup de peine à sauver ce vaisseau. La frégate V Active en reçut un autre de 56o livres. Le Royal- Georges eut son pont endommagé par un lourd boulet de granit*.
L'escadre anglaise resta une heure et quart sous le feu des canons turcs. Outre ces dégâts matériels, elle eut iSyhommes tués, /112 blessés. Elle eût souffert bien davantage si les Turcs avaient pu garnir la côte d'Asie et croiser leurs feux sur l'ennemi et si leurs canons n'avaient pas été immobiles et obligés d'attendre le passage des vaisseaux anglais dans la ligne de tir.
Le 4 mars, l'amiral Duckworth jetait l'ancre en vue de l'île de Ténédos : « Dieu merci ! écrivait alors un de ses officiers, nous voilà sortis de cet infernal détroit ; nous l'avons échappé belle. »
C'était un éclatant triomphe pour la politique napoléonienne et en particulier pour Sébastiani. Les Turcs lui manifestèrent de toutes façons une confiance et un attachement sincère. « On arrêtait dans les rues les Français pour les <;ombler de bénédictions et de témoignages d'affection. » Les Grecs eux-mêmes parurent revenir de leurs sympathies pour la Russie ; sous les ordres du patriarche, ils avaient courageusement travaillé aux fortifications de Constantinople. Ensuite les habitants de la Morée présentèrent une pétition au sultan pour demander à être employés dans la guerre contre les Russes, en lui offrant l'expression la plus respectueuse de leur fidélité et de leur dévouement. Ils se proposèrent aussi d'adresser une pétition à l'empereur Napoléon, pour lui présenter le tribut de leur admiration et solliciter sa protection auprès du sultan.
Quelques jours après la défaite des Anglais, Sébastiani obtint de Sélim une audience privée, à laquelle n'assista que
I. Monileur du 18 mai : lettre de Duckworth à Collinguood, 6 mars. — Juchereau de Saint-Denis, Hist. de l'empire ottoman de 1792 à i844. II, p. i63.
le reis-cflentli. Le Grand Seigneur s'y montra décidé à s'associer de tout point aux desseins de l'empereur. Il ordonna l'arrestation de tous les Anglais et la confiscation de leurs propriétés ; il défendit dans ses états le débit des marchandises anglaises et pria l'ambassadeur de chercher à faire venir de France les draps et autres produits nécessaires à la consommation de la Turquie. Il écrivit au dey d'Alger d'attaquer le commerce anglais avec tous ses moyens et de traiter les Français comme ses amis les plus chers et ses alliés les plus fidèles. C'était entrer résolument dans le système du blocus continental.
Des ordres furent immédiatement donnés pour porter une armée de a5ooo hommes sur le Danube. Le sultan se déclara enchanté du projet qu'avait Napoléon d'envoyer six vaisseaux de ligne dans la mer Noire pour y agir de concert avec la flotte turque. Il demanda en outre l'expédition de compagnies d'artillerie, d'ofliciers et de contremaîtres pour l'instruction des Ottomans. Les précautions furent prises aux Dardanelles pour le passage de ces renforts, et il fut décidé que les forces réunies de la France et de la Turquie tenteraient ensemble un débarquement sur les côtes de Crimée. Sélim consentit même à recevoir à ^^ iddin une armée de 25 COQ Français venus de Dalmatie pour rejoindre la grande armée ottomane et agir vigoureusement avec elle en Moldavie et sur le Dniestr. Il exprima seulement le désir que, pour ménager l'opinion nmsulmane, la demande en fût faite par Napoléon et fil r(>l)jet d'une convention spéciale.
Sébastiani avait répondu à toutes les intentions de l'empereur. Les Turcs paraissaient définitivement attachés à la ptv litique française ; toutes leurs forces étaient à son service. Sélim se conformait exactement aux désirs de Napoléon. Il disait en propres termes à Sébastiani :
« Écrivez h mon auguste ami l'empereur des Français que je ferai ce qu'il jugera nécessaire pour combattre nos ennemis conmiuns, les Kusses et les Anglais. »
Il écrivait à Napoléon dans le même sens, et l'ambassadeur concluait :
« Sa Majesté n'a pas un ami plus sincère et plus dévoué
RETRAITE DES ANGLAIS lOQ
que le sultan Sélim, et la fermeté qu'il vient de montrer fait preuve que son amitié ne sera pas infructueuse ^ »
Napoléon récompensa sans tarder SébastianideTadmirable succès de sa mission. Il lui accorda aussitôt la grande décoration de la Légion d'honneur et exprima délicatement le désir qu'elle lui fût remise de la main même du sultan. L'ambassadeur espéra son rappel et sollicita comme la plus haute récompense l'honneur d'être employé à l'armée. Malgré tout, il ne se plaisait point à Constantinople. Etait-ce pressentiment des malheurs privés qui allaient le frapper et des difficultés dont son récent triomphe allait être suivi ?
Les Anglais sentirent vivement la défaite qui venait de leur être infligée. Ils avaient espéré, à la légère, en imposer facilement aux Turcs et remporter un succès sur la France. Aussi furent-ils longtemps sans croire au récit des événements de Constantinople. Le 28 mars, l'amiral Collingwood, de Cadix, envoyait à Londres les premières nouvelles de l'entreprise :
(f Duckworth a passé les Dardanelles ; on ne saurait douter c|ue dans ce moment la paix soit faite avec la Turquie d'une manière entièrement conforme aux instructions de l'ambassadeur de Sa Majesté. Le ministre français Sébastiani a été forcé de quitter Constantinople et le gouvernement français a perdu toute espèce de crédit et d'influence auprès de cette cour. »
Le bulletin officiel de l'amirauté disait encore quelques jours après :
« Nous avons ainsi renversé les projets d'agrandissement que Bonaparte ava^t formés, et cette dernière victoire fera autant de bruit en Europe que celles de Trafalgar et de Copenhague. »
Les premiers bruits 011 la vérité commença à apparaître furent accueillis avec une parfaite incrédulité : « Ce seraient des circonstances tellement extraordinaires, lit-on dans le Morning-Chronicle , et si nouvelles dans nos annales mariti-
I. Aff. élr. Gorresp. de Turquie : 10 mars, Sébastiani à Talleyrand.
IIO LA POLITIQl'E OniE>5TALE DE NAPOLÉO?»
mes qu'il nous est impossible d'y donner la moindre croyance. Quoi ! un D'ickworlh qui s'est tellement distingué contre les Français, im Lewis qui a combattu et vaincu avec Nelson auraient fui devant les Turcs! La chose est invraisemblable, et il faut attendre d'autres détails'. »
Il fallut bien se rendre à l'évidence quand on connut les lettres adressées par Dnck.worth à Collingwood le 6 mars. Il y donnait toute l'explication de sa conduite, et surtout de son inaction devant Constantinople ; Arbulhnot et lui comptaient sur la soumission et les dispositions pacifiques de la Porte ; les vaisseaux anglais n'avaient pu pendant ces dix jours être disposés pour l'attaque, d'abord à cause d'un calme lourd qui les retenait « comme des blocs sur la surface de l'eau », puis à cause des courants tn'-s violents et d'un fort vent du nord-est qui les éloignait de la ville ; au bout de ces dix jours, quand le vent eut tourné, il n'était plus lemps ; mie attaque eut été repousséc ; on risquait même, en s'attardant encore, de ne plus pouvoir franchir les Dardanelles que les Turcs fortifiaient avec une fiévreuse activité ; il avait fallu fuir pour éviter un complet désastre -.
Ces explications ne satisfirent qu'incomplètement les Anglais. Ils se refusèrent à comprendre les raisons d'une immobilité si longue. Ils reprochèrent au gouvernement de n'avoir pas donné plus de troupes à Duckworlh afin qu'il pût occuper solidement les Dardanelles et, sûr ainsi de sa retraite^ parler haut et ferme au divan, emporter le succès.
Kn résumé, par la faute des uns et des autre>, — cl U'> récriminations n'y changeaient rien, — « celte entreprisen'avait servi qu'{\ inspirer à la Porte le sentiment de sa force et à lui révéler le secret de notre faiblesse ». El le Morniruj- Clironicle ajoutait en conclusion : « C'est à Sébastiani que revient tout l'honneur de celle exj>édition. Il a valu une flotte entière pour son maître. »>